La langue des Vril-ya est particulièrement intéressante, parce qu'elle
me paraît montrer avec une grande clarté les traces des trois
transitions principales par lesquelles passe une langue avant
d'arriver à sa perfection.
Un des plus illustres philologues modernes, Max Müller, cherchant à
établir une analogie entre les couches du langage et les
stratifications géologiques, énonce ce principe absolu:--
«Aucun langage ne peut, dans aucun cas, être inflexionnel sans avoir
passé par le stratum agglutinatif et le stratum isolant. Aucune langue
ne peut être agglutinative sans être attachée par ses racines au
stratum inférieur d'isolement[2].»
[Note 2: Max Müller. _Stratification des langues_, p. 20.]
Prenant la langue chinoise comme le meilleur type existant du stratum
isolant originel, «comme la photographie fidèle de l'homme à la
lisière essayant les muscles de son esprit, cherchant sa route à
tâtons, et si ravi de son premier succès qu'il le répète sans
cesse[3],» nous trouvons dans la langue des Vril-ya, «encore attachée
par ses racines au stratum inférieur d'isolement,» la preuve de
l'isolement originel. Elle abonde en monosyllabes, car les
monosyllabes sont le fond des langues. La transition à la forme
agglutinative marque une période qui a dû s'étendre graduellement à
travers les siècles, et dont la littérature écrite a survécu seulement
dans quelques fragments de mythologie symbolique et dans certaines
phrases énergiques qui sont devenues des dictons populaires. Avec la
littérature des Vril-ya commence le stratum inflexionnel. Sans doute,
à cette époque, différentes causes doivent avoir concouru à ce
résultat, comme la fusion des races par la domination d'un peuple et
l'apparition de quelques grands génies littéraires qui ont arrêté et
fixé la forme du langage. À mesure que l'âge inflexionnel prévaut sur
l'âge agglutinatif, il est surprenant de voir avec quelle hardiesse
croissante les racines originelles de la langue sortent de la surface
qui les cache. Dans les fragments et les proverbes de l'âge précédent
les monosyllabes qui forment ces racines disparaissent dans des mots
d'une longueur énorme, comprenant des phrases entières dont aucune
portion ne peut être séparée du reste pour être employée séparément.
Mais quand la forme inflexionnelle de la langue prit assez le dessus
pour être étudiée et avoir une grammaire, les savants et les
grammairiens semblent s'être unis pour extirper tous les monstres
polysynthétiques ou polysyllabiques, comme des envahisseurs qui
dévoraient les formes aborigènes. Les mots de plus de trois syllabes
furent proscrits comme barbares, et, à mesure que la langue se
simplifiait ainsi, elle acquérait plus de force, de dignité et de
douceur. Quoiqu'elle soit très concise, cette concision même lui donne
plus de clarté. Une seule lettre, suivant sa position, exprimait ce
que nous autres, dans notre monde supérieur, nous exprimons
quelquefois par des syllabes, d'autres fois par des phrases entières.
En voici un ou deux exemples: An (que je traduirai homme), Ana (les
hommes); la lettre S signifie chez eux multitude, suivant l'endroit où
elle est placée; Sana signifie l'humanité; Ansa, une multitude
d'hommes. Certaines lettres de leur alphabet placées devant les mots
dénotent une signification composée. Par exemple, Gl (qui pour eux
n'est qu'une seule lettre, comme le _th_ des Grecs, placée au
commencement d'un mot, marque un assemblage ou une union de choses,
soit semblables, soit différentes, comme Oon, une maison; Gloon, une
ville (c'est-à-dire un assemblage de maisons). Ata, douleur; Glata,
calamité publique. Aur-an, la santé ou le bien-être d'un homme;
Glaur-an, le bien de l'État, la prospérité de la communauté; un mot
qu'ils ont sans cesse à la bouche est A-glauran, qui indique le
principe de leur politique, c'est-à-dire que le bien-être de chacun
est le premier principe d'une communauté. Aub, invention; Sila, un ton
en musique. Glaubsila, réunissant l'idée de l'invention et des
intonations musicales, est le mot classique pour poésie; on l'abrège
ordinairement, dans la conversation, en Glaubs. Na, qui, pour eux,
n'est, comme Gl, qu'une lettre simple, quand il est placé au
commencement d'un mot, signifie quelque chose de contraire à la vie, à
la joie, ou au bien-être, ressemblant en cela à la racine aryenne Nak,
qui exprime la mort ou la destruction. Nax, obscurité; Narl, la mort;
Naria, le péché ou le mal. Nas, le comble du péché et de la mort, la
corruption. Quand ils écrivent, ils regardent comme irrespectueux de
désigner l'Être Suprême par un nom spécial. Il est représenté par un
symbole hiéroglyphique qui a la forme d'une pyramide: A.
