LE SOLITAIRE.

N'invoquez point mon exemple..., et prenez garde de m'imiter...

J'ai déjà passé cinq années dans ce désert, et le sentiment que je

viens d'éprouver en revoyant un Français est le seul plaisir qui,

durant ce temps, soit entré dans le coeur de l'infortune Ludovic.

En prononçant ces mots, le solitaire se leva... sa physionomie

attestait un trouble intérieur. Alors le voyageur, cherchant des

paroles qui pussent sourire à son hôte:

-- Je serais charmé, lui dit-il, de connaître tout votre

établissement, les terres qui l'avoisinent et les forêts qui

l'entourent.

Cette demande fut agréable à Ludovic, qui s'empressa d'y

satisfaire et parut heureux de montrer au voyageur toute l'étendue

de ses possessions. Celui-ci avait remarqué dès l'abord que le

solitaire évitait avec soin de s'approcher de la jolie cabane

dont, en arrivant, il avait admiré l'élégante construction; sa

curiosité s'en était accrue. -- Cette cabane fait partie de votre

domaine? dit-il à Ludovic. -- Oui, répondit celui-ci. -- J'en

admire le bon goût, reprit le voyageur, et je serais charmé de la

voir... -- Non! non! répliqua vivement le solitaire... jamais!

jamais! -- Est-ce que quelqu'un l'habite? Ludovic resta d'abord

silencieux... -- Oui, répondit-il enfin d'une voix triste et

mystérieuse... Et il entraîna le voyageur du côté opposé.

Chemin faisant, les deux Français étaient revenus au sujet

principal de leur entretien, l'Amérique. Le voyageur avait repris

le cours de ses admirations, que le solitaire combattait par des

réflexions sages, quelquefois même par de piquantes railleries...

Ils passèrent ainsi en revue tous les objets qui, dans la société

américaine, attirent les regards de l'étranger.

-- Oh! arrêtons-nous ici quelques instants, s'écria le voyageur

quand ils se trouvèrent sur le bord du lac. Quel air embaumé!

quelle douce fraîcheur! quelles impressions pures! comme le ciel

est beau sur nos têtes! et comme, en face de nous, la forêt forme

à l'horizon un charmant rideau de verdure! Combien ce paysage est

encore embelli par le toit de votre chaumière, qui retrace aux

yeux l'image du modeste asile d'une tranquille félicité! Qui

demeurerait insensible à ce tableau? Eh bien! dites; parlez sans

prévention... que manquerait-il au bonheur dans cette retraite

solitaire, si l'amour d'une jeune Américaine y venait répandre ses

charmes et ses enchantements?

Tout en parlant ainsi, le voyageur s'était assis sur un banc de

verdure; Ludovic, plein d'émotions bien différentes, avait pris

place auprès de lui...

S'abandonnant à cette impression poétique: -- En Europe, dit le

voyageur, tout est souillure et corruption!... Les femmes y sont

assez viles pour se vendre, et les hommes assez stupides pour les

acheter. Quand une jeune fille prend un mari, ce n'est pas une âme

tendre qu'elle cherche pour unir à la sienne, ce n'est pas un

appui qu'elle invoque pour soutenir sa faiblesse; elle épouse des

diamants, un rang, la liberté: non qu'elle soit sans coeur; une

fois elle aima, mais celui qu'elle préférait n'était pas assez

riche. On l'a marchandée; on ne tenait plus qu'à une voiture, et

le marché a manqué. Alors on a dit à la jeune fille que l'amour

était folie; elle l'a cru, et s'est corrigée; elle épouse un riche

idiot... Quand elle a quelque peu d'âme, elle se consume et meurt.

Communément elle vit heureuse. Telle n'est point la vie d'une

femme en Amérique. Ici le mariage n'est point un trafic, ni

l'amour une marchandise; deux êtres ne sont point condamnés à

s'aimer ou à se haïr parce qu'ils sont unis, ils s'unissent parce

qu'ils s'aiment. Oh! qu'elles sont belles et attirantes ces jeunes

filles aux yeux d'azur, aux sourcils d'ébène, à l'âme candide et

pure!... quel doux parfum sort de leur chevelure que l'art n'a

point flétrie! ... que d'harmonie dans leur faible voix qui ne fut

jamais l'écho des passions cupides! Ici du moins, quand vous allez

vers une jeune fille, et lorsqu'elle vient à vous, ce sont de

tendres sympathies qui se rencontrent, et non des calculs

intéressés. Ne serait-ce point mépriser la chance d'une félicité

tranquille, mais délicieuse, que de ne pas rechercher l'amour

d'une jeune Américaine?

Ludovic écoutait avec calme; quand le voyageur eut fini de parler:

-- Je plains vos erreurs, lui dit le solitaire. Je n'entreprendrai

point de les combattre; car je sais combien est vaine pour les

hommes l'expérience d'autrui...; je suis cependant affligé de voir

votre ardeur à poursuivre des chimères... Je pourrais, par un seul

exemple, vous prouver combien vous êtes égaré. Vous venez

d'exalter devant moi le mérite des femmes américaines. Le tableau

que vous avez esquissé n'est pas tout à fait dépourvu de vérité;

mais il manque des riantes couleurs que lui prête votre

imagination...

Je crois qu'il me serait facile de tracer, sans passion, le

portrait fidèle des femmes de ce pays; car je n'ai reçu d'elles ni

bienfaits ni injures...

Le voyageur fit un signe d'incrédulité; cependant, par une sorte

de courtoisie due à l'hospitalité, il témoigna le désir de

connaître le sentiment du solitaire qui, après un instant de

réflexion, s'exprima en ces termes.

Chapitre II

Les femmes

Les femmes américaines ont en général un esprit orné, mais peu

d'imagination, et plus de raison que de sensibilité [7].

Elles sont jolies; celles de Baltimore sont renommées pour leur

beauté parmi toutes les autres.

Leurs yeux bleus attestent une origine anglaise, et leur chevelure

noire l'influence des étés brûlants. Leur constitution frêle et

délicate soutient une lutte inégale contre les rigueurs d'un

climat sévère, et les variations subites de la température. On ne

peut se défendre d'une impression douloureuse en pensant que cette

beauté, cette fraîcheur, et toutes ces grâces de la jeunesse se

flétriront avant l'âge, et seront frappées d'une destruction

cruelle et prématurée [8].

L'éducation des femmes aux États-Unis diffère entièrement de celle

qui leur est donnée chez nous.

En France, une jeune fille demeure, jusqu'à ce qu'elle se marie, à

l'ombre de ses parents: elle repose paisible et sans défiance,

parce qu'elle a près d'elle une tendre sollicitude qui veille et

ne s'endort jamais; dispensée de réfléchir, tandis que quelqu'un

pense pour elle; faisant ce que fait sa mère; joyeuse ou triste

comme celle-ci, elle n'est jamais en avant de la vie, elle en suit

le courant: telle la faible liane, attachée au rameau qui la

protège, en reçoit les violentes secousses ou les doux

balancements.

En Amérique, elle est libre avant d'être adolescente; n'ayant

d'autre guide qu'elle-même, elle marche comme à l'aventure dans

des voies inconnues. Ses premiers pas sont les moins dangereux;

l'enfance traverse la vie comme une barque fragile se joue sans

périls sur une mer sans écueils.

Mais quand arrive la vague orageuse des passions du jeune âge, que

va devenir ce frêle esquif avec ses voiles qui se gonflent, et son

pilote sans expérience?

L'éducation américaine pare à ce danger: la jeune fille reçoit de

bonne heure la révélation des embûches qu'elle trouvera sur ses

pas. Ses instincts la défendraient mal: on la place sous la

sauvegarde de sa raison; ainsi éclairée sur les piéges qui

l'environnent, elle n'a qu'elle seule pour les éviter. La prudence

ne lui manque jamais.

Ces lumières données à l'adolescente sont une conséquence obligée

de la liberté dont elle jouit; mais elles lui font perdre deux

qualités charmantes dans le jeune âge, la candeur et la naïveté.

L'Américaine a besoin de science pour être sage: elle sait trop

pour être innocente [9]

Cette liberté précoce donne à ses réflexions un tour sérieux, et

imprime quelque chose de mâle à son caractère. Je me rappelle

avoir entendu une jeune fille de douze ans traiter dans une

conversation et résoudre cette grande question: «Quel est de tous

les gouvernements celui qui de sa nature est le meilleur?» -- Elle

plaçait la république au-dessus de tous les autres.

Celte froideur des sens, cet empire de la tête, ces habitudes

mâles chez les femmes, peuvent trouver grâce devant la raison;

mais elles ne contentent point le coeur. Tel fut le premier

jugement que je portai sur les femmes d'Amérique; cependant je

rencontrai dans le monde une jeune personne dont le caractère,

tout à la fois impétueux et tendre, vint ébranler cette

impression.

Arabella me parut douée d'une brillante vivacité d'esprit, d'une

touchante sensibilité de coeur, et de ce noble enthousiasme de

l'âme qui entraîne et subjugue; à l'entendre, elle aimait avec

excès les belles-lettres et les beaux-arts; ses yeux se

mouillaient de pleurs quand elle traitait, même théoriquement, une

question de sentiment; son goût pour la musique était un

fanatisme; sa passion pour la poésie un délire; elle ne parlait de

l'une et de l'autre que dans les termes de l'admiration la plus

exaltée: c'étaient Corinne et Sapho réunies dans une seule âme. --

Séduit par tant de charmes, j'accusais la témérité de mon premier

jugement, lorsqu'une circonstance toute naturelle vint dissiper le

prestige qui environnait ma nouvelle idole. Nous assistions

ensemble à un concert; un instant auparavant, elle m'avait dit sur

la musique en général des choses qui m'avaient transporté; mais,

quand elle en vint à juger successivement les différentes parties

du concert, je fus saisi d'un étonnement que je ne saurais vous

dépeindre. C'était de sa part une abondance d'éloges qui ne

tarissait point; elle louait si souvent et avec tant de bruit

qu'elle ne pouvait rien entendre: toutes ses admirations tombaient

à faux. Du reste, elle ne paraissait pas tenir à faire preuve de

discernement; elle avait à son usage une somme déterminée

d'enthousiasme, qu'elle dépensait à tout hasard, bien ou mal à

propos, ne s'arrêtant qu'après en avoir achevé la distribution.

Ce caractère, que je retrouvai plus tard dans un grand nombre de

jeunes Américaines, n'a rien qui plaise. Les femmes à exaltation

factice sont aussi froides que les autres, et, comme elles

promettent davantage, elles donnent une déception de plus. Je

revins à ma première opinion; mais ce fut pour y être encore une

fois troublé. À l'âge de dix-huit ans, Alice n'était pas jolie,

mais elle attirait vers elle par son esprit; elle négligeait l'art

et les soins de la toilette; sa mise était dépourvue de grâce et

d'élégance, et on eût jugé qu'elle n'avait aucune prétention, car

elle portait publiquement des besicles. Cependant elle plaisait et

avait le désir de plaire: sa coquetterie était tout

intellectuelle; elle charmait à force de saillies, de naturel et

de vivacité. Je la voyais environnée d'adorateurs, et je me

prenais quelquefois à penser qu'elle était vraiment digne des

hommages qu'on lui adressait, lorsque je découvris que depuis

longtemps elle était secrètement engagée.

Aux États-Unis, quand deux personnes ont reconnu qu'elles se

conviennent, elles promettent de s'unir l'une à l'autre, et sont

ce qu'on appelle engagées; c'est une espèce de fiançailles qui se

font sans solennité, et n'ont d'autre sanction que le lien de la

foi jurée.

La jeune fiancée, si peu soucieuse des moyens de plaire aux yeux,

était plus coquette qu'aucune autre, puisqu'elle l'était sans

intérêt: ce fut le terme de mes admirations.

Du reste, une excessive coquetterie est le trait commun à toutes

les jeunes Américaines, et une conséquence de leur éducation.

Pour toute fille qui a plus de seize ans, un mariage est le grand

intérêt de la vie. En France, elle le désire; en Amérique, elle le

cherche. Comme elle est de bonne heure maîtresse d'elle-même et de

sa conduite, c'est elle qui fixe son choix [10].

On sent combien est délicate et périlleuse la tâche de la jeune

fille, dépositaire de sa destinée; il faut qu'elle ait pour elle-

même la prévoyance que chez nous un père et une mère ont pour leur

fille: en général, on doit le dire, elle remplit sa mission, avec

beaucoup de sagesse. Au sein de cette société toute positive, où

chacun exerce une industrie, les Américaines ont aussi la leur:

c'est de trouver un mari. Aux États-Unis, les hommes sont froids

et enchaînés à leurs affaires; il faut qu'on aille à eux, ou qu'un

charme puissant les attire. Ne soyons donc pas surpris si la jeune

fille qui vit au milieu d'eux est prodigue de sourires étudiés et

de tendres regards; sa coquetterie est d'ailleurs éclairée et

prudente; elle a mesuré l'espace dans lequel elle peut se jouer;

elle sait la limite qu'elle ne doit point franchir. Si ses

artifices méritent qu'on les censure, le but qu'elle poursuit est

du moins irréprochable; car elle ne veut que se marier.

Les occasions ne manquent point aux jeunes gens et aux jeunes

filles qui ont à se révéler un sentiment tendre et un mutuel

penchant. Celles-ci ont coutume de sortir seules, et les premiers,

en les accompagnant, ne blessent aucune convenance: la seule forme

qu'ils doivent observer, c'est de marcher séparément; car, pour

donner le bras à une jeune personne, il faut lui être fiancé. On

voit régner dans les salons la même liberté. Il est rare que la

mère se mêle à la conversation qu'entretient sa fille; celle-ci

reçoit chez elle qui lui plaît, donne seule ses audiences, et y

admet quelquefois des jeunes gens qu'elle a rencontrés dans le

monde, et que ne connaissent pas ses parents. En agissant ainsi,

elle ne fait point mal; car ce sont les moeurs du pays.

La coquetterie américaine est d'une nature toute spéciale; en

France, une fille coquette est moins désireuse de se marier que de

plaire; en Amérique, elle n'est impatiente de plaire que pour se

marier. Chez nous, la coquetterie est une passion; en Amérique, un

calcul. Si la jeune personne engagée continue à se montrer

coquette, c'est moins par goût que par prudence; car il n'est pas

sans exemple que le fiancé viole sa foi; quelquefois elle prévoit

cette chance funeste, et tâche de gagner des coeurs, non pour en

posséder plusieurs à la fois, mais pour remplacer celui qu'elle

court le risque de perdre.

