ALFRED.

Baisers à tous.

* * * * *

Le 20 novembre 1895.

Ma chère Lucie,

J’ai reçu le 11 tes chères et bonnes lettres du mois de septembre, ainsi

que toutes celles de la famille. Je n’ai pas besoin de te dire la joie

intense que j’ai éprouvée à te lire.

Merci de ton bon souvenir pour le jour de ma fête. Je ne veux pas

insister, car il ne s’agit plus de se laisser aller à des souvenirs

attendrissants; il nous faut maintenant, comme tu le dis si bien, la

réalité, la vérité.

Quand on souffre d’une manière si atroce et depuis si longtemps, les

énergies, les activités surtout doivent grandir avec les souffrances que

l’on endure. Forte de ta conscience, tu as le droit, je dis même le

devoir, de tout tenter, de tout oser, pour avoir la lumière sur cette

tragique histoire, pour nous faire rendre enfin notre honneur, celui de

nos enfants.

Comme je te l’ai dit, il ne s’agit plus d’attendre, dans une situation

aussi horrible qu’imméritée, qui nous jetterait tous par terre, un

événement heureux, beaucoup trop attendu déjà.

Tu es d’ailleurs en possession de mes lettres du mois d’octobre, tu dois

agir avec la force que donne l’innocence, avec la puissance que procure

un noble devoir à remplir.

Si je t’ai dit de demander de faire faire la lumière par tous les

moyens, même par les moyens héroïques, c’est qu’il y a des situations

qui sont trop fortes quand on ne les a pas méritées et qu’il faut en

finir.

D’ailleurs, nos âmes ne font qu’une, elles vibrent a l’unisson, et ce

que je t’ai dit a certainement fait tressaillir et vibrer la tienne.

J’attends donc maintenant la fin de cet horrible drame et je compte les

jours.

Merci des bonnes nouvelles que tu me donnes des enfants. Embrasse-les

longuement de ma part, en attendant que je puisse le faire moi-même.

Mes meilleurs baisers pour toi de ton dévoué,

Lettres d'un innocent · 第 125 / 205 题