Ma chère Lucie,
Tes bonnes et si affectueuses lettres de mars ont été les chers et doux
compagnons de ma solitude. Je les ai lues, relues, pour me rappeler mon
devoir, chaque fois que la situation m’écrasait sous son poids. J’ai
souffert avec toi, avec tous; toutes les angoisses épouvantables par
lesquelles vous passez sont venues faire écho aux miennes.
Tu me demandes de t’écrire, de venir dégonfler auprès de toi mon cœur
meurtri et déchiré, chaque fois que l’amertume en serait trop grande.
Ah! ma pauvre Lucie! si je voulais t’écouter, je t’écrirais bien
souvent, car je n’ai pas un moment de répit. Mais pourquoi viendrais-je
ainsi t’arracher l’âme? Je le fais déjà trop fréquemment, et quand je
suis venu gémir ainsi, j’en ai toujours un regret cuisant, car tu
souffres déjà assez, beaucoup trop, mais que veux-tu? Il est impossible
de se dégager entièrement de son _moi_, d’étouffer toujours les révoltes
de son cœur, d’être toujours maître de ses nerfs malades. Mon seul
moment de détente est quand je t’écris, et alors tout ce que j’ai
contenu de douleurs pendant un long mois vient parfois sous ma plume....
Et puis, je ressens tellement, au plus profond de mon être, toute
l’horreur d’une situation pareille, aussi bien pour toi que pour moi que
pour tes chers parents, pour tous les nôtres enfin, que des éclats de
colère, des frémissements d’indignation m’échappent malgré moi; des cris
d’impatience s’exhalent alors de voir enfin le terme de cet abominable
supplice de tous. Je souffre de mon impuissance à alléger ton atroce
douleur, de ne pouvoir que te soutenir de toute la puissance de mon
affection, de toute l’ardeur de mon âme. Ah! certes oui, chère Lucie, je
sens bien l’atroce déchirement qui doit se faire en toi quand, à chaque
courrier, après un long mois d’attente, de souffrances et d’angoisses,
tu ne peux encore pas m’annoncer la découverte des coupables, le terme
de nos tortures! Et si alors je hurle, si je rugis parfois, si le sang
bout dans mes veines, devant tant de douleurs, si longues, si
imméritées, oh! c’est autant pour toi que pour moi, car si ma douleur
était seule, il y a beau temps que j’y eusse mis un terme, laissant à
l’avenir le soin d’être notre juge suprême à tous.
C’est dans ta pensée, dans celle de nos chers enfants, dans ma volonté
de te soutenir, de voir le jour où l’honneur nous sera rendu, que je
puise toute ma force. Quand je chavire écrasé sous tout réuni, quand mon
cerveau s’égare et que mon cœur n’en peut plus, quand mon cœur enfin
défaille, je murmure au dedans de moi-même trois noms: le tien, ceux de
nos chers enfants, et je me raidis encore contre ma douleur, et rien ne
s’exhale de mes lèvres muettes.
Certes, je suis très affaibli, il n’en saurait être autrement. Mais tout
s’efface en moi, souvenirs hallucinants, souffrances, atrocités de ma
vie journalière, devant cette préoccupation si haute, si absolue: celle
de notre honneur, le patrimoine de nos enfants. Je viens donc comme
toujours te crier de toutes mes forces, avec toute mon âme, «courage et
courage» pour marcher bravement à ton but: tout l’honneur de notre
nom--et souhaiter pour tous deux que ce but soit enfin atteint. Les
chères petites lettres des enfants me causent toujours une émotion
extrême, je les arrose souvent de mes larmes, j’y puise aussi ma
force.--On me dit dans toutes les lettres que tu élèves admirablement
ces chers petits; si je ne t’en ai jamais parlé, c’est que je le savais,
car je te connais.
Te parler de mon affection, de celle qui nous unit tous, c’est inutile,
n’est-ce pas? Laisse-moi te dire encore que ma pensée ne te quitte pas
un instant de jour et de nuit, que mon cœur est toujours auprès de toi,
de nos enfants, de vous tous, pour vous soutenir et vous animer de mon
indomptable volonté. Je t’embrasse de toutes mes forces, de tout mon
cœur, ainsi que nos chers enfants, en attendant de recevoir vos bonnes
lettres, seul rayon de bonheur qui vienne réchauffer mon âme meurtrie.
Ton dévoué,