Dans cette circonstance comme dans toutes les autres, elle

provoque, encourage, ou repousse les soupirants avec une entière

liberté.

En Amérique, cette liberté, sitôt donnée à la femme, lui est tout

à coup ravie. Chez nous, la jeune fille passe des langes de

l'enfance dans les liens du mariage; mais ces nouvelles chaînes

lui sont légères. En prenant un mari, elle gagne le droit de se

donner au monde; elle devient libre en s'engageant. Alors

commencent pour elle les fêtes, les plaisirs, les succès. En

Amérique, au contraire, la vie brillante est à la jeune fille; en

se mariant, elle meurt aux joies mondaines pour vivre dans les

devoirs austères du foyer domestique. On lui adressait des

hommages, non parce qu'elle était femme, mais parce qu'elle

pouvait devenir épouse. Sa coquetterie, après avoir trouvé un

mari, n'a plus rien à faire, et, depuis qu'elle a donné sa main,

on n'a plus rien à lui demander.

Aux États-Unis, la femme cesse d'être libre le jour où, en France,

elle le devient.

Ces privilèges de la jeune fille et ce néant précoce de la femme

mariée accroissent beaucoup le nombre des personnes qui s'engagent

avant de se marier. En général, le contrat purement moral, qui

naît de ces sortes de fiançailles, se ratifie peu de temps après

par le mariage; mais il n'est pas rare de voir les jeunes filles

s'efforcer d'en ajourner l'accomplissement. En agissant ainsi,

elles atteignent un double but: engagées, elles sont sûres de se

marier, et ne sont pas encore épouses; elles gagnent la certitude

d'un avenir de femme, en conservant leur liberté de fille.

Rien, dans les femmes américaines, ne parle à l'imagination...

cependant il est un côté de leur caractère qui produit sur tout

esprit grave une profonde impression.

On sait la moralité d'une population, quand on connaît celle des

femmes, et l'on ne contemple point la société des États-Unis sans

admirer quel respect y entoure le lien du mariage. Le même

sentiment n'exista jamais à un aussi haut degré chez aucun peuple

ancien, et les sociétés d'Europe, dans leur corruption, n'ont

point l'idée d'une pareille pureté de moeurs.

En Amérique on n'est pas plus sévère qu'ailleurs envers les

désordres et même les débauches du célibat: beaucoup de jeunes

gens s'y rencontrent, dont on sait les moeurs dissolues, et dont

la réputation n'en reçoit aucune atteinte; mais leurs excès, pour

être pardonnés, doivent se commettre en dehors des familles.

Indulgente pour les plaisirs qu'on demande à des prostituées, la

société condamne sans pitié ceux qui s'obtiendraient aux dépens de

la foi conjugale; elle est également inflexible pour l'homme qui

provoque la faute, et pour la femme qui la commet. Tous deux sont

bannis de son sein; et, pour encourir ce châtiment, il n'est pas

nécessaire d'avoir été coupable, il suffit d'avoir fait naître le

soupçon. Le foyer domestique est un sanctuaire inviolable que nul

souffle impur ne doit souiller.

La moralité des femmes américaines, fruit d'une éducation grave et

religieuse, est encore protégée par d'autres causes.

Envahi par les intérêts positifs, l'Américain n'a ni temps ni âme

à donner aux sentiments tendres et aux galanteries; il est galant

une seule fois dans sa vie, lorsqu'il veut se marier. C'est

qu'alors il ne s'agit pas d'une intrigue, mais d'une affaire.

Il n'a point le loisir d'aimer, encore moins celui d'être aimable.

Le goût des beaux-arts, qui s'allie si bien aux jouissances du

coeur, lui est interdit. Si, sortant de sa sphère industrielle, un

jeune homme se prend de passion pour Mozart ou pour Michel-Ange,

il se perd dans l'opinion publique. On ne fait point fortune à

écouter des sons ou à regarder des couleurs. Et comment fixer au

comptoir celui qui connut une fois les charmes d'une vie poétique?

Ainsi condamnés par les moeurs du pays à se renfermer dans

l'utile, les jeunes Américains ne sont ni préoccupés de plaire aux

femmes, ni habiles à les séduire.

Il est d'ailleurs un élément de corruption, puissant dans les

sociétés d'Europe, et qui ne se rencontre point aux États-Unis: ce

sont les oisifs nés avec une grande fortune, et les militaires en

garnison. Ces riches sans profession et ces soldats sans gloire

n'ont rien à faire: leur seul passe-temps est de corrompre les

femmes; jeunesse bouillante et généreuse, à laquelle il ne manque

que de l'espace et de l'action; pareille aux grandes eaux du

Mississipi: bienfaisantes quand elles roulent impétueuses,

mortelles dès qu'elles sont stagnantes.

En Amérique, tout le monde travaille, parce que nul n'apporte en

naissant de grandes richesses [11], et l'on n'y connaît point la

funeste oisiveté des garnisons, parce que ce pays n'a point

d'armée.

Les femmes échappent ainsi aux périls de la séduction: si elles

sont pures, on ne saurait dire qu'elles sont vertueuses; car elles

ne sont point attaquées.

L'extrême facilité de s'enrichir vient encore au secours des

bonnes moeurs; la fortune n'est jamais une considération

essentielle dans les mariages; le commerce, l'industrie,

l'exercice d'une profession, assurant aux jeunes gens une

existence et un avenir. Ils s'unissent à la première femme qu'ils

aiment, et rien n'est plus rare aux États-Unis qu'un vieux garçon

de vingt-cinq ans. La société y gagne des existences morales

d'hommes mariés à la place des vies licencieuses du célibat. Enfin

l'égalité des conditions protège les mariages auxquels la

différence des rangs est chez nous un obstacle. Aux États-Unis il

n'y a qu'une classe, et aucune barrière de convenance sociale ne

sépare le jeune homme et la jeune fille qui sont d'accord pour

s'unir. Cette égalité, propice aux unions légitimes, gêne beaucoup

celles qui ne le sont pas. Le séducteur d'une jeune fille devient

nécessairement son époux, quelle que soit la différence des

positions, parce que, s'il existe des supériorités de fortune, il

n'y a point de différence de rang [12].

Cette régularité de moeurs, qui tient moins aux individus qu'à

l'état social lui-même, répand une teinte grave sur toute la

société américaine.

Il existe dans tout pays une opinion publique dominante, à

l'empire de laquelle nulle femme ne peut se soustraire.

Impitoyable en Italie pour la coquetterie qui ment, elle y

pardonne la faiblesse qui succombe; elle exige en Angleterre des

délicatesses de pudeur qu'elle bannit en Espagne, et n'est pas

plus sévère à Madrid pour les écarts des sens, qu'elle ne l'est à

Londres pour les mouvements du coeur. En Amérique, cette opinion

condamne sans pitié toutes les passions, et n'autorise que les

calculs; indifférente sur les sentiments, elle n'est exigeante que

pour les devoirs.

L'amour, dont le charme fait seul toute la vie de quelques peuples

d'Europe, n'est point compris aux États-Unis.

Si quelque âme ardente y ressent le besoin d'aimer et s'y

abandonne avec passion, c'est un accident aussi rare que

l'apparition d'un roc élevé sur la plage américaine. Malheur à cet

être isolé au milieu de tous! Pas une sympathie qui vienne le

trouver! pas un écho qui lui réponde! pas une force sur laquelle

il puisse se reposer! En ce pays, on n'estime les choses que

suivant leur valeur arithmétique. Comment réduire en dollars les

élans de l'âme et les battements du coeur?

Peut-être aime-t-on en Amérique, mais on n'y fait point l'amour.

Les femmes, de nature si tendre, prennent l'empreinte de ce monde

positif et raisonneur ...

... Vous le voyez, les femmes américaines méritent l'estime, et

non l'enthousiasme; elles peuvent convenir à une société froide;

mais leur coeur n'est point fait pour les brûlantes passions du

désert.»

Chapitre III

Ludovic, ou le départ d'Europe

Ce langage de Ludovic produisit quelque impression sur l'esprit du

voyageur. Le séjour de cet homme des villes au sein d'une profonde

solitude; le contraste de ses manières polies avec sa vie sauvage;

son jeune front chargé d'ennuis; ses discours mêlés de larmes et

de sourire, de mystère et de franchise, de sentences graves et

d'observations frivoles, de réticences et de longues réflexions;

toutes ces circonstances, après avoir déconcerté les conjectures

du voyageur et piqué sa curiosité, commençaient à faire naître son

intérêt. Cependant il ne songea, dans le premier moment, qu'à

démontrer la sagesse de ses projets.

-- Vous venez, dit-il à Ludovic, de me présenter un coin du

tableau. J'admets avec vous qu'il s'y peut rencontrer des

taches;... mais l'Amérique n'en renferme pas moins les éléments

essentiels du bonheur. Il y a, aux États-Unis, deux choses d'un

prix inestimable, et qui ne se trouvent point ailleurs: c'est une

société neuve, quoique civilisée, et une nature vierge. De ces

deux sources fécondes découlent une foule d'avantages matériels et

de jouissances morales. Je vous avouerai d'ailleurs que le

portrait que vous venez d'offrir à mes yeux, quelque vrai qu'il

puisse être en général, ne me paraît pas ressembler à toutes les

femmes d'Amérique. J'en ai vu dont les passions ardentes se

peignaient dans un regard brûlant. Ce pays contient des peuples de

races diverses... S'il en est que refroidissent les glaces du

pôle, il en est d'autres qu'échauffe le soleil des tropiques...

À ces mots, les traits de Ludovic se contractèrent; il éprouvait

une émotion que le voyageur ne pouvait comprendre. Celui-ci

continuant: -- Je crois, dit-il, que nous apportons dans notre

opinion sur les États-Unis une disposition d'esprit différente; je

juge ce pays gravement; vous, avec légèreté... Vous êtes frappé

des ridicules et du peu d'élégance de cette société, et vous en

riez; et moi...

-- Arrêtez, s'écria Ludovic d'une voix sévère; vous méconnaissez

mon caractère, et votre erreur est plus cruelle que vous ne pouvez

le croire. Non! il n'y a rien de gai, rien de frivole dans ma

pensée... ma bouche peut sourire encore ... mais depuis longtemps

mon coeur ne connaît plus de joie ... Vous croyez que je me suis

éloigné des hommes parce que ma raison ne les comprend pas, ou que

mon coeur les déteste; vous me prenez pour un méchant ou pour un

insensé!... détrompez-vous... Mon intelligence n'est point égarée,

et je ne hais point mes semblables, loin desquels je traîne ma vie

malheureuse!... Pour en venir au point où je suis arrivé, j'ai

traversé bien des abîmes... Ah! il serait à souhaiter pour vous

que vous comprissiez mieux ma destinée; les écueils de ma vie sont

les mêmes où je vous vois prêt à vous briser... Vos illusions

furent les miennes; ce sont elle, qui m'ont perdu et qui causeront

votre ruine... C'est une étrange erreur de croire que le bonheur

se trouve en dehors des voies communes... Ce trouble de l'âme qui

s'ennuie partout où elle est, cette inquiétude de l'esprit qui

vous exile de la patrie, ce besoin de sensations neuves et vives,

tous ces maux sont en vous, et ne tiennent pas à un pays plutôt

qu'à un autre... Les lieux ne changent point les passions des

hommes... J'ai entendu vos admirations pour l'Amérique, pour ses

institutions, ses moeurs, pour ses forêts et ses déserts... J'en

sais beaucoup plus que vous ne pensez sur les sujets de votre

enthousiasme. Si je vous disais l'histoire de mon passé, ce serait

celle de votre avenir!...

En prononçant ces mots, Ludovic s'était animé d'un feu

extraordinaire... et l'énergie de ses paroles ne rendait

qu'imparfaitement la profondeur de ses convictions.

Une réaction se fit alors dans l'âme du voyageur, qui, comprenant

tout ce qu'il y avait de grave, de mystérieux et de touchant dans

la position du solitaire:

-- Pardonnez, lui dit-il avec intérêt, si j'ai pris votre malheur

pour une infortune ordinaire... Mais quel est donc le secret de

cette misère qui se présente à mes yeux sous les apparences du

bonheur que j'envie? quelle est l'étrange fatalité qui vous

éloigne des hommes que vous aimez, et vous retient dans une

solitude que vous n'aimez pas?... Hélas faut-il que je vienne de

France pour voir un compatriote si malheureux! De grâce, épanchez

vos chagrins dans mon coeur, et puisse l'intérêt que vous inspirez

au voyageur verser dans votre âme un peu de consolation!...

Le solitaire réfléchit quelques instants... -- Eh bien, oui! dit-

il en relevant sa tête qu'il avait inclinée, je vous raconterai

l'histoire de ma vie... Je sais combien les hommes sont

indifférents aux souffrances d'autrui, et je suis accoutumé à me

passer de leur pitié. Ce n'est donc point votre compassion que je

veux gagner par le récit de mes maux; c'est un devoir que je vais

accomplir... Le devoir seul est assez puissant sur mon âme pour me

contraindre à réveiller des souvenirs douloureux, que j'avais

résolu d'ensevelir dans un oubli profond. Je suis comme le

voyageur téméraire tombé du faîte de la montagne jusqu'au fond du

précipice; il a perdu tout espoir de salut... cependant, portant

un dernier regard vers les sommets dont il est descendu, il crie

le péril aux imprudents qu'il voit s'avancer sur le bord des

abîmes.

Le reste du jour, Ludovic parut absorbé dans une profonde

méditation; il était facile de juger, par les nuages sombres qui,

de temps en temps, venaient obscurcir son front, qu'en repassant

par toutes les phases de sa vie, il avait de grandes infortunes à

traverser.

Le lendemain, à l'instant où l'aurore reflétait ses teintes roses

sur les plus hauts feuillages de la forêt, Ludovic et son hôte

sortaient de la chaumière; ils se dirigèrent vers une roche élevée

qui dominait l'extrémité du lac. De cette hauteur s'élançait une

source jaillissante qui semait dans sa chute mille grains d'une

poussière humide et argentée. Ce lac tranquille, ces bois muets,

cette onde légère tombant sans bruit comme pour ne point troubler

le silence de la solitude, tout dans ce lieu préparait l'âme à de

profondes impressions.

