NELSON.

Il est un obstacle plus grave que la loi même: ce sont les moeurs.

Vous ignorez quelle est, dans la société américaine, la condition

des femmes de couleur.

Apprenez (je rougis de le dire, parce que c'est une grande honte

pour mon pays) que, dans toute la Louisiane, la plus haute

condition des femmes de couleur libres, c'est d'être prostituées

aux blancs.

La Nouvelle-Orléans est, en grande partie, peuplée d'Américains

venus du Nord pour s'enrichir, et qui s'en vont dès que leur

fortune est faite. Il est rare que ces habitants de passage se

marient; voici l'obstacle qui les en empêche:

Chaque année, pendant l'été, la Nouvelle-Orléans est ravagée par

la fièvre jaune. À cette époque, tous ceux auxquels un déplacement

est possible, quittent la ville, remontent le Mississipi et

l'Ohio, et vont chercher, dans les États du centre ou du Nord, à

Philadelphie ou à Boston, un climat plus salubre. Quand la saison

des grandes chaleurs est passée, ils reviennent dans le Sud, et

reprennent place à leur comptoir. Ces migrations annuelles n'ont

rien qui gêne un célibataire; mais elles seraient incommodes pour

une famille entière. L'Américain évite tout embarras en se passant

d'épouse, et en prenant une compagne illégitime; il choisit

toujours celle-ci parmi les femmes de couleur libres; il lui donne

une espèce de dot; la jeune fille se trouve honorée d'une union

qui la rapproche d'un blanc; elle sait qu'elle ne peut l'épouser;

c'est beaucoup à ses yeux que d'en être aimée... Elle aurait pu,

d'après nos lois, se marier à un mulâtre; mais une telle alliance

ne l'eût point sortie de sa classe. Le mulâtre n'aurait d'ailleurs

pour elle aucune puissance de protection; en épousant l'homme de

couleur, elle perpétuerait sa dégradation; elle se relève en se

prostituant au blanc. Toutes les jeunes filles de couleur sont

élevées dans ces préjugés, et dès l'âge le plus tendre, leurs

parents les façonnent à la corruption. Il y a des bals publics où

l'on n'admet que des hommes blancs et des femmes de couleur; les

maris et les frères de celles-ci n'y sont pas reçus; les mères ont

coutume d'y venir elles-mêmes; elles sont témoins des hommages

adressés à leurs filles, les encouragent et s'en réjouissent.

Quand un Américain tombe épris d'une fille, c'est à sa mère qu'il

la demande; celle-ci marchande de son mieux, et se montre plus ou

moins exigeante pour le prix, selon que sa fille est plus ou moins

novice. Tout cela se passe sans mystère; ces unions monstrueuses

n'ont pas même la pudeur du vice qui se cache par honte, comme la

vertu par modestie; elles se montrent sans déguisement à tous les

yeux, sans qu'aucune infamie ni blâme s'attachent aux hommes qui

les ont formées. Quand l'Américain du Nord a fait sa fortune, il a

atteint son but... Un jour il quitte la Nouvelle-Orléans, et n'y

revient jamais... Ses enfants, celle qui, pendant dix ans, vécut

comme sa femme, ne sont plus rien pour lui. Alors la fille de

couleur se vend à un autre. Tel est le sort des femmes de race

africaine à la Louisiane.

-- En disant ces mois, Nelson laissa échapper un soupir. On voyait

qu'il s'était imposé une pénible contrainte, et que le sentiment

d'un devoir à remplir avait seul soutenu sa voix.

Plongé dans une sombre rêverie, Georges semblait ne prêter à ce

récit aucune attention... Marie donnait, dans sa douleur profonde,

un spectacle digne de pitié. Telle on voit, durant l'orage, une

tendre fleur incliner sa tête; faible, mais pliante, elle marque,

en se courbant, les coups de la tempête... et, quand l'ouragan est

loin d'elle, abattue et languissante, elle ne relève point sa tige

flétrie.

Ainsi, pendant que parlait Nelson, Marie, faible femme, roseau

dévoué aux orages du coeur, était agitée de mille secousses;

chaque révélation lui portait un coup funeste; un instinct de

pudeur lui découvrait le sens des paroles qu'elle avait entendues;

elle sentait son humiliation sans la comprendre; et, avec

l'innocence dans le coeur, elle portait sur son front la rougeur

d'une coupable.

Pour moi, ne pouvant résister à l'émotion de cette scène, je

m'écriai: -- Vos moeurs et vos lois me font horreur; je ne m'y

soumettrai jamais... Ah! si Marie ne craint point de se lier à ma

destinée, nous quitterons ensemble ce pays de préjugés odieux;

nous fuirons des contrées de servitude et de ténèbres, et nous

irons vers cette terre de lumières et de liberté, vers cette

Nouvelle-Angleterre qui s'avance d'un pas si ferme et si rapide

dans la voie de la civilisation!

-- Hélas! mon ami! répliqua Nelson, les préjugés contre la

population de couleur sont, il est vrai, moins puissants à Boston

qu'à la Nouvelle-Orléans; mais nulle part ils ne sont amortis.

-- Eh bien! répondis-je aussitôt, ces préjugés, je les déteste et

je saurai les braver! c'est une lâcheté infâme que de s'éloigner

des malheureux dont l'infortune n'est point méritée!...

En ce moment Marie parut sortir de son abattement; sa paupière

affaissée se releva; alors, d'une voix qui trahissait une émotion

profonde: -- D'où vient, me dit-elle, que vous nous plaignez,

après ce que vous avez entendu? La pitié des hommes s'attache aux

maux passagers; mais un malheur qui, comme le nôtre, ne doit point

finir, fatigue et décourage les coeurs les plus compatissants...

Mon ami, ajouta-t-elle avec un accent presque solennel, vous ne

comprenez rien à mon sort ici-bas; parce que mon coeur sait aimer,

vous croyez que je suis une fille digne d'amour; parce que vous me

voyez un front blanc, vous pensez que je suis pure... mais non...

mon sang renferme une souillure qui me rend indigne d'estime et

d'affection... Oui! ma naissance m'a vouée au mépris des

hommes!... Sans doute cet arrêt de la destinée est mérité,... Les

décrets de Dieu quelquefois cruels, sont toujours justes!...

Puis, me trouvant inébranlable dans mes sentiments: -- Vous ne

savez pas, me dit-elle, que vous vous déshonorez en me parlant? Si

l'on vous voyait près de moi dans un lieu public, on dirait: Cet

homme perd toute bienséance; il accompagne une femme de couleur.

Hélas! Ludovic, contemplez sans passion la triste réalité:

associer votre vie à une pauvre créature telle que moi, c'est

embrasser une condition pire que la mort.

N'en doutez pas, ajouta-t-elle d'une voix inspirée, c'est Dieu

lui-même qui a séparé les nègres des blancs... Cette séparation se

retrouve partout: dans les hôpitaux où l'humanité souffre, dans

les églises où elle prie, dans les prisons où elle se repent, dans

le cimetière où elle dort de l'éternel sommeil.

-- Eh quoi! m'écriai-je, même au jour de la mort?...

-- Oui, reprit-elle avec un accent grave et mélancolique; quand je

mourrai, les hommes se souviendront que, cent ans auparavant, un

mulâtre exista dans ma famille; et si mon corps est porté dans la

terre destinée aux sépultures, on le repoussera de peur qu'il ne

souille de son contact les ossements d'une race privilégiée...

Hélas! mon ami, nos dépouilles mortelles ne se mêleront point sur

la terre; n'est-ce pas le signe que nos âmes ne seront point unies

dans le ciel?...

-- Cesse, m'écriai-je, ô ma bien-aimée, cesse, je t'en conjure, un

langage qui déchire mon coeur... Pourquoi ta honte? pourquoi tes

larmes?

La honte est aux méchants qui font gémir l'innocence! Et, si tu

m'aimes, la source de tes pleurs sera bientôt tarie, laisse à mon

amour le soin de te protéger... Tu crains pour moi l'infamie!...

Marie, tu ne sais pas combien je m'enorgueillis de toi! Tu ne

comprends pas comme je serai fier de me montrer en tous lieux,

paré de ton amour, de ta beauté, de ton infortune! Ah! qu'ils me

jettent an visage une parole de mépris, ces nobles marchands aux

armoiries brillantes, au sang pur et sans mélange! comme je

jouirai de leur insolence! En Europe, que ferais-je pour toi,

Marie? là on tomberait à tes genoux, ange de grâce et de bonté;

chacun s'approcherait pour être béni de ton sourire, fille chaste

et pure; quel homme n'envierait la gloire de protéger ton

innocence et ta faiblesse? Ici l'on te repousse, on te

déshonore... Ah! que je vous rends grâces, Américains insensibles

et froids, de vos mépris et de vos injustices! Par vous, celle que

j'aime est abaissée... mais vous la verrez relever sa belle tête!

vous lui rendrez foi et hommage, nobles seigneurs de comptoir...

vos fronts basanés de race blanche s'inclineront devant la blanche

fille de couleur... je vous la ferai respecter! Marie sera la

première parmi vos femmes!...

En prononçant ces mots, je me prosternai aux pieds de Marie, comme

pour indiquer le culte dont je jugeais digne mon idole... La fille

de Nelson pleurait de bonheur; elle prit mes mains dans ses deux

mains, y laissa tomber quelques pleurs et posa sur moi sa tête, me

montrant par ce signe qu'elle acceptait mon appui. Ces larmes de

la faible femme tombées sur l'homme fort signifiaient sans doute

que toute ma puissance ne nous préserverait pas des orages!

Cependant Georges, dont l'émotion était extrême, se jeta dans mes

bras; il me serrait étroitement contre sa poitrine, seul langage

que trouvât son coeur.

Nelson, impassible, conservant son attitude calme et froide au

milieu des passions violentes qui nous agitaient, ressemblait à

ces vieilles ruines du rivage de l'Océan qu'on voit immobiles sur

la pointe d'un roc, tandis que tout croule autour d'elles, et qui

demeurent debout au mépris de l'ouragan déchaîné sur leur tête et

des flots en fureur mugissant à leurs pieds. Nos passions ne

l'avaient point ému, et aucune de nos paroles ne l'avait irrité.

-- Mon ami, me dit-il après un peu de silence, votre coeur

généreux vous égare. Ma raison viendra au secours de la vôtre;

vous ne savez pas quelle tâche on entreprend quand on veut

combattre les préjugés de tout un peuple et demeurer dans une

société dont on heurte chaque jour les opinions et les sentiments!

Non, je ne consentirai point à votre union avec ma fille.

Cependant je ne repousse pas à jamais vos voeux. Parcourez

l'Amérique; voyez le monde dans lequel vous prétendez vivre;

étudiez ses passions et ses préjugés; mesurez la force de l'ennemi

que vous bravez; et lorsque vous connaîtrez le sort de la

population noire dans les pays d'esclaves et dans les États même

où l'esclavage est aboli, alors vous pourrez prendre une

résolution éclairée. Je ne crois pas, je vous l'avoue, qu'il

appartienne à une force humaine de résister aux impressions que

vous allez recevoir. Mais si l'aspect d'une misère affreuse

n'effraie point votre courage et ne rebute point votre coeur,

croyez-vous que j'hésite à accepter pour ma chère Marie l'appui

généreux que vous viendrez lui présenter?

La réponse ferme de Nelson, dont l'accent annonçait une volonté

déterminée, me consterna...

-- J'exige, ajouta-t-il, que vous passiez au moins six mois dans

l'observation des moeurs de ce pays... Ce temps d'épreuve vous

suffira sans doute.

Dans l'impatience de mon amour, je dis à Nelson: Nous sommes

malheureux aux États-Unis; vos enfants, par leur naissance; vous

et moi, par l'infortune de vos enfants. Quittons ce pays, allons

en France. Là, nous ne trouverons point de préjugés contre les

familles de couleur.

Je fus surpris de voir qu'à ces mots Georges ne donnait aucune

marque d'assentiment; car l'avis que j'ouvrais me semblait devoir

lui sourire; cependant il resta silencieux et rêveur.

-- Vous hésitez? lui dis-je.

-- Non, répondit Georges, non... je n'hésite pas... Jamais je ne

quitterai l'Amérique.

Nelson donna un signe d'approbation et Marie fit entendre un

soupir.

-- Je suis opprimé dans ce pays, reprit Georges; mais l'Amérique

est ma patrie! N'est-on bon citoyen qu'à la condition d'être

heureux?... De puissants liens m'y retiennent; le plus grand

nombre y est enchaîné par des intérêts, moi j'y suis attaché par

des devoirs... Il n'est pas généreux de fuir la persécution!...

