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Le 8 janvier 1895, mardi, 6 heures soir.
Ma chérie,
On m’a remis aujourd’hui tes lettres de dimanche, ainsi que celles qui
m’ont été adressées par R., H. et A.
Remercie tout le monde, donne-leur de mes nouvelles, prie-les de
m’écrire. Mais dis-leur qu’il m’est impossible de leur répondre à tous.
Non pas que le temps me manque pour cela, hélas! mais je ne veux pas
abuser du temps et de l’obligeance de M. le directeur de la prison qui
est obligé de lire toutes mes lettres.
Je suis relativement fort, en ce sens que je vis d’espoir. Mais je crois
qu’il ne faudrait cependant pas que cette situation se prolongeât encore
longtemps.
J’ai, et c’est facile à concevoir, des moments de révolte violente
contre l’injustice du sort; il est, en effet, terrible de souffrir
comme moi, depuis tantôt trois mois, pour un crime dont je suis
innocent. Mon cerveau, après toutes ces secousses, a de vrais moments
d’égarement.
J’espérais voir Mᵉ Demange ce soir et le prier de faire auprès de qui de
droit, et dans les conditions que je voulais lui indiquer, les démarches
nécessaires pour que je sois envoyé en exil avec toi, en attendant que
la lumière se fasse. A ce dernier point de vue, j’ai grand espoir; tous
mes efforts ne peuvent qu’aboutir; mais il me faudrait de l’air, un
grand travail physique, ta société chérie pour rétablir mon cerveau
ébranlé par tant de secousses, auxquelles, grand Dieu! je ne m’attendais
guère.
Prie donc Mᵉ Demange, qui a obtenu l’autorisation de me voir, de venir
le plus tôt possible, afin que je lui explique la grâce que demande un
innocent, en attendant que justice entière lui soit rendue.
Tu me demandes aussi, ma chérie, ce que je fais du matin au soir, et du
soir au matin. Je ne veux pas te communiquer mes tristes réflexions, ta
douleur est déjà assez grande, et il est inutile de l’augmenter encore.
Ce que je t’ai dit plus haut suffit pour te faire comprendre ce que je
désire en ce moment: l’exil en plein air avec toi, en attendant la
réhabilitation.
Quant au reste, je te le raconterai plus tard, quand nous serons réunis
et heureux.
Je te confierai cependant une chose, c’est que dans mes plus tristes
moments, dans mes moments de crise violente, une étoile vient tout à
coup briller dans mon cerveau et me sourire. C’est ton image, ma chérie,
c’est ton image adorée, que j’espère revoir bientôt et auprès de
laquelle j’attendrai patiemment qu’on me rende ce que j’ai de plus cher
en ce monde, mon honneur, mon honneur qui n’a jamais failli.
Embrasse tout le monde pour moi. Baisers aux chéris.
Je t’embrasse mille fois,