Le solitaire et le voyageur s'étant assis au pied d'un cèdre

antique, Ludovic raconta en ces termes l'histoire de sa vie.

Les grandes révolutions qui tourmentent les peuples jettent

souvent au fond de certaines âmes un trouble profond, qui subsiste

longtemps encore après que la surface de la société est devenue

tranquille et que le calme est rentré dans le sein des masses.

Comme je naissais, un ordre social, qui comptait quinze siècles

d'existence, achevait de s'écrouler... Jamais si grande ruine ne

s'était offerte aux regards des peuples;... jamais reconstruction

si grande n'avait provoqué le génie des hommes. Un monde nouveau

s'élevait sur les débris de l'ancien; les esprits étaient

inquiets, les passions ardentes, les intelligences en travail;

l'Europe entière changeait de face;... les opinions, les moeurs,

les lois étaient entraînées dans un tourbillon si rapide, qu'on

pouvait à peine distinguer les institutions nouvelles de celles

qui n'étaient plus ... L'origine de la souveraineté avait été

déplacée; les principes du gouvernement étaient changés; on avait

inventé un nouvel art de la guerre, créé de nouvelles sciences;

les hommes n'étaient pas moins extraordinaires que les événements;

les plus grandes nations du monde prenaient pour chefs des

enfants, tandis que les vieillards étaient rejetés des affaires...

des soldats sans expérience triomphaient des bandes les plus

aguerries; des généraux, qui sortaient de l'école, renversaient de

puissants empires;... le règne des peuples était solennellement

annoncé; et jamais on n'avait vu les individualités si fortes et

si glorieuses... chacun se précipitait dans une arène que la

fortune paraissait ouvrir à tous...

J'étais enfant lorsque ces événements se passaient. Un spectacle

de misère et de grandeur, de ruine et de création, frappa d'abord

mes jeunes regards; des exclamations de surprise, des cris

d'admiration, les retentissements de l'airain annonçant des

victoires, furent les premiers bruits qui arrivèrent à mon

oreille.

J'habitais une demeure écartée des villes; j'y grandissais sous le

toit paternel, au sein des affections les plus tendres. Le tumulte

qui régnait en Europe ne pénétrait que de loin en loin dans cet

asile paisible du vrai bonheur et de toutes les vertus; la vie s'y

écoulait douce, mais uniforme; de temps en temps seulement, un

journal, la lettre d'un ami, un soldat rentrant dans ses foyers,

venaient tout à coup jeter comme une lumière subite sur notre

horizon, et nous apprendre que des trônes étaient détruits ou

élevés.

Quand ces bruits rares parvenaient jusqu'à moi, ils me plongeaient

dans de longs étonnements; ils m'apprenaient que la vie, si

monotone autour de nous, avait ailleurs des scènes brillantes;

alors je rêvais de gloire, de puissance, de grandeur! la

tranquillité de nos existences me paraissait un accident au milieu

du mouvement universel.

Il se créait peu à peu au fond de mon âme un monde idéal, enfant

de mes rêveries, de mes illusions et de mes impatients désirs,

monde gigantesque, que ne pouvait égaler le monde réel, quelque

grand, quelque extraordinaire qu'il fût alors... Si j'eusse été

placé près de la scène, peut-être eussé-je aperçu les ombres aussi

bien que les clartés; voyant agir sous mes yeux les hommes qui

gouvernaient les nations, j'eusse été peut-être moins ébloui par

une grandeur qui m'aurait paru mêlée de petitesse; j'aurais vu

bien des bassesses autour de la puissance, et de larges taches

dans un soleil de gloire.

Mais mon isolement rendait plus séduisants tous les prestiges, et

plus enivrant encore pour mon imagination le spectacle lointain

des mouvements du monde. Ainsi je ne voyais, du vaste théâtre où

s'agitait la destinée des peuples, que ce qui pouvait me dégoûter

du coin de terre que j'habitais.

Lorsque, tout ému encore par les récits qui avaient fait bondir

mon coeur, je retombais au milieu du calme profond de notre

retraite; quand, après avoir roulé dans mon esprit les plus vastes

pensées, je me sentais ramené aux paisibles intérêts des champs...

j'éprouvais un insurmontable ennui, et sentais une répugnance que,

depuis, je n'ai jamais pu vaincre pour le tranquille bonheur dont

j'étais le témoin: non que je fusse insensible à l'ordre et à la

moralité dont l'intérieur de la famille m'offrait le touchant

spectacle. J'étais souvent ému à l'aspect des bonnes oeuvres qui

se faisaient sous mes yeux; car jamais un malheureux n'était

repoussé de notre demeure, et je voyais le pauvre s'éloigner en

nous bénissant; mais je sentais chaque jour qu'il me fallait

quelque chose de plus encore. Je prenais à mon père ses vertus; au

monde que j'entrevoyais, sa grandeur; je mêlais ces deux choses,

j'en faisais un ensemble délicieux, enivrant. Bientôt elles

s'unirent si intimement dans ma pensée, que je ne pouvais plus les

séparer. Je n'eusse point voulu de gloire sans vertus; mais la

vertu sans gloire me paraissait terne.

Enfin les portes du monde s'ouvrirent pour moi..., je me

précipitai dans l'arène.

Déjà tout y était changé; la paix régnait en Europe; ce n'était

point le calme du bien-être, mais l'immobilité qui suit une

violente convulsion. Les peuples n'étaient pas heureux; ils

étaient las et se reposaient... De vastes ambitions, d'impétueux

désirs, quelques nobles enthousiasmes, s'agitaient encore à la

surface de la société; mais tous ces élans n'avaient plus de

but... Tout d'ailleurs s'était rapetissé dans le monde, les choses

comme les hommes. On voyait des instruments de pouvoir, faits pour

des géants, et maniés par des pygmées, des traditions de force

exploitées par des infirmes, et des essais de gloire tentés par

des médiocrités. Au siècle des révolutions avait succédé le temps

des troubles; aux passions, les intérêts; aux crimes, les vices;

au génie, l'habileté; les paroles, aux actes. Je trouvai une

société où tout semblait encore transitoire, et où rien cependant

ne remuait plus; une sorte de chaos régulier, époque sans

caractère déterminé, placée entre la gloire qui venait de mourir,

et la liberté qui allait naître... On ne s'élançait plus au

pouvoir d'un seul bond, comme au temps de mon enfance; on n'y

marchait non plus progressivement, comme dans les siècles qui

avaient précédé; il existait dans le gouvernement de certaines

règles qui, après avoir été opposées aux talents, cédaient sans

effort sous l'intrigue.

J'abordai ce nouveau théâtre, plein de vastes pensées et

d'immenses désirs: un coup d'oeil me suffit pour découvrir combien

peu j'y convenais.

Mes passions étaient profondes et pures: mais, depuis trente

années, mille autres avaient feint d'en sentir de pareilles, ou

abusé de celles qu'ils éprouvaient réellement; on ne croyait plus

à la sincérité des grandes ambitions, et tout le monde les

redoutait. Après avoir si longtemps nourri des espérances sans

bornes, et m'en être enivré dans la solitude, je fus presque

obligé de les dérober aux regards des hommes.

J'avais conçu des projets de réforme politique... mais alors on

avait horreur des innovations.

De même que les esprits inquiets étaient troublés par des

souvenirs de gloire, la société, corps froid et prudent, était

glacée par des souvenirs de sang; elle aimait sa léthargie, voyant

dans le réveil un péril, et dans tout mouvement une crise

mortelle.

Comment d'ailleurs parvenir à exercer sur elle et sur sa marche

quelque influence?

J'essayai d'embrasser un état qui pût me mener au pouvoir... mais

je découvris bientôt encore la vanité de ce projet. Pour suivre

avec avantage ce qu'on appelle une carrière, il faut l'envisager

comme l'intérêt unique de son existence, et non comme le moyen

d'atteindre à un but plus élevé. L'exercice d'une profession

impose mille devoirs minutieux auxquels ne saurait se soumettre

celui qui poursuit une grande pensée. L'impatience de réussir

suffirait pour empêcher le succès.

Je ne saurais vous dire quels étaient les tourments de mon esprit,

lorsque, plein d'idées vastes, j'étais condamné à me renfermer

dans le cercle étroit d'une spécialité; après avoir longtemps

considéré les objets dans leur ensemble, il me fallait descendre

dans mille détails, et traiter des cas particuliers, à la place

des grandes questions que j'avais méditées toute ma vie. Je

faisais des efforts inouïs pour tirer une idée générale d'un fait;

mais alors j'oubliais le fait pour l'idée, l'application pour la

théorie: je devenais impropre à mon état... Une autre fois, je

parvenais à emprisonner mon esprit dans les limites d'une question

spéciale... mais ici je sentais mon intelligence se rétrécir, en

même temps que je perdais l'habitude de généraliser ma pensée; et

je m'arrêtais devant la crainte de devenir impropre à mon avenir.

Plein de dégoût et d'ennui, je me retirai des affaires: j'étais

d'ailleurs enclin à penser que, de notre temps, la droiture du

coeur et la fixité des principes sont des obstacles au succès.

Le vide dans lequel je tombai ne saurait se décrire. À l'instant

où j'avais cru atteindre le but, je l'avais vu s'éloigner de moi

davantage... Cependant mes passions me restaient; elles ne me

laissaient point de repos. Je jetais autour de moi des regards

inquiets... j'observais la scène, espérant toujours qu'elle

changerait; mais elle ne m'offrait qu'un spectacle monotone de

petits personnages, de petites intrigues, et de petits

résultats...

Un événement inattendu vint tout à coup ranimer mon énergie

languissante, et sourire à mon imagination. C'était en l'année

1825; la Grèce esclave avait murmuré des paroles de liberté... je

vis là le parti de la civilisation contre la barbarie.

Plein d'un saint enthousiasme, je courus vers la patrie d'Homère.

Mouvements poétiques d'une jeune âme, que vous êtes nobles et

impétueux! Hélas! pourquoi ne rencontrez-vous, dans vos élans

sublimes, que déceptions et mensonges? J'ai scellé de mon sang la

cause de la liberté... j'ai vu le triomphe des Grecs, et je ne

sais pas à présent quels sont les plus vils des vainqueurs ou des

vaincus. Il n'y a plus de Grecs esclaves des Musulmans; mais

toujours voués à la servitude, ceux-là n'ont gagné que le triste

privilège de se fournir de maîtres et de tyrans.

Que me restait-il à faire sur cette terre de souvenirs et de

tombeaux? Que demander aux ruines d'Athènes et de Lacédémone?

Des cris de désespoir? -- Byron, génie infernal, les exhala dans

un céleste langage.

Des soupirs religieux? -- Un pieux pèlerin les a recueillis, et

l'univers écoute encore dans une sainte émotion la voix du chantre

divin d'Eudore et de Cymodocée.

Alors, sans pensée, sans intérêt, sans but, je pris ma course au

hasard... La nature offrit à mes yeux deux grandes choses: l'Océan

et les montagnes. L'art eut aussi sa merveille à me montrer: il me

conduisit devant Saint-Pierre de Rome.

En présence de ces magnifiques créations, j'éprouvais de sublimes

extases. Je ne sais pourquoi je n'ai jamais regardé la mer sans

fondre en larmes: y a-t-il dans cette image de l'immensité quelque

chose qui confonde la misère de l'homme? Cette grande scène, où

s'agitent les tempêtes, où se consomment les naufrages, figure-t-

elle à nos yeux l'écueil où l'âme se brise, et l'abîme où se perd

la pensée?

Les montagnes causent une impression plus grave; leur front

superbe, en aspirant au ciel, imprime à l'âme une impulsion

religieuse; elles sont comme le marchepied donné à l'homme pour

monter vers Dieu. Oh! que la Divinité aurait un magnifique autel,

si la basilique de Saint-Pierre couronnait la cime du Mont-Blanc!

Mon pèlerinage ne fut pas de longue durée... L'Europe ennuie le

voyageur parce qu'on y voyage depuis deux mille ans.

En vain je visitais les sites les plus pittoresques, les retraites

les plus sauvages, les palais les plus merveilleux... je ne

faisais que passer là où mille autres avaient passé avant moi. Pas

une terre qui n'ait été foulée aux pieds; pas une beauté de la

nature qui n'ait été analysée; pas un chef-d'oeuvre de l'art qui

n'ait excité des admirations. Le voyageur de nos jours n'a plus

rien à faire, ni rien à penser; ses opinions, comme ses

sentiments, lui sont annoncées d'avance; il faut qu'il pleure ici;

que, plus loin, il soit saisi d'enthousiasme; il passe ainsi par

la voie qu'ont suivie ses devanciers, à travers une multitude de

vieilles impressions et d'émotions de commande.

Je ne rencontrai d'ailleurs chez les autres peuples d'Europe rien

qui m'enchaînât au milieu d'eux: ils sont aussi vieux et encore

plus corrompus que nous.

De retour en France, j'y retrouvai mes premiers ennuis. Que faire?

où aller? -- Revenir à la maison paternelle? j'étais moins que

jamais propre à en goûter le bonheur; car les obstacles accumulés

sur mes pas, au lieu de me désenchanter, n'avaient fait qu'irriter

mes passions.

Me faudrait-il vivre éternellement dans une société où j'étais sûr

de ne point trouver l'existence que j'avais rêvée!

Alors s'offrit à mon esprit l'idée de passer en Amérique. Je

savais peu de choses de ce pays; mais chaque jour j'entendais

vanter la sagesse de ses institutions, son amour pour la liberté,

les prodiges de son industrie, la grandeur de son avenir. C'était

de l'Occident, disait-on, que désormais viendrait la lumière, et

puis je pensais comme vous: «On trouve en Amérique deux choses qui

ne se rencontrent point ailleurs: une société neuve, quoique

civilisée, et une nature vierge...»

Je regardai ce projet nouveau comme une inspiration divine envoyée

au secours de mon infortune.

Combien fut douce alors la lumière qui pénétra dans mon âme, et

vint me découvrir un monde égal à mes plus beaux rêves!

Avec quel enthousiasme je me précipitai vers cette chance

d'avenir! je passai tout à coup de l'abattement à l'énergie, et

sentis renaître en moi toutes les forces morales que donne le

retour inattendu d'une espérance abandonnée.

