X.

Le mot Ana (prononcez: _Arna_) correspond à notre pluriel: _hommes_;

An (prononcez: _Arn_), le singulier, à: homme. Le mot qui signifie

femme est Gy (le _G_ est dur comme dans Guy); il fait au pluriel

Gy-ei, mais le _G_ devient doux au pluriel, on prononce: Jy-ei. Les

Ana ont un proverbe qui donne à cette différence de prononciation un

sens symbolique; c'est que le sexe féminin est doux pris

collectivement, mais que chaque femme est dure quand on a affaire

individuellement à elle. Les Gy-ei jouissent d'une parfaite égalité de

droits avec les Ana; égalité que certains philosophes en sont encore à

réclamer sur la terre.

Dans leur enfance, elles accomplissent exactement les mêmes travaux

que les garçons; et dans la classe la plus jeune, appliquée à la

destruction des animaux hostiles, on préfère souvent les filles, parce

qu'elles sont par leur constitution plus inaccessibles à la pitié sous

l'influence de la terreur ou de la haine. Pendant l'intervalle qui

s'écoule entre l'enfance et l'âge où l'on se marie, les rapports

familiers entre les deux sexes sont suspendus. À l'époque du mariage,

ils recommencent, sans autres conséquences plus graves que le mariage.

Toutes les professions ouvertes à un sexe le sont à l'autre, et les

Gy-ei s'attribuent la supériorité dans toutes les branches abstraites

et profondes du raisonnement; elles disent que les Ana sont peu

propres à ce genre d'études, parce qu'ils ont l'intelligence plus

lourde et plus calme, et à cause de la routine de leurs occupations

matérielles; c'est ainsi que les jeunes filles de notre monde

s'érigent en autorité pour juger les questions les plus délicates de

la doctrine théologique, pour lesquelles peu d'hommes, activement

engagés dans les affaires de ce monde, ont assez de connaissances ou

de finesse d'intelligence. Soit grâce aux exercices gymnastiques

auxquels elles s'appliquent de bonne heure, soit par leur

organisation, les Gy-ei sont supérieures aux Ana en force physique

(détail important au point de vue du maintien des droits de la femme).

Elles atteignent une stature plus élevée et leurs formes plus

arrondies renferment des muscles et des nerfs aussi fermes que ceux

des hommes. Elles prétendent que, suivant les lois primitives de la

nature, les femelles devaient être plus grandes que les mâles; elles

appuient cette opinion en recherchant, parmi les premières créatures

vivantes, l'exemple des insectes et de la plus ancienne famille des

vertébrés, les poissons, chez lesquels les femelles sont généralement

assez grandes pour ne faire qu'un repas de leur mâle si cela leur fait

plaisir. Par-dessus tout, les Gy-ei ont un pouvoir plus prompt et plus

énergique sur ce fluide ou agent mystérieux qui contient un si

puissant élément de destruction; elles ont aussi une plus large part

de cette finesse qui comprend la dissimulation. Ainsi elles peuvent,

non seulement se défendre contre toutes les agressions des hommes,

mais elles pourraient à tout moment, et sans qu'il soupçonnât le

moindre danger, mettre fin à l'existence de l'époux qui les

offenserait. Disons à l'honneur des Gy-ei qu'on ne trouve pendant

plusieurs siècles aucun exemple de l'abus de ce terrible pouvoir. Le

dernier fait de ce genre, qui ait eu lieu dans la tribu dont je

m'occupe, paraît remonter, suivant leur chronologie, à environ deux

mille ans. Une Gy, dans un accès de jalousie, tua son mari, et cet

acte abominable inspira une telle terreur aux hommes qu'ils émigrèrent

en corps et laissèrent les Gy-ei toutes seules. L'histoire rapporte

que les Gy-ei, devenues ainsi veuves et plongées dans le désespoir,

tombèrent sur la coupable pendant son sommeil, et, par conséquent,

alors qu'elle était désarmée, la tuèrent et s'engagèrent

solennellement entre elles à supprimer pour toujours l'exercice de ce

pouvoir conjugal si excessif et à élever leurs filles dans cette

résolution. Après une démarche si conciliante, la députation envoyée

aux Ana réussit à persuader à un grand nombre de revenir, mais ceux

qui revinrent étaient généralement les plus âgés. Les plus jeunes,

soit par défiance, soit par une trop haute opinion de leur propre

mérite, rejetèrent toutes les propositions et restèrent dans d'autres

communautés, où ils furent acceptés par d'autres femmes, avec

lesquelles probablement ils ne se trouvèrent pas mieux. Mais la perte

d'une si grande quantité de jeunes gens opéra comme un avertissement

salutaire sur les Gy-ei et les confirma dans leur pieuse résolution.

Il est admis aujourd'hui que, par le manque d'exercice, les Gy-ei ont

perdu leur supériorité offensive et défensive sur les Ana, de même que

sur la terre certains animaux inférieurs ont laissé certaines armes,

que la nature leur avait données pour leur défense, s'émousser

graduellement et devenir impuissantes, parce que les circonstances ne

les obligeaient plus à s'en servir. Je serais cependant fort inquiet

pour un An qui mesurerait ses forces avec une Gy.

