Ma chérie,
Je souffre beaucoup, mais je te plains encore plus que moi. Je sais
combien tu m’aimes; ton cœur doit saigner. De mon côté, mon adorée, ma
pensée a toujours été vers toi, nuit et jour.
Être innocent, avoir eu une vie sans tache et se voir condamné pour le
crime le plus monstrueux qu’un soldat puisse commettre, quoi de plus
épouvantable! Il me semble parfois que je suis le jouet d’un horrible
cauchemar.
C’est pour toi seule que j’ai résisté jusqu’aujourd’hui; c’est pour toi
seule, mon adorée, que j’ai supporté le long martyre. Mes forces me
permettront-elles d’aller jusqu’au bout? Je n’en sais rien. Il n’y a que
toi qui puisses me donner du courage; c’est dans ton amour que j’espère
le puiser.
Parfois, j’espère aussi que Dieu, qui m’a cependant bien abandonné
jusqu’à présent, finira par faire cesser ce martyre d’un innocent, qu’il
fera qu’on découvre le vrai coupable. Mais pourrai-je résister
jusque-là?
J’ai signé mon pourvoi en revision.
Je n’ose te parler des enfants, leur souvenir m’arrache le cœur.
Parle-m’en; qu’ils soient ta consolation.
Mon amertume est telle, mon cœur si ulcéré, que je me serais déjà
débarrassé de cette triste vie, si ton souvenir ne m’arrêtait, si la
crainte d’augmenter encore ton chagrin ne retenait mon bras.
Avoir entendu tout ce qu’on m’a dit, quand on sait en son âme et
conscience n’avoir jamais failli, n’avoir même jamais commis la plus
légère imprudence, c’est la torture morale la plus épouvantable.
J’essaierai donc de vivre pour toi, mais j’ai besoin de ton aide.
Ce qu’il faut surtout, quoi qu’il advienne de moi, c’est chercher la
vérité, c’est remuer ciel et terre pour la découvrir, c’est y engloutir
s’il le faut notre fortune, afin de réhabiliter mon nom traîné dans la
boue. Il faut à tout prix laver cette tache imméritée.
Je n’ai pas le courage de t’écrire plus longuement. Embrasse tes chers
parents, nos enfants, tout le monde pour moi.
Mille et mille baisers,