Ma bonne chérie,
Je reçois également tes lettres avec un grand retard. Ainsi on me remet
seulement ta lettre de mardi matin; il y était joint de nombreuses
lettres de toute la famille. Que veux-tu, ma chérie, il faut nous
incliner et souffrir en silence.
Vraiment, quand j’y pense encore, je me demande comment j’ai pu avoir le
courage de te promettre de vivre après ma condamnation. Cette journée
de samedi reste dans mon esprit gravée en lettres de feu. J’ai le
courage du soldat qui affronte le danger en face, mais hélas! aurai-je
l’âme du martyr?
Mais sois tranquille, ma chérie, je m’efforcerai de vivre et de résister
jusqu’à ma réhabilitation.
J’ai supporté sans défaillir le supplice le plus sanglant qu’on puisse
imposer à un homme de cœur qui n’a rien à se reprocher. Mon cœur a
saigné, il saigne encore, il ne vit qu’avec l’espoir qu’on lui rendra un
jour ses galons, qu’il a noblement gagnés et qu’il n’a jamais souillés.
Et d’ailleurs, quelles que soient les souffrances qui m’attendent
encore, mon cœur me commande de vivre! Il faut que je résiste pour le
nom que portent nos chers enfants, pour le nom de toute la famille.
Mais que le devoir est parfois dur à remplir!
Te parler de ma vie ici--à quoi bon t’attrister, ma chérie? Ton chagrin
est déjà assez grand pour ne pas l’augmenter encore par mes doléances.
Je vis d’espoir, ma bonne chérie; je vis dans la conviction qu’il est
impossible que la vérité ne se fasse pas jour, que mon innocence ne soit
pas reconnue et proclamée par cette chère France, ma patrie, à laquelle
j’ai toujours apporté tout le concours de mon intelligence et de mes
forces, à laquelle j’aurais voulu consacrer tout mon sang.
Il me faut de la patience, il faut que je la puise dans ton amour, dans
l’affection de tous les nôtres, dans la conviction enfin de la
réhabilitation.
Mille baisers aux chéris.
Je t’embrasse comme je t’aime,
ALFRED.
Ta lettre m’apprend qu’on a refusé à Mᵉ Demange l’autorisation de me
voir. J’espère cependant qu’elle lui sera bientôt accordée.
Quant à toi, je compte les heures jusqu’à vendredi.
Merci des bonnes lettres que je reçois de tous. Remercie-les de ma part
et dis-leur que c’est une des meilleures heures de ma journée que celle
qui se passe à lire ma correspondance. Mais je me sens incapable de leur
répondre à tous. Je n’ai rien à leur dire, sinon que je suis résigné et
que j’attends la découverte de la vérité.
* * * * *
Le 10 janvier 1895, 9 heures, matin.
Depuis ce matin 2 heures, je ne dors plus dans l’attente où je suis de
te voir aujourd’hui. Il me semble que j’entends déjà ta voix chérie me
parler de mes chers enfants, de nos chères familles... et si je pleure,
je n’en ai pas honte, car le martyre que j’endure est vraiment cruel
pour un innocent.
Quel est le monstre qui est venu jeter le malheur et le déshonneur dans
une brave et honnête famille? A celui-là, s’il y a réellement une
justice sur cette terre, il n’y a pas de châtiments qu’on ne doive
réserver, il n’y a pas de torture qu’on ne doive infliger un jour.
Mais mon courage ne faiblit pas. J’ai des minutes pénibles quand mon
regard s’appesantit sur la situation présente. Mais je me réconforte en
pensant à l’avenir; grâce à ton héroïque dévouement, à vos puissants
efforts à tous, il est impossible que la vérité ne se fasse pas jour.
D’ailleurs, il le faut, la volonté est un puissant levier.
A tout à l’heure, ma chérie, la joie de t’embrasser, de te serrer dans
mes bras, je compte les minutes qui me séparent de cet heureux moment.
* * * * *