Dans la prière, ils s'adressent à Lui sous un nom qu'ils regardent
comme trop sacré pour le confier à un étranger et que je ne connais
pas. Dans la conversation, ils se servent généralement d'une
périphrase, telle que la Bonté-Suprême. La lettre V, symbole de la
pyramide renversée, au commencement d'un mot, signifie presque
toujours l'excellence ou la puissance; comme Vril, dont j'ai déjà tant
parlé; Veed, un esprit immortel; Veed-ya, l'immortalité; Koom,
prononcé comme le Cwm des Gallois, signifie quelque chose de creux, de
vide. Le mot Koom lui-même signifie un trou profond, une caverne.
Koom-in, un trou; Zi-koom une vallée; Koom-zi, le vide, le néant;
Bodh-koom, l'ignorance (littéralement, vide des connaissances).
Koom-Posh est le nom qu'ils donnent au gouvernement de tous, ou à la
domination des plus ignorants, des plus vides. Posh est un mot presque
intraduisible, signifiant, comme le lecteur le verra plus tard, le
mépris. La traduction la plus rapprochée que j'en puisse donner est le
mot vulgaire: gâchis; on peut donc traduire librement Koom-Posh par
atroce gâchis. Mais quand la Démocratie ou Koom-Posh dégénère et qu'à
l'ignorance succèdent les passions et les fureurs populaires qui
précèdent la fin de la démocratie, comme (pour prendre des exemples
dans le monde supérieur) pendant le règne de la Terreur en France, ou
pendant les cinquante années de République Romaine qui précédèrent
l'avènement d'Auguste, ils ont un autre mot pour désigner cet état de
choses: ce mot est Glek-Nas. Ek veut dire discorde; Glek, discorde
universelle. Nas, comme je l'ai déjà dit, signifie corruption,
pourriture; ainsi Glek-Nas peut être traduit: la discorde universelle
dans la corruption. Leurs termes composés sont très expressifs; ainsi
Bodh, signifiant connaissances, et Too étant un participe qui implique
l'idée d'approcher avec prudence, Too-bodh est le mot qu'ils emploient
pour Philosophie; Pah est une exclamation de mépris analogue à notre
expression: Absurde! ou quelle bêtise! Pah-bodh (littéralement,
connaissance absurde) s'emploie pour désigner une philosophie fausse
ou futile et s'applique à une espèce de raisonnement métaphysique ou
spéculatif autrefois en vogue, qui consistait à faire des questions
auxquelles on ne pouvait pas répondre et qui, du reste, étaient
oiseuses, ne valaient pas la peine d'être faites; telles que, par
exemple: Pourquoi un An a-t-il cinq orteils au lieu de quatre ou de
six? Le premier An créé par la Bonté Suprême avait-il le même nombre
d'orteils que ses descendants? Dans la forme sous laquelle un An
pourra être reconnu de ses amis dans l'autre monde conservera-t-il des
orteils, et s'il en est ainsi seront-ils matériels ou immatériels? Je
choisis ces exemples de Pah-bodh non par ironie ou par plaisanterie,
mais parce que les questions que je cite ont fourni le sujet d'une
controverse aux derniers amateurs de cette «science».... il y a quatre
mille ans.
[Note 3: Max Müller. _Stratification des langues_, p. 13.]
On m'apprit que, dans la déclinaison des noms, il y avait autrefois
huit cas (un de plus que dans la grammaire sanscrite); mais l'effet du
temps a réduit ces cas et a multiplié, à la place des terminaisons
différentes, les prépositions explicatives. Dans la grammaire soumise
à mes études, il y avait pour les noms quatre cas, trois marqués par
leur terminaison et le quatrième par un préfixe.