Un mois après j'étais à Baltimore.

Chapitre IV

Intérieur d'une famille américaine

Je choisis Baltimore de préférence aux autres villes d'Amérique,

assuré que j'étais d'y trouver un ami, Daniel Nelson, auquel ma

famille avait, dans une occasion importante rendu quelques

services.

Le jour où j'entrai chez Nelson fut celui qui décida de mon sort.

Je dois donc vous faire connaître cet Américain.

Son premier abord n'était point agréable: un maintien sévère, un

langage froid, des formes rudes telle était l'apparence extérieure

de son caractère; mais cette grossière écorce cachait des vertus

d'un grand prix; il était juste envers ses semblables, charitable

au malheureux, et doué d'une fermeté d'esprit, que je n'ai jamais

rencontrée dans un autre homme; il possédait encore une qualité

que j'admirai d'autant plus en Amérique, que je l'avais moins vue

en France: c'était de ne rien dire sans réflexion, et de ne jamais

parier des choses qu'il ne savait pas [13].

Habituellement calme dans ses discours, Nelson avait quelques

passions sous l'influence desquelles sa froideur s'animait. La

première, c'était un orgueil national poussé jusqu'au délire; il

ne parlait qu'en termes magnifiques de la sagesse et de la

grandeur du peuple américain, Sa seconde passion était une haine:

il détestait les Anglais [14]; enfin, spectateur ardent de la

communion presbytérienne, Nelson nourrissait dans son âme un

sentiment voisin de l'inimitié contre les catholiques et les

unitaires, reprochant aux premiers de croire tout, et aux autres

de ne rien croire.

J'aperçus dans le caractère de Nelson un dernier trait qui me

frappa: quoiqu'il vécut dans une société où tout le monde a des

esclaves [15], il ne voulut jamais en posséder aucun; il avait

acheté dans la Virginie deux nègres, qu'il s'était empressé

d'affranchir dès leur arrivée dans le Maryland, et dont il avait

fait ses domestiques. L'un d'eux, nommé Ovasco, avait pour son

maître un attachement qui ressemblait à un culte, et dont plus

tard j'admirai les effets.

Fixé depuis plusieurs années à Baltimore, Nelson occupait dans

cette ville une haute position sociale; il avait d'abord trouvé

dans le commerce une source féconde de fortune et de crédit. Alors

il menait un train brillant; sur un riche équipage, ses armes

étaient peintes, avec cette devise: «Ubi libertas, ibi patria.» La

même inscription avait été gravée, sur le cachet dont il scellait

toutes ses lettres, et sur lequel on lisait aussi: «John Nelson,

1631.» C'était le nom du chef de sa famille, et la date de son

émigration en Amérique. Nelson se plaisait à parler de cette

antique origine, et de ceux de ses aïeux dont le nom avait laissé

d'honorables souvenirs parmi les Américains.

Cependant des idées d'ambition lui étant venues, il évita toutes

les apparences du luxe et de la richesse, afin de se rendre

populaire, et fut élu membre de la législature du Maryland; il

obtint d'ailleurs successivement tous les titres honorifiques

auxquels peut aspirer un citoyen influent des États-Unis: membre

de la société historique, président de la société biblique [16], de

la société de tempérance [17], de la société de colonisation [18],

inspecteur du pénitencier et de la maison de refuge; il était, de

plus, anti-maçon [19].

Il aspira longtemps à devenir membre du congrès, mais, ayant

échoué dans les dernières élections, il abandonna subitement

toutes ses prétentions politiques, et, se tournant vers un autre

objet, il se fit recevoir ministre d'une église presbytérienne.

Lorsque j'arrivai chez Nelson, je le trouvai entouré de ses deux

enfants, Georges et Marie.

Le premier, à l'âge de vingt ans, portait sur un front élevé

l'empreinte d'un caractère noble et ferme; son âme droite se

peignait dans la franchise de son regard. Je me sentis d'abord

attiré vers lui, et lui vers moi... bientôt une étroite amitié

justifia nos sympathies.

Sa soeur, plus jeune que lui, me parut d'une éclatante beauté;

mais à l'époque de mon arrivée à Baltimore, je ne fis que

l'apercevoir. Elle ne se montrait point dans le monde, où j'allais

sans cesse; et je la voyais à peine chez son père, dont j'évitais

la société.

J'ai su plus tard apprécier Nelson et sa famille; mais j'avoue que

la rigidité de ses principes m'avait d'abord éloigné de lui: il

gardait dans toute leur austérité les moeurs des puritains de la

Nouvelle-Angleterre [20]. Soir et matin, ses enfants et ses

domestiques étant rassemblés, il leur faisait la prière en commun;

chaque repas était également précédé d'une invocation dans

laquelle il demandait au Ciel de bénir les mets et les fruits

servis sur la table.

Quand venait le dimanche [21], c'était tout un jour de

recueillement et de piété.

Le moindre amusement était interdit, et le temps qu'on ne passait

point à l'office religieux s'écoulait silencieusement dans la

lecture et la méditation de la Bible. Cette rigide observance du

saint jour était la même par toute la ville; cependant Nelson ne

cessait d'accuser Baltimore d'irréligion et d'impiété: «Le

Maryland, disait-il est bien loin de valoir la Nouvelle-

Angleterre, cette patrie des bonnes moeurs et de la religion. Du

reste, ajoutait-il, les principes de la morale se relâchent tous

les jours dans ce pays, et la Nouvelle-Angleterre elle-même ne se

préserve point de la corruption générale. Croiriez-vous, me

disait-il avec l'accent d'une douleur profonde, qu'on n'arrête

plus les personnes qui voyagent le dimanche [22], et que la malle-

poste elle-même, qui porte les dépêches du gouvernement central,

circule pendant le jour du Seigneur [23]? Si ce progrès funeste ne

s'arrête pas, c'en est fait, non-seulement de nos moeurs privées,

mais encore des moeurs publiques: point de moralité sans religion!

point de liberté sans le christianisme!

Comme il voyait dans l'expression de ma physionomie bien moins

d'indignation que d'étonnement: Je sais, me dit-il, que la France

est une terre d'immoralité; tout le mal vient du papisme. Les

catholiques ont tellement enveloppé le christianisme de formes

matérielles, qu'ils ont perdu de vue le principe moral qui en est

l'âme. Mais l'oeuvre de la réforme s'achèvera, la France sera

religieuse quand elle sera protestante [24].»

Ce zèle ardent pour les choses immatérielles s'alliait, chez

Nelson, à des sentiments d'une tout autre nature: son amour pour

l'argent était incontestable; il était rare qu'après nous avoir

entretenus des intérêts de son église et de ses méditations

religieuses, il n'engageât pas quelque discussion sur le meilleur

système de banque à fonder, sur les escomptes, sur le tarif, sur

les canaux et les routes en fer. Son langage, ses souvenirs de

commerce et de fortune, dénotaient une passion pour les richesses

qui, poussée à un certain point, prend le nom de cupidité;

singulier mélange de nobles penchants et d'affections impures!

J'ai trouvé partout ce contraste aux États-Unis: deux principes

opposés luttent incessamment ensemble dans la société américaine;

l'un, source de droiture; l'autre, de mauvaise foi.

Au milieu d'idées et de sentiments tous nouveaux pour moi, ma

première impression fut une répugnance, et, persuadé que la scène

qui s'offrait à mes yeux, dans un étroit espace, ne me donnait

point le type de la société américaine, je résolus, peu de jours

après mon arrivée, de voir Nelson aussi rarement que je le

pourrais sans manquer aux convenances, et de chercher dans le

grand monde, où je tâcherais de me répandre, des relations qui me

convinssent mieux. Le fils de Nelson, Georges, qui seul, dans

cette maison, avait dès le premier jour gagné mon coeur, me

présenta chez les personnes les plus considérables de la cité.

Pendant le jour, nous visitions ensemble la ville, ses

établissements publics et ses monuments; nous assistions aux

assemblées politiques; nous pénétrions dans les clubs; les

environs de la ville nous fournissaient de charmantes promenades;

j'aimais surtout la baie de Baltimore, qui me rappelait celle de

Naples; là chaque impression me valait un souvenir. Souvent,

abandonnant ma barque au caprice des vents, et mon âme à ses

rêveries, je croyais, aidé de l'illusion de mes sens et des

infidélités de ma mémoire, respirer encore sous le beau ciel de

l'Italie; parfois une colonne de vapeur noirâtre, sortie des

flancs d'un navire, s'élevait dans les airs, et, se dessinant sur

l'horizon par-dessus la cime des montagnes, dont elle semblait

sortir, figurait à mes yeux le cratère fumant du Vésuve. D'où me

venait ce penchant à me ressouvenir d'un pays qui m'avait donné

tant d'ennuis, si peu de joies? Ne serait-ce pas qu'un charme

secret se cache dans les souffrances du passé? il nous reste

d'elles le sentiment de les avoir vaincues; et, quand on est

encore infortuné, c'est un bien que de penser à des malheurs qui

ne sont plus.

Au déclin du jour, Georges et moi, nous cherchions, dans les

brillantes réunions du monde, des distractions et des plaisirs.

C'était la saison des fêtes: les bals, les concerts, se

succédaient non interrompus.

Je portais un regard avide et impatient sur cette société dont on

parle tant en Europe, et que l'on connaît si peu! Je crus voir au

premier coup d'oeil que je n'y trouverais rien de ce que j'y

cherchais.

Les États-Unis sont peut-être, de toutes les nations, celle dont

la direction donne le moins de gloire aux gouvernants. Nul n'est

chargé de la conduire; elle a besoin de marcher seule. Le

maniement des affaires n'y dépend point de quelques hommes, il est

l'oeuvre de tous. Là les efforts sont universels, et toute

impulsion particulière nuirait au mouvement général. Dans ce pays

l'habileté politique ne consiste pas à agir, mais à s'abstenir et

à laisser faire. C'est un grand spectacle que celui de tout un

peuple qui se meut et se gouverne lui-même; mais nulle part les

individus ne sont aussi petits.

Je crois aussi qu'aucun pays n'est plus étranger que les États-

Unis aux grandes entreprises et aux crises politiques qui mettent

en relief le mérite d'un homme, son génie, sa supériorité sur ses

concitoyens. Les Américains n'ont point de guerre à soutenir,

parce qu'ils n'ont point de voisins; et l'intérieur du pays n'est

point sujet aux grandes perturbations, parce qu'il n'y a point de

partis [25]. Quelles occasions de gloire reste-t-il, quand on n'a

pas à sauver son pays de l'anarchie, ni à protéger son

indépendance contre les attaques de l'étranger.

Les États-Unis font cependant de grandes choses: leurs habitants

défrichent les forêts de l'Amérique, et répandent ainsi la

civilisation européenne jusqu'au fond des plus sauvages solitudes;

ils s'étendent sur la moitié d'un hémisphère; leurs vaisseaux

portent sur tous les rivages leur nom et leurs richesses; mais ces

grands résultats sont dus à mille efforts partiels, qu'aucune

puissance supérieure ne dirige, à mille capacités médiocres qui

n'appellent point le secours d'une plus haute intelligence.

Cette uniformité, qui règne dans le monde politique, se retrouve

également dans la société civile. Les relations des hommes entre

eux n'ont qu'un seul objet, la fortune; un seul intérêt, celui de

s'enrichir. La passion de l'argent naît chez les Américains avec

l'intelligence, traînant à sa suite les froids calculs et la

sécheresse des chiffres; elle croît, se développe, s'établit dans

leur âme, et la tourmente sans relâche, comme une fièvre ardente

agite et dévore le corps débile dont elle s'est emparée. L'argent

est le dieu des États-Unis, comme la gloire est le dieu de la

France, et l'amour celui de l'Italie.

C'est l'intérêt et non la moralité qui rend les Américains amis de

l'ordre; ils poursuivent gravement la fortune.

Ils ne sont pas vertueux, ils ne sont que rangés; la société des

États-Unis refroidit l'enthousiasme sans inspirer le respect.

Peu séduit de ce premier aperçu, je m'éloignai du monde et de ses

fêtes; je résolus d'approfondir, dans la retraite, les moeurs et

les institutions d'un peuple dont les salons ne me montraient que

la superficie; fatigué de mouvement et du bruit, j'aspirai à

l'isolement et me sentis attiré vers Nelson par l'austérité même

de moeurs qui m'avait éloigné de lui.

À l'instant où mes réflexions sur l'Amérique me jetaient dans

l'abattement, en me prouvant une déception nouvelle, et comme je

voyais fuir encore devant moi le but auquel j'avais rattaché mes

dernières espérances, une passion, dont je ne soupçonnais point la

puissance, vint s'emparer de mon âme.

Je n'avais jamais aimé en Europe, et, après avoir vu les femmes

d'Amérique, je ne redoutais plus le joug d'un sentiment que

j'avais toujours regardé comme une faiblesse et comme un obstacle

aux grands desseins. Cependant un tendre penchant était destiné à

renouer les liens de mon existence brisée, et allait devenir

l'unique intérêt de ma vie.

Chapitre V

Marie

Depuis mon arrivée à Baltimore, je voyais chaque jour la fille de

Nelson; mais je ne la connaissais pas. Témoin de sa beauté, je ne

savais rien de son coeur; à peine avais-je entendu sa voix. Elle

me montrait une froideur qui me paraissait dépasser la retenue de

son sexe; cependant je ne pouvais m'en offenser, la voyant

également indifférente au monde et à ses fêtes. Douée de cet

enchantement des charmes extérieurs qui assure aux femmes tant

d'empire, elle n'en essayait point la puissance. Il y avait dans

sa réserve de l'humilité et presque de l'abaissement; et si

l'innocence n'eût été marquée sur son front, on eût pensé que le

travail intérieur d'un remords attaché à sa conscience lui donnait

un sentiment intime de dégradation.

Au sortir des salons américains, j'étais si rassasié de

coquetterie qu'une femme simple et sans calcul fut habile à me

charmer. À mes yeux son plus grand art de me plaire était de n'en

point montrer le désir; bientôt mon attention éveillée découvrit

en elle des talents et des vertus si rares que je ne pus me rendre

compte de mon premier sentiment d'indifférence, et, en trouvant

sous le toit de mon hôte ce trésor que j'avais failli délaisser,

je pris en pitié la prudence de l'homme qui souvent poursuit au

loin le bonheur dont il a près de lui la source.

