Le moment est passé, ma chérie, si vite, si court, qu’il me semble que
je ne t’ai pas dit la vingtième partie de ce que j’avais à te dire.
Comme tu es héroïque, mon adorée, sublime d’abnégation et de dévouement!
Je ne fais que t’admirer.
Devant ce concours dévoué de sympathies et d’efforts, je n’ai pas le
droit de douter.
Je souffrirai donc en silence; permets-moi cependant, quand la coupe
débordera encore parfois, de m’épancher dans ton cœur.
Ce qui m’est cruel, et je ne le saurais répéter assez, ce ne sont pas
les souffrances physiques que j’endure, mais bien cette atmosphère de
mépris qui entoure mon nom, ton nom, mon adorée. Tu sais si j’ai
toujours été fier et digne, si j’ai toujours mis le devoir au-dessus de
tout... alors tu peux t’imaginer tout ce que je souffre.
Et c’est pourquoi encore je veux vivre, c’est pourquoi je veux crier au
monde mon innocence, la crier chaque jour jusqu’à mon dernier souffle,
jusqu’à ma dernière goutte de sang.
Je trouverai dans tes yeux le courage nécessaire au martyre, je puiserai
dans le souvenir de mes enfants les forces nécessaires pour résister à
mon calvaire.
Apporte-moi aussi ton portrait. Je le placerai entre ceux de nos chéris.
En contemplant ces trois figures, j’y lirai chaque jour, à chaque
instant, mon devoir.
Embrasse tout le monde de ma part.
Alfred DREYFUS.
Remercie ta sœur Alice de son excellente lettre qui m’a fait bien
plaisir. Donne aussi de mes nouvelles à tous les membres de la famille
auxquels je ne puis écrire. Dis-leur que leurs lettres sont toujours les
bienvenues.
Je t’embrasse bien, bien fort,