Ah! si j'étais seul infortuné! peut-être je fuirais... mais mon

sort est celui de toute une race d'hommes... Quelle lâcheté de se

retirer de la misère commune pour aller chercher seul une heureuse

vie!... Et puis... le devoir n'est pas l'unique lien qui m'y

enchaîne; j'y puis jouir encore de quelque bonheur. Notre

abaissement ne sera pas éternel. Peut-être serons-nous forcés de

conquérir par la force l'égalité qu'on nous refuse... Quel beau

jour que celui d'une juste vengeance! Non, non... je ne fuirai

point l'Amérique. Mais, Ludovic, ajouta-t-il, si vous devez rendre

heureuse en France ma soeur, ma chère Marie, ah! partez!...

malgré...

Il n'acheva pas; une larme tomba de ses yeux.

-- Ah! jamais, mon frère, je ne me séparerai de toi, s'écria Marie

avec tendresse.

Pendant ce temps, Nelson réfléchissait; Dieu nous préserve, me

dit-il enfin, de suivre votre conseil! Je sais quelle est en

France la corruption des moeurs; et si ma fille est docile à ma

voix, jamais elle ne respirera l'air infect de ces sociétés

maudites, dans lesquelles la morale est sans cesse outragée, où la

fidélité conjugale est un ridicule, et le vice le plus odieux une

faiblesse excusable.

Je fis observer à Nelson que les moeurs des femmes, en France,

n'étaient plus aujourd'hui ce qu'elles avaient été dans le dernier

siècle [34]. Mais, tandis que je parlais, il murmurait sourdement

ces mots: -- La France! terre d'impiété! terre de malédiction!

-- Pour moi, reprit-il gravement, je ne quitterai point mon pays.

Les Américains des États-Unis sont un grand peuple... Mes pères

ont abandonné l'Europe qui les persécutait... Je ne remonterai

point vers la source de leur infortune...

Alors je suppliai de nouveau Nelson de me faire grâce d'un temps

d'épreuve inutile; mais ma prière fut vaine.

Chapitre IX

L'épreuve -- 1 --

Nelson fut inflexible dans son sentiment, Je ne pouvais approuver

ses craintes; cependant il me fallut obéir à sa volonté. Je me

consolais en pensant que cet obstacle n'était qu'un ajournement de

mon bonheur... N'étais-je pas sûr du coeur de Marie? et Nelson me

promettait qu'à mon retour, si mes intentions n'étaient pas

changées, il cesserait de les combattre.

Avant de quitter Marie, je lui donnai mille assurances d'amour.

Elle m'écoutait triste et silencieuse; enfin, d'une voix

attendrie: -- Je ne veux point, me dit-elle, par des serments

justifier les vôtres. Pour vous rester fidèle, il ne me faudra ni

sacrifices ni efforts, à moi que personne ne peut aimer; mais

vous, ami généreux, vous ne pouvez engager l'avenir et vous

charger, en entrant dans la vie, d'un fardeau qui vous écraserait

au premier pas. Ses larmes achevèrent de me répondre. Au jour

marqué pour mon départ, comme j'allais prendre dans la baie de

Baltimore le bateau à vapeur qui devait me conduire à New York,

et, au moment où le canot d'embarcation commençait à s'éloigner de

terre, Marie, dont j'avais reçu les adieux, me fit un signe du

rivage, et levant ses mains vers moi: -- Ludovic, s'écria-t-elle,

vos serments! vous ne pourrez les tenir!... je vous en délie... Je

fis un mouvement vers elle; mais l'absence était commencée. Je

jetai une parole aux vents; déjà j'étais trop loin pour être

entendu. Avec quelle rapidité cette séparation devint complète!

comme l'intervalle entre nous s'agrandit vite! D'abord la distance

que l'oeil mesure sans peine; puis l'horizon lointain qui se

dérobe à la vue; et tout à coup le vide immense, sans bornes, dans

lequel on s'agite, entre le ciel et la mer! Ainsi, un moment

insensible sépare l'existence qui touche à la terre de la vie qui

se perd dans l'espace!...

Lorsque, de deux amis qui se séparent, l'un s'éloigne sur mer, le

moins à plaindre est celui qui, du rivage, suit des yeux le

vaisseau qui part; après qu'il ne distingue plus personne sur le

navire, il regarde longtemps encore; sa douleur est comme en

suspens, et, tant qu'il aperçoit la pointe d'un mât, l'ombre d'une

voile, il tient par quelque chose à l'être chéri qui va

disparaître. Un moment vient où le vaisseau se réduit aux

proportions d'un atome imperceptible, jusqu'à ce qu'enfin il

échappe aux regards et se confonde dans l'horizon avec le ciel et

les flots. Alors il se fait dans le coeur un affreux brisement:

c'est la sombre nuit succédant à la dernière lueur d'une clarté

mourante; c'est le signal du désespoir pour l'âme qui sentait

venir son infortune.

Cependant, celui que la voile entraîne est encore plus malheureux:

la vapeur, les vents, tout conspire contre lui; à peine quelques

instants sont-ils écoulés que cette terre, sur laquelle il cherche

un ami, n'offre plus à ses regards qu'un point obscur; rien ne s'y

distingue, rien ne s'en détache. Une petite barque ressort à toits

les yeux sur l'immense Océan; et tout est confusion sur une terre

lointaine; édifices, forêts, habitants, tout s'y fond dans une

seule teinte qui ne forme qu'une ombre... Ainsi, l'ami que vous

laissez sur le rivage vous échappe subitement; vous cessez tout à

coup de le toucher, de l'entendre, de le voir; toutes les douleurs

de l'absence vous saisissent à la fois.

Mon chagrin fut profond... L'aspect de l'Océan vint ajouter encore

à la tristesse de mon âme. Rien, hélas! ne ressemble plus aux

jours de la vie que les mouvements d'un vaisseau; la plupart sont

modérés: c'est l'image de la vie commune, placée entre le calme et

la tempête. Le vaisseau va jusqu'à ce qu'il s'use ou se brise; un

autre prend sa place pour recommencer les mêmes courses à travers

les mêmes périls: ainsi font les hommes sur la terre. Pareil à

l'Océan, le monde seul ne change point et demeure avec ses

écueils, ses orages et ses abîmes.

En rappelant le souvenir de mes dernières années, j'y trouvai un

tel enchaînement de malheurs, qu'il me sembla que ma vie était

engagée à l'infortune... j'accusai ma destinée, et, comme l'amour

de Marie me restait assez puissant pour lutter seul contre toutes

mes peines, je m'efforçai de me ravir à moi-même cette dernière

consolation, et mon esprit fut ingénieux à forger des soupçons et

des défiances qui n'étaient pas dans mon coeur. Je savais que la

légèreté est le défaut de toutes les femmes; parmi celles qui sont

constantes, la plupart ne le sont que par faiblesse: on peut, en

restant près d'elles, perdre leur amour; mais n'est-ce pas le seul

moyen de conserver leur foi? J'ai toujours cru que les hommes ont

des affections plus profondes; les femmes, des passions plus

vives: les premiers aiment mieux de loin; les femmes, de près:

l'homme a plus d'imagination, et l'imagination va toujours au-delà

du réel; la femme, plus de sensibilité, et la sensibilité se

nourrit d'excitations instantanées. J'avais vu Marie tout en

larmes à mon départ... mais son amour serait-il puissant contre

l'absence? Moi, j'avais été courageux devant elle, et loin de sa

vue je pleurais.

Alors commença pour moi une vie de misère profonde, et presque de

honte; car je sentis défaillir mon courage. La douleur d'être

séparé de celle que j'aimais abattait mon âme; et je me trouvai en

face de malheurs qui dépassaient tout ce que mon imagination avait

pu prévoir. Mais à quoi bon vous affliger de l'histoire de mes

maux?

Ici Ludovic s'arrêta; sa physionomie prit un aspect plus sombre,

son regard devint fixe, et ses lèvres immobiles demeuraient en

suspens, comme si elles se refusaient à un douloureux aveu.

-- De grâce, s'écria le voyageur, continuez un récit qui

m'instruit et me touche. Je suis avide de connaître votre

destinée... Parlez, je vous en supplie.

-- Je ne vous ai pas dit la moitié de mes malheurs; et quel

intérêt...

L'intérêt le plus vif, répliqua le voyageur, me rend attentif à

vos paroles. Vous me racontez vos peines; ce sont elles qui me

captivent. Je n'ai jamais recherché ni les joies ni les félicités

du monde; mais je me suis toujours senti attiré par l'infortune.

Le bonheur des hommes est si mêlé d'orgueil et d'égoïsme, qu'il

m'ennuie et me dégoûte, mais il me reste dans l'âme une longue et

douce impression quand j'ai pleuré avec des malheureux.

-- Hélas! reprit Ludovic après une courte pause, voici l'époque de

ma vie dont le souvenir est le plus amer; c'est le temps où j'ai

senti chanceler dans mon coeur les serments qui m'unissaient à mon

amie... Aujourd'hui, je rougis de ma faiblesse. Mon Dieu! par

quels malheurs il m'a fallu passer pour arriver à cette criminelle

hésitation!

J'avais, dans toute la sincérité de mon coeur, juré à Marie que je

l'aimerais toujours. L'obstacle qu'on opposait à mon amour,

quelque grave qu'on le représentât à mes yeux, me semblait puéril

et méprisable. Que m'importait un préjugé social, quand j'avais

pour moi le coeur de Marie? Mais lorsque, rentré dans le monde, et

sujet à ses froissements, je me trouvai en face de ce préjugé

puissant, inflexible, répandu dans toutes les classes, accepté par

tout le monde, dominant la société américaine, sans qu'aucune voix

s'élève pour le combattre; écrasant ses victimes sans réserve,

sans pitié, sans remords; lorsque je vis, dans les États libres de

l'Union, la population noire couverte d'un opprobre pire peut-être

que l'esclavage; toutes les personnes de couleur flétries par le

mépris public, abreuvées d'outrages, encore plus dégradées par la

honte que par la misère: alors je sentis s'élever en moi de

terribles combats... Tantôt saisi d'indignation et d'horreur, je

me croyais assez fort pour lutter seul contre tous; mon orgueil se

plaisait à rencontrer pour adversaire tout un peuple, le monde

entier!... mais, après ces nobles élans, je retombais en présence

de mille réalités décourageantes, et je me demandais quel serait

mon sort; quel serait celui de Marie elle-même, au sein de tant

d'amertume et d'ignominie! j'hésitai: ce fut là mon crime...

Cependant mon coeur n'était point dupe des sophismes de ma raison.

Marie, me disais-je, serait malheureuse quand nous serions unis;

mais ne le serait-elle pas davantage si notre union ne se formait

jamais? Cesserait-elle d'être une pauvre femme de couleur, parce

que je lui aurais manqué de foi! Le monde ne l'accablerait-il plus

de son mépris, parce qu'elle aurait perdu l'appui du seul être

capable de la faire respecter?

Je portai mes incertitudes et mes angoisses de ville en ville, à

New York, à Boston, à Philadelphie...

Ici le voyageur interrompit son hôte; car il avait cessé de

comprendre le sens de son langage.

-- Tout à l'heure, lui dit-il, vous me racontiez le sort de la

race noire dans les États du Sud, et je déplorais avec vous la

triste condition des esclaves; mais, en quittant Baltimore, vous

êtes allé dans les autres villes de l'Union où l'esclavage est

aboli. Là un spectacle différent a dû s'offrir à vos yeux. Je sais

bien que, même dans les États du Nord, le préjugé qui s'attache à

la couleur des hommes n'est pas entièrement anéanti; mais je le

croyais près de s'éteindre...

-- Détrompez-vous, répliqua Ludovic avec vivacité; ce préjugé y a

conservé toute sa puissance. Il faut sur ce point distinguer les

moeurs des lois.

D'après la loi le nègre est en tous points l'égal du blanc; il a

les mêmes droits civils et politiques; il peut être président des

États-Unis; mais, en fait, l'exercice de tous ces droits lui est

refusé, et c'est à peine s'il peut saisir une position sociale

supérieure à la domesticité.

Dans ces États de prétendue liberté, le nègre n'est plus esclave;

mais il n'a de l'homme libre que le nom.

Je ne sais si sa condition nouvelle n'est pas pire que la

servitude: esclave, il n'avait point de rang dans la société

humaine; maintenant il compte parmi les hommes, mais c'est pour en

être le dernier.

Il n'est pas rare, dans le Sud, de voir les blancs bienveillants

envers les nègres. Comme la distance qui les sépare est immense et

non contestée, les Américains libres ne craignent pas, en

s'approchant de l'esclave, de l'élever à leur niveau ou de

descendre au sien.

Dans le Nord, au contraire, où l'égalité est proclamée, les blancs

se tiennent éloignés des nègres, pour n'être pas confondus avec

ceux-ci; ils les fuient avec une sorte d'horreur, et les

repoussent impitoyablement afin de protester contre une

assimilation qui les humilie, et de maintenir dans les moeurs la

distinction qui n'est plus dans les lois.

