ALFRED.

* * * * *

Le 6 janvier 1897.

Ma chère Lucie,

J’éprouve encore le besoin de venir causer avec toi, de laisser courir

ma plume. L’équilibre instable que je ne maintiens qu’à grand peine

pendant tout un long mois de souffrances inouïes se rompt quand je

reçois tes chères lettres, toujours si impatiemment attendues; elles

éveillent en moi un monde de sensations, d’impressions que j’avais

comprimées pendant trente longs jours et je me demande en vain quel sens

il faut donner à la vie pour que tant d’êtres humains puissent être

appelés à souffrir ainsi, et puis j’ai encore tant souffert dans les

derniers mois qui viennent de s’écouler que c’est auprès de toi que je

viens réchauffer mon cœur glacé. Je sais aussi, ma chérie, comme toi,

que je me répète toujours, depuis d’ailleurs le premier jour de ce

lugubre drame, car ma pensée est une comme la tienne, comme la vôtre,

comme la volonté qui doit nous soutenir, nous inspirer.

Et quand je viens ainsi bavarder avec toi quelques instants, oh! bien

fugitifs, eu égard à ce que ma pensée ne te quitte pas un instant, de

jour ou de nuit, il me semble vivre ce court moment avec toi, sentir ton

cœur gémir avec le mien et je voudrais alors te presser dans mes bras,

te prendre les deux mains et te dire encore: «Oui, tout cela est atroce,

mais jamais un moment de découragement ne doit entrer dans ton âme, pas

plus qu’il n’en entre dans la mienne. Comme je suis Français et père, il

faut que tu sois Française et mère. Le nom que portent nos chers enfants

doit être lavé de cette horrible souillure, il ne doit pas rester un

seul Français qui puisse douter de notre honneur!»

C’est là le but, toujours le même.

Mais, hélas! si l’on peut être stoïque devant la mort, il est difficile

de l’être devant la douleur de chaque jour, devant cette pensée

lancinante de se demander quand finira enfin cet horrible cauchemar dans

lequel nous vivons depuis si longtemps, si cela peut s’appeler vivre que

de souffrir sans répit.

Je vis depuis si longtemps dans l’attente toujours déçue d’un meilleur

lendemain, luttant non pas contre les défaillances de la chair--elles me

laissent bien indifférent, peut être précisément parce que je suis hanté

par d’autres préoccupations--mais contre celles du cerveau, contre

celles du cœur. Et alors, dans ces moments de détresse horrible, de

douleur presque insupportable, d’autant plus grande qu’elle est plus

contenue, plus retenue, je voudrais te crier à travers l’espace: «Ah!

chère Lucie, cours chez ceux qui dirigent les affaires de notre pays,

chez ceux qui ont mission de nous défendre, afin qu’ils t’apportent le

concours ardent, actif, de tous les moyens dont ils disposent pour faire

enfin la lumière sur ce lugubre drame, pour découvrir la vérité, toute

la vérité, la seule chose que nous ayons à demander!»

Voilà donc en quelques mots ce que voudrais, ce que j’ai toujours voulu

et que je ne puis croire qu’on ne t’apporte pas: c’est le concours de

toutes les forces dont dispose le gouvernement pour aboutir enfin à

découvrir la vérité, à faire rendre justice à un soldat qui souffre le

martyre et les siens avec lui, afin de mettre le plus tôt possible un

terme à une situation aussi atroce qu’intolérable, qu’aucun être

humain, ayant un cœur, un cerveau, ne saurait supporter indéfiniment.

Je ne puis donc que souhaiter pour nous tous que ce concours d’efforts,

de bonnes volontés, aboutisse bientôt et te répéter toujours,

invariablement: courage et foi!

Et maintenant j’ai déjà fini de causer avec toi et cela m’est un

déchirement que de terminer ma lettre. Mais de quoi pourrais-je te

parler? Est-ce que nos vies, celles de nos enfants, l’avenir de toute

une famille ne dépendent pas de cette pensée unique qui règne dans nos

cœurs? Est-ce qu’il saurait y avoir, comme tu le dis si bien, d’autre

remède à nos maux que la réhabilitation pleine et entière?

Mais si ce but doit être poursuivi sans une minute de faiblesse ni de

lassitude jusqu’à ce qu’il soit atteint, oh! chère Lucie, je souhaite

aussi de toute mon âme qu’on ait égard à tant de souffrances, de

douleurs accumulées sur tant d’êtres humains qui n’ont qu’une chose à

demander, la découverte de la vérité; et je veux cependant terminer,

mais dis-toi bien qu’à tout moment du jour ou de la nuit ma pensée, mon

cœur sont avec toi, avec nos chers enfants, pour te crier courage et de

redire toujours courage!

Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection,

ainsi que nos chers enfants.

Ton dévoué,

Lettres d'un innocent · 第 154 / 205 题