Nelson et son fils donnaient toutes les heures du jour aux

affaires; Marie les consacrait à des soins secrets dont je fus

longtemps à pénétrer le mystère; le soir, à l'heure du thé, nous

étions toujours réunis; alors Nelson nous lisait avec emphase les

articles de journal dans lesquels l'Amérique était louée sans

mesure; je l'entendais répéter chaque jour que le général Jackson

était le plus grand homme du siècle, New York la plus belle ville

du monde, le Capitole [26] le plus magnifique palais de l'univers,

les Américains le premier peuple de la terre.

À force de lire ces exagérations, il avait fini par y croire [27].

Tout Américain a une infinité de flatteurs qu'il écoute; il est

flatté, parce qu'il est le souverain; il prend toutes les

flatteries, parce qu'il est peuple. Ses courtisans annuels sont

ceux qui, à l'époque des élections, l'encensent pour obtenir ses

suffrages et des places; ses courtisans quotidiens sont les

journaux qui, pour gagner des abonnés et de l'argent, lui débitent

chaque matin les plus grossières adulations. J'eus plus d'une

fois, dans le cours de nos entretiens, l'occasion de reconnaître

qu'un Américain, si forte que soit la louange donnée à son pays,

n'en est jamais pleinement satisfait; à ses yeux, toute

approbation mesurée est une critique, tout éloge restreint est une

injure; pour être juste envers lui, il faut manquer à la vérité.

Ces conversations, dans lesquelles je ne répondais jamais à toutes

les exigences de l'orgueil américain, m'embarrassaient toujours.

Il me tardait aussi d'en voir le terme, parce qu'elles étaient

d'ordinaire suivies de plus doux entretiens; mais leur fin se

faisait quelquefois attendre longtemps. On ne cause point aux

États-Unis comme en France: l'Américain discute toujours; il

ignore cette façon légère d'effleurer la surface des questions

dans un cercle de plusieurs personnes, où chacune place son mot,

brillant ou terne, pesant ou léger; où celle-ci termine la phrase

commencée par une autre, et dans lequel on aborde tout, excepté la

profondeur des sujets. En Amérique, ou ne vise pas à l'esprit, on

raisonne: aussi la conversation n'est-elle jamais générale; elle

se fait toujours à deux. Suivant cette coutume, Marie et Georges

restaient étrangers à mes discussions avec Nelson, de même que

celui-ci ne prenait aucune part aux entretiens que j'avais ensuite

avec Georges et Marie. Habituellement, Nelson commençait la soirée

en demandant à sa fille s'il avait paru quelque ouvrage nouveau;

car, aux États-Unis, les hommes ne lisent rien; ils n'en ont pas

le temps: ce sont les femmes qui se chargent de ce soin; elles

rendent compte de toutes les publications politiques et

littéraires, soit à leur père, soit à leur époux, et mettent ceux-

ci à même d'en parler comme s'ils les connaissaient. Nelson priait

ensuite Marie de faire de la musique.

La jeune fille éprouvait quelque gêne de ma présence; cependant,

comme son père avait coutume de ne point l'écouter, elle pouvait

croire que je ne serais pas plus attentif. En général, dans les

salons américains, quand la musique commence, c'est le signal de

la conversation. J'avoue que j'étais d'abord peu curieux

d'entendre Marie: la plupart des Américaines sont au piano comme

des automates; elles ont pris trois mois de leçons; elles

retiennent par coeur une valse et une contredanse; quand on les

prie de jouer, elles courent à leur piano, et, sans prélude,

répètent en toute hâte le peu qu'elles ont appris, semblables à

ces enfants qui savent une fable, et la débitent à tous venants

sans la comprendre.

Toutes les femmes de ce pays apprennent la musique; mais presque

aucune ne la sent; elles en font par mode, et non par goût. «Nous

aimons la musique comme les enfants aiment le bruit,» me disait un

Américain. Si, au milieu de ce monde insensible, quelque harmonie

veut éclore, elle est étouffée dans son germe par l'atmosphère

froide et sourde dont elle est environnée, comme un son meurt en

naissant sur une terre plate qui n'a point d'écho.

Quelle fut ma surprise lorsque j'entendis la voix de Marie se

mêler, touchante et harmonieuse, tantôt aux accords brillants

d'une harpe, tantôt aux douces modulations d'un piano, lorsque je

vis ses doigts se jouer, pleins de grâce et de légèreté, sur les

cordes de l'une et sur l'ivoire de l'autre!

Après avoir traversé des contrées arides, sauvages, monotones, de

longs déserts de sable sous un soleil brûlant, si le voyageur

rencontre par accident un frais vallon, où coule une eau

murmurante, où la verdure sourit à ses regards, enivre ses sens de

doux parfums, et lui donne d'épais ombrages, il s'arrête enchanté

dans ce lieu charmant, s'y repose avec délices, et, sentant

revenir la force à ses membres, la joie à son coeur, il croit

trouver réunis dans cet étroit asile tous les trésors et toutes

les beautés de la nature.

Telle fut l'impression que j'éprouvai lorsque, dans la société

froide d'Amérique, j'entendis résonner une touchante mélodie.

Tout est renfermé dans une belle musique: imagination, poésie,

enthousiasme, sensibilité, puissance de génie, tendresse de coeur,

chant de gloire, soupirs d'amour!

L'harmonie fait rêver; mais ce n'est pas une rêverie à vide ...

Ces sons qui retentissent à mon oreille n'ont point de corps;

c'est quelque chose de plus que la pensée, et qui est différent de

la parole: c'est une voix mystérieuse qui ne s'adresse qu'à l'âme.

Que signifie son langage? Je ne puis le dire, mais je le

comprends.

Ma passion pour la musique n'est pas seulement un goût frivole: je

l'aime aussi par raison; je lui dois la seule bonne mémoire qui me

reste, et l'on a surtout besoin de mémoire quand on n'est heureux

que dans le passé. Chaque jour efface de mon esprit quelques-uns

de mes souvenirs; cependant il est des événements que je

n'oublierai jamais: ce sont ceux qu'une impression de musique me

rappelle. Il existe chez moi un tel rapport entre la note et le

fait contemporain, qu'avec l'accord je retrouve l'idée;

quelquefois le refrain d'une vieille chanson nationale me reporte

subitement dans ma patrie... il me semble que je rentre au foyer

paternel... que j'y revois ma bonne mère, que je sens ses

embrassements, ses caresses, et mes yeux se mouillent de pleurs.

Souvent, à Baltimore, Marie chantait une romance dont le souvenir

seul me trouble l'âme.

Quelquefois elle improvisait; alors je ne sais quelle faculté

extraordinaire se révélait en elle... Cette jeune fille si simple,

si modeste, devenait tout à coup grande et impérieuse; elle

commandait l'émotion dont elle était animée; elle et son luth ne

faisaient plus qu'un; les notes semblaient des soupirs de sa voix.

Je craignais qu'elle n'exhalât son âme dans un élan

d'enthousiasme. Elle réunissait à la fois le génie qui crée, le

talent qui exécute, la grâce qui embellit.

En écoutant Marie, je sentis qu'il existait encore dans mon coeur

une source de douces jouissances et de vives impressions qui

jusqu'alors m'étaient inconnues.

Dès que je pouvais échapper à Nelson, je m'approchais de sa fille.

Non loin d'elle se tenait Georges, silencieux, qui la contemplait

dans une extase de tendresse et d'admiration; son amitié pour sa

soeur était touchante et l'emportait sur toutes ses autres

affections.

Pendant longtemps Marie parut importunée des rapports qui

s'établissaient entre elle et moi; elle était ingénieuse à briser

nos entretiens et à les rendre plus rares; elle s'affligeait

surtout des expressions de mon enthousiasme; la peine qu'elle

montrait n'était pas le manége de la fausse modestie qui repousse

un éloge pour s'attirer de nouvelles louanges; sa douleur était

trop profonde pour être feinte. Pendant que je l'applaudissais,

son regard semblait me dire: «Votre admiration cesserait bientôt

si vous saviez ce que je suis.»

Comment retracerai-je à vos yeux les émotions de ces soirées

écoulées sans bruit et sans éclat dans l'intérieur modeste d'une

famille vertueuse, où je sentis naître en moi le germe de la plus

violente comme de la plus douce passion qui jamais ait régné sur

mon âme?

Marie venait d'atteindre sa dix-huitième année; l'ensemble de ses

traits formait une harmonie charmante, mélange de tons énergiques

et tendres, dans lequel les douces notes prévalaient; son regard

était mélancolique et touchant comme une rêverie d'amour; et

cependant on voyait briller dans ses grands yeux noirs une

étincelle du soleil ardent qui brûle le climat des Antilles; son

front s'inclinait, courbé par je ne sais quelle douleur; et sa

taille pleine de grâce s'appuyait sur sa dignité naturelle, comme

la frégate légère se balance mollement sur le flot qui la

soutient.

Elle réunissait en sa personne tout ce qui séduit dans les femmes

américaines, sans aucune des ombres qui ternissent l'éclat de

leurs vertus. On l'eût prise pour une Européenne aux passions

ardentes, à l'imagination vive, Italienne par les sens, Française

par le coeur; et cette femme, Américaine par sa raison, vivait au

sein d'une société morale et religieuse!

J'avais vu quelquefois ses yeux se mouiller de pleurs au récit

d'une action généreuse, à la voix lamentable d'un malheureux, au

charme d'une touchante harmonie, mais un hasard fortuné vint me

révéler toute la bonté de son coeur.

Chapitre VI

L'Alms-House de Baltimore

J'avais remarqué que souvent, à la même heure du jour, Marie

sortait seule. Ce fait n'avait en lui-même rien qui pût me

surprendre, l'usage américain permettant aux jeunes filles de

parcourir la ville sans être accompagnées, soit pour se promener,

soit pour visiter leurs amies; mais ce n'étaient point les

promenades publiques qui attiraient Marie, car je ne l'y voyais

jamais; et comme elle ne recevait aucune visite, il n'était pas

vraisemblable qu'elle en eût à faire. En réfléchissant aux longues

heures de son absence, je ne pus me préserver du soupçon qu'elles

étaient consacrées à un tendre intérêt du coeur... Mon amour pour

Marie me fut révélé par un sentiment jaloux.

Un jour, l'ayant vue s'éloigner à l'heure accoutumée, j'éprouvai

je ne sais quelle agitation intérieure, que je pris pour la voix

d'un sinistre pressentiment: où est l'homme fort qui, dans ses

tourments d'amour, n'a jamais connu la faiblesse d'un mouvement

superstitieux? Je m'imaginai que la douleur secrète dont mon âme

était saisie m'avertissait d'un malheur affreux et présent; la

tête pleine de fantômes et le coeur de passions, je m'élançai sur

les traces de Marie; mais déjà elle avait disparu... Je m'arrêtai

pensif et troublé... j'eus honte alors du vil espionnage auquel je

me livrais; au lieu de poursuivre mes recherches dans la ville,

j'entrai dans la première voie qui conduisait hors de ses murs, et

marchai à grands pas, comme un méchant qui fuit le théâtre de son

crime.

J'avais fait environ un mille sur une route bordée de chaque côté

par une haute forêt, lorsque j'aperçus à ma droite un vaste

édifice sur le fronton duquel étaient écrits ces mots: Alms-

House [28].

Souvent, à Baltimore, j'avais entendu vanter cet établissement

charitable; je n'éprouvais en ce moment aucune curiosité de le

connaître; cependant je ne sais quel instinct secret m'attira dans

cet asile de souffrances, comme si l'aspect des douleurs d'autrui

était propre à soulager la mienne, J'entre... que vois-je? ô ciel!

la fille de Nelson donnant des soins aux malheureux! Eh quoi!

c'est ici que Marie... -- Cette exclamation m'échappa comme un

remords: car la cause de ces absences mystérieuses se révélait à

mes yeux. Cependant la honte de mes odieux soupçons s'effaça dans

le bonheur que me fit éprouver la certitude de leur injustice. À

mon aspect, la vierge se colora d'une charmante rougeur. -- Oui,

s'écrièrent plusieurs voix faibles et plaintives, Marie Nelson est

notre bon génie; elle sait des secrets pour guérir toutes les

plaies de l'âme; son nom est béni parmi nous!

Chacune de ces paroles allait à mon coeur; je dis à Marie: -- Je

désire voir l'hospice: voudrez-vous me servir de guide à travers

les misères de l'humanité? -- Elle me fit un signe d'assentiment.

Je compris en ce moment combien il est facile d'être bon, quand on

est heureux. Affligé, j'envisageais le mal d'autrui pour me

distraire du mien; délivré de ma peine, j'allais voir des

infortunes, mais c'était pour y compatir. Je connus alors l'emploi

de ces longues heures qui avaient tant inquiété mon coeur. La

fille de Nelson parcourait les salles, les corridors, les dortoirs

de la maison, comme si cet asile charitable eût été sa demeure de

chaque jour; tous les détours lui en étaient familiers; tous les

gardiens s'inclinaient devant elle; toutes les douleurs se

taisaient à son aspect.

Il existe aux États-Unis deux systèmes de charité publique. L'un

est celui de l'Angleterre, où tout individu qui n'a pas de

travail, ou prétend n'en pas avoir, a droit à une aumône; principe

en vertu duquel tout fainéant se fait pauvre et trouve dans

l'imprudente prévoyance de la loi un secours matériel qu'il

demanderait vainement au travail le plus opiniâtre; ce secours le

fait vivre et le dégrade en ruinant la société. Tel est le système

en vigueur à New York, à Boston et dans toute la Nouvelle-

Angleterre [29].

L'autre est celui des établissements de bienfaisance, où les

indigents n'ont pas le droit légal d'entrer, mais où ils sont

admis, sous le bon plaisir des préposés de l'autorité publique.

Suivant cet ordre d'idées, la société ne contracte point

l'obligation de soutenir tous les faibles; elle en soulage le plus

grand nombre possible. Comme son assistance peut être refusée au

pauvre, nul ne feint la misère, certain qu'il est de la honte,

sans être sûr du secours. Ce système, adopté en France, est

également suivi dans le Maryland.

L'Alms-House de Baltimore contient trois sortes de malheureux: des

pauvres, des malades, des aliénés.