Peut-être aussi l'oppression qui pèse sur toute une race d'hommes

paraît-elle plus odieuse et plus révoltante, à mesure que le pays

où elle se rencontre est régi par des institutions plus libres.

L'Orient nous offre des pays barbares, où le caprice d'un tyran se

joue de la vie des hommes, où la puissance publique s'annonce par

des spoliations, et la soumission des sujets par des bassesses, où

la force tient lieu de loi, le bon plaisir de justice, l'intérêt

de morale, et la misère universelle de consolation. Là, chacun

subit la vie comme un destin: oppresseur ou opprimé, eunuque ou

sultan, victime ou bourreau. Nulle part le mal, nulle part le

bien; il n'y a que d'heureuses fortunes et des sorts malheureux:

le crime et la vertu sont des fatalités.

M'étonnerai-je de trouver dans ces contrées funestes des millions

d'hommes voués à l'esclavage? Non; à peine remarquerai-je cet

outrage à la morale dans une société fondée sur le mépris de

toutes les lois de la nature et de l'humanité; là, chaque vice

social est un principe, et non un abus; il est nécessaire à

l'harmonie du tout.

J'éprouve une autre impression quand, chez un peuple libre, je

rencontre des esclaves; lorsqu'au sein d'une société civilisée et

religieuse, je vois une classe de personnes pour laquelle cette

société s'est fait des lois et des moeurs à part; pour les uns une

législation douce, un code sanguinaire pour les autres; d'un côté,

la souveraineté des lois; de l'autre, l'arbitraire; pour les

blancs, la théorie de l'égalité; pour les noirs, le système de la

servitude... deux morales contraires: l'une, au service de la

liberté; l'autre, à l'usage de l'oppression; deux sortes de moeurs

publiques: celles-ci douces, humaines, libérales; celles-là

cruelles, barbares, tyranniques.

Ici le vice me choque davantage, parce qu'il est en relief sur des

vertus... mais ce fond de lumière, qui rend l'ombre plus

saillante, la rend aussi plus importune à ma vue...

Les tyrans sont peut-être de bonne foi quand ils disent qu'on ne

saurait gouverner les hommes sans des lois iniques et cruelles;

ils n'en savent pas d'autres; et ce langage peut être cru des

peuples qui n'ont jamais connu que la tyrannie.

Mais une pareille excuse n'appartient point à une nation qui est

en possession d'institutions libres; elle sait que l'esclavage est

mauvais parce qu'elle jouit de la liberté; elle doit détester

l'injustice et la persécution, puisqu'elle pratique chaque jour

l'équité, la charité, la tolérance...

Dans un pays barbare, en présence des plus grandes misères, on n'a

dans le coeur qu'une haine, c'est contre le despote. À lui seul la

puissance; par lui tous les maux; contre lui toutes les

imprécations.

Mais, dans un pays d'égalité, tous les citoyens répondent des

injustices sociales, chacun d'eux en est complice. Il n'existe pas

en Amérique un blanc qui ne soit barbare, inique, persécuteur

envers la race noire.

En Turquie, dans la plus affreuse détresse, il n'y a qu'un

despote; aux États-Unis, il y a pour chaque fait de tyrannie dix

millions de tyrans.

Ces réflexions se présentaient sans cesse à mon esprit, et je

sentais se développer dans mon âme le germe d'une haine profonde

contre tous les Américains; car enfin l'infortune de Marie était

l'oeuvre de leurs lois barbares et de leurs odieux préjugés;

chacun d'eux était à mes yeux un ennemi.

Je voyais bien des tentatives faites par quelques hommes généreux

pour remédier au mal; mais ce mal est de ceux qui ne se guérissent

que par les siècles.

Dans une société où tout le monde souffre une égale misère, il se

forme un sentiment général qui pousse à la révolte, et quelquefois

la liberté sort de l'excès même de l'oppression.

Mais dans un pays où une fraction seulement de la société est

opprimée, pendant que tout le reste est à l'aise, on voit la

majorité arranger ses existences heureuses en regard des misères

du petit nombre; tout se trouve dans l'ordre et sagement réglé:

bien-être d'un côté, abjection et souffrance de l'autre.

L'infortuné peut se faire entendre, mais non se faire craindre, et

le mal, quelque révoltant qu'il soit, ne se guérit point par son

extrémité, parce qu'il grandit sans s'étendre.

Le malheur des noirs opprimés par la société américaine ne peut se

comparer à celui d'aucune des classes souffrantes que présentent

les autres peuples. Il y a partout de l'hostilité entre les riches

et les prolétaires; cependant ces deux classes ne sont séparées

par aucune barrière infranchissable: le pauvre devient riche; le

riche, pauvre; c'en est assez pour tempérer l'oppression de l'un

par l'autre. Mais quand l'Américain écrase de son mépris la

population noire, il sait bien qu'il n'aura jamais à redouter le

sort réservé au nègre.

J'étais sans cesse témoin de quelque triste événement qui me

révélait la haine profonde des Américains contre les noirs.

Un jour, à New York, j'assistais à une séance de la cour des

sessions. Sur le banc des accusés était assis un jeune mulâtre,

auquel un Américain reprochait des actes de violence. «Un blanc

frappé par un homme de couleur! quelle horreur! quelle infamie!»

s'écriait-on de toutes parts. Le public, les jurés eux-mêmes,

étaient indignés contre le prévenu, avant de savoir s'il était

coupable. Je ne saurais vous dire l'impression pénible que me fit

éprouver le débat... Chaque fois que le pauvre mulâtre voulait

parler, sa voix était étouffée, soit par l'autorité du juge, soit

par les murmures de la foule. Tous les témoins l'accablèrent; les

plus favorables furent ceux qui ne dirent rien contre lui. Les

amis du plaignant avaient bonne mémoire; ceux dont le mulâtre

invoquait les souvenirs ne se rappelaient rien. Il fut condamné

sans délibération... Un frémissement de joie s'éleva de la foule:

murmure mille fois plus cruel au coeur du malheureux que la

sentence du magistrat: car le juge est payé pour faire sa tâche,

tandis que la haine du peuple est gratuite. Peut-être est-il

coupable; mais innocent, n'eût-il pas eu le même sort?

Cependant la loi de l'État de New York ne reconnaît que des hommes

libres, tous égaux entre eux! Qu'est-ce donc qu'un principe écrit

dans les lois quand il est démenti par les moeurs? Hélas! la

justice que trouve en Amérique l'homme de couleur est comme celle

que rencontre chez nous, après la guerre civile, le parti vaincu

chez le vainqueur.

Les nègres égaux des blancs!... quel mensonge! Je voyais dans

l'enceinte même de la cour des sessions les Américains séparés des

noirs: pour les premiers, une place de distinction dans

l'audience; au fond de la salle, le public nègre parqué dans une

étroite galerie. Pourquoi donc cette barrière placée entre les uns

et les autres, comme pour s'opposer à leur fusion?

Il existe à Philadelphie une maison de refuge où sont envoyés les

jeunes gens et les jeunes filles qui ont commis quelque délit

tenant le milieu entre la faute et le crime: l'influence de la

famille n'est plus assez puissante sur eux: le châtiment de la

prison serait trop rigoureux; la maison de refuge, plus sévère que

l'une, moins cruelle que l'autre, convient à ces délinquants

précoces, mais non endurcis. Un jour, en visitant cet

établissement, je fus surpris de n'y pas voir un seul enfant de

race noire. J'en demandai la cause au directeur, qui me dit: «Ce

serait dégrader les enfants blancs que de leur associer des êtres

voués au mépris public.»

Une autre fois, je témoignai mon étonnement de ce que les enfants

des nègres étaient exclus des écoles publiques établies pour les

blancs; on me fit observer qu'aucun Américain ne voudrait envoyer

son enfant dans une école où il se trouverait un seul noir.

Alors je me rappelai ces paroles prononcées par Marie dans son

désespoir;

«La séparation des blancs et des nègres se retrouve partout: dans

les églises, où l'humanité prie; dans les hôpitaux, où elle

souffre; dans les prisons, où elle se repent; dans le cimetière,

où elle dort de l'éternel sommeil.»

Tout était vrai dans ce tableau, que j'avais regardé comme une

exagération de la douleur.

Les hospices, ainsi que les geôles, renferment des quartiers

distincts, où les malades et les criminels sont classés selon leur

couleur; partout les blancs sont l'objet de soins et

d'adoucissements que n'obtiennent point les pauvres nègres.

J'ai vu aussi dans chaque ville deux cimetières séparés l'un pour

les blancs, l'autre pour les gens de couleur. Étrange phénomène de

la vanité humaine! Quand il ne reste plus des hommes que poussière

et corruption, leur orgueil ne se résout point à mourir, et trouve

encore sa vie dans le néant des tombeaux!...

Cependant, si l'ambition de l'homme survit, sa puissance expire au

sépulcre. Quelle que soit la distance qui sépare les squelettes

privilégiés des ossements d'une race inférieure, tous ces restes

misérables sont bientôt empreints de la teinte uniforme que donne

la terre à ses hôtes; la même surface les recouvre, pesante ou

légère; des vers pareils leur dévorent le coeur; le même oubli

ronge leur mémoire.

Mais ce qui me jeta dans un long étonnement, ce fut de trouver

cette séparation des blancs et des nègres dans les édifices

religieux. Qui le croirait? des rangs et des privilèges dans les

églises chrétiennes! Tantôt les noirs sont relégués dans un coin

obscur du temple; tantôt ils en sont complètement exclus. Jugez

quel serait le déplaisir d'une société choisie, s'il fallait

qu'elle se mêlât à des êtres grossiers et mal vêtus. La réunion au

temple saint est le seul divertissement qu'autorise le dimanche.

Pour la société américaine, l'église, c'est la promenade, le

concert, le bal, le théâtre; les femmes s'y montrent élégamment

parées. Le temple protestant est un salon où l'on prie Dieu. Les

Américains souffriraient d'y rencontrer des êtres de basse

condition; ne serait-il pas fâcheux aussi que l'aspect hideux d'un

visage noir vînt ternir l'éclat d'une brillante assemblée? Dans

une congrégation de bonne compagnie, le plus grand nombre sera

nécessairement d'avis qu'on ferme la porte aux gens de couleur: la

majorité le voulant ainsi, rien ne saurait l'empêcher.

Les églises catholiques sont les seules qui n'admettent ni

privilèges ni exclusions? la population noire y trouve accès comme

les blancs. Cette tolérance du catholicisme et cette police

rigoureuse des temples protestants, ne tiennent pas à une cause

accidentelle, mais à la nature même des deux cultes.

Le ministre d'une communion protestante doit son office à

l'élection, et, pour garder sa place, il lui faut conserver la

faveur du plus grand nombre de ses commettants; sa dépendance est

donc complète, et il est condamné, sous peine de disgrâce, à

ménager les préjugés et les passions qu'il devrait combattre sans

pitié.

Au contraire, le prêtre catholique est maître absolu dans son

église; il ne relève que de son évêque, qui ne reconnaît lui-même

d'autre autorité que celle du pape [35].

Chef d'une assemblée dont il ne dépend pas, il s'inquiète peu de

lui déplaire en blâmant ses erreurs et ses vices; il dirige sa

congrégation selon sa foi, tandis que le ministre protestant

gouverne la sienne selon son intérêt. Celui-ci est admis dans le

temple par une secte; l'autre ouvre son église à tous les hommes:

le premier accepte la loi; le second l'impose.

Voyez le ministre protestant, docile, obséquieux envers ceux qui

lui ont donné mandat; et le prêtre catholique, mandataire de Dieu

seul, parlant avec autorité aux hommes dont le devoir est de lui

obéir.

Les passions orgueilleuses des blancs ordonnent au pasteur

protestant de repousser du temple de misérables créatures, et les

nègres en sont exclus.

Mais ces nègres, qui sont des hommes, entrent dans l'église

catholique, parce que là ce n'est plus l'orgueil humain qui

commande: c'est le prêtre du Christ qui domine.

Je fus à cette occasion frappé d'une triste vérité: c'est que

l'opinion publique, si bienfaisante quand elle protège, est,

lorsqu'elle persécute, le plus cruel de tous les tyrans.

Cette opinion publique, toute puissante aux États-Unis veut

l'oppression d'une race détestée, et rien n'entrave sa haine.

En général, il appartient à la sagesse des législateurs de

corriger les moeurs par les lois, qui sont elles-mêmes corrigées

par les moeurs. Cette puissance modératrice n'existe point dans le

gouvernement américain. Le peuple qui hait les nègres est celui

qui fait les lois; c'est lui qui nomme ses magistrats, et, pour

lui être agréable, tout fonctionnaire doit s'associer à ses

passions. La souveraineté populaire est irrésistible dans ses

impulsions; ses moindres désirs sont des commandements; elle ne

redresse pas ses agents indociles, elle les brise. C'est donc le

peuple avec ses passions qui gouverne; la race noire subit en

Amérique la souveraineté de la haine et du mépris.

