9 Janvier 1895, mercredi 5 heures.

Ma bonne chérie,

Je reçois également tes lettres avec un grand retard. Ainsi on me remet

seulement ta lettre de mardi matin; il y était joint de nombreuses

lettres de toute la famille. Que veux-tu, ma chérie, il faut nous

incliner et souffrir en silence.

Vraiment, quand j’y pense encore, je me demande comment j’ai pu avoir le

courage de te promettre de vivre après ma condamnation. Cette journée

de samedi reste dans mon esprit gravée en lettres de feu. J’ai le

courage du soldat qui affronte le danger en face, mais hélas! aurai-je

l’âme du martyr?

Mais sois tranquille, ma chérie, je m’efforcerai de vivre et de résister

jusqu’à ma réhabilitation.

J’ai supporté sans défaillir le supplice le plus sanglant qu’on puisse

imposer à un homme de cœur qui n’a rien à se reprocher. Mon cœur a

saigné, il saigne encore, il ne vit qu’avec l’espoir qu’on lui rendra un

jour ses galons, qu’il a noblement gagnés et qu’il n’a jamais souillés.

Et d’ailleurs, quelles que soient les souffrances qui m’attendent

encore, mon cœur me commande de vivre! Il faut que je résiste pour le

nom que portent nos chers enfants, pour le nom de toute la famille.

Mais que le devoir est parfois dur à remplir!

Te parler de ma vie ici--à quoi bon t’attrister, ma chérie? Ton chagrin

est déjà assez grand pour ne pas l’augmenter encore par mes doléances.

Je vis d’espoir, ma bonne chérie; je vis dans la conviction qu’il est

impossible que la vérité ne se fasse pas jour, que mon innocence ne soit

pas reconnue et proclamée par cette chère France, ma patrie, à laquelle

j’ai toujours apporté tout le concours de mon intelligence et de mes

forces, à laquelle j’aurais voulu consacrer tout mon sang.

Il me faut de la patience, il faut que je la puise dans ton amour, dans

l’affection de tous les nôtres, dans la conviction enfin de la

réhabilitation.

Mille baisers aux chéris.

Je t’embrasse comme je t’aime,

ALFRED.

Ta lettre m’apprend qu’on a refusé à Mᵉ Demange l’autorisation de me

voir. J’espère cependant qu’elle lui sera bientôt accordée.

Quant à toi, je compte les heures jusqu’à vendredi.

Merci des bonnes lettres que je reçois de tous. Remercie-les de ma part

et dis-leur que c’est une des meilleures heures de ma journée que celle

qui se passe à lire ma correspondance. Mais je me sens incapable de leur

répondre à tous. Je n’ai rien à leur dire, sinon que je suis résigné et

que j’attends la découverte de la vérité.

* * * * *

Le 10 janvier 1895, 9 heures, matin.

Depuis ce matin 2 heures, je ne dors plus dans l’attente où je suis de

te voir aujourd’hui. Il me semble que j’entends déjà ta voix chérie me

parler de mes chers enfants, de nos chères familles... et si je pleure,

je n’en ai pas honte, car le martyre que j’endure est vraiment cruel

pour un innocent.

Quel est le monstre qui est venu jeter le malheur et le déshonneur dans

une brave et honnête famille? A celui-là, s’il y a réellement une

justice sur cette terre, il n’y a pas de châtiments qu’on ne doive

réserver, il n’y a pas de torture qu’on ne doive infliger un jour.

Mais mon courage ne faiblit pas. J’ai des minutes pénibles quand mon

regard s’appesantit sur la situation présente. Mais je me réconforte en

pensant à l’avenir; grâce à ton héroïque dévouement, à vos puissants

efforts à tous, il est impossible que la vérité ne se fasse pas jour.

D’ailleurs, il le faut, la volonté est un puissant levier.

A tout à l’heure, ma chérie, la joie de t’embrasser, de te serrer dans

mes bras, je compte les minutes qui me séparent de cet heureux moment.

* * * * *

Lettres d'un innocent · 第 59 / 205 题