Marie ne rencontrait, au milieu d'eux, que des sentiments d'amour,

de respect et de reconnaissance. -- Voyez, me disait-elle, cette

jeune femme au visage creux et pâle, aux regards éteints; elle

était belle jadis, et soutenait de son travail ses enfants pauvres

comme elle; maintenant elle se consume de langueur... hélas! elle

tombera bientôt, abattue par le mal funeste qui, dans ce pays,

moissonne tant de jeunes existences.

Cependant elle s'approchait du lit de la phtisique, prenait sa

main, y déposait une larme: -- Ne pleurez point, ma bonne

demoiselle, disait la pauvre femme... je vous ai vue ce matin...

je serai bien le reste du jour.

Ensuite Marie s'arrêta près d'une jeune fille. -- C'est, me dit-

elle, une aveugle-sourde-muette de naissance; quoique dépourvue

des sens principaux par lesquels les idées nous arrivent, elle est

douée d'une grande intelligence, éprouve des impressions très

vives, et parvient à les exprimer. Sans doute, la privation des

sens qui lui manquent rend plus fins et plus énergiques les seuls

qu'elle possède, l'odorat et le toucher. Voyez comme elle me

reconnaît à mes mains, à mes vêtements! comme elle m'embrasse

tendrement! combien elle est heureuse de me presser sur son coeur!

Et la pauvre fille tressaillait dans les bras de Marie, lui

prodiguait mille caresses. L'infortunée, qui ne savait point que

la société a des joies, se réjouissait pourtant; le sourire était

toute sa physionomie, et l'on voyait sur ses lèvres une expression

de contentement, qu'elle n'imitait point des visages d'autrui.

Que se passait-il dans cette âme tout environnée de ténèbres! d'où

lui venaient ses tendres émotions? elle ne connaît point le monde

où nous vivons... mais n'a-t-elle pas aussi un monde à elle, animé

d'idées, de sentiments, de passions qui lui sont propres? et ce

monde, le connaissons-nous mieux qu'elle ne connaît le nôtre? Tout

dans son être intelligent est obscurité pour nous, comme pour elle

tout ce qui l'entoure est une nuit profonde.

La fille de Nelson recevait mille bénédictions sur son passage. --

Oh! disait celui-ci, nous crions à Dieu du fond de notre coeur

pour qu'il vous donne d'heureux jours! -- Le Ciel vous comblera de

ses grâces, disait un autre, parce que vous visitez les affligés.

J'admirai, dans cette occasion, combien les femmes nous sont

supérieures dans l'exercice de la charité.

Leur bienfait n'est jamais à charge, parce que, avec elles, comme

c'est le coeur qui donne, c'est aussi le coeur qui reçoit. Au

contraire, l'humanité des hommes leur vient presque toujours de la

tête. Ce principe de la bienfaisance la rend pesante aux

malheureux; en effet, si la raison veut que le riche soit

secourable au pauvre, elle enseigne aussi que l'obligé est au-

dessous du bienfaiteur, comme le pauvre est au-dessous du riche.

Il n'en est point ainsi selon les lois du coeur et de la religion,

d'après lesquelles, le plus pauvre étant l'égal du plus opulent,

la reconnaissance est la même entre celui qui dispense le

bienfait, et l'indigent qui procure au riche le bonheur de le

distribuer. L'homme protége par sa force; la femme, avec sa

faiblesse, console.

Cependant des cris lamentables frappent mon oreille. -- C'est, me

dit Marie, la voix des infortunés privés de leur raison.

Deux d'entre eux excitèrent d'abord mon attention et ma pitié; ils

étaient arrivés à la folie par des voies tout opposées.

Le premier, condamné pour homicide à la réclusion solitaire, était

devenu fou dans sa cellule, et, de la prison pénitentiaire, était

passé dans l'hospice. Sa folie avait quelque chose de cruel comme

son crime; il rêvait, durant la nuit, qu'un aigle planait sur sa

tête, épiant l'instant de son sommeil pour lui dévorer le coeur;

le jour même, il était assailli de fantômes sanglants, et, quand

je le vis, il adressait à ses geôliers un étrange reproche: Quelle

barbarie! s'écriait-il en me regardant, comme pour me demander

justice; j'avais pour compagnon dans ma cellule un papillon, et

les cruels l'ont tué! -- Marie m'assura qu'il n'y avait rien de

vrai dans ces paroles; ainsi la destruction imaginaire d'un

insecte était devenue le supplice de cet homme, meurtrier de son

semblable!

L'autre était une jeune fille, parfaitement belle, dont une

ferveur religieuse, poussée à l'excès, avait égaré la raison, son

front était empreint d'une candeur charmante; dans ses beaux yeux

noirs, qu'elle tenait incessamment levés vers le ciel, se montrait

le sentiment d'une béatitude parfaite; rien de terrestre

n'attirait son attention; rien ne troublait les délices de son

extase: c'était vraiment un ange, car elle vivait déjà dans les

cieux; elle ne comprenait rien à ce monde: donc elle était folle.

Ainsi, partis de deux points contraires, ces infortunes sont

parvenus ensemble au même but, l'un par le crime, l'autre par

l'innocence! Ce sont là les mystères de l'humanité; le même asile

recèle l'âme candide et pure qui rêvait ici-bas des félicités du

ciel, et l'être cruel qui cherchait sa joie dans le sang des

hommes; la société les a bannis tous deux de son sein, comme si

elle ne comportait pas plus l'extrême bien que l'extrême mal!

Je me livrais à ces tristes réflexions, lorsque j'entendis des

hurlements affreux. -- Ce sont, me dit un geôlier, les cris d'un

nègre atteint de démence furieuse; voici la cause de sa folie: il

existe, dans le Maryland, un Américain dont la profession est

d'acheter et de vendre des esclaves. Il en fait un immense

commerce, et c'est peut-être aux États-Unis, le plus grand

marchand de chair humaine: toute la population de couleur le

connaît et l'abhorre; il semble que l'odieux de l'esclavage se

personnifie en lui. Le pauvre nègre dont vous entendez la voix fut

amené par cet homme de la Virginie dans le Maryland, pour y être

vendu, et subit, durant la route, de si cruels traitements, que sa

raison s'égara. Depuis ce temps, une idée fixe le poursuit et ne

lui laisse pas un seul instant de repos; il croit voir toujours

son ennemi mortel à ses côtés, épiant le moment favorable pour

couper sur son corps quelques lambeaux de chair, dont il le

suppose affamé. Sa fureur est si grande que nul ne peut

l'approcher; il prend pour le marchand de nègres chaque personne

qu'il aperçoit; un seul être a sur lui quelque puissance; ses cris

s'apaisent quand il voit Marie Nelson. Je ne sais par quelle

tendre compassion et par quel charme, au pouvoir des femmes

seules, elle a pu trouver accès dans son coeur; il est, à la

vérité, de tous les malheureux renfermés dans cette enceinte,

celui pour lequel elle témoigne la plus vive sympathie; et c'est

ce que je ne puis comprendre ... car enfin, ce n'est qu'un homme

de couleur!

-- Nous approchions de la cellule d'où partaient des cris de

fureur. -- Regardez, me dit le geôlier en m'ouvrant la porte.

Et je vis un nègre de haute stature, à figure énergique et mâle;

il portait sur ses traits des signes de noblesse, ses membres

annonçaient une grande force musculaire; sa bouche écumait de

rage, et ses yeux roulaient des éclairs d'indignation. À mon

aspect, il se posa dans une attitude défensive, se faisant une

arme des fers dont il était chargé. -- Monstre! s'écria-t-il en me

regardant, tu as soif de mon sang!! mais n'approche pas!!... --

Et, en parlant ainsi, il me montrait des dents blanches comme

l'ivoire, incrustées dans l'ébène, faisant signe que, si

j'avançais, il allait me dévorer.

Alors Marie, prenant ma place: -- Mon ami, lui dit-elle, C'est

moi. -- Ce peu de mots eut la magie d'arrêter ses transports. --

Oh! répliqua-t-il d'une voix douce, je ne crains rien quand je

vous vois; tout le monde veut ma mort, excepté vous.

Marie s'efforça de lui persuader que nul en ce lieu ne pouvait

attenter à ses jours. Dès qu'elle se fut éloignée, je voulus juger

de l'ascendant de ses paroles; je regardai une seconde fois le

nègre, dont la fureur avait déjà repris son cours.

Sa folie présentait une image affreuse, et j'en conservai une

pénible impression; cependant ce sentiment était adouci par le

souvenir de la compassion que lui donnait Marie. Depuis que

j'étais en Amérique, je n'avais pas encore vu un blanc prendre en

pitié le sort d'un nègre; j'entendais dire sans cesse que les gens

de couleur n'étaient pas dignes de commisération, et ne méritaient

que le mépris; la fille de Nelson, du moins, ne partageait point

cet odieux préjugé.

Je revins seul à la ville, Marie n'ayant point voulu que je

l'accompagnasse. -- Peut-être un jour, me dit-elle, vous me saurez

gré de mon refus. -- Je ne compris pas le sens de ces paroles.

J'emportai de l'Alms-House des émotions diverses. On ne voit pas

sans un cruel serrement de coeur, assemblées sur un même point,

toutes les infirmités de notre pauvre nature; mais il n'était pas

un triste ressouvenir qui ne contint le germe d'une douce pensée:

chacune des souffrances dont je gardais la mémoire me rappelait

l'ange des consolations.

Vous l'avouerai-je encore? -- Je conservais, de cette visite dans

l'asile de toutes les détresses, une impression de bonheur

personnel que je me suis souvent reprochée. Ma pitié pour le

malheur était sincère; cependant ce sentiment ne remplissait pas

seul mon âme. Il me restait assez d'égoïsme pour penser que, de

toutes ces afflictions, aucune n'atteignait mon existence. Marie

près de moi, la grâce de sa personne, encore embellie par l'éclat

de sa charité; les promesses de bonheur que je trouvais dans son

amour; tout un avenir de délices qui s'ouvrait devant moi; ces

images riantes venaient dans ma pensée contraster avec les vies

misérables et abjectes de ces êtres disgraciés, honte de la

nature, rebut de la société, voués dès leur naissance à tous les

opprobres, à toutes les infirmités, à toutes les douleurs du corps

et de l'âme! Et je jouissais secrètement de cette comparaison, me

croyant supérieur parce que j'étais plus heureux. Hélas! quel eût

été mon abaissement, si, foudroyant mes orgueilleuses passions,

une voix du ciel fût descendue dans mon âme, et m'eût annoncé que

je souffrirais un jour des angoisses inconnues à tous ces

infortunés!

Cependant le souvenir de l'Alms-House et de la vierge charitable

que j'y avais rencontrée ne sortait plus de ma mémoire.

Ce que n'avaient pu ni les affections de famille, ni les liens de

la patrie, ni la séduction des grands spectacles de la nature, une

femme éteignit mon ambition, corrigea tout à coup mon humeur

inquiète et aventureuse, et je ne vis plus qu'un avenir possible,

aimer toujours Marie; je n'aspirai qu'à un seul bonheur, être aimé

d'elle.

J'étais venu en Amérique pour chercher le remède à un besoin

insatiable d'émotions violentes et d'élans sublimes; et un

sentiment plein de douceur rendit la paix à mon âme troublée, et

régla les mouvements désordonnés de mon coeur.

Je venais pour contempler le développement d'un grand peuple, ses

institutions, ses moeurs, sa merveilleuse prospérité; et une femme

me parut le seul objet digne de mon admiration et de mon

enthousiasme.

Chapitre VII

Le mystère

Je disais à Marie mon amour, mes voeux mes espérances... mais elle

recevait étrangement les révélations de mon coeur.

Un rayon de joie brillait dans ses beaux yeux, qu'un nuage de

tristesse voilait presque aussitôt.

Elle évitait ma présence, et semblait pourtant heureuse de me

voir; son regard rencontrait encore le mien, mais comme s'il lui

eût échappé; sa voix, naturellement douce, était altérée; sa

bouche souriait encore, mais ses paupières étaient entourées d'un

cercle de mélancolie qui, chaque jour, devenait plus sombre.

Je l'interrogeais souvent sur les causes de son chagrin. Une fois

elle me dit: «Toutes vos paroles promettent le bonheur, et ma

destinée me condamne à une vie malheureuse; vous voyez quel abîme

nous sépare.»

Si je la questionnais davantage, elle ne me répondait que par un

silence morne et un regard déchirant.

Depuis ce moment, je ne quittai plus Nelson et ses enfants.

Nous ne nous séparions que le dimanche à l'heure des offices

religieux: ils allaient au temple presbytérien, et moi à l'église

catholique.

Je remarquais chez eux une grande régularité dans

l'accomplissement de leurs devoirs pieux. Un jour Georges étant

arrivé au temple quelques instants après le commencement de

l'office, Nelson, au retour, lui adressa une réprimande sévère:

Comprenez-vous, s'écriait-il, quelle serait la joie des unitaires

et des méthodistes s'ils apercevaient le moindre refroidissement

dans le zèle de notre congrégation?

Je voyais avec chagrin chez Nelson ces passions ardentes de

sectaire; car je craignais qu'elles n'élevassent une barrière

entre sa fille et moi. Souvent il me parlait de sa religion et de

la mienne; une fois il me dit: Vous jugez notre culte, et vous ne

le connaissez pas; venez au temple des presbytériens. Je consentis

à sa proposition, et, le dimanche suivant, j'accompagnai Nelson et

ses enfants à leur église, où je pris place dans leur banc. Je pus

suivre l'office exactement, grâce aux soins de Marie, qui m'avait

prêté un livre saint, et ne manquait pas, quand une prière

finissait, de m'indiquer celle qui allait suivre.

L'impression de ce culte, nouveau pour moi, fut profonde. Dans nos

églises catholiques, il semble que nous ayons toujours, pour

intermédiaire de la prière entre Dieu et nous, le prêtre saint, sa

parole mystérieuse, la pompe de la cérémonie, l'encens qui monte

de l'autel, les chants sacrés et toute la solennité du lieu.

L'oeil rencontre toujours an fond du sanctuaire une gloire

rayonnante qui éblouit...

Dans le simple édifice qui sert de temple aux protestants, l'homme

se trouve immédiatement en rapport avec Dieu; il lui parle à lui-

même, sans langage consacré, sans rit solennel. Le ministre, sa

parole, son costume, ne sont rien; il n'a point de caractère

supérieur à ce qui l'entoure.

