ALFRED.

* * * * *

Le 8 janvier 1895, mardi, 6 heures soir.

Ma chérie,

On m’a remis aujourd’hui tes lettres de dimanche, ainsi que celles qui

m’ont été adressées par R., H. et A.

Remercie tout le monde, donne-leur de mes nouvelles, prie-les de

m’écrire. Mais dis-leur qu’il m’est impossible de leur répondre à tous.

Non pas que le temps me manque pour cela, hélas! mais je ne veux pas

abuser du temps et de l’obligeance de M. le directeur de la prison qui

est obligé de lire toutes mes lettres.

Je suis relativement fort, en ce sens que je vis d’espoir. Mais je crois

qu’il ne faudrait cependant pas que cette situation se prolongeât encore

longtemps.

J’ai, et c’est facile à concevoir, des moments de révolte violente

contre l’injustice du sort; il est, en effet, terrible de souffrir

comme moi, depuis tantôt trois mois, pour un crime dont je suis

innocent. Mon cerveau, après toutes ces secousses, a de vrais moments

d’égarement.

J’espérais voir Mᵉ Demange ce soir et le prier de faire auprès de qui de

droit, et dans les conditions que je voulais lui indiquer, les démarches

nécessaires pour que je sois envoyé en exil avec toi, en attendant que

la lumière se fasse. A ce dernier point de vue, j’ai grand espoir; tous

mes efforts ne peuvent qu’aboutir; mais il me faudrait de l’air, un

grand travail physique, ta société chérie pour rétablir mon cerveau

ébranlé par tant de secousses, auxquelles, grand Dieu! je ne m’attendais

guère.

Prie donc Mᵉ Demange, qui a obtenu l’autorisation de me voir, de venir

le plus tôt possible, afin que je lui explique la grâce que demande un

innocent, en attendant que justice entière lui soit rendue.

Tu me demandes aussi, ma chérie, ce que je fais du matin au soir, et du

soir au matin. Je ne veux pas te communiquer mes tristes réflexions, ta

douleur est déjà assez grande, et il est inutile de l’augmenter encore.

Ce que je t’ai dit plus haut suffit pour te faire comprendre ce que je

désire en ce moment: l’exil en plein air avec toi, en attendant la

réhabilitation.

Quant au reste, je te le raconterai plus tard, quand nous serons réunis

et heureux.

Je te confierai cependant une chose, c’est que dans mes plus tristes

moments, dans mes moments de crise violente, une étoile vient tout à

coup briller dans mon cerveau et me sourire. C’est ton image, ma chérie,

c’est ton image adorée, que j’espère revoir bientôt et auprès de

laquelle j’attendrai patiemment qu’on me rende ce que j’ai de plus cher

en ce monde, mon honneur, mon honneur qui n’a jamais failli.

Embrasse tout le monde pour moi. Baisers aux chéris.

Je t’embrasse mille fois,

Lettres d'un innocent · 第 57 / 205 题