ALFRED.

* * * * *

Le 27 août 1895.

J’ajoute quelques mots avant de remettre cette lettre, pour t’envoyer

encore l’écho de ma profonde affection, te dire combien j’ai pensé à toi

le jour de ta fête--guère plus il est vrai que les autres jours, cela

n’est pas possible--pour t’embrasser de tout cœur et te dire courage et

toujours courage!

Ah! souffrir sous toutes les formes, je sais ce que cela est, je te le

jure. Depuis le temps que cela dure, mon cœur n’est qu’une plaie qui

saigne chaque jour et à chaque heure et qui ne pourra se cicatriser que

lorsque j’apprendrai enfin que mon innocence est reconnue.

Vois-tu, l’esprit reste parfois hébété et perplexe de voir dans notre

siècle se produire des erreurs pareilles et qui puissent subsister un

tel temps, sans qu’on fasse la lumière! Mais ne crains rien, si je

souffre au delà de toute expression, comme toi, comme vous tous,

d’ailleurs, l’âme reste vaillante et elle fera son devoir jusqu’au bout,

pour toi, pour nos enfants. Ah! mais souhaitons que cette situation

épouvantable, invraisemblable, prenne bientôt fin et que nous sortions

enfin de cet horrible cauchemar dans lequel nous vivons depuis plus de

dix mois!

Embrasse bien aussi nos chers petits pour moi.

* * * * *

Le 7 septembre 1895.

Ma chère Lucie,

Je reçois aujourd’hui seulement tes lettres du mois de Juillet ainsi que

celles de la famille.

Je fais bien souvent comme toi. A certains moments où le cœur trop

gonflé déborde, je relis toutes tes chères lettres, et je pleure avec

toi, car je ne crois pas que deux êtres qui placent l’honneur au-dessus

de tout, et avec eux leurs familles, aient jamais subi un martyre plus

grand que le nôtre.

Je souffre et je n’en ai pas honte, comme toi, comme vous tous

d’ailleurs. Mon cœur, nuit et jour, demande son honneur, le tien, celui

de nos enfants. Une situation pareille est tragique et le supplice

devient trop grand pour tous.

Les uns ou les autres finiront par y succomber, pour peu que cela dure.

Eh bien! ma chère Lucie, cela ne doit pas être. Il nous faut d’abord

notre honneur, celui de nos enfants. On ne se laisse pas accabler par un

destin aussi infâme quand on ne l’a pas mérité.

Si naturels, si légitimes que soient les cris de douleur d’âmes qui

souffrent au delà du vraisemblable, gémir, ma chère Lucie, ne sert à

rien. Si, lorsque tu recevras cette lettre, la situation n’est pas

éclaircie, je pense qu’il sera temps, avec le courage, l’énergie que

donne le devoir, avec la force invincible que donne l’innocence, que tu

fasses des démarches personnelles pour qu’on répande enfin la lumière

sur cette tragique histoire. Tu n’as à demander ni grâce ni faveur, mais

la recherche de la vérité, du misérable qui a écrit cette lettre infâme,

justice pour nous tous, enfin! Tu trouveras, d’ailleurs, dans ton cœur

des paroles plus éloquentes que celles qu’une simple lettre pourrait

contenir. Il faut, en un mot, avoir enfin l’énigme de ce drame, par

quelque moyen que ce soit. Tes qualités d’épouse et de mère te donnent

tous les droits et doivent te donner tous les courages.

A ce que je ressens, au point où en est mon cœur, je sens trop bien où

vous en êtes tous et je vous vois, dans mes longues nuits, souffrir et

hurler de douleur avec moi.

Il faut que cela finisse. On ne peut cependant pas, dans notre siècle,

laisser ainsi agoniser deux familles sans éclaircir un pareil mystère.

La lumière peut être faite quand on voudra bien la faire. Donc, ma chère

Lucie, tout en conservant la dignité qui ne doit jamais t’abandonner,

sois forte, courageuse et énergique. Grands ou humbles, nous sommes tous

égaux quand il s’agit de justice, et cet honneur auquel je n’ai pas

forfait, qui est le patrimoine de nos enfants, doit nous être rendu. Je

veux être avec toi et avec nos enfants ce jour-là.

Baisers à tous. Je t’embrasse de toutes mes forces ainsi que nos chers

enfants.

Ton dévoué,

Lettres d'un innocent · 第 117 / 205 题