Je retrouvais partout ces tyrannies de la volonté populaire.

Ah! c'est une étrange et cruelle destinée que celle d'une

population entière implantée dans un monde qui la repousse!

L'aversion et le mépris dont elle est l'objet se reproduisent sous

mille formes. J'ai vu toute une famille de nègres menacée de

mourir de faim pour une dette d'un dollar. Aux États-Unis, la loi

donne au créancier le droit d'emprisonner son débiteur pour la

moindre somme d'argent [36] et le créancier est toujours cru sur

parole.

Un jour, je promenais dans New York mes tristes méditations,

lorsque des cris lamentables, poussés à peu de distance de moi,

éveillèrent mon attention. C'était un pauvre nègre qu'on menait en

prison; une femme noire le suivait tout en pleurs avec ses

enfants. Ému de compassion, je m'approchai de la négresse, et lui

demandai la cause de ses larmes. Elle laissa tomber sur moi un

regard douloureux et dur, comme si elle eût jugé que ma question

n'était qu'une moquerie et une lâche dérision de sa misère; un

nègre, aux États-Unis, ne croit point à la pitié des blancs;

cependant je renouvelai ma question d'un ton de voix qui

trahissait une émotion profonde. Alors la pauvre femme me dit que

son mari était traîné en prison pour n'avoir pas payé le prix de

quelques livres de pain. «Aucun marchand, ajouta-t-elle, n'a voulu

nous faire le moindre crédit, et nous n'avons trouvé personne qui

nous prêtât une obole!»

L'impitoyable créancier qui, pour un frivole intérêt, faisait tant

de malheureux, avait, il est vrai, pour lui le texte d'une loi, et

cette loi est aussi bien applicable aux Américains qu'aux gens de

couleur. Mais, si la règle est uniforme, son exécution n'est point

la même pour tous; et il existe en faveur des blancs une pitié

publique qui tempère la rigueur des lois les plus cruelles.

Jugez enfin, par un seul exemple, du rang qu'occupent les nègres

dans l'opinion publique: les prostituées elles-mêmes les

repoussent; elles croiraient, en acceptant les caresses d'un noir,

dégrader la dignité de la race blanche! Il y a une infamie que ces

infâmes ne se permettent pas: c'est celle d'aimer un homme de

couleur.

Et ne croyez pas que, dans les États libres du Nord, l'origine des

gens de couleur devenus blancs par le mélange des races, soit

oubliée et perdue de vue.

La tradition y est aussi sévère que dans le Sud. Vainement, pour

déconcerter ses ennemis, l'homme de couleur, à figure blanche,

quittera le pays où le vice de son sang est connu pour aller dans

un autre État chercher, au sein d'une société nouvelle, une

nouvelle existence: le mystère de son émigration est bientôt

découvert. L'opinion publique, si indulgente pour les aventuriers

qui cachent leur nom et leurs antécédents, recherche

impitoyablement les preuves de la descendance africaine.

Le banqueroutier du Massachusetts trouve honneur et fortune dans

la Louisiane, où nul ne s'enquiert des ruines qu'il a faites

ailleurs.

L'habitant de New York, que gênent les liens d'un premier mariage,

délaisse sa femme sur la rive gauche de l'Hudson, et va, sur la

rive droite, en prendre une autre dans le New Jersey, où il vit

tranquille et bigame.

Le voleur et le faussaire qu'ont flétris les lois sévères du

Rhode-Island, trouvent sans peine, dans le Connecticut, du travail

et de la considération.

Il n'est qu'un seul crime dont le coupable porte en tous lieux la

peine et l'infamie, c'est celui d'appartenir à une famille réputée

de couleur. La couleur effacée, la tache reste; il semble qu'on la

devine quand elle ne se voit plus; il n'est point d'asile si

secret, ni de retraite si obscure, où elle parvienne à se cacher.

Tel était le pays où m'avait jeté ma destinée! c'était le monde où

je devais passer mes jours avec la fille de Nelson! Au milieu de

tant de haines, toute espérance de bonheur n'était-elle pas une

chimère? Oh! combien mon coeur souffrait de ces iniquités, dont

tout le poids retombait sur Marie! de quelle puissante indignation

mon âme était saisie! et que d'amertume je sentais s'amasser au

fond de mon coeur!

Chapitre X

Suite de l'épreuve -- 2 --

Depuis ce moment, je l'avoue, la société américaine perdit son

prestige à mes veux; la nature elle-même, qui d'abord m'avait paru

si brillante, me sembla décolorée; les plus beaux jours, comme les

plus beaux sites, furent sans charmes pour moi; toutes les choses

extérieures deviennent indifférentes à celui que tourmente une

secrète infortune, jamais je ne sentis mieux cette vérité qu'un

jour où, parcourant les environs de New York, je me pris à

contempler sans émotion un sublime spectacle.

En face de moi se déroulaient au loin les riches campagnes du New

Jersey, tout éblouissantes de moissons dorées et fleuries; à mes

pieds une baie majestueuse qui s'emplit à deux sources dignes de

sa grandeur, l'Hudson et l'Océan; mille vaisseaux flottants ou

enchaînés dans le port; des pavillons de toutes couleurs hissés

aux sommets des mâts, et formant comme un grand congrès de toutes

les nations du monde; le phénomène des voiles qui se croisent,

enflées par le même vent; le prodige de la vapeur laissant loin

d'elle et les vents et les voiles; le mouvement du commerce, le

bruit de l'industrie, l'activité humaine rivalisant avec la nature

d'éclat et de variété; et, pour fond de ce tableau magnifique, la

cime bleue des montagnes qui bordent la rivière du Nord... Ainsi

s'offrait à moi d'un seul coup la triple merveille de la nature

fertile, de la richesse industrielle et de la beauté pittoresque;

sur la terre, le laboureur et sa charrue; le marchand et ses

vaisseaux sur l'onde; dans le ciel, les hauts sommets avec leurs

aigles: triple emblème des besoins de l'homme, des conditions de

son bien-être et de l'audace de son génie!

En tournant mes yeux à ma gauche, j'aperçus dans le lointain le

rocher de Sandy Hook: c'est de là qu'on voit arriver les navires

qui viennent d'Europe et du Maryland... la France et Baltimore!...

mon père et Marie!!... ma patrie! Mon amour!... et je me perdis

dans une de ces rêveries plus douces aux sens qu'à l'âme, où, en

présence des beaux spectacles que donnent une nature brillante et

féconde, une société riche et prospère, une mer calme sous un beau

ciel, l'infortuné ne cesse pas de souffrir dans le fond de son

coeur... L'air que je respirais était bienfaisant et pur; mille

objets récréaient ma vue, souriaient à mon imagination; mille

sensations délicieuses s'emparaient de mon corps... j'étais

heureux, mais d'un bonheur qui restait à la surface; les

impressions ne faisaient que m'effleurer: elles s'efforçaient

vainement de pénétrer dans mon sein. Il n'est point, hélas! de

joies profondes pour l'homme qui porte en lui-même le deuil de sa

patrie absente, l'inquiétude de son amour et le vague de son

avenir!

Je ne sais quel eût été le terme d'une méditation engagée dans la

mélancolie: tout à coup je me sentis saisi par la main; je me

retourne brusquement et me trouve serré dans les bras de

Georges... de Georges que j'aimais si tendrement! car j'aimais en

lui l'homme généreux et le frère de Marie. Le plus grand nombre

nous fuit par instinct quand nous sommes malheureux; mais pour un

ami l'infortune est aimantée.

Georges arrivait de Baltimore; il m'apprit de tristes événements

passés pendant mon absence, et qui me prouvèrent combien le

malheur était opiniâtre à poursuivre sa famille.

Il existait encore à cette époque dans la Géorgie quelques restes

de tribus indiennes du nom de Chéroquis; fidèles à leurs forêts

natales, ces sauvages avaient toujours refusé de les quitter, et,

dans plusieurs occasions, le gouvernement des États-Unis s'était

engagé solennellement à les y maintenir. Cependant l'Américain de

la Géorgie les voyait d'un oeil jaloux en possession d'un sol

fertile qui, pour donner de riches moissons, ne demandait qu'un

peu de culture; il entreprit donc de les expulser de leurs terres,

et sa cupidité fut ingénieuse à leur susciter mille querelles.

La cause des Indiens était doublement sacrée, car c'était celle de

la justice et du malheur; ces pauvres sauvages, dans leur

grossière simplicité, croyaient avoir assuré le succès de leur bon

droit en disant: «Nous voulons mourir dans nos savanes parce que

nous y sommes nés; toute l'Amérique était à nos pères, nous n'en

avons plus qu'une parcelle: laissez-nous-la. Vous nous reprochez

notre ignorance et le peu de fruits que nous tirons d'une terre

féconde; mais que vous importe? nous ne savons point comme vous

bâtir des villes, cultiver les champs; et nous n'ambitionnons

point votre industrie; nous préférons à vos cités, à vos

campagnes, nos forêts incultes qui nous donnent du gibier pour

vivre et des voûtes de verdure pour nous abriter, et puis nous ne

pouvons les quitter parce qu'elles contiennent les ossements de

nos pères.»

Ainsi parlait Mohawtan, chef indien, fameux par sa sagesse dans

les conseils et sa valeur dans les combats; l'Américain de la

Géorgie écoutait ces paroles sans les comprendre, parce que

c'était la voix du coeur; il leur répondait:

-- «Pourquoi demeurer dans ces forêts, si nous vous en donnons

d'autres meilleures? allez plus loin, par-delà le Mississipi, dans

le territoire d'Arkansas, ou dans le Michigan voisin des grands

lacs; là vous trouverez de frais ombrages, de vastes prairies, des

forêts pleines de daims et de bisons: le mot de patrie n'a point

de sens quand la terre d'exil vaut mieux que le pays natal.»

Les Indiens ne comprenaient rien à ce langage, parce que c'était

la voix de la corruption.

Le gouvernement de la Géorgie, digne expression des passions

cupides des particuliers, employa d'abord tous les moyens de

l'astuce et de la mauvaise foi pour obtenir des Indiens une

retraite volontaire. Il leur représentait que la contrée nouvelle

où ils émigreraient leur serait livrée à perpétuité; il offrait de

leur donner de l'or pour les terres qu'ils délaisseraient, et,

afin de les tenter davantage, il promettait de les payer avec de

l'eau-de-vie.

Cependant le chef indien avait le bon sens de répondre: «Nous

imiterons l'exemple de nos pères qui n'ont point reculé devant les

hommes blancs. Lorsque ceux-ci dressèrent leur hutte auprès de nos

forêts, ils s'engagèrent à ne point nous y troubler; d'où vient

donc qu'on nous demande aujourd'hui d'en sortir! Déjà nous avons

vendu beaucoup de terres; on nous avait dit que l'argent rendrait

nos existences plus douces et plus heureuses; mais il a glissé de

nos mains en même temps qu'on nous prenait nos forêts, et notre

sort n'a point changé. Vous nous offrez l'eau de feu que nous

aimons; j'ignore comment il arrive que ce qui est bon fasse du

mal: mais depuis que nous buvons cette liqueur délicieuse, les

disputes, les rixes, les meurtres abondent parmi nous. Hommes

blancs! je ne sais point répondre à vos paroles, sinon que nous

sommes toujours plus malheureux en vous écoutant.»

Voyant qu'ils n'obtenaient rien par l'adresse et la ruse, les

Américains ont eu recours à la violence. Non à la violence des

armes, mais à celle des décrets; car ce peuple, faiseur de lois,

placé en face de sauvages ignorants, leur livre une guerre de

procureur [37]; et, comme pour couvrir son iniquité d'un simulacre

de justice, les expulse des lieux par acte en bonne forme.

La législature de la Géorgie statua que les Indiens n'étaient

point propriétaires, mais seulement usufruitiers; qu'il

appartenait à la souveraineté nationale de fixer la durée de cet

usufruit; et, déclarant qu'il avait cessé, elle autorisa les

Américains à prendre les terres des Indiens; ceux-ci, peu versés

dans les distinctions que fait la jurisprudence entre l'usufruit

et la propriété, ne comprirent rien à ce décret, sinon qu'on les

chassait pour se mettre à leur place; ils protestèrent encore une

fois... La querelle fut déférée au jugement de la cour suprême des

États-Unis; ce tribunal auguste, placé au sommet de l'échelle

sociale, dans des régions inaccessibles aux basses passions, se

prononça solennellement en faveur des indigènes, et déclara qu'on

n'avait point le droit de les déposséder: le débat semblait

terminé. Cependant, comme des gens d'affaires ne manquent jamais

de raisons légales, même pour désobéir aux lois, les Géorgiens

repoussèrent avec mépris l'arrêt de la suprême cour, disant que la

question jugée par ce tribunal n'était point de sa compétence. Ce

n'était pas déclarer la guerre, niais c'était la rendre

inévitable.

