LA CHANOINESSE, _riant._--Hé, bonjour, mon cousin!... Vous voyez que je
n'ai pas voulu retarder d'un instant le plaisir de vous voir.
LE MARQUIS.--Quel air riant, chère comtesse! Votre joie me fait
trembler. Est-ce que vous avez quelque mauvaise nouvelle à m'apprendrez.
LA CHANOINESSE.--Je la trouve très-bonne.
LE MARQUIS.--C'est ce une je voulais dire.
LA CHANOINESSE.--J'ai décidé enfin Francesca à me suivre au couvent.
LE MARQUIS.--Quel prosélytisme de célibat!... Est-ce l'histoire du chien
du jardinier, qui n'y touche pas et ne veut pas qu'on y touche?
LA CHANOINESSE.--Non, je vous le jure, il n'y a ni envie ni
ressentiment.... c'est pure conviction ... je voudrais faire école.
LE MARQUIS.--Vous aurez de la peine.
LA CHANOINESSE.--Vous croyez donc, messieurs, qu'on ne peut pas se
passer de vous?
LE MARQUIS.--Jusqu'à présent, mesdames, vous avez été assez de cet
avis-là.
LA CHANOINESSE.--Eh bien, en vérités, je n'y puis rien comprendre; j'ai
été jeune, pas plus mal qu'une autre ... peut-être mieux même, à ce que
l'on disait ... et les prétendants ne manquaient pas autour de moi,
d'autant plus que j'avais une grande fortune; et rien ne vous attire
plus, messieurs, que les beaux yeux d'une cassette ... Eh bien, je n'ai
jamais pu avoir la plus petite passion ... c'était peut-être de ma
faute... mais je crois plutôt que c'était de la vôtre; d'abord,
convenez-en, vous êtes tous fort laids, et si par hasard un de vous
échappe à la règle ... c'est un fat.
LE MARQUIS,--Dans quelle catégorie me rangez-vous, cousine?
LA CHANOINESSE, _avec gaieté_--Vous?... vous tenez des deux.
LE MARQUIS.--Grand merci!
LA CHANOINESSE.--Mais revenons à ma nièce, marquis. Savez-vous que vous
êtes un ingrat de ne pas vouloir que je fasse une sainte de votre nom?
LE MARQUIS.--Pourquoi cela?
LA CHANOINESSE.--Cela compterait peut-être à la marquise par
substitution.
LE MARQUIS.--Ah! toujours des épigrammes contre la femme que j'ai.
LA CHANOINESSE.--Comme vous contre le mari que je n'ai pas ...
LE MARQUIS.--Mais, à votre tour, pouvez-vous penser à faire une
religieuse de Francesca?... un coeur si aimant, si tendre ...
LA CHANOINESSE.--C'est pour cela ... Charmante enfant! quelle
sensibilité vraie et naïve! quel trésor de dévouement, d'abnégation ...
vous ne la connaissez pas ... un homme ne peut pas apprécier un tel
coeur! Elle serait capable de se sacrifier pour celui qu'elle aimerait;
et vraiment, Messieurs, vous n'en valez pas la peine.
LE MARQUIS.--Comment, vous voulez que tant de grâces soient perdues?
LA CHANOINESSE.--Je les aime mieux perdues que profanées; tout serait
blessure pour elle au milieu de vos passions égoïste et hypocrites ...
d'ailleurs n'est-elle pas marquise comme votre femme? n'a-t-elle pas été
mariée?
LE MARQUIS, _riant_-Mariée! mariée!... J'honore infiniment la mémoire de
feu le marquis de Montenero, mon cousin; mais il avait soixante-quinze
ans quand il a épousé Francesca, et ...
LA CHANOINESSE.--Monsieur ...
LE MARQUIS.--Ah! pardon ... pardon ... je vous parle toujours comme si
vous ne compreniez pas.
LA CHANOINESSE.--Encore ... mais à votre tour ... quel besoin avez-vous
de remarier Francesca?
LE MARQUIS.--Esprit de propagande, comme vous.
LA CHANOINESSE.--Je ne vous croyais pas si bon chrétien. Vous, prônez le
mariage!... C'est de l'oubli des injures.
LE MARQUIS.--Toujours contre ma femme! Il est vrai que la marquise est
un peu capricieuse, un peu volontaire, un peu coquette, un peu
mordante... Mais avouez qu'en revanche, et pour rétablir l'équilibre, je
suis avec elle d'une douceur...
LA CHANOINESSE.--D'une douceur honteuse pour un homme.
LE MARQUIS, _riant_.--Je respecte en elle l'image de mon souverain. Vous
ignorez ce que c'est que d'épouser la fille d'un prince et la fille
naturelle encore!
LA CHANOINESSE.--Avouez donc que vous avez peur!
LE MARQUIS.--Peur? Vous savez que je ne redoute guère personne.
LA CHANOINESSE.--Toujours vain de vos duels.
LE MARQUIS.--Que voulez-vous? je n'aï que cela de sérieux. Je suis
moqueur, sceptique, il faut bien que je regagne la considération par
quelque endroit; et puis cela m'est d'un grand avantage; on n'ôse pas
s'attaquer à ma femme, on sait ce qu'il en coûterait.
LA CHANOINESSE, _riant_.--Est-ce que vous seriez jaloux?
LE MARQUIS.--Dieu m'en garde!... Mais je hais le ridicule, et si ma
femme me trompait, fût-ce pour mon meilleur ami ... je le tuerais sans
pitié. (_La chanoinesse fait un mouvement. Le marquis, riant._)
Rassurez-vous; la réputation de mon épée me met à l'abri, et, sûr de ce
côté, je permets à la marquise tous ses caprices, ses despotismes ...