Les Ana font remonter à l'incident que je viens de raconter certains

changements dans les coutumes du mariage, qui donnent peut-être

quelques avantages aux hommes. Ils ne se lient plus que pour trois

ans; à la fin de la troisième année, l'homme et la femme sont

également libres de divorcer et de se remarier. Au bout de dix ans,

l'An a le privilège de prendre une seconde femme et la première peut à

son gré se retirer ou rester. Ces règles sont pour la plupart passées

à l'état de lettre morte; le divorce et la polygamie sont extrêmement

rares, et les ménages paraissent très heureux et unis chez ce peuple

étonnant; les Gy-ei, malgré leur supériorité physique et

intellectuelle, sont fort adoucies par la crainte de la séparation ou

d'une seconde femme, et comme les An sont très attachés à leurs

habitudes, ils n'aiment pas, à moins de considérations très graves, à

changer pour des nouveautés hasardeuses, les figures et les manières

auxquelles ils sont habitués. Les Gy-ei cependant conservent

soigneusement un de leurs privilèges; c'est peut-être le désir secret

d'obtenir ce privilège qui porte beaucoup de dames sur la terre à se

faire les champions des droits de la femme. Les Gy-ei ont donc le

droit, usurpé sur la terre par les hommes, de proclamer leur amour et

de faire elles-mêmes leur cour; en un mot, ce sont elles qui demandent

et non pas qui sont demandées. Les vieilles filles sont un phénomène

inconnu parmi elles. Il est très rare qu'une Gy n'obtienne pas l'An

auquel elle a donné son coeur, à moins que les affections de celui-ci

ne soient fortement engagées ailleurs. Quelque froid, ou prude, ou de

mauvaise volonté que se montre l'homme qu'elle courtise, sa

persévérance, son ardeur, sa puissance persuasive, son pouvoir sur les

mystérieux effets du vril, décident presque sûrement l'homme à tendre

le cou à ce que nous appelons le noeud fatal. La raison qui porte les

Gy-ei à renverser les rapports des sexes, que l'aveugle tyrannie des

hommes a établis sur la terre, paraît concluante, et elles la donnent

avec une franchise qui mérite un jugement impartial. Elles disent que,

des deux époux, c'est la femme qui est d'une nature plus aimante, que

l'amour occupe plus de place dans ses pensées, est plus essentiel à

son bonheur, et que, par conséquent, c'est elle qui doit faire sa

cour; qu'en outre, l'homme est un être timide et vacillant, qu'il a

souvent une prédilection égoïste pour le célibat, qu'il prétend

souvent ne pas comprendre les regards tendres et les insinuations

délicates, bref, qu'il doit être résolument poursuivi et capturé.

Elles ajoutent que si la Gy ne peut s'assurer l'An de son choix et en

épouse un qu'elle n'aurait pas préféré au reste du monde, elle est non

seulement moins heureuse, mais moins bonne, parce que les qualités de

son coeur ne se développent pas assez; tandis que l'An est une

créature qui concentre d'une manière moins durable ses affections sur

un seul objet; que, s'il ne peut obtenir la Gy qu'il préfère, il se

console aisément avec une autre, et enfin, qu'en mettant les choses au

pire, s'il est aimé et bien soigné, il n'est pas indispensable au

bonheur de sa vie qu'il aime de son côté; il se contente du bien-être

matériel et des nombreuses occupations d'esprit qu'il se crée.

Quoi qu'on puisse dire de ce raisonnement, le système est favorable à

l'homme; il est aimé avec ardeur; il sait que plus il montrera de

froideur et de résistance, plus la détermination de se l'attacher

deviendra forte chez la Gy qui le courtise; il s'arrange généralement

pour n'accorder son consentement qu'aux conditions qu'il croit les

meilleures pour s'assurer une vie, sinon très heureuse, du moins très

tranquille. Tous les Ana ont leur dada, leurs habitudes, leurs goûts,

et quels qu'ils soient ils exigent la promesse de les respecter

absolument. Pour arriver à son but, la Gy promet sans hésiter, et,

comme un des caractères distinctifs de ce peuple extraordinaire est un

respect absolu de la vérité et la religion de la parole donnée, la Gy,

même la plus étourdie, observe toujours les conditions stipulées avant

le mariage. Dans le fait, et en dépit de leurs droits abstraits et de

leur puissance, les Gy-ei sont les plus aimables et les plus soumises

des femmes que j'aie jamais rencontrées, même dans les ménages les

plus heureux qui soient sur la terre. C'est une maxime reçue parmi

elles que quand une Gy aime, son bonheur est d'obéir. On remarquera

que dans les rapports des sexes je n'ai parlé que du mariage, car

telle est la perfection morale que cette communauté a atteinte, que

tout rapport illicite est aussi impossible parmi ce peuple, qu'il

serait impossible à un couple de linottes de se séparer au temps des

amours.

La race future · 第 25 / 47 题