Baisers à tous.
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Le 24 décembre 1896.
Ma chère et bonne Lucie,
Je t’ai écrit quelques lignes seulement il y a peu de jours. Mais ma
pensée est tellement avec toi, avec nos enfants, nuit et jour! Je sais
aussi tout ce que tu souffres, tout ce que vous souffrez tous, que je
veux venir causer avec toi avant l’arrivée de ton courrier, si
impatiemment attendu chaque mois.
Je sais aussi combien cela soulage de voir seulement l’écriture de ceux
que l’on aime, dont on partage toutes les douleurs; je sais aussi qu’il
semble ainsi avoir une parcelle d’eux, de leur cœur, les sentir palpiter
et vibrer à côté de soi. Et je voudrais pouvoir trouver des expressions
qui rendent mieux, non pas ce que je souffre, tu le sais, mon cœur comme
le tien n’est qu’une plaie saignante, mais ce que je souffre pour toi,
pour nos enfants, combien ma vie est pour vous tous et que, si j’arrive
à tenir debout, malgré tous les déchirements de l’être, car toute
impression, même banale, même extérieure, produit sur moi l’effet d’une
profonde blessure, c’est qu’il y a toi, nos enfants. Je relisais aussi,
comme chaque mois, les lettres que j’ai de toi, les compagnons de ma
profonde solitude, les lettres de tous, et je crois que tu n’as pas
saisi entièrement ma pensée, un peu confuse forcément dans les
nombreuses lettres que je t’ai écrites.
Souvent aussi je t’ai dit mes rêves irréalisables dans la pratique,
accablé sous les coups qui pleuvent sur moi depuis plus de deux ans sans
jamais rien y comprendre, le cerveau détraqué et se demandant en vain de
quel horrible rêve nous sommes les jouets depuis si longtemps.
Je profite d’un moment où le cerveau est moins fatigué pour essayer de
t’exposer lucidement ma pensée, mes convictions éparses dans mes
différentes lettres. Le but, tu le connais, la lumière pleine et
entière: ce but sera atteint.
Dis-toi donc que ma confiance, que ma foi sont complètes, car d’une part
j’ai l’absolue certitude que l’appel que j’ai fait encore dernièrement
au ministre a été entendu, que de ce côté tout sera mis en œuvre pour
découvrir la vérité, que d’autre part je vois que vous tous vous luttez
pour l’honneur du nom, c’est-à-dire pour notre vie à tous et que rien ne
saurait vous en détourner.
J’ajoute qu’il ne s’agit d’apporter dans cette horrible affaire ni
acrimonie, ni amertume contre les personnes. Il faut viser plus haut.
Si parfois j’ai exhalé des cris de douleur, c’est que les blessures du
cœur sont souvent trop cuisantes, trop brûlantes, et cela fait trop mal.
Mais si je me suis fait cette âme de patient que je n’ai pas, que je
n’aurai jamais, c’est qu’au dessus de nos souffrances il y a le but,
l’honneur de notre nom, la vie de nos enfants. Cette âme doit être la
tienne quoi qu’il arrive, quoi qu’il advienne. Il faut que tu sois
héroïquement, invinciblement, tout à la fois mère et française.
Je me répète donc, ma chère Lucie: ma confiance, ma foi sont absolues,
aussi bien dans les efforts des uns que dans ceux des autres; j’ai
l’absolue certitude que la lumière sera faite et cela est l’essentiel,
mais dans un avenir que nous ne connaissons pas.
Or, hélas, les énergies du cœur, celles du cerveau, ont aussi des
limites dans une situation aussi atroce que la mienne. Je sais aussi ce
que tu souffres et c’est épouvantable.
C’est pourquoi souvent, dans des moments de détresse, car on n’agonise
pas ainsi lentement, pas à pas, sans jeter des cris d’agonie, n’ayant
qu’un souhait à formuler, voir entre nos enfants et toi le jour où
l’honneur nous sera rendu, je t’ai demandé de faire des démarches auprès
du Gouvernement qui possède des moyens d’investigation sûrs, décisifs,
mais que lui seul est en droit d’employer. Quoiqu’il en soit, et je
pense t’avoir exposé clairement ma pensée, ma conviction, je ne puis que
te répéter de toute mon âme: confiance et foi! et souhaiter pour toi,
comme pour moi, comme pour tous, que les efforts soit des uns, soit des
autres aboutissent bientôt et viennent mettre un terme à cet effroyable
martyre moral.
Je t’embrasse comme je t’aime, ainsi que nos chers enfants, du plus
profond de mon cœur.
Ton dévoué,