Le temple ne contient que des intelligences égales, s'adressant à

l'intelligence suprême.

Le catholique se prosterne et s'humilie: il adore Dieu à travers

des mystères et des nuages... Le protestant prie le front haut,

l'oeil levé vers le ciel; il regarde Dieu en face; c'est un beau

culte... mais c'est un culte orgueilleux! L'homme est-il assez

fort pour se mesurer de si près avec la divinité? Est-il assez

grand pour supporter l'approche de tant de grandeur? Peut-on

adorer ce qu'on comprend?

En revenant de l'église presbytérienne, je sentais mon âme

troublée, et des passions tumultueuses s'élevaient dans mon sein.

Nelson m'interrogea, je lui dis: Votre religion me semble digne

d'un être intelligent et libre: cependant l'homme est aussi un

être sensible, qui a besoin d'aimer, et ce culte n'a point touché

mon coeur.

Nelson ne fit aucune réponse.

-- Hélas! s'écria Marie, faut-il désirer dans ce monde ce qui

prépare l'âme aux tendres affections! -- Elle n'acheva pas.

Les réticences de Marie, le vague de ses paroles, me tourmentaient

chaque jour davantage; sans cesse je demandais au ciel de dissiper

ce nuage mystérieux. Je n'aurais pas tant désiré que l'ombre

s'évanouît, si j'eusse prévu qu'une lumière fatale allait éclairer

mes regards.

J'avais coutume de me promener dans le voisinage de la colonne

élevée en la mémoire de Washington: ce lieu est solitaire, et on

est tout surpris, à côté d'un monument qui sera un jour le plus

bel ornement de la cité, de trouver une forêt sauvage, et comme le

commencement du désert. C'était là que je recueillais mes pensées

et que je passais en revue mes impressions; je trouvais un charme

extrême dans ces méditations silencieuses.

Un jour je poursuivais le cours de mes rêveries au travers de la

forêt, ne prenant pour guide que le caprice de ma pensée, ou

plutôt marchant au hasard, devant moi, sans calcul, et sans autre

souci que d'éviter la rencontre des arbres et l'embarras des

lianes. Dans ce mouvement aventureux de mon corps, je sentais ma

pensée plus libre, mon âme plus dégagée de ses entraves, mon

imagination plus hardie dans ses élans. Chaque pas que je faisais

me découvrait une scène nouvelle, chaque impression me donnait une

idée grande ou un tendre sentiment. Il y a dans les murmures de la

brise parmi les roseaux, dans le feuillage frémissant des vieux

chênes, une voix grave qui parle au génie de l'homme, et les

savanes de la forêt enseignent de touchantes harmonies aux coeurs

qui savent le mieux aimer.

Ah! comme, dans un profond isolement, une impression de douleur

s'empare violemment de nos sens! Au souvenir de Marie, si belle et

si affligée, je sentis mon coeur se gonfler de chagrin et d'amour.

Ô vous, qui portez une âme troublée, ne vous éloignez pas du

monde; car, dans le silence de la solitude, on entend mieux la

voix des passions; le calme de la nature fait mieux sentir les

agitations de l'âme, et il semble qu'il y a dans le désert un vide

immense, que le coeur de l'homme ait reçu la mission de combler.

Au milieu de ce silence sonore, sous ces voûtes retentissantes de

verdure et de feuillage, je laissai tomber de mes lèvres le nom de

Marie. Je m'arrêtai soudain; il me semblait que ma bouche avait

été indiscrète: on craint peu de jeter des paroles au murmure des

vents, au frémissement des feuilles; mais le silence de la

forêt!... comme il est attentif à tout recueillir! c'est comme

l'assemblée qui écoute muette: plus elle se tait, plus elle agite

l'orateur.

Si cette sensation de terreur ôte des forces à l'homme qui parle,

elle en donne à celui qui veut prier; car tout est religieux dans

le silence de la nature.

«Ô mon Dieu! m'écriai-je, si votre bras s'appesantit sur moi,

qu'il devienne secourable à l'être faible qui n'a point d'appui!»

Et je priai du fond de mon coeur.

Je n'avais point encore aussi bien senti toute la force de mon

amour pour Marie. L'image de sa douleur se présentait à ma pensée

comme un remords: si j'étais innocent de ses peines, n'étais-je

pas coupable de ne les point guérir? L'amour qui s'afflige des

plaisirs dont il n'est pas l'auteur, est malheureux aussi des

larmes mêmes qu'il n'a pas fait couler, et dont il ne tarit pas la

source.

Un cardinal de Virginie, voltigeant dans les magnolias, éblouit

mes regards de son plumage rouge, et interrompit ma méditation. Je

m'aperçus que je m'étais égaré.

J'essayai de retourner sur mes pas; mais, dans ma course rapide,

j'avais laissé si peu de traces que je ne pus les retrouver.

Je jugeai à peu près, par la position du soleil, de la place où

j'étais, et de la direction que je devais prendre pour retourner à

Baltimore; mais, dans une forêt, la plus légère déviation de la

ligne qu'on doit suivre vous jette hors de votre route; et, après

mille courses en sens opposés, après mille tentatives vaines pour

retrouver mon chemin, je m'arrêtai tout haletant, sentis mes

genoux fléchir et tombai au pied d'un cèdre à demi renversé par

l'orage.

En ce moment, la forêt devenait de plus en plus silencieuse; les

ombres s'allongeaient autour de moi, et l'oiseau moqueur saluait

d'un dernier cri les derniers rayons du soleil mourant sur la cime

des grands pins. Mes forces étaient épuisées, le sommeil s'empara

de mes sens.

Ma présence dans la forêt aux approches du soir et

l'assoupissement dans lequel je tombai n'étaient point sans

danger. Aux dernières clartés du crépuscule succède toujours, dans

le sud de l'Amérique, une humidité froide et pénétrante; cette

fraîcheur soudaine, exhalée de la terre, est pernicieuse, et

j'allais en recevoir l'impression funeste.

Cependant le péril était loin de ma pensée. J'avais le coeur plein

des émotions qui venaient de m'agiter. L'image de Marie était

toujours devant moi; je m'étais endormi dans son souvenir: des

songes légers m'entretenaient de son amour et présentaient à mes

yeux mille charmantes apparitions; il me semblait voir la fille de

Nelson assise à mes côtés. Sa beauté, sa grâce, enivraient mes

regards. Mais sa tristesse mystérieuse troublait ma joie; je lui

disais: «Marie! pourquoi pleures-tu? quel tourment secret peut

déchirer ton coeur? Ange de douceur et de bonté, serais-tu sur la

terre pour souffrir, toi dont le regard seul enchante et console?

Si tu es malheureuse, pourquoi ne déposes-tu pas ton coeur dans le

coeur d'un ami? Hélas! tu ne peux savoir combien tu es aimée de

Ludovic. Toi seule as ranimé du feu de tes regards ma vie pâle et

près de s'éteindre, et mon âme, jadis avide, insatiable, se

réjouit maintenant du sentiment unique dont elle est remplie.» Et

j'entendais sa douce voix me répondre par des accents tendres et

mélancoliques; je prenais sa main; je la pressais sur mon coeur;

je la couvrais de baisers, et l'arrosais de mes larmes.

Tout à coup je me réveille... je sens l'impression d'une main qui

glisse doucement sur mon front; j'entr'ouvre les yeux... Que vois-

je! ô mon Dieu! Marie! Marie agenouillée près de moi, et levant au

ciel ses mains suppliantes.

Oh! jamais tant de sentiments divers ne se pressèrent à la fois

dans le fond de mon coeur!

Si rien n'est plus triste que le réveil quand il dissipe le

fantôme d'un rêve charmant, quoi de plus doux qu'un songe d'amour

et de volupté, qui par une touchante erreur, attendrit notre âme,

et la prépare aux impressions d'une délicieuse réalité? Ce

bonheur, dont le sommeil ne m'avait offert que la chimère, j'en

jouissais maintenant, et j'y mêlais tous les prestiges de

l'illusion qui n'était plus.

D'abord je fus muet en présence de celle qui était toute ma vie,

car je ne savais pas si quelque vision n'abusait pas mes sens. Je

croyais m'être réveillé; mais n'était-ce pas plutôt le

commencement d'un songe?

-- Ô mon Dieu! me dit-elle, Ludovic! fuyons ces lieux: bientôt la

nuit sera venue, un froid mortel va succéder à la brûlante chaleur

du jour.

-- Marie! m'écriai-je alors, es-tu l'ange de mes jours, le bon

génie de ma destinée? ou viens-tu, sylphide décevante, tromper mes

sens, et te jouer de mon infortune?

-- Je n'ai jamais trompé, répondit la vierge avec une émotion

pleine de charme; je suis une fille au coeur simple et droit; je

vous ai vu, Ludovic, partir pour la forêt, et, comme vous n'étiez

point revenu au déclin du jour, j'ai craint pour votre vie... J'ai

prévu que vous étiez égaré, et j'ai frémi à la pensée du péril qui

vous menaçait...

-- Ô ma bien-aimée! quel généreux dévouement!... mais ces dangers

tu vas les partager avec moi!

-- Ne craignez rien, me répondit-elle; je sais tous les détours de

la forêt: ici, pas une mousse que je n'aie foulée aux pieds, pas

un arbre dont je ne connaisse les ombres du matin et du soir! Les

femmes de Baltimore se montrent à l'envi sur les places publiques;

moi, je chéris ces retraites solitaires, ou du moins...

Elle s'arrêta pensive un instant... -- Hâtons-nous, ajouta-t-elle.

Et en prononçant ces mois, elle se mit en marche, et m'entraîna

sur ses pas. J'avais saisi sa main; mes larmes coulaient en

abondance; j'éprouvais mille sentiments que je ne pouvais

exprimer. Je lui dis cependant:

-- Marie, avant de savoir si j'étais aimé de toi, je sentais au

fond de mon coeur un feu brillant qui le dévorait; le plus tendre

des sentiments se mêlait pour moi de tourments amers, et de

cruelles agitations... mais tu viens de me prouver que tu m'aimes,

et je sens pénétrer dans mon âme des émotions d'une douceur

inconnue... mon amour est plus ardent encore; mais il est

tranquille... Oh! je t'en conjure, abandonne-toi, comme moi, au

charme enivrant de cette impression pure et sans mélange.

Cependant un chagrin me reste: je vois ta mélancolie; Marie, tu me

caches quelque douleur. Tu ne crois donc pas à mon amour? Hélas!

pourquoi un écho de cette forêt ne te dit-il pas les sentiments

que tout à l'heure je confiais au désert

-- Plût au ciel dit Marie, que je n'eusse point entendu ces

révélations solitaires! Ludovic, pendant votre sommeil, votre voix

murmurait des paroles enchantées, qui mettent le comble à mon

infortune. Hélas!...

Elle n'acheva pas, Je voyais se presser les battements de son

coeur; et ses yeux chargés de larmes s'efforçaient de ne pas

pleurer.

-- Quel est donc, ce mystère? m'écriai-je avec force; Marie, je

t'en supplie, ouvre-moi ton âme, que je sache ton infortune comme

tu sais mon amour! chacune de tes plaintes viendra s'éteindre dans

mon coeur. La douleur n'est point semblable au bruit qui s'accroît

en retentissant; elle cesse quand elle trouve de l'écho... Ma

bien-aimée! laisse ta tète se pencher vers la mienne, appuie sur

moi ta faiblesse; le parfum des plus douces fleurs est moins suave

que le mélange de deux souffles amis, et tu ne sais pas tout ce

que donne de force l'union de deux poitrines qui respirent

ensemble... Va, quelle que puisse être ta destinée, tu ne seras

pas aussi heureuse de ma protection que je serai fier de ton

amour... Marie! sois mon amie! sois mon épouse chérie! Si, sur

cette terre dévouée aux orages, tu dois être courbée par

l'ouragan, tu trouveras du moins un abri où reposer ta tête; tes

larmes les plus amères s'adouciront en se mêlant à celles d'un

ami; et si, des flancs d'un nuage sombre, la foudre sortait pour

nous frapper tous deux, étroitement enlacés, coeur contre coeur,

il nous serait doux encore de mourir ensemble et de rendre dans

les bras l'un de l'autre un dernier soupir de vie et de volupté.

Ainsi je disais; Marie gardait le silence; cependant nous

marchions et nous approchions de Baltimore, hélas! trop

rapidement. Oh! comme alors j'aurais béni le ciel s'il nous eût

égarés dans notre route! quelle ivresse dans tout mon être! quel

délire au fond de mon coeur!

Ce long entretien de mes passions avec la solitude; ces secrets

d'amour confiés au désert, et surpris au sommeil; tant de bonheur

succédant au péril; Marie, ma libératrice, mon guide, ma compagne;

nos voix unies, nos bras entrelacés, notre marche dans le silence

du soir; et à la fin du jour la douce clarté de l'astre des nuits

venant avec son cortège de tendres rêveries; tout un monde de

sentiments, d'idées, de passions, qui s'agitait dans mon coeur au

milieu d'un monde muet et d'une nature endormie: ces vives

impressions, météore de l'âme, apparaissent à mon souvenir en

traits de feu.

J'interrogeais encore Marie, et je lui disais:

-- Pourquoi repousses-tu ce sourire qui te cherche? Écoute, mon

coeur ne bat-il pas d'accord avec ton coeur? ne sens-tu pas mon

âme se mêler à la tienne? elles s'unissent, se confondent, et

nulle puissance ne peut plus les diviser. Malheur à celui qui

romprait cette alliance sacrée! malheur!...

-- Arrêtez! s'écria Marie; elle se tut quelques instants:

-- Ludovic, reprit-elle ensuite, je n'essaierai point de vous

peindre les sentiments dont mon âme est remplie... Vous venez de

me parler une langue dont je comprends le sens, parce que c'est

celle du coeur; mais je n'en sais pas les mots... Ah! de grâce,

cessez des discours qui m'enivrent et me désolent! L'image du

bonheur est trop cruelle pour qui ne saurait être heureux. Vous

m'aimez, Ludovic... Mon Dieu! cet amour, qui fait ma joie, est le

gage de mon infortune... Ah! ma destinée est affreuse! Encore un

jour... et vous en saurez le secret...