Tous ces faits s'étaient passés peu de temps après mon départ de

Baltimore; ils avaient excité une vive indignation dans toutes les

âmes généreuses. Nelson, qui toute sa vie avait éprouvé une

profonde sympathie pour le malheur des Indiens, ne put, à la

nouvelle de ces événements, contenir l'ardeur de son zèle. «Ces

malheureux, s'écria-t-il, trouveront quelques sentiments de pitié

dans la Nouvelle-Angleterre; mais aucun habitant du Sud ne les

secourra contre l'oppression: une faible distance me sépare d'eux;

je leur dois mon appui; j'irai soutenir leurs droits, et saurai si

la justice et la loi sont devenues de vains mots dans un pays où

jadis elles régnaient en souveraines.»

Nelson passa aussitôt dans la Virginie, et de là dans le pays des

Chéroquis, laissant Georges auprès de Marie. Il gagna d'abord la

confiance des Indiens en leur parlant de religion, et tenta de se

faire entendre des Géorgiens en tenant le langage de la raison et

de l'équité. Ses paroles eurent de la puissance sur les uns et sur

les autres; elles animèrent les Chéroquis à la défense de leurs

droits, et firent chanceler les convictions de plusieurs

Américains, jusque-là fort ennemis des indiens, et qui

soupçonnèrent pour la première fois que leur haine était aussi

injuste que cruelle. Cependant le plus grand nombre des Géorgiens

s'endurcit dans ses instincts cupides; et la conduite de Nelson

les irrita tellement, que la législature, se faisant l'instrument

de leurs passions, ordonna que le ministre presbytérien fût jeté

dans une prison, comme fauteur de guerre civile. Cette violence

excita une grande rumeur parmi les Indiens et leurs partisans. Un

régiment de l'armée des États-Unis fut envoyé par le président

pour prêter main-forte à l'arrêt de la suprême cour, dont les

Géorgiens méconnaissaient l'autorité. Ceux-ci, de leur côté,

bravant le gouvernement fédéral, convoquèrent leurs milices; et

tout annonçait une violente et prochaine collision, lorsque,

cédant, soit à un sentiment de crainte, soit à l'ennui d'une

existence sans cesse troublée par la chicane et la mauvaise foi,

la moitié des Chéroquis se résolut à l'exil, et, sans formalité,

livra aux Américains les terres, objet de leur convoitise. Après

une détention de deux mois, Nelson fut tiré de son cachot: il

revint aussitôt à Baltimore, se ressouvenant peu des traitements

barbares qu'il avait subis, mais le coeur pénétré des infortunes

qu'il avait vues, et dont il avait inutilement tenté d'adoucir la

rigueur. Dès le retour de Nelson à Baltimore, Georges en était

parti pour venir à New York. Après m'avoir raconté ces tristes

événements, le fils de Nelson m'entretint longuement de sa soeur.

Je ne me lassais point de l'entendre et de l'interroger... il me

dit de Marie des choses si touchantes, que j'eus honte de mes

incertitudes. J'oubliai les funestes chances de l'avenir, pour ne

penser qu'à mon amour... c'est d'ailleurs un lien puissant que

l'estime d'un ami! Georges, si sincère, si confiant dans mes

sentiments pour sa soeur, m'enchaînait plus par sa droiture qu'il

ne l'eût pu faire par la ruse et par l'habileté.

Je ne tardai pas à remarquer dans la physionomie de Georges

quelque chose d'extraordinaire: son langage, ouvert et naturel

quand il me parlait de sa famille, devenait mystérieux et

embarrassé dès que notre conversation prenait un tour plus

général. Des réticences, des exclamations brèves, des mouvements

soudains et comprimés, tout annonçait en lui le travail intérieur

d'un sentiment profond qu'il s'efforçait vainement de renfermer en

lui même. Je ne fus pas longtemps sans comprendre que le trouble

dont je le voyais agité se rattachait à sa position d'homme de

couleur. Quelques-unes de mes observations sur la misère des noirs

l'avaient fait tressaillir, et, comme je lui peignais avec émotion

les injustices que j'avais remarquées dans la société américaine,

j'aperçus une ombre de sourire errer sur ses lèvres, et,

saisissant ma main, il me dit d'une voix ferme: «Ami, prenons

courage, nous verrons des temps meilleurs... les jours de liberté

ne sont pas loin... l'oppression qui pèse sur nos frères de

Virginie est à son comble... la même tyrannie poussera les Indiens

à la révolte... bientôt...» Et, comme s'il eût regretté d'avoir

dit ces mots, il s'arrêta tout à coup; son visage devint sombre,

son regard terrible. Il avait cessé de parler, mais sa pensée

suivait son cours. Je l'interrogeai: «L'avenir, me dit-il d'un ton

mystérieux, un avenir prochain vous répondra.» Ces paroles, et

l'accent dont il les avait prononcées, étaient propres à

m'inquiéter; cependant Georges écarta ce sujet. Alors nous nous

abandonnâmes à ces doux entretiens que l'amitié seule connaît, et

dont l'amour peut seul fournir le texte. Il est si rare de

rencontrer un ami qui comprenne les mystères du coeur!

Georges ne m'offrait pas un confident vulgaire: ce titre de frère

de la femme que, j'aimais donnait à mon amitié pour lui tous les

charmes d'un sentiment plus tendre; il y avait dans son âme un peu

de l'âme de Marie... celle que ....... et, dans sa confiance

naïve, il aimait d'avance en moi l'époux de sa soeur.

Tout en nous épanchant ainsi l'un dans l'autre, nous allions où le

hasard conduisait nos pas, et nous vînmes à passer près du théâtre

de New York. La foule s'agitait à l'entour, nous nous approchâmes,

et j'y entendis quelques voix prononcer ces mots: Napoléon à

Schoenbrunn et à Sainte-Hélène. C'était l'annonce de ce spectacle

qui peuplait les abords du théâtre, ordinairement déserts, et

arrachait les Américains à leur indifférence accoutumée.

Le nom de Napoléon est grand dans tous les mondes! il n'est point

de contrée si lointaine qui n'ait reçu le reflet de sa gloire;

point de sol si ferme qui n'ait tremblé de sa chute. Le Français

peut voyager par tout pays sans craindre le mépris et l'injure; il

trouve partout bon visage d'hôte; l'honneur du nom français est

toujours là pour le recevoir.

L'Américain de la Louisiane et l'Anglais du Canada n'avouent point

la France malheureuse et abaissée; mais, quand vous leur parlez de

Napoléon, ils se rappellent tout d'un coup que leurs aïeux étaient

Français.

J'entraînai Georges au théâtre, attiré moi-même bien moins par un

intérêt d'amusement que par un instinct d'orgueil national. Hélas!

j'étais loin de prévoir que cette soirée terminerait amèrement un

jour qui n'avait pas été sans douceur.

Je jouissais vivement d'un spectacle qu'un an auparavant j'avais

vu en France. Le costume, le geste, la parole brève, et le silence

de l'homme du siècle, étaient aussi puissants sur l'assemblée

américaine que sur une réunion de Français; le nom de Napoléon

était, à vrai dire, toute la pièce; car le plus grand nombre des

spectateurs ne comprenait pas un mot de notre langue. Cependant

l'enthousiasme était général: la liberté applaudissait la gloire.

Je sentais enfin arriver jusqu'au fond de mon âme une impression

de bonheur, lorsque mon oreille est subitement frappée du bruit de

clameurs violentes qui s'élèvent de l'assemblée; je regarde au-

dessous de moi, et vois mille gestes injurieux dirigés vers la

place que j'occupais auprès de Georges. Bientôt nous entendons ces

cris: «Qu'il sorte! C'est un homme de couleur!» Tous les regards

étaient fixés sur nous. Les exclamations s'apaisaient par

intervalles, mais bientôt elles recommençaient avec une nouvelle

force; la foule passait alternativement du calme à l'agitation et

de l'agitation au calme, comme si le fait qui l'irritait lui eût

paru tour à tour certain et douteux. Je distinguai, dans la

multitude, un homme qui paraissait diriger le mouvement, et

faisait de grands efforts pour communiquer aux autres son

indignation feinte ou réelle: «Quelle honte, s'écriait-il, un

mulâtre parmi nous!» En parlant de la sorte, il montrait Georges

du doigt. Alors un cri général s'élevait dans la salle: «Qu'il

sorte! c'est un homme de couleur!»

Je compris, dès l'origine de cette scène, tout ce qu'elle aurait

de funeste, et mon coeur se serra. Georges demeurait immobile et

muet; ses yeux lançaient des éclairs de fureur. Cependant les

clameurs allaient toujours croissant: le trépignement devenait

général. Alors un homme se lève dans la foule, et, du geste,

imposant silence, il fait signe qu'il va parler. Chacun se tait

aussitôt. «Pourquoi,» dit cet Américain, dont je n'ai jamais su le

nom, et qu'à sa philanthropie j'eusse pris pour un quaker si les

quakers ne s'interdisaient le théâtre; «pourquoi chasser de la

salle celui qu'on désigne! rien n'indique qu'il soit de race

noire: on dit que c'est un homme de couleur, mais on ne le prouve

pas.» Ces paroles, prononcées froidement, furent accueillies avec

un léger murmure d'approbation. Aucune voix ne s'éleva pour

contredire; l'instigateur de la querelle n'était plus à la place

où je l'avais remarqué. Le calme, qui, chez les Américains, a

quelque chose d'une passion violente, avait soudain repris sur eux

son empire; et un orage terrible était conjuré, lorsque Georges,

dont la colère longtemps étouffée avait besoin d'éclater: «Oui,»

s'écria il d'une voix formidable, en promenant sur l'assemblée un

regard qui semblait la défier; «oui, je suis un homme de couleur.»

Un tonnerre de clameurs accueillit cette déclaration. «Qu'il

sorte, le misérable! l'infâme! cria-t-on de toutes pins. Le fils

de Nelson restait impassible. L'irritation de la multitude était

arrivée à son comble; déjà elle éclatait en grossières injures.

Alors se levant de son siège et envoyant aux spectateurs un geste

méprisant: «Lâches! s'écria Georges, qui vous liguez mille contre

un seul, je vous défie tous et vous demande raison de vos

outrages!»

Cette apostrophe violente et digne excita une huée de rires et de

murmures. Cet homme trouble le spectacle, dit sans s'émouvoir un

Américain qui était près de moi; il est de couleur, et s'obstine à

rester parmi nous.»

Il disait ces paroles en montrant Georges à des agents de police

survenus pour exécuter les ordres du public. «Quelle honte!»

m'écriai-je; et, me tournant vers l'Américain, dont la tranquille

inimitié m'irritait plus que la bruyante haine de la foule:

-- «Je suis heureux, lui dis-je, dans la confusion générale de

pouvoir distinguer un ennemi; celui que vous insultez m'est aussi

cher qu'un frère, et je vous demande réparation de l'outrage fait

à mon ami. -- Votre ami! vous êtes donc aussi un homme de

couleur?»

-- Si je l'étais je n'en aurais point de honte; mais détrompez-

vous, et si vous ne donnez point satisfaction aux gens d'origine

africaine, vous ne la refuserez pas sans doute à un Français.»

L'Américain me répondit avec un grand sang-froid: -- «Je suis venu

ici pour le spectacle, et non pour avoir un duel... non, je ne me

battrai point... faut-il, parce que ce mulâtre s'entête à rester

ici, que je vous tue ou que je sois tué par vous?»

-- «Quelle lâcheté, m'écriai-je dans un transport de colère et

d'indignation....»

Et j'allais le frapper au visage, lorsque je vois Georges se

débattant entre les mains des hommes de la police, qui

l'arrachaient de sa place; l'aspect des violences auxquelles il se

livrait fut peut-être ce qui me rendit calme; je sentis tout le

danger d'une lutte déjà trop grave; je saisis Georges et

l'entraînai hors du théâtre en lui disant ces mots toujours

puissants sur lui: «Pensez à Marie.» Je m'empressai de satisfaire

l'autorité; nous nous transportâmes chez un alderman, auquel je

donnai caution pour Georges et pour moi. La liberté lui fut

aussitôt rendue.

Aux États-Unis comme en Angleterre, l'argent est un passeport

universel, et il n'y a guère de lois pénales qu'on ne puisse

éluder en payant. Ce phénomène se conçoit encore dans un pays

aristocratique comme l'Angleterre; mais il se comprend à peine au

sein d'une démocratie qui ne reconnaît point la supériorité des

richesses [38].

Le lendemain, Georges avait passé de l'exaspération la plus

violente à une fureur muette et sombre; son silence m'effrayait

plus que les éclats de sa colère: je l'entendis murmurer

sourdement ces paroles: «Quelle destinée! recevoir l'outrage, et

ne le point venger!...»

-- «Ami, lui dis-je en l'interrompant, n'exhale point cette

plainte en ma présence; car je suis heureux; c'est moi qui

vengerai ton injure; l'orgueilleux Américain sera bien forcé de

m'accorder la réparation qu'il refuse à ton sang...»

