3 heures et demie.

Le moment est passé, ma chérie, si vite, si court, qu’il me semble que

je ne t’ai pas dit la vingtième partie de ce que j’avais à te dire.

Comme tu es héroïque, mon adorée, sublime d’abnégation et de dévouement!

Je ne fais que t’admirer.

Devant ce concours dévoué de sympathies et d’efforts, je n’ai pas le

droit de douter.

Je souffrirai donc en silence; permets-moi cependant, quand la coupe

débordera encore parfois, de m’épancher dans ton cœur.

Ce qui m’est cruel, et je ne le saurais répéter assez, ce ne sont pas

les souffrances physiques que j’endure, mais bien cette atmosphère de

mépris qui entoure mon nom, ton nom, mon adorée. Tu sais si j’ai

toujours été fier et digne, si j’ai toujours mis le devoir au-dessus de

tout... alors tu peux t’imaginer tout ce que je souffre.

Et c’est pourquoi encore je veux vivre, c’est pourquoi je veux crier au

monde mon innocence, la crier chaque jour jusqu’à mon dernier souffle,

jusqu’à ma dernière goutte de sang.

Je trouverai dans tes yeux le courage nécessaire au martyre, je puiserai

dans le souvenir de mes enfants les forces nécessaires pour résister à

mon calvaire.

Apporte-moi aussi ton portrait. Je le placerai entre ceux de nos chéris.

En contemplant ces trois figures, j’y lirai chaque jour, à chaque

instant, mon devoir.

Embrasse tout le monde de ma part.

Alfred DREYFUS.

Remercie ta sœur Alice de son excellente lettre qui m’a fait bien

plaisir. Donne aussi de mes nouvelles à tous les membres de la famille

auxquels je ne puis écrire. Dis-leur que leurs lettres sont toujours les

bienvenues.

Je t’embrasse bien, bien fort,

Lettres d'un innocent · 第 60 / 205 题