NELSON.

Je pense ainsi que vous; cependant, ne croyez pas que les nègres

soient traités avec l'inhumanité dont on fait un reproche banal à

tous les possesseurs d'esclaves; la plupart sont mieux vêtus,

mieux nourris et plus heureux que vos paysans libres d'Europe.

-- Arrêtez! s'écria Georges avec violence (car en ce moment sa

colère devint plus forte que son respect filial); ce langage est

inique et cruel! Il est vrai que vous soignez vos nègres à l'égal

de vos bêtes de somme! mieux même, parce qu'un nègre rapporte plus

au maître qu'un cheval ou un mulet... Quand vous frappez vos

nègres, je le sais, vous ne les tuez pas: un nègre vaut trois

cents dollars... Mais ne vantez point l'humanité des maîtres pour

leurs esclaves: mieux vaudrait la cruauté qui donne la mort, que

le calcul qui laisse une odieuse vie!... Il est vrai que, d'après

vos lois, un nègre n'est pas un homme: c'est un meuble, une

chose... Oui, mais vous verrez que c'est une chose pensante... une

chose qui agite et qui remue un poignard... Race inférieure!

dites-vous? Vous avez mesuré le cerveau du nègre, et vous avez

dit: «Il n'y a place dans cette tête étroite que pour la douleur»;

et vous l'avez condamné à souffrir toujours. Vous vous êtes

trompés; vous n'avez pas mesuré juste: il existe dans ce cerveau

de brute une case qui vous a échappé, et qui contient une faculté

puissante, celle de la vengeance... d'une vengeance implacable,

horrible, mais intelligente... S'il vous hait, c'est qu'il a le

corps tout déchiré de vos coups, et l'âme toute meurtrie de vos

injustices... Est-il si stupide de vous détester? Le plus fin

parmi les animaux chérit la main cruelle qui le frappe, et se

réjouit de sa servitude... Le plus stupide parmi les hommes, ce

nègre abruti, quand il est enchaîné comme une bête fauve, est

libre par la pensée, et son âme souffre aussi noblement que celle

du Dieu qui mourut pour la liberté du monde. Il se soumet; mais il

a la conscience de l'oppression; son corps seul obéit; son âme se

révolte. Il est rampant! oui... pendant deux siècles il rampe à

vos pieds... un jour il se lève, vous regarde en face et vous tue.

Vous le dites cruel! mais oubliez-vous qu'il a passé sa vie à

souffrir et à détester! Il n'a qu'une pensée: la vengeance, parce

qu'il n'a eu qu'un sentiment: la douleur.

Georges, en parlant, s'était animé d'un feu presque surnaturel, et

son regard étincelait de haine et de colère.

-- Mon ami, reprit froidement Nelson, croyez-vous qu'il n'en coûte

pas à mon coeur de juger comme je le fais une race à laquelle

votre mère ne fut pas étrangère?

-- Ah! mon père, s'écria Georges, avant d'être époux, vous étiez

Américain.

Alors Marie jetant sur son frère un regard suppliant: -- Georges,

lui dit-elle, pourquoi ces emportements?

Puis se tournant vers Nelson: -- Mon père, vous avez raison; les

Américaines sont supérieures aux femmes de couleur; elles aiment

avec leur raison: moi, je ne sais vous aimer qu'avec mon coeur.

Et, en prononçant ces mots, elle se jeta dans ses bras, comme pour

y cacher la honte qui couvrait son visage.

Georges reprit: -- Ma soeur rougit de son origine africaine...

moi, j'en suis fier. Les hommes du Nord n'ont qu'à s'enorgueillir

de leur génie froid comme leur climat... nous devons, nous, au

soleil de nos pères des âmes chaudes et des coeurs ardents.

Il se tut quelques instants; puis il ajouta avec un sourire amer:

-- Les Américains sont un peuple libre et commerçant... mais

qu'ils y prennent garde, il leur manquera bientôt une branche

d'industrie; bientôt ils perdront le privilège de vendre et

d'acheter des hommes: la terre d'Amérique ne doit pas longtemps

porter des esclaves.

Marie; ou, l'Esclavage aux Etats-Unis: Tableau de moeurs américaines · 第 24 / 102 题