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Le 21 février 1895.
Ma chère Lucie,
Quand je te vois, le temps est si court, je suis si anxieux de voir
l’heure s’écouler avec une rapidité que je ne connaissais plus, tant les
autres heures que je passe me semblent horriblement longues, que
j’oublie de te dire la moitié de ce que j’avais préparé dans mon
imagination.
Je voulais te demander si le voyage ne te fatiguait pas, si la mer
t’avait été clémente? Je voulais te dire toute l’admiration que j’ai
pour ton noble caractère, pour ton admirable dévouement! Plus d’une
femme aurait vu son cerveau sombrer sous les coups répétés d’un sort
aussi cruel, aussi immérité.
Je voulais te parler longuement de nos enfants, de leur santé, de leur
régime. Je voulais aussi te prier de remercier toutes nos familles de
leur dévouement à la cause d’un innocent, te demander des nouvelles de
leur santé à tous. Il faudrait une longue journée pour épuiser tous ces
sujets et nos minutes sont comptées! Enfin, il faut espérer que les
jours heureux reviendront, car il est impossible, il est contraire à la
raison humaine, qu’on n’arrive pas à mettre la main sur le véritable
coupable.
Comme je te l’ai dit, je ferai mon possible pour dompter les battements
de mon cœur ulcéré, pour supporter cet horrible et long martyre, afin de
voir avec vous luire le jour heureux de la réhabilitation.
Je souffrirai sans gémir le mépris si naturel, si justifié qu’inspire
l’être que je représente, je comprimerai les convulsions de mon être
contre un sort aussi épouvantable, aussi horrible.
Oh! ce mépris autour de mon nom, autour de ma personne, comme j’en
souffre! La plume est incapable de traduire un pareil supplice.
Je me demande vraiment comment un homme qui a véritablement forfait à
l’honneur peut continuer à vivre? Mais je ne vis que grâce à ma
conscience, grâce à l’espoir que bientôt tout se découvrira, que le
véritable criminel sera puni de son horrible crime, qu’on me rendra
enfin mon honneur.
Quand je serai parti, écris-moi bien longuement. Je pense qu’aussi à ce
moment vous pourrez tous m’écrire et que je recevrai des nouvelles de
tous les membres de nos familles.
Au premier envoi que tu feras, veux-tu être assez bonne pour ajouter la
méthode Ollendorf que j’ai pu juger ici et que je trouve préférable à
celle de ton professeur? Tu y joindras le corrigé des thèmes qui forme
un volume à part et qui sera aussi mon professeur.
Embrasse bien nos chéris, tes parents, tous ceux que tu vois enfin de ma
part et reçois les baisers affectueux de ton dévoué