ALFRED.

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Le 3 janvier 1896.

Ma chère Lucie,

Je lis et relis avec avidité tes chères lettres d’octobre et de

novembre, et, quoique je t’aie écrit déjà le 31 décembre, je veux encore

venir causer avec toi.

Tes lettres ne sauraient augmenter mon affection, mais elles m’inspirent

une admiration chaque jour plus grande pour ton caractère, ton grand

cœur, et je me fais honte à moi-même de ne pas savoir mieux souffrir, de

t’écrire parfois des lettres aussi nerveuses et aussi troublantes.

Quant au but, je n’ai jamais varié. Innocent, il faut que mon innocence

éclate, que notre nom redevienne ce qu’il mérite d’être. Mais tu dois

comprendre aussi que les souffrances sont parfois si aiguës, les

révoltes si violentes, que les cris de douleur s’exhalent malgré soi, et

qu’on voudrait, aux dépens de tout, avoir enfin l’énigme de cette

monstrueuse affaire, faire jaillir la vérité, faire triompher la

justice.

Des découragements, je n’en ai jamais eu, je n’ai jamais douté qu’une

volonté, forte de son innocence et du devoir à remplir, n’atteigne son

but. J’ai eu, j’aurai peut être encore des impatiences fébriles, qui

sont les révoltes de mon âme ardente depuis si longtemps foulée aux

pieds, accrues encore par ce silence sépulcral, ce climat énervant,

l’absence souvent de nouvelles, sans rien à faire, parfois sans rien à

lire. Mais si ma nervosité a été extrême pendant le dernier trimestre de

95, la période la plus chaude, la plus mauvaise à la Guyane, mon courage

n’a jamais faibli, car c’est lui qui m’a soutenu, m’a permis de doubler

ce cap redoutable sans fléchir. Ne prête donc aucune attention à cette

nervosité qui éclate parfois; dis-toi que je veux être avec toi, à tes

côtés, le jour où l’honneur nous sera rendu.

Ta volonté comme celle de tous doit être ce qu’elle a toujours été,

aussi grande, aussi indomptable que calme et réfléchie.

Ma santé est bonne; mon corps, indifférent à tout, n’est animé que d’une

seule pensée, commune à nous tous, commune, comme dit ta chère mère, à

tout un faisceau de cœurs qui vibre de douleur, vit pour son honneur, si

injustement arraché.

Dis-toi aussi que, si j’ai parfois des moments de faiblesse personnelle,

sous les chocs répétés de l’heure présente, j’ai un talisman qui me

remonte, qui me ranime, ta pensée, celle des enfants, mon devoir enfin.

Les lignes où tu me parles des chers enfants m’ont fait aussi bien

plaisir; elles me permettent de me les représenter par la pensée.

Embrasse bien fort ces chéris pour moi.

Donc, ma chère et bonne Lucie, toujours courage, toujours la tête haute,

jusqu’à ce que nous puissions, l’un près de l’autre, oublier cet

horrible drame. Souhaitons pour tous que ce moment vienne bientôt!

Je t’embrasse comme je t’aime.

Ton dévoué,

Lettres d'un innocent · 第 128 / 205 题