22 mai 1896.

Ma chère Lucie,

Tes bonnes et si affectueuses lettres de mars ont été les chers et doux

compagnons de ma solitude. Je les ai lues, relues, pour me rappeler mon

devoir, chaque fois que la situation m’écrasait sous son poids. J’ai

souffert avec toi, avec tous; toutes les angoisses épouvantables par

lesquelles vous passez sont venues faire écho aux miennes.

Tu me demandes de t’écrire, de venir dégonfler auprès de toi mon cœur

meurtri et déchiré, chaque fois que l’amertume en serait trop grande.

Ah! ma pauvre Lucie! si je voulais t’écouter, je t’écrirais bien

souvent, car je n’ai pas un moment de répit. Mais pourquoi viendrais-je

ainsi t’arracher l’âme? Je le fais déjà trop fréquemment, et quand je

suis venu gémir ainsi, j’en ai toujours un regret cuisant, car tu

souffres déjà assez, beaucoup trop, mais que veux-tu? Il est impossible

de se dégager entièrement de son _moi_, d’étouffer toujours les révoltes

de son cœur, d’être toujours maître de ses nerfs malades. Mon seul

moment de détente est quand je t’écris, et alors tout ce que j’ai

contenu de douleurs pendant un long mois vient parfois sous ma plume....

Et puis, je ressens tellement, au plus profond de mon être, toute

l’horreur d’une situation pareille, aussi bien pour toi que pour moi que

pour tes chers parents, pour tous les nôtres enfin, que des éclats de

colère, des frémissements d’indignation m’échappent malgré moi; des cris

d’impatience s’exhalent alors de voir enfin le terme de cet abominable

supplice de tous. Je souffre de mon impuissance à alléger ton atroce

douleur, de ne pouvoir que te soutenir de toute la puissance de mon

affection, de toute l’ardeur de mon âme. Ah! certes oui, chère Lucie, je

sens bien l’atroce déchirement qui doit se faire en toi quand, à chaque

courrier, après un long mois d’attente, de souffrances et d’angoisses,

tu ne peux encore pas m’annoncer la découverte des coupables, le terme

de nos tortures! Et si alors je hurle, si je rugis parfois, si le sang

bout dans mes veines, devant tant de douleurs, si longues, si

imméritées, oh! c’est autant pour toi que pour moi, car si ma douleur

était seule, il y a beau temps que j’y eusse mis un terme, laissant à

l’avenir le soin d’être notre juge suprême à tous.

C’est dans ta pensée, dans celle de nos chers enfants, dans ma volonté

de te soutenir, de voir le jour où l’honneur nous sera rendu, que je

puise toute ma force. Quand je chavire écrasé sous tout réuni, quand mon

cerveau s’égare et que mon cœur n’en peut plus, quand mon cœur enfin

défaille, je murmure au dedans de moi-même trois noms: le tien, ceux de

nos chers enfants, et je me raidis encore contre ma douleur, et rien ne

s’exhale de mes lèvres muettes.

Certes, je suis très affaibli, il n’en saurait être autrement. Mais tout

s’efface en moi, souvenirs hallucinants, souffrances, atrocités de ma

vie journalière, devant cette préoccupation si haute, si absolue: celle

de notre honneur, le patrimoine de nos enfants. Je viens donc comme

toujours te crier de toutes mes forces, avec toute mon âme, «courage et

courage» pour marcher bravement à ton but: tout l’honneur de notre

nom--et souhaiter pour tous deux que ce but soit enfin atteint. Les

chères petites lettres des enfants me causent toujours une émotion

extrême, je les arrose souvent de mes larmes, j’y puise aussi ma

force.--On me dit dans toutes les lettres que tu élèves admirablement

ces chers petits; si je ne t’en ai jamais parlé, c’est que je le savais,

car je te connais.

Te parler de mon affection, de celle qui nous unit tous, c’est inutile,

n’est-ce pas? Laisse-moi te dire encore que ma pensée ne te quitte pas

un instant de jour et de nuit, que mon cœur est toujours auprès de toi,

de nos enfants, de vous tous, pour vous soutenir et vous animer de mon

indomptable volonté. Je t’embrasse de toutes mes forces, de tout mon

cœur, ainsi que nos chers enfants, en attendant de recevoir vos bonnes

lettres, seul rayon de bonheur qui vienne réchauffer mon âme meurtrie.

Ton dévoué,

Lettres d'un innocent · 第 139 / 205 题