Tandis que nous parlions ainsi sur la voie publique, notre

attention fut excitée par un entretien assez vif auquel se

livraient plusieurs personnes réunies. La querelle du théâtre

était le sujet de leurs débats. -- «C'est,» disait l'un des

interlocuteurs, «une chose étrange que l'audace des gens de

couleur.» -- «Que pensez-vous,» disait un autre, «de ce Français

qui propose un duel à un Bostonien? -- On dit que le Yankee a reçu

un soufflet. -- Eh bien! celui qui l'a donné aura un procès!»

(Voir note à la fin de l'ouvrage)

-- «Quels hommes!» s'écria Georges avec mépris, et nous nous

éloignâmes.

Telle est en effet l'opinion publique dans le Nord des États-Unis.

Toutes les querelles aboutissent aux tribunaux; on suit dans toute

sa rigueur le principe que nul ne doit se faire justice soi-même;

et chacun la demande à la loi.

Il n'en est point ainsi dans tous les États du Sud et de l'Ouest;

là le duel se retrouve, ou du moins quelque chose qui lui

ressemble.

Ce n'est plus ce combat élégant, aux armes courtoises et

chevaleresques, où l'on voit, moins avides de sang que d'honneur,

deux champions intrépides qui craignent presque autant d'être

vainqueurs que vaincus; et qui, rivaux plutôt qu'ennemis, plus

esclaves d'un préjugé que d'une passion, aspirent moins à

triompher l'un de l'autre par la force et l'adresse, qu'à se

vaincre en générosité.

En Amérique, le duel a toujours une cause grave, et le plus

souvent une issue funeste; on envoie ou l'on accepte un cartel,

non pour être agréable au monde, mais afin de complaire à son

ressentiment. Le duel n'est pas une mode, un préjugé, c'est un

moyen de prendre la vie de son ennemi. Chez nous, le duel le plus

sérieux s'arrête en général au premier sang; rarement il cesse en

Amérique autrement que par la mort de l'un des combattants.

Il y a dans le caractère de l'Américain un mélange de violence et

de froideur qui répand sur ses passions une teinte sombre et

cruelle; il ne cède point, quand il se bat en duel, à

l'entraînement d'un premier mouvement; il calcule sa haine, il

délibère ses inimitiés, et réfléchit ses vengeances.

On trouve, dans l'Ouest, des États demi sauvages où le duel, par

ses formes barbares, se rapproche de l'assassinat; et même dans

les États du Sud, où les moeurs sont plus polies, on se bat bien

moins pour l'honneur que pour se tuer.

Du reste, cette barbarie du duel en Amérique est la meilleure

garantie de sa prochaine disparition, il ne peut résister à

l'influence d'une civilisation en progrès; au contraire, on le

voit se maintenir, en dépit des lumières, dans les pays où

l'aménité même de ses formes le protége, où il tient par de

profondes racines à l'élégance des moeurs et aux préjugés de

l'honneur.

La scène du spectacle avait jeté Georges dans une situation morale

impossible à décrire: le trouble de son âme était extrême, et de

violentes passions y fermentaient sans doute; il paraissait maître

de ses emportements; on voyait de la résignation dans sa colère:

cette puissance de Georges sur lui-même m'effraya; il me parut que

sa tête roulait quelque dessein important, et qu'il n'échappait à

l'empire d'un sentiment que parce qu'il était sous le joug d'une

idée; il passait ses nuits en méditations: et, je lui voyais

pendant le jour des relations étranges avec des gens de couleur

dont il ne m'avait jamais parlé; redoutant tout de ce caractère

impétueux et de ce coeur blessé, je fis entendre au frère de Marie

tous les conseils que peut inspirer l'amitié la plus tendre; vingt

fois je crus que le secret sortirait de sa poitrine gonflée...

mais, à l'instant où sa bouche allait tout révéler, un mouvement,

en quelque sorte convulsif, portait sa main sur ses lèvres et

refoulait dans son sein le mystère prêt à s'échapper.

Cependant, pour prévenir de plus fâcheuses conséquences, je

m'empressai de faire quelques démarches auprès des autorités de

New York. Je rendis visite au gouverneur de l'État, au chancelier,

au maire et au recorder de la ville; je trouvai chez ces

magistrats une simplicité qui me surprit et une bienveillance dont

je fus touché: point de luxe dans leurs habitations, point

d'affectation dans leurs manières, point de hauteur dans leurs

personnes; rien qui annonçât des hommes de pouvoir. Aux États-

Unis, comme il n'existe point de rangs, il n'y a point de

parvenus, et, partant, point d'insolence; et puis les

fonctionnaires publics changent si souvent et savent si bien que

leur règne est éphémère, qu'ils ne cessent pas d'être citoyens

pour s'épargner la peine de le redevenir.

Chacun d'eux parut fort étonné de l'intérêt que je portais à un

homme de couleur; cependant nul ne m'en blâma; ils approuvaient

même ma conduite, envisagée sous le point de vue philosophique.

J'avais été recommandé au gouverneur par un de ses amis; il

m'écouta sans m'interrompre une seule fois (chose étrange de la

part d'un fonctionnaire public). Quand j'eus cessé de parler, il

réfléchit et me dit: «J'arrangerai cette affaire.» Je lui objectai

que la justice en était saisie: «Qu'importe?» me répondit-il. Le

lendemain même il m'annonça qu'aucune poursuite judiciaire ne

serait dirigée ni contre Georges ni contre moi.

Dans une république, les fonctionnaires ont moins de pouvoir

défini que dans les gouvernements monarchiques et plus d'autorité

discrétionnaire. Le peuple craint toujours de déléguer trop de sa

souveraineté; il concède peu à ses agents, mais il leur laisse

faire beaucoup quand il les voit agir dans le sens de ses

passions. Le public du théâtre avait exprimé la volonté qu'on

expulsât Georges de la salle; mais le gouverneur pensait avec

raison que nul ne tenait à ce qu'on le mît en jugement. Cela

étant, la justice n'avait plus rien à faire. Le ministère public,

n'est point aux États-Unis comme en France, ardent à s'établir le

redresseur de tous les torts et le vengeur de toutes les injures

privées. Chez nous, on suit la loi; en Amérique, l'opinion.

Je regardai comme un bonheur inespéré d'avoir échappé aux embarras

que pouvait nous susciter la violence de Georges. Celui-ci donna

peu d'attention à l'heureuse issue de mes démarches; il ne

remarqua les bons procédés des magistrats que pour s'en affliger,

car rien n'est aussi amer que le bienfait au coeur d'un ennemi.

Quelques jours après, il me quitta pour retourner à Baltimore. Je

ne parvins point à pénétrer le motif qui l'avait amené à New York.

Hélas! j'eusse multiplié mes questions et mes conseils, si j'eusse

deviné l'objet de ce voyage et prévu les malheurs qui devaient

suivre.

Chapitre XI

Suite de l'épreuve -- 3 --

Épisode d'Odéna

Le départ de Georges me fit retomber dans l'abattement et le

dégoût de la vie: un ami qui nous quitte pendant les jours

d'infortune, c'est un état qui fait défaut à notre faiblesse;

c'est le rayon de lumière, seule joie du sombre cachot, qui se

retire et laisse le captif dans l'horreur des ténèbres.

Le terme de mon épreuve approchait; encore deux mois et je

reverrais la fille de Nelson. Mais combien l'état de mon âme était

changé depuis mon départ de Baltimore!

L'amour de Marie était encore le grand intérêt de ma vie;

cependant il ne remplissait plus seul mon âme. Je croyais encore à

l'avenir heureux; mais non plus à cet avenir immense de bonheur

que la soeur de Georges m'avait fait entrevoir. Il y a dans

l'amour d'un jeune coeur une bonne foi d'espérance qui se rit des

tempêtes et qu'un souffle d'infortune suffit pour dissiper. Au

temps de mes illusions, j'admettais à peine que, dans la coupe

délicieuse de l'existence, il se rencontrât un peu d'amertume;

maintenant j'étais prêt à rendre grâce à Dieu, si, dans le calice

amer de la vie, je trouvais quelques gouttes de félicité.

Mon coeur était plein de Marie, mais mon amour pour elle était

inséparable de la crainte trop légitime des maux qui nous

menaçaient. Mes inquiétudes renaissaient plus vives, mes douleurs

plus cruelles et mes hésitations elles-mêmes osaient se

représenter à mon esprit.

Il se passait en moi quelque chose d'étrange: l'approche de mon

union avec celle que j'aimais m'épouvantait, et cependant les deux

derniers mois d'épreuve me pesaient d'un poids accablant.

Je me sentis alors dévoré par une fièvre ardente de méditations et

de rêveries; mille projets se succédaient dans ma pensée, aussitôt

abandonnés que conçus. J'étais tout à la fois la proie d'une

accablante oisiveté et d'une activité morale qui ne me donnait

point de relâche; le vide de mes jours se remplissait de

tourments, de soucis et d'agitations; ce n'était plus ce vague de

l'âme qui se sent mille appétits, sans avoir de quoi se nourrir,

et qui, faute d'aliments, se dévore elle-même; mes passions

allaient à leur but; mon destin était fixé, destin de joie et de

souffrances confondues ensemble. Mais je n'avais pas même la

ressource du malheureux que sa propre douleur occupe, n'étant en

possession de rien, sinon de mes ennuis, des longueurs du présent

et des attentes de l'avenir.

Les yeux attachés sur cet avenir ténébreux, j'essayais d'en

pénétrer les mystères; mais en vain. Le dernier effort de ma vue

était d'apercevoir dans le lointain un mélange de biens et de

maux. Je ne pouvais aimer Marie sans bonheur, ni vivre dans la

société américaine avec une femme de couleur sans d'affreuses

misères: mais quelle serait la somme des peines et celle des

plaisirs? comment se ferait cette division de bonne chance et de

mauvais sort? la part de l'infortune n'excéderait-elle point nos

forces? le ciel nous enverrait-il, au moins par intervalles, un

jour calme et serein pour sécher les pluies de l'orage, et nous

reposer des secousses de l'ouragan?

Et regardant au plus loin de l'horizon, qu'avait agrandi ma

rêverie, j'y cherchais quelques douces clartés; mais le plus

souvent, je n'y voyais qu'un nuage triste et sombre. Tantôt, dans

ma faiblesse, je pliais sous le découragement; une autre fois,

relevant la tête avec orgueil, je me demandais si ces menaces de

l'avenir ne pouvaient pas être conjurées.

Au milieu de ces alternatives de force et d'infirmité, de courage

et de désespoir, il me vint une grande pensée, qui se présenta

lumineuse à mon esprit, et me saisit d'enthousiasme en ranimant

dans mon sein la flamme à demi éteinte de mes premières

espérances.

Je venais de voir la société américaine dominée par un préjugé qui

blessait ma raison, mon intérêt et mon coeur. Ce préjugé devait-il

durer éternellement? Je ne le pouvais croire. J'entendais dire

sans cesse que chaque jour l'opinion publique s'éclairait sur ce

point. Serait-il donc impossible de hâter ce progrès des esprits?

Quelle gloire pour l'homme appelé par son destin ou par son génie

à redresser une si funeste erreur! Si j'étais cet homme! si

j'anéantissais chez les Américains une haine aveugle et cruelle!

je n'aurais pas seulement le mérite et la joie d'une noble action,

je recevrais encore le bonheur pour récompense! L'odieuse

prévention qui flétrit la race noire étant corrigée, Marie ne

serait plus réprouvée parmi les femmes! Eh bien! j'entreprendrai

de grands travaux! je veux briller dans les lettres et dans les

arts! mon ambition doit être sans limites, car le but est immense!

un succès sera le gage d'un autre succès. Si je m'élevais jusqu'à

la célébrité! Si, dans cette contrée novice, je faisais, poète

inspiré, vibrer des âmes vierges d'enthousiasme! Alors je

deviendrais un homme puissant dans ce pays, où l'opinion publique

est souveraine! Alors je dirais à ce monde accoutumé de

m'entendre: «Il est une femme que vous haïssez; moi, je l'aime;

vous lui jetez vos mépris; moi, je l'entoure de mes adorations.

Une femme de couleur, dites-vous. Non, détrompez-vous, ce n'est

pas une femme: c'est un ange. Nulle créature humaine n'est l'égale

de Marie. Marie est belle; et tant de modestie décore sa beauté!

elle est brillante; et la nature mêle tant de grâces à ses talents

pour les rendre aimables! elle est infortunée; et un si doux

parfum de mélancolie s'exhale des pleurs qu'elle répand!»

