Baisers à tes chers parents, à tous.
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Le 5 juin 1896.
Ma chère Lucie,
Je n’ai pas encore reçu tes bonnes lettres d’avril. Aussi ai-je dû me
contenter de relire, comme je le fais chaque jour, souvent plusieurs
fois par jour, tes bonnes et affectueuses lettres de mars et j’y ai
puisé un peu de calme. Je ne veux cependant pas laisser partir le
courrier anglais sans venir bavarder avec toi, me rapprocher de toi.
Oh! je te vois bien d’ici par la pensée, ma chère et bonne Lucie, car
elle ne me quitte pas un seul instant; je sens tes moments de crise,
quand après un espoir qu’on est venu t’apporter, cet espoir est encore
une fois trompé; lorsqu’après un moment de détente, d’apaisement, tu
retombes dans un désespoir violent, en te demandant avec angoisse quand
cessera cet abominable cauchemar dans lequel nous vivons depuis si
longtemps. Et puis tu m’écris, et tu trouves dans ta belle âme, dans ton
cœur aimant et dévoué, la force de me cacher les atroces tortures, les
angoisses épouvantables par lesquelles tu passes.
Et alors moi qui sens, qui devine tout cela, dont le cœur broyé et
déchiré dans ses sentiments les plus purs, dans ses affections les plus
chères, déborde, dont le sang bout dans les veines devant tant de
douleurs accumulées sur tous deux, sur nos familles, dont la raison
enfin se révolte, je viens jeter dans mes lettres les cris d’angoisse et
d’impatience de mon âme, et j’en souffre ensuite tout un long mois, en
pensant à l’émotion que tu vas avoir, et j’en suis plus malheureux
encore.
Frappée avec moi, dans ton honneur d’épouse et de mère, au lieu de
t’apporter cet appui moral, inébranlable, énergique, ardent, qui t’est
nécessaire dans la noble mission qui t’incombe, je suis venu parfois me
lamenter, t’entretenir de petites souffrances, de petites tortures, que
sais-je, augmenter ainsi ta poignante douleur. Tu pardonneras à ma
faiblesse, faiblesse humaine trop naturelle, hélas!
Les mots, d’ailleurs, sont bien impuissants à traduire un martyre pareil
au nôtre. Mais il ne peut y avoir qu’un terme: la découverte des
coupables, la réhabilitation pleine et entière, tout l’honneur de notre
nom, de nos chers enfants.
Je viens donc comme toujours ajouter à cette lettre, qui t’apportera
l’écho de ma profonde affection, ce cri ardent de mon âme: Courage et
courage, chère Lucie, pour marcher à ton but, avec une volonté farouche
et ardente, jamais défaillante--et souhaiter pour tous deux, pour nos
enfants, pour tous, qu’il soit bientôt atteint.
Tu embrasseras beaucoup les chers petits pour moi. Je ne vis d’ailleurs
qu’en eux, qu’en toi, et j’y puise ma force. Embrasse bien tes chers
parents, tous les nôtres pour moi, remercie-les de leurs bonnes et si
affectueuses lettres.
Je termine à regret cette lettre en t’embrassant bien fort, si fort que
je peux, comme dit notre cher petit Pierre.
Ton dévoué,