J’espère recevoir de tes nouvelles dans quelques jours.
* * * * *
Le 2 Août 1895.
Ma chère Lucie,
Le courrier venant de Cayenne est arrivé hier. J’espérais recevoir tes
lettres, comme le mois dernier. Cet espoir a été déçu.
Que te dirai-je, ma chère et bonne Lucie, que je ne t’aie déjà dit et
répété bien des fois? Si j’ai subi le plus effroyable des supplices, si
j’ai supporté aujourd’hui une situation morale dont tous les instants
sont pour moi autant de blessures, c’est qu’innocent de cette horrible
forfaiture, je veux mon honneur, l’honneur du nom que portent nos chers
enfants.
Seul au monde, j’eusse probablement agi différemment, ne pouvant
moi-même me faire rendre mon honneur. Oh! dans ce cas, je te jure bien
que j’aurais eu le secret de cette machination infernale, j’eusse laissé
à l’avenir le soin de réhabiliter ma mémoire. Si incompréhensible que
soit pour moi ce drame, tout finit par se découvrir, même naturellement.
Mais il y avait toi, il y a nos enfants, qui portez mon nom; il y a ma
famille, enfin. Il me fallait vivre, réclamer mon honneur, te soutenir
de ma présence, de toute l’ardeur de mon âme, car, et ceci prime tout,
il faut que nos enfants entrent dans la vie la tête haute. Et alors
cette âme de patient, que je n’ ai pas, que je n’aurai jamais, je me
l’impose, car tel est mon devoir.
J’ai eu des moments d’horrible désespoir, c’est vrai aussi; tout ce
masque d’infamie que je porte à la place d’un misérable, me brûle le
visage, me broie le cœur; tout enfin, tout mon être se révolte contre
une situation morale si opposée à ce que je suis.
Je ne sais, ma chère Lucie, quelle est la situation à l’heure actuelle,
puisque tes dernières lettres datent de plus de deux mois; mais dis-toi
qu’une femme a tous les droits, droits sacrés s’il en fut, quand elle a
à remplir la mission la plus élevée qui puisse malheureusement échoir à
une épouse et à une mère.
Comme je te l’ai dit souvent aussi, tu n’as à demander que la recherche
de la vérité. Tu dois certainement trouver, dans ceux qui dirigent les
affaires de notre pays, des hommes de cœur qui seront émus de cette
douleur immense d’une épouse et d’une mère, qui comprendront ce martyre
effroyable d’un soldat pour qui l’honneur est tout, et je ne puis croire
qu’on ne mette tout en œuvre pour t’aider à faire la lumière, à
démasquer le ou les misérables, indignes de toute pitié, qui ont commis
cet horrible forfait.
Je ne puis te donner que les conseils que me suggère mon cœur. Tu es
meilleur juge que moi pour apprécier les moyens d’arriver à une
réhabilitation prompte et complète.
Mais, ce que je puis te dire encore, c’est que la seule préoccupation
que tu doives avoir, c’est le souci de l’honneur du nom que tu portes,
c’est d’assurer la vie future de nos enfants. Ce but, il faut et tu dois
l’atteindre, par quelque moyen que ce soit. Il ne doit pas rester un
seul Français qui puisse douter de mon honneur.
Ta mission est grande, tu es digne de la remplir. Quand l’honneur nous
sera rendu--et je souhaite pour tous que ce soit bientôt--je consacrerai
le restant de mes forces à te faire oublier, à toi aussi, ma pauvre
chérie, ces terribles mois de douleur et de chagrin, car, plus que toute
autre, tu mérites d’être heureuse et aimée pour ton grand cœur, ton
admirable caractère.
Sois donc toujours forte et vaillante; que mon âme, ma profonde
affection te soutiennent et te guident.
Ma pensée est constamment avec toi, avec nos chers petits, avec vous
tous.
Baisers aux enfants, à tous.
Je t’embrasse de toutes mes forces,