LA CHANOINESSE.--Sans compter que vous vous en accommodez assez bien,
parce qu'à chaque éclat qu'elle vous fait, le prince son père vous
envoie une dignité de plus.
LE MARQUIS.--Et voilà pourquoi j'ai avancé si vite! Ah! comtesse, je
vous ai volé celui-là.
LA CHANOINESSE.--J'en trouverai d'autres; la matière est si riche! Mais,
dites-moi donc, monsieur le marquis, est-ce que le fief de Montenero ne
vous reviendrait pas, si Francesca se remariait?
LE MARQUIS.--Sans doute.
LA CHANOINESSE.--Eh bien! voyez un peu comme le monde est méchant! Ne
prétendait-on pas hier, chez le prince, que si vous pressiez tant votre
cousine de donner un successeur à votre cousin, c'était pour avoir ce
titre et ce fief ... Je n'en ai pas cru un mot, comme vous le pensez
bien.
LE MARQUIS.--J'en suis convaincu, et j'avais été reconnaissant par
prévision. N'ai-je pas entendu dire avant-hier que se vous insistiez
vivement pour que Francesca entrât dans le couvent de Santa-Croce,
c'était afin d'en être nommée supérieure. Vous devinez ce que j'ai
répondu.
LA CHANOINESSE.--Allons! c'est de bonne guerre; mais je vous jure que je
n'ai aucun intérêt personnel ...
LE MARQUIS.--Et quand vous en auriez, où serait le mal? Vous et moi,
nous ne voulons que le bonheur de Francesca; eh bien! par hasard, notre
fortune se trouve sur la même route que son bonheur, faut-il donc
rebrousser chemin à cause de cela? Ce serait de l'égoïsme de
délicatesse... Mais j'aperçois Francesca et ma femme, les deux
marquises.
Scène IV.
Les mêmes, FRANCESCA, LA MARQUISE.
LA MARQUISE, _à la chanoinesse_.--Madame la chanoinesse, nous vous
cherchions.
LA CHANOINESSE.--Pourquoi donc?
LA MARQUISE.--Francesca ne veut pas faire ses commandes de toilette sans
vous.
LA CHANOINESSE.--Pour le bal de ce soir? pour le mariage de la princesse
Nicolini?
FRANCESCA.--Oui, chère tante; il faut que vous m'aidiez dans le choix de
ma parures.
LE MARQUIS, _à Francesca_.--Vous voulez donc être bien belle?
FRANCESCA, _rêveuse_.--Oui ...
LE MARQUIS.--Quel est donc le jeune cavalier?... (_L'observant et
gaiement._) On dit que la princesse ouvre le bal avec le capitaine
Odoard.
FRANCESCA, _troublée._--Ah! vraiment.
(_La chanoinesse observe la marquise._)
LE MARQUIS.--En connaissez-vous un plus digne, beau, brave?...
LA MARQUISE, _avec un accent d'ennui_.--Ah! voilà les éloges du
capitaine Odoard qui recommencent! Je ne conçois pas ce que l'on trouve
en lui de si accompli. Il est jeune?... qui est-ce qui n'est pas jeune?
brave? c'est son métier; beau?... il le croit; spirituel?... il le dit.
LE MARQUIS.--Vous êtes injuste; jamais un mot ...
LA MARQUISE.--Il le laisse voir, c'est la même chose.
LA CHANOINESSE, _à part_.--Elle dit bien du mal d'Odoard. Est-ce qu'elle
penserait tout le contraire?
LA MARQUISE.--Je ne comprendrai jamais ni les admirations ni les
préférences qui l'entourent.
LE MARQUIS, à Francesca.--Et vous, cousine?
FRANCESCA, _troublée._--Moi, mon cousin ... mais ...
(_Rannuccio entrant._)
RANNUCCIO.--Une dépêche pour M. le colonel.
LE MARQUIS.--Donne. (_Lisant._) Voilà comme on ne sait jamais ce que le
temps vous amènera. Je comptais vous accompagner ce soir, mesdames, et
il faut que je monte à cheval dans quelques heures et je passe la nuit
hors de Modène.
LA MARQUISE, _avec une indifférence affectée_.--Ah! vous partez ce soir?
FRANCESCA.--Et pourquoi donc?
LE MARQUIS.--Une affaire qui ne sera pas grave, j'espère, mais qui exige
ma présence; une conspiration de carbonari. (_Se tournant vers
Rannuccio._) Faites tous vos préparatifs, puis vous passerez chez le
comte Odoard et vous lui direz que je l'attends.
LA MARQUISE, _d'un air indifférent._--Est-ce que vous emmenez le comte?
LE MARQUIS.--Moi? non, (_se penchant vers sa cousine._) je ne suis pas
assez mauvais cousin pour cela.
FRANCESCA, _troublée._--Mon cousin!...
LA MARQUISE, _sortant._--Venez-vous, Francesca?...
LE MARQUIS, _bas à Francesca._--Restez.
LA CHANOINESSE, _qui a entendu ce mot, s'approchant du
marquis._--Marquis, je vais vous prouver que je ne vous redoute pas ...
je vous laisse avec Francesca. Allons, travaillez, persuadez; dites-lui
bien que le comte Odoard est charmant. Mon pauvre marquis, vous avez de
l'esprit, mais vous n'y voyez goutte. (_Elle sort._)
Scène V.