S'il se trouvait des âmes insensibles à ma voix, je voudrais,

ranimant le ciseau de Phidias, exposer à tous les yeux les traits

charmants de mon amie, et je dirais: «Regardez cette tête chérie,

son front n'est-il pas celui d'une vierge candide et pure? quelle

tache déshonore sa beauté? où trouver la souillure que vous lui

reprochez? Ce marbre éblouit vos regards; mais le visage de Marie

le surpasse encore en blancheur!»

Et le monde, entraîné par mes chants, irait se prosterner au pied

de mon idole!

Tel fut mon projet; c'était une pensée hardie, mais elle était

généreuse et belle! quel admirable but à poursuivre! quelle gloire

dans le succès! quel prix dans la récompense! Il me fallait, pour

être heureux, devenir un artiste célèbre, oui un poète illustre!

le génie était pour moi la condition du bonheur! Marie serait

honorée parmi les femmes, si je devenais grand parmi les hommes!

mon coeur bondissait à cet appât sublime, impatient qu'il était de

porter à mon esprit les nobles inspirations que la tête seule ne

donne pas.

Hélas! pourquoi vous entretiendrai-je plus longtemps d'un projet

qui fut une nouvelle illusion de ma vie, et qu'il me fallut

abandonner, avant même de l'avoir entrepris? mon erreur fut peut-

être excusable; ne m'était-il pas permis de croire que je

trouverais en Amérique le goût des belles-lettres et des beaux-

arts?

Ces grandes forêts à la porte des cités; ces solitudes profondes,

éternelles, où réside encore le génie des premiers âges; ces

Indiens simples d'esprit, mais forts par le coeur; sujets à de

grandes misères, mais heureux de leur liberté sauvage; ce beau

ciel, ces fleuves gigantesques, ces torrents, ces cataractes,

cette terre enfermée dans deux océans, ces grands lacs, qui sont

encore des mers: toute cette poésie de la nature m'avait fait

penser qu'il y avait aussi de la poésie dans le coeur des

hommes!... Je fus bientôt désenchanté.

Ici Ludovic s'arrêta comme s'il eût épuisé son récit, mais ses

dernières paroles avaient vivement excité la curiosité du voyageur

qui lui dit ces mots:

-- Je m'indignais avec vous du préjugé fatal dont vous fûtes la

victime... car toutes mes sympathies sont, comme les vôtres, pour

une race infortunée, et lorsque je vous ai vu prêt à tenter la

réhabilitation des noirs en Amérique par l'influence de la raison

et du génie, j'applaudissais du fond de mon coeur à cette noble

entreprise... comment donc avez-vous pu déserter si vite un si

beau projet?

-- Vous ne pouvez, lui répondit Ludovic, comprendre l'obstacle qui

m'a brusquement arrêté dans ma course; il me fallait, pour

atteindre le but, m'appuyer sur la poésie, sur les beaux-arts, sur

l'imagination et l'enthousiasme; comme si les beaux-arts, la

poésie, les choses morales étaient puissantes sur un peuple

positif, commercial, industriel!

-- Mais, ce peuple, répliqua le voyageur, n'est pas seulement le

berceau de Fulton; son génie littéraire ne peut-il pas

s'enorgueillir d'avoir enfanté Franklin, Irving, Cooper?

-- Non, dit vivement Ludovic... Vous ne comprenez rien à ce

pays... il faudra que je dessille vos yeux.

Comme le solitaire prononçait ces paroles, son oreille et celle du

voyageur furent frappées d'accents douloureux qui retentissaient

au-dessus de leurs têtes; en portant leurs regards vers le sommet

de la roche, au pied de laquelle ils étaient assis, ils y

aperçurent plusieurs femmes indiennes qui, réunies en cercle,

faisaient les préparatifs d'une cérémonie funéraire; l'attention

du voyageur fut vivement excitée; il se leva. Le récit de Ludovic

fut interrompu, et tous les deux se dirigèrent en silence vers le

lieu de la scène.

Les pleurs, les gémissements de ces femmes, et le devoir pieux

qu'elles remplissaient, avaient pour objet le souvenir d'une

triste catastrophe récemment arrivée dans cette solitude, et dont

les circonstances sont propres à faire naître la pitié.

Non loin de la chaumière habitée par Ludovic, vivait Mantéo,

chasseur indien, de la tribu des Ottawas, il s'était marié, dans

un âge encore tendre, à une jeune fille nommée Onéda. Celle-ci,

remarquable par la beauté de ses traits, l'était plus encore par

la bonté de son coeur; rien n'égalait sa tendresse pour son époux,

qui lui-même la chérissait, et n'aimait qu'elle seule, malgré

l'usage où sont les Indiens de prendre plusieurs femmes [39].

Quelques années s'écoulèrent durant lesquelles rien ne troubla le

cours de cette union fortunée; jamais la vie sauvage n'avait rendu

deux êtres plus heureux qu'Onéda et Mantéo.

Mantéo était renommé dans sa tribu comme chasseur habile et

intrépide guerrier; il n'était pas une jeune Indienne qui ne vît

d'un oeil jaloux le bonheur d'Onéda, et pas une mère qui

n'ambitionnât pour sa fille un protecteur tel que Mantéo. Celles

qui pouvaient prétendre à cette alliance lui représentèrent qu'un

grand avenir lui était destiné; que la tribu des Ottawas était sur

le point de l'élire pour chef; mais que son attachement exclusif

pour Onéda mettait un obstacle à sa fortune; un guerrier aussi

puissant que lui, disaient-elles, avait besoin de plusieurs femmes

pour traiter dignement les hôtes nombreux attirés par sa renommée.

Ces discours ayant gonflé son orgueil et enflammé son ambition, il

contracta un nouveau mariage avec la fille d'un chef indien; mais

d'abord il n'avoua point cette union à Onéda, dont il redoutait

les justes reproches; seulement, pour préparer celle-ci à son

malheur, il lui annonça un jour son intention de prendre une

seconde femme: il avait, disait-il, conçu ce projet dans l'intérêt

seul d'Onéda, que le fardeau du ménage accablait, et dont la

faiblesse avait besoin de secours. Onéda reçut cette déclaration

avec toutes les marques de la plus vive douleur; elle employa,

pour combattre le projet de Mantéo, des termes si touchants, et en

même temps si énergiques, que celui-ci vit bien qu'il

n'obtiendrait jamais d'elle aucune concession.

Alors, déchirant le voile qui cachait une partie de la vérité aux

yeux d'Onéda, Mantéo lui déclara que toute résistance de sa part

serait vaine; qu'il avait depuis longtemps fixé son choix, et que,

le lendemain même, il amènerait dans sa demeure sa nouvelle

épouse. En entendant ces paroles, Onéda fut frappée de stupeur...

-- Vous allez, dit-elle à Mantéo, me réduire au désespoir... Et

ses larmes coulèrent avec abondance.

Méprisant ces menaces de la douleur, l'Indien annonça hautement

son nouvel hymen, et fit préparer un grand festin, auquel il

convia toute la tribu.

Le jour suivant, dès que les apprêts de la fête commencèrent,

Onéda sortit de sa hutte, alla s'asseoir à quelque distance;

pensive et désolée, elle semblait étrangère à ce qui se passait

autour d'elle, son regard immobile et sombre annonçait qu'elle

roulait dans sa tête quelque dessein funeste.

Tous les Indiens étant réunis, on voit arriver Mantéo, sa fiancée,

et les familles des deux époux, qui s'avancent à travers mille

cris d'allégresse. Une seule douleur parmi ces joies eût été

importune; aussi nul ne pensait à Onéda, si ce n'est peut-être

Mantéo, qui étouffait son souvenir comme un remords.

Cependant, au milieu de la fête et de ses bruyants éclats, on vit

une jeune femme gravir lentement le sentier qui conduit à la cime

du rocher. Bientôt on reconnut Onéda qui, parvenue au sommet,

appela Mantéo d'une voix forte, en déplorant son inconstance et sa

cruauté; le léger vent qui soufflait en ce moment apportait ses

paroles jusqu'au lieu du festin... Alors on l'entendit chanter

d'une voix lamentable le bonheur dont elle avait joui lorsqu'elle

possédait toute l'affection de son époux... On vit bien que

c'était son hymne de mort... Ces deux souvenirs, apportés par la

brise à l'âme de Mantéo, le son de cette voix encore chère, le

contraste de ces accents sinistres avec les chants joyeux de la

fête, saisirent l'Indien d'une émotion profonde et d'un remords

déchirant... Il s'élance vers le rocher, il appelle Onéda, lui

jure qu'il n'aime, qu'il n'aimera jamais qu'elle... Tandis qu'il

parle ainsi, ses pieds touchent à peine la terre, et gravissent la

roche escarpée. Tous les convives s'approchent de la scène; la

pitié, la terreur, sont dans toutes les âmes. Des Indiens, qui ont

deviné l'intention fatale de la jeune femme, se hâtent d'arriver

au pied du rocher, afin de la recevoir dans leurs bras. Chacun

crie vers elle, et la conjure, dans les termes les plus tendres,

de ne pas exécuter son projet. Déjà Mantéo a gagné le sommet de la

roche:

-- Onéda! Onéda! s'écrie-t-il.

-- Mantéo est un traître, répond la jeune Indienne.

-- Grâce, ma bien-aimée! mon coeur est à toi seule... oh!

attends... encore un instant...

Et comme Mantéo, tout haletant, allait saisir son épouse et

l'enchaîner dans ses bras, Onéda, qui venait de prononcer les

dernières paroles de son hymne funèbre, se précipita de la pointe

du rocher dans le lac, où elle périt aux yeux de tous.

Ce triste événement avait répandu le deuil parmi les Ottawas, il

fut surtout un sujet de vive douleur pour les femmes, qui

creusèrent une tombe sur le rocher même, théâtre de la

catastrophe.

Chaque jour, depuis les funérailles, les Indiennes se réunissaient

en ce lieu pour y pleurer la pauvre Onéda. C'était la troisième

fois qu'elles venaient payer ce tribut de larmes au souvenir d'une

touchante infortune, lorsqu'elles furent entendues de Ludovic et

du voyageur. Ceux-ci, qui s'étaient approchés d'elles, les virent

allumer un feu sur le tombeau, et préparer le festin des morts.

Chacune d'elles jetait aux flammes quelques graines odorantes,

espérant attirer l'âme de l'épouse malheureuse par le parfum qui

s'exhalait dans l'air; elles chantaient tour à tour les stances

d'un hymne funéraire, et répétaient en choeur:

«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée!

Mantéo ne l'aimait pas.

«Onéda servait Mantéo fidèlement; elle était prompte à dresser sa

hutte; triste au départ de son époux; pleine de joie au retour;

attentive aux récits du chasseur; heureuse, la nuit, de son amour.

«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée!

Mantéo ne l'aimait pas.

«Quand l'homme dit à la femme: Tu es mon esclave, ton destin est

de me servir, tu vivras avec mes autres femmes comme elles tu me

seras fidèle, malgré mes inconstances, et, sans avoir ma

tendresse, tu me donneras ton amour: la femme, à ce discours, sent

sa misère, cache ses larmes, et se résigne. Mais quand l'homme lui

promet de l'aimer seule, alors elle fait un rêve de bonheur, et

est plus malheureuse: car l'homme sera perfide.

«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée!

Mantéo ne l'aimait pas.

«Si l'homme connaissait ce qui se passe dans le coeur d'une femme,

s'il savait que cette créature tendre et faible a besoin de force

et d'amour, et que l'inconstance de l'être qu'elle chérit lui

inflige d'affreux tourments!... Mais l'homme ne songe point à

cela; d'autres soins l'occupent; il faut qu'il devienne un

chasseur fameux ou un grand guerrier. Tandis qu'il parcourt les

savanes, la pauvre Indienne demeure dans son chagrin et dans son

isolement.

«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée!

Mantéo ne l'aimait pas.

«Lorsque je quittai la tribu des Miamis pour entrer dans la hutte

de mon époux, c'était au milieu de la lune des fleurs; la forêt

était pleine de voix touchantes et de tendres murmures; je sentais

en moi-même une ardeur secrète; une étincelle eût suffi pour

embraser tout mon être... mais j'ai trouvé une âme froide, et le

feu d'amour s'est éteint dans mon coeur.

«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée!

Mantéo ne l'aimait pas.

«Pourquoi pleurer Onéda? Elle n'est plus sur la terre; mais elle

vit au ciel; là, elle est aimée d'un guerrier brave, hospitalier,

généreux, qui la chérit sans partage; elle habite une contrée

fertile, délicieuse, où le nombre des chevreuils égale celui des

herbes de la prairie qui borde la Saginaw. Les lacs n'y sont

jamais glacés par les hivers, ni l'eau des fontaines tarie par les

étés brûlants.

«Oui, répond une autre voix; mais on dit que la félicité est de

retrouver au ciel les êtres qu'on aima sur la terre; et l'âme du

perfide Mantéo n'habitera point la même contrée que l'âme pure

d'Onéda.

«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée!

Mantéo ne l'aimait pas.»

