C’est cette bonne Jeanne qui doit changer à vue d’œil. Devient-elle une
belle fille comme son frère est un beau garçon?
* * * * *
Le 17 janvier 1895.
(Jeudi, 9 heures).
Quel rôle ces maudits nerfs jouent dans la vie humaine!
Pourquoi ne peut-on pas dégager entièrement la personnalité matérielle
de la personnalité morale, et faire ainsi que l’influence de l’une ne
s’exerce pas sur l’autre?
Ma personnalité morale est toujours aussi vaillante, aussi forte. Elle
est résolue à aller jusqu’au bout, elle est décidée à tout. Il me faut
en effet mon honneur qu’on m’a arraché sans que j’aie jamais failli.
Mais ma personnalité matérielle subit de rudes secousses! Mes nerfs
tendus à l’excès depuis près de trois mois me font parfois horriblement
souffrir et je n’ai même pas la ressource de l’exercice physique
violent pour les dompter. On doit cependant me donner aujourd’hui
quelque médicament pour diminuer leur tension.
Ah! Quand je pense à ceux qui m’ont accusé et fait condamner! Que les
remords les poursuivent et leur fassent endurer les supplices que je
supporte moi-même!
Mais parlons d’autre chose.
Comment vas-tu, ma chérie? Comment vont les enfants? J’espère que vos
santés à tous continuent à être bonnes. Soutiens-toi, tu n’as pas le
droit de te laisser abattre. Tu as besoin de tout ton courage et de
toute son énergie, et pour cela il te faut toutes tes forces physiques.
C’est enfin vendredi, demain. Comme ce jour est long à venir!
Heureusement que le temps m’a paru un peu moins long cette fois, car,
hier et avant-hier, j’ai entendu parler de toi par les visites que j’ai
reçues.
Comment veux-tu que je n’aie pas moi-même confiance quand je sens autour
de moi toutes ces amitiés, toutes ces affections, tous ces dévouements,
enfin!
Ce dont il faut que je m’arme surtout, c’est de patience.
* * * * *