ALFRED.

Baisers à tes chers parents, à tous.

* * * * *

Le 5 juin 1896.

Ma chère Lucie,

Je n’ai pas encore reçu tes bonnes lettres d’avril. Aussi ai-je dû me

contenter de relire, comme je le fais chaque jour, souvent plusieurs

fois par jour, tes bonnes et affectueuses lettres de mars et j’y ai

puisé un peu de calme. Je ne veux cependant pas laisser partir le

courrier anglais sans venir bavarder avec toi, me rapprocher de toi.

Oh! je te vois bien d’ici par la pensée, ma chère et bonne Lucie, car

elle ne me quitte pas un seul instant; je sens tes moments de crise,

quand après un espoir qu’on est venu t’apporter, cet espoir est encore

une fois trompé; lorsqu’après un moment de détente, d’apaisement, tu

retombes dans un désespoir violent, en te demandant avec angoisse quand

cessera cet abominable cauchemar dans lequel nous vivons depuis si

longtemps. Et puis tu m’écris, et tu trouves dans ta belle âme, dans ton

cœur aimant et dévoué, la force de me cacher les atroces tortures, les

angoisses épouvantables par lesquelles tu passes.

Et alors moi qui sens, qui devine tout cela, dont le cœur broyé et

déchiré dans ses sentiments les plus purs, dans ses affections les plus

chères, déborde, dont le sang bout dans les veines devant tant de

douleurs accumulées sur tous deux, sur nos familles, dont la raison

enfin se révolte, je viens jeter dans mes lettres les cris d’angoisse et

d’impatience de mon âme, et j’en souffre ensuite tout un long mois, en

pensant à l’émotion que tu vas avoir, et j’en suis plus malheureux

encore.

Frappée avec moi, dans ton honneur d’épouse et de mère, au lieu de

t’apporter cet appui moral, inébranlable, énergique, ardent, qui t’est

nécessaire dans la noble mission qui t’incombe, je suis venu parfois me

lamenter, t’entretenir de petites souffrances, de petites tortures, que

sais-je, augmenter ainsi ta poignante douleur. Tu pardonneras à ma

faiblesse, faiblesse humaine trop naturelle, hélas!

Les mots, d’ailleurs, sont bien impuissants à traduire un martyre pareil

au nôtre. Mais il ne peut y avoir qu’un terme: la découverte des

coupables, la réhabilitation pleine et entière, tout l’honneur de notre

nom, de nos chers enfants.

Je viens donc comme toujours ajouter à cette lettre, qui t’apportera

l’écho de ma profonde affection, ce cri ardent de mon âme: Courage et

courage, chère Lucie, pour marcher à ton but, avec une volonté farouche

et ardente, jamais défaillante--et souhaiter pour tous deux, pour nos

enfants, pour tous, qu’il soit bientôt atteint.

Tu embrasseras beaucoup les chers petits pour moi. Je ne vis d’ailleurs

qu’en eux, qu’en toi, et j’y puise ma force. Embrasse bien tes chers

parents, tous les nôtres pour moi, remercie-les de leurs bonnes et si

affectueuses lettres.

Je termine à regret cette lettre en t’embrassant bien fort, si fort que

je peux, comme dit notre cher petit Pierre.

Ton dévoué,

Lettres d'un innocent · 第 140 / 205 题