Et les jeunes femmes indiennes, après avoir renouvelé le festin

des morts, se retirèrent en silence.

Ludovic avait déjà vu une de ces scènes de deuil, dont la forme

seule variait; mais tout était nouveau pour le voyageur, qui fut

surpris de trouver parmi les sauvages de tels accents pour de

pareilles douleurs.

Cet incident avait suspendu le récit de Ludovic, qui ramena le

voyageur à la chaumière.

Le lendemain, celui-ci rappela à son hôte sa promesse; et, comme

ils se promenaient sous les voûtes de la forêt, encore tout pleins

des impressions de la veille, le voyageur dit: -- Tout, en

Amérique, offense vos regards et blesse votre coeur! d'où vient

que cette terre vierge m'enchante et me remplit de douces

émotions! Les Indiennes m'ont, dans leurs fêtes naïves et dans

leur pieuse douleur, offert l'image de la primitive innocence;

ainsi, après avoir vu, chez les Américains, tout ce que l'art peut

inventer de merveilleux, je trouve sur le même sol les plus

touchants spectacles de la nature. Ah! je le vois, vous fûtes

malheureux, car vous êtes injuste.

Ludovic écouta d'abord ces paroles sans y répondre; il conduisit

le voyageur au pied de la chute, où tous deux s'étaient assis la

veille; il réfléchit quelques instants, la tête penchée sur ses

genoux, puis il dit:

-- Vous me croyez injuste envers l'Amérique, et c'est vous, mon

ami, qui l'êtes envers moi... Ah! vous ne savez pas combien furent

sincères mes admirations pour ce pays, et je ne pourrais vous

raconter tout ce que le désenchantement me coûta de larmes et de

regrets. Pendant les premiers mois qui suivirent mon départ de

Baltimore, préoccupé comme je l'étais d'une seule pensée, je

n'avais vu, je l'avoue, dans la société américaine, que les

rapports mutuels des blancs et des personnes de couleur; et

l'injustice révoltante des Américains envers une race malheureuse

m'avait, j'en conviens, inspiré contre eux une prévention

générale.

Mais lorsque mon imagination eut conçu des projets de gloire;

lorsque, voulant rendre à Marie son rang et sa dignité, j'avais

compris qu'il fallait d'abord me mêler aux hommes et aux choses de

ce pays, je cessai d'envisager la société américaine sous un seul

point de vue, et bientôt l'illusion d'une espérance nouvelle

faisant changer la face du prisme à mes yeux, j'aperçus partout

chez les Américains des vertus au lieu de vices, et à la place des

ombres d'éclatantes lumières.

Quoique cette impression ait été passagère, elle ne s'est pas

entièrement effacée... et si le caractère américain n'éblouit plus

mes regards, il s'offre encore à mes yeux environné de quelques

douces clartés.

Combien j'admirais en Amérique la sociabilité de ses

habitants! [40] L'absence de classes et de rangs fait qu'il

n'existe dans ce pays ni fierté aristocratique, ni insolence

populaire...

Là, tous les hommes, égaux entre eux, sont toujours prêts à se

rendre mutuellement service, sans que le bienfaiteur s'enquière à

l'avance du rang et de la fortune de son obligé.

Rien n'est plus favorable à la sociabilité que les conditions

médiocres. Ni le pauvre, ni le riche, ne sont sociables: le

premier, parce qu'il a besoin de tout le monde, sans pouvoir

rendre aucun service; le second, parce qu'il n'a besoin de

personne: comme il paye tous les services, il n'en rend point.

Dans tous les pays où les rangs sont marqués, l'aristocratie et la

dernière classe du peuple luttent perpétuellement ensemble: l'une,

armée de son luxe et de ses mépris; l'autre, de sa misère et de

ses haines; toutes les deux, de leur orgueil. L'inférieur, qui

tente vainement de s'élever, jette l'insulte au but qu'il ne peut

atteindre; il a toute l'injustice de l'opprimé, toute la violence

du faible. L'homme des hautes classes tombe dans le même excès

poussé par une autre cause. Quand il traite ses inférieurs comme

des égaux, ceux-ci croient qu'il a peur d'eux: il est forcé d'être

fier, sous peine de passer pour poltron. Ces luttes sont encore,

plus amères dans les contrées à privilèges, que la démocratie

envahit. Le triomphe du peuple y présente tous les caractères

d'une vengeance, et le puissant qui succombe ne tomberait pas

dignement, s'il ne gardait toute sa morgue aristocratique.

On ne rencontre aux États-Unis ni la hauteur d'une classe, ni la

colère de l'autre.

Ce n'est pas que les Américains aient des moeurs polies: le plus

grand nombre ne montrent dans leurs manières ni élégance, ni

distinction; mais leur grossièreté n'est jamais intentionnelle;

elle ne tient pas à l'orgueil, mais au vice de l'éducation. (Voir

note à la fin de l'ouvrage) Aussi nul n'est moins susceptible

qu'un Américain; il ne pense jamais qu'on veuille l'offenser.

Quand le Français est grossier, c'est qu'il le veut: l'Américain

serait toujours poli, s'il savait l'être.

Je trouvais, je vous l'avoue, un charme extrême dans ces rapports

d'égalité parfaite. Il est si triste, en Europe, de courir

incessamment le danger de se classer trop haut ou trop bas; de se

heurter au dédain des uns ou à l'envie des autres! Ici, chacun est

sûr de prendre la place qui lui est propre; l'échelle sociale n'a

qu'un degré, l'égalité universelle. (Voir note à la fin de

l'ouvrage)

Il y a cependant, aux États-Unis, des riches et des pauvres, mais

en petit nombre; et par la nature des institutions politiques, les

premiers ont tellement besoin des seconds, que, s'il existe une

prééminence, on ne sait de quel côté elle se trouve. Le riche fait

travailler le pauvre dans ses manufactures; mais le pauvre donne

son suffrage au riche dans les élections...

Il est certain que les masses, placées entre ces deux extrêmes (le

riche et le pauvre), se modèlent plutôt sur le second que sur le

premier.

Je me rappelle d'avoir vu M. Henri Clay, redoutable antagoniste du

général Jackson pour la présidence des États-Unis, parcourir le

pays avec un vieux chapeau et un habit troué. Il faisait sa cour

au peuple.

Chaque régime a ses travers, et tout souverain ses caprices. Pour

plaire à Louis XIV, il fallait être poli jusqu'à l'étiquette; pour

plaire au peuple américain, il faut être simple jusqu'à la

grossièreté.

En Angleterre, où la naissance et la richesse sont tout, les

classes supérieures, avec leurs manières élégantes, supportent a

peine les formes communes du bourgeois et du prolétaire; ceux-ci

ont besoin de se faire pardonner leur condition. En Amérique,

c'est le riche qui doit demander grâce pour son luxe et sa

politesse. En Angleterre, la souveraineté vient d'en haut; aux

États-Unis, d'en bas.

La cause qui rend les Américains éminemment sociables est peut-

être la même qui les empêche d'être polis: point de privilégiés

qui excitent l'envie; mais aussi point de classe supérieure dont

l'élégance serve de modèle aux autres.

Pour moi, j'aime mieux, je vous l'avoue, la rudesse involontaire

du plébéien que la politesse insolente du courtisan des rois.

J'admirais encore chez les Américains une qualité précieuse pour

un peuple libre, c'est le bon sens. Je crois que, dans nul pays du

monde, il n'existe autant de raison universellement répandue que

dans les États-Unis.

Il est certaines contrées d'Europe où la même question morale ou

politique reçoit mille solutions différentes et contradictoires.

On est certain, au contraire, de trouver les Américains d'accord

sur presque tous les principes qui intéressent la vie publique et

privée. Vous n'en rencontrerez pas un seul qui nie l'utilité des

croyances religieuses et l'obligation de respecter les lois.

Chacun d'eux sait tout ce qui se passe dans son pays, l'apprécie

avec sagesse, n'en parle qu'avec réserve et après réflexion.

Les Américains ont l'habitude et le goût des voyages; presque tous

ont, au moins une fois dans leur vie, franchi l'espace qui s'étend

entre les frontières du Canada et le golfe du Mexique. Ainsi

l'expérience vient encore ajouter à la rectitude naturelle de leur

bon sens. On ne trouve chez eux ni admirations exclusives pour les

choses anciennes, ni étonnements niais pour les objets nouveaux,

ni préjugés invétérés, ni superstitions ridicules [41].

L'excellence de leur bon sens vient peut-être du petit nombre de

leurs passions; ce qui me le ferait croire, c'est que, livrés à

l'orgueil national, le plus exalté de tous leurs sentiments, ils

perdent entièrement la raison.

Leur peu de goût pour la poésie, pour les beaux-arts et pour les

sciences spéculatives, les favorise encore sous ce rapport.

L'homme s'égare moins dans sa route, quand il ne suit ni les

rapides élans de l'imagination, ni les éclairs éblouissants du

génie.

Le philosophe rêveur, le savant dont les yeux sont incessamment

tournés vers le ciel, celui qu'émeut une touchante harmonie de la

nature, ne comprennent guère les choses pratiques de la vie.

Cette puissance de raison, cette supériorité du bon sens sur les

passions, servent à expliquer l'admirable sang-froid des

Américains [42]. Inaccessibles aux grandes joies, l'habitant des

États-Unis n'est ébranlé par aucune infortune. Le coup le plus

inattendu, le péril le plus imminent, le trouvent impassible.

Étrange contraste! il poursuit la fortune avec une ardeur extrême,

et supporte avec calme toutes les adversités. Rien ne l'arrête

dans ses entreprises; rien ne décourage ses efforts; il ne dira

jamais en face d'un obstacle, quelque grand qu'on le suppose: Je

ne puis. Il essaie, hardi, patient, infatigable. Ce peuple est

jusqu'au bout fidèle à son origine; car il est né de l'exil, et

les hommes qui firent deux mille lieues sur mer à la poursuite

d'une patrie avaient sans doute un fond d'énergie dans l'âme...

Ah! nul plus que moi, je vous le jure, n'admire sous ce point de

vue le peuple des États-Unis; c'est cette raison, c'est ce bon

sens pratique et cette audace d'entreprises qui ont enfanté

l'industrie américaine, dont les prodiges nous étonnent. Voyez-

vous, émules des fleuves, ces canaux dont le destin est de réunir

un jour la mer Pacifique à l'Océan; ces chemins de fer, qui se

glissent dans le flanc des montagnes, et sur lesquels la vapeur

s'élance plus puissante et plus rapide que sur la surface unie des

eaux; ces manufactures qui surgissent de toutes parts; ces

comptoirs qu'enrichit le commerce de toutes les nations; ces ports

où se croisent mille vaisseaux; partout la richesse et

l'abondance: au lieu de forêts incultes, des champs fertiles; à la

place des déserts, de magnifiques cités et de riants villages,

sortis du sol par je ne sais quelle magie, comme si la vieille

terre d'Amérique, si longtemps barbare et sauvage, était grosse

enfin d'un avenir civilisé, et que son sein fécond dût engendrer

des moissons sans culture et des villes sans main-d'oeuvre, comme

il avait enfanté des forêts!

Témoin de cette prospérité, qui n'a point de rivales chez les

autres peuples, je l'admirais et je l'admire encore; mais tout en

elle est matériel, et c'était un monde moral qu'il me fallait!

Ah! pourquoi les Américains n'ont-ils pas autant de coeur que de

tête? pourquoi tant d'intelligence sans génie, tant de richesse

sans éclat, tant de force sans grandeur, tant de merveilles sans

poésie?

Peut-être le caractère industriel, qui distingue cette société,

tient-il à l'ordre même de la destinée des nations...»

Ici Ludovic s'arrêta; mais à l'instant où sa bouche devenait

muette, son regard parut plus expressif. Il était aisé de voir que

sa pensée silencieuse s'engageait dans une méditation profonde.

Enfin, d'une voix qui annonçait quelque chose de poétique et

d'inspiré, il laissa tomber ces mots dans le silence de la

solitude:

Chapitre XII

Suite de l'épreuve -- 4 --

Littérature et beaux-arts

I

«Quand on porte ses regards vers le passé, trois grandes époques

apparaissent dans la vie des peuples.[43]

«La première est l'antiquité: l'âge de Sapho et d'Aspasie,

d'Horace et de Lucullus, d'Alcibiade et de César: époque

brillante, règne des sens.

«La seconde est le christianisme: le temps d'Augustin et

d'Athanase, de saint Louis et de Guesclin, de Pascal et de

Bossuet: époque morale, règne de l'âme.

«La troisième commence au siècle de Voltaire et d'Helvétius, de

Condillac et de Smith, de Bentham et de Fulton: époque utile,

règne de l'intelligence.

«Au premier âge, les plaisirs; au second, les sentiments au

troisième, les intérêts.

Marie; ou, l'Esclavage aux Etats-Unis: Tableau de moeurs américaines · 第 42 / 102 题