Ma chérie,
J’ai supporté pour toi, mon adorée, pour le nom que portent mes chers
enfants, le plus douloureux, le plus épouvantable des calvaires pour un
cœur pur et honnête. Je me demande comment je vis encore; ce qui me
soutient, c’est surtout l’espoir d’être bientôt réuni à toi là-bas.
Alors, quoique innocent, mais soutenu par ton profond amour, j’aurai la
patience d’attendre dans l’exil la réhabilitation de mon nom. Puis je
travaillerai, je m’occuperai, j’imposerai silence à mon cerveau et à mon
cœur par les fatigues physiques. Mais, dans ma prison, je ne saurai
vivre, car ma pensée me ramène toujours fatalement à ma situation.
On ne m’a pas remis de lettre de toi aujourd’hui; ne t’inquiète pas non
plus, ma chérie, si mes lettres ne te parviennent pas régulièrement.
Cependant je t’écrirai tous les jours, tant que cela me sera permis.
J’ai été prévenu que je pourrai te voir le lundi et le vendredi. Hélas!
le lundi est passé et je suis obligé d’attendre jusqu’au vendredi.
J’attendrai avec une joie extrême le moment de t’embrasser, de me jeter
dans tes bras; c’est dans tes yeux, dans ton noble cœur, que je puise
les forces nécessaires pour supporter mes effroyables tortures morales.
J’aimerais presque mieux avoir quelque péché sur la conscience; au moins
aurais-je quelque chose à expier. Mais hélas! tu sais, ma chérie,
combien ma vie a toujours été honnête et droite.
Je ferai tout pour vivre, je ferai tout pour résister jusqu’au moment
suprême où l’on me rendra l’honneur de mon nom.
Mais je supporterai bien mieux cette attente quand tu seras là, dans
l’exil, près de moi.
Alors tous deux, fiers et dignes l’un de l’autre, nous montrerons dans
l’exil le calme de deux cœurs honnêtes et purs, de deux cœurs dont
toutes les pensées ont toujours été pour notre chère patrie, pour la
France.
Bons baisers à ces pauvres chéris. Baisers à tout le monde.
Je t’embrasse comme je t’aime,