Cependant nous touchions aux portes de la cité. -- Demeurez, me

dit-elle d'une voix impérieuse; voici la ville... je dois être

seule.

En prononçant ces mots, elle s'éloigna, me laissant plein d'un

trouble profond.

Oh! que les heures d'incertitude sont longues et cruelles, quand

on est sûr d'un malheur, et qu'il n'y a de douteux que sa nature!

Le malheur connu donne à l'âme un point d'appui. Elle souffre;

mais elle sait la cause de sa souffrance; elle s'y arrête, s'y

attache, et ce profond sentiment de sa peine est une proie dont

elle se saisit.

Mais une infortune qu'on sent avant de la connaître, un mal

insaisissable qui se présente à l'imagination sous mille formes

diverses, une douleur vague et poignante dont on ignore la cause

le genre et la durée: un pareil supplice, comment le supporter?

Quelles forces morales faut-il appeler à son secours? doit-on se

raidir ou plier? l'âme s'armera-t-elle du courage qui se résigne,

ou de l'énergie qui combat?

Les conjectures et les terreurs se succédèrent dans mon esprit

avec une incroyable rapidité... Je supposai tous les malheurs

possibles, excepté le véritable. Les heures s'écoulaient

lentement, comme toutes celles qui sont comptées.

Le lendemain, je ne sais quelle puissance irrésistible me ramena

vers la forêt solitaire. Peut-être la fille de Nelson y

reviendrait pour me donner la révélation promise.

Ah! comme, en parcourant ces lieux tout pleins d'une émotion

récente, je me sentis l'âme troublée! Toutes mes impressions,

amères ou douces, se réveillaient plus fortes à l'aspect du lieu

qui les avait vues naître; chaque objet inanimé s'imprégnait à mes

yeux d'un sentiment qui lui était propre. Ici, le vieux chêne et

son ombre: c'était la longue rêverie, la méditation, l'élan de la

pensée vers le ciel! Là, l'églantier dont j'avais effeuillé les

roses: c'était Marie, sa beauté, sa chevelure embaumée, le parfum

de sa voix. Ces lianes impénétrables, c'était le mystère; ce cèdre

renversé, le désespoir. Hélas! le site le plus heureux contenait

une douleur, et chaque douleur une larme.

Je voulus voir tous les lieux parcourus la veille; je repris les

moindres détours que j'avais suivis. Arrivé à la place où j'avais

vu Marie priant à genoux, je me prosternai la face contre terre,

et je couvris de mes baisers la mousse qu'avaient humectée ses

pleurs.

Un sentiment involontaire me retenait dans cette solitude; Marie

ne paraissait point, et, à chaque instant, je croyais la voir ou

l'entendre. Comme au moindre murmure du vent dans la cime des pins

mon coeur battait avec violence! Tout me troublait: la chute d'une

feuille, le vol d'un oiseau, le mouvement d'un insecte dans

l'herbe.

Cependant je ne rencontrai dans la forêt que des souvenirs et des

agitations nouvelles... Marie n'y vint pas.

De retour chez mon hôte, j'y trouvai une physionomie générale de

tristesse et de deuil. Nelson se promenait gravement dans sa

chambre, levant les yeux au ciel et laissant tomber de temps en

temps une parole sentencieuse; les gens de la maison, voyant leurs

maîtres affligés, partageaient leur douleur sans la comprendre.

Marie ne se montra point de tout le jour. Quand l'heure du soir

fut venue, nous étions, Nelson, Georges et moi, assis dans le

salon, où nous prenions le thé, suivant la coutume; chacun de nous

était muet; je n'osais enfreindre un silence d'autant plus

difficile à rompre qu'il avait duré plus longtemps; et cependant

comment supporter davantage les tourments de mon incertitude 1

Enfin nous vîmes entrer Marie; son visage était pale, sa démarche

tremblante; elle parut en baissant les yeux, et vint se placer

près de son père. Au bout de quelques minutes, Nelson éleva la

voix et me dit: «Mon jeune ami, je sais vos sentiments, je les

crois purs, et je vous estime; mais vous ignorez nos malheurs:

vous allez les connaître et nous plaindre.»

Chapitre VIII

La Révélation

«La Nouvelle-Angleterre, mon pays natal, n'est point la patrie de

mes enfants: Georges et Marie sont nés dans la Louisiane. Hélas!

plût au Ciel que je n'eusse jamais quitté le lieu de ma naissance!

Mon père, négociant à Boston, fit sa fortune; à sa mort, son

patrimoine se divisa également entre ses enfants, et ne suffit

plus à leurs besoins. J'avais deux frères: le premier partit pour

l'Inde, d'où il a rapporté de grandes richesses; le second s'est

avancé dans l'Ouest: il possède aujourd'hui deux mille acres de

terre et plusieurs manufactures dans l'Illinois. J'étais incertain

sur le parti que je devais prendre: quelqu'un me dit: «Allez à la

Nouvelle-Orléans, si vous n'y êtes pas victime de la fièvre jaune,

vous y ferez une grande fortune.» L'alternative ne m'effraya pas,

je suivis ce conseil... Hélas! j'ai moins souffert d'un climat

insalubre que de la corruption des hommes.

«Partout où la société se partage en hommes libres et en esclaves,

il faut bien s'attendre à trouver la tyrannie des uns et la

bassesse des autres; le mépris pour les opprimés, la haine contre

les oppresseurs, l'abus de la force, et la vengeance...

«Mais quelle terre de malédiction, ô mon Dieu! quelle dépravation

dans les moeurs! quel cynisme dans l'immoralité! et quel mépris de

la parole de Dieu dans une société de chrétiens!

«Cependant, sur cette terre de vices et d'impiété, mes yeux

distinguèrent une jeune orpheline, innocente et belle, simple dans

sa pensée, et fervente dans sa foi religieuse; elle était

d'origine créole. J'unis ma destinée à celle de Thérésa Spencer.

D'abord le ciel nous fut propice; la naissance de Georges et de

Marie fut, en quelques années, le double gage de notre amour.

J'avais fait de grandes entreprises commerciales; elles

prospéraient toutes selon mes voeux. Hélas! notre bonheur fut

passager comme celui des méchants! Je ne suis point impie, et la

foudre du Dieu vengeur a courbé ma tête.

Avant son mariage, Thérésa Spencer avait attiré les regards d'un

jeune Espagnol, don Fernando d'Almanza, d'une famille très riche,

dont la fortune remonte au temps où la Louisiane était une colonie

espagnole. Rien n'était plus séduisant que ce jeune homme; son

esprit n'était point inférieur à sa naissance, et la distinction

de ses manières égalait la beauté de ses traits. Cependant Thérésa

l'éloigna d'elle. Je ne sais quel sens intime lui fit deviner un

ennemi dans l'homme qui lui déclarait le plus tendre amour.

«Nous avons su depuis qu'il aspirait à l'aimer sans devenir son

époux.

«La rigueur de Thérésa l'irrita vivement, et plus tard le

spectacle de notre félicité rendit sans doute encore plus

cuisantes les douleurs de sa vanité blessée, car il conçut et

exécuta bientôt une détestable vengeance.

«Il répandit secrètement le bruit que Thérésa était, par sa

bisaïeule, d'origine mulâtre; appuya cette allégation des preuves

qui pouvaient la justifier; nomma tous les parents de Marie, en

remontant jusqu'à celle dont le sang impur avait, disait-il,

flétri toute une race.

«Sa dénonciation était odieuse; mais elle était vraie. La tache

originelle de Thérésa Spencer s'était perdue dans la nuit des

temps. À la voix de Fernando les souvenirs endormis se

réveillèrent... Il y a tant de mémoire dans le coeur de l'homme

pour les misères d'autrui. L'opinion publique fut toute en émoi;

on fit une sorte d'enquête; les anciens du pays furent consultés,

et il fut reconnu qu'un siècle auparavant, la famille de Thérésa

Spencer avait été souillée par une goutte de sang noir.

«La suite des générations avait rendu ce mélange imperceptible.

Thérésa était remarquable par une éclatante blancheur; et rien

dans son visage, ni dans ses traits, ne décelait le vice de son

origine; mais la tradition la condamnait.

«Depuis ce jour, notre vie, qui s'écoulait paisible et douce,

devint amère et cruelle. Plus nous étions haut dans l'estime du

monde, et plus la honte de déchoir fut éclatante. Je vis aussitôt

chanceler les affections que je croyais les plus solides. Un seul

ami, resté fidèle au malheur, eut à rougir de mon affection.

«Cet ami généreux, auquel vous tenez par les liens du sang, avait,

je crois, comme Français, plus de philanthropie pour la race

noire, et moins de préjugés contre elle, qu'il ne s'en trouve

d'ordinaire chez les Américains. Lui seul, aux jours de

l'infortune, me tendit une main secourable, et me préserva de

l'opprobre d'une faillite. Le coup porté à ma position sociale

avait en même temps ébranlé mon crédit. Les hommes de ce pays, si

indulgents pour une banqueroute, furent sans pitié pour une

mésalliance! [30]

«Cependant le mal était sans remède; je luttai contre ma fortune,

parce qu'il est dans nos moeurs de ne jamais désespérer; mais

l'obstacle était au-dessus d'une force humaine.

«Thérésa se reprocha cruellement des malheurs dont elle était

innocente. Orpheline dès l'âge le plus tendre, elle n'avait point

connu les secrets de sa famille. Sa douleur fut si profonde

qu'elle n'y survécut pas; je la vis expirer dans mes bras, épuisée

par ses larmes et par son désespoir.

«Quand elle fut enlevée à mon amour, elle si jeune d'années et si

vieillie par le chagrin, elle si pure et si désolée, je doutai

pour la première fois de la Providence et de mon courage. Ce doute

était coupable; car j'ai trouvé des forces pour supporter ma

misère, et le Ciel ne m'a point abandonné.

«Je quittai la Nouvelle-Orléans, où j'étais en but à trop de

mauvaises passions, et déchiré par trop de cruels souvenirs. Je me

suis fixé à Baltimore, où personne ne connaît la tache de mon

alliance, ni le vice dont est souillée la naissance de mes

enfants.

«Depuis dix ans que j'habite cette ville, j'y ai formé de

nouvelles relations; je m'y suis fait un nouveau crédit, et j'ai

retrouvé la fortune sans le bonheur, qui ne saurait plus exister

pour moi.

«Nous vivons ici dans une apparente tranquillité: le trouble n'est

que dans nos âmes.

«Tout le inonde ignore la honte de mes enfants, mais chaque jour

on peut la découvrir. On nous aime, on nous honore, parce qu'on ne

sait pas qui nous sommes. Un seul mot d'un ennemi bien informé

pourrait nous perdre: nous ressemblons au coupable que la société

croit innocent, et qui n'ose accepter la considération publique,

parce que trop de honte suivra la révélation de son crime.

«Georges, dont le caractère noble et fier s'indigne des injustices

du monde, se croit l'égal des Américains; et, si je ne l'eusse

supplié, au nom de sa soeur, qu'il aime avec passion, de garder le

silence, cent fois il aurait, à la face du public, révélé sa

naissance, et bravé l'opinion.

«Au contraire, soumise à son destin et résignée, Marie cherche

l'ombre et l'isolement. Tel est le secret de son aversion pour la

société. Ah! certes, elle surpasse toutes les femmes de Baltimore

en esprit, en talent, en bonté; mais elle n'est point leur égale.

«Je vous devais, mon jeune ami, cet aveu de notre infortune...

L'hospitalité m'en faisait une loi. Vous cherchez le bonheur sur

la terre; hélas! vous ne le trouverez pas parmi nous... Ailleurs,

les joies du monde! ici, les chagrins et les sacrifices!»

Ainsi parla Nelson. Pendant ce récit, son visage austère parut

quelquefois s'émouvoir. Georges frémissait sur son siège; sa

colère muette éclatait dans ses gestes brusques et dans ses

regards irrités. Marie, la tête penchée sur son sein cachait son

visage à tous les yeux.

Pour moi, j'écoutais, incertain si je saisissais bien le langage

étrange dont mon oreille était frappée; cependant rien n'était

obscur dans les paroles que je venais d'entendre.

Je sentis se révolter mon coeur et ma raison.

-- Voilà donc, m'écriai-je, ce peuple libre qui ne saurait se

passer d'esclaves! L'Amérique est le sol classique de l'égalité,

et nul pays d'Europe ne contient autant de servitude! Maintenant

je vous comprends, Américains égoïstes; vous aimez pour vous la

liberté; peuple de marchands, vous vendez celle d'autrui!

À peine avais-je prononcé ces mots, que j'eusse voulu les rappeler

à moi; car je craignais d'offenser le père de Marie.

L'indignation avait saisi mon âme. La fille de Nelson, me voyant

irrité d'abord, puis rêveur, se méprit sur les sentiments dont

j'étais animé.

-- Ludovic, me dit-elle d'une voix à demi éteinte, pourquoi ces

regrets? ne vous l'avais-je pas dit? je suis indigne de votre

amour!

Je lui répondis: -- Marie, vous devinez mal ce qui se passe au

fond de mon coeur. Il est vrai que mes sentiments pour vous ne

sont plus les mêmes: je vous sais malheureuse: mon amour s'accroît

de toute votre infortune.

-- Ami généreux, s'écria Georges en me tendant la main, vous

parlez noblement.

Et un rayon de joie éclaira tout à coup ce front sinistre et

sombre.

Cependant Nelson demeurait impassible. Quand il vit nos émotions

un peu calmées, il me dit: -- L'enthousiasme vous égare, mon ami;

prenez garde à l'entraînement d'une passion généreuse... Hélas! si

vous contemplez d'un oeil moins prévenu la triste réalité, vous

n'en pourrez soutenir l'aspect, et vous reconnaîtrez qu'un blanc

ne saurait s'allier à une femme de couleur.

Je ne puis vous peindre le trouble que ces paroles jetaient dans

mon esprit. Quelle situation étrange! à l'instant où Nelson me

parlait ainsi, je voyais près de moi Marie, dont le teint

surpassait en blancheur les cygnes des grands lacs.

Alors je dis: -- Quelle est donc, chez un peuple exempt de

préjugés et de passions, l'origine de cette fausse opinion qui

note d'infamie des êtres malheureux, et de cette haine impitoyable

qui poursuit toute une race d'hommes de génération en génération?

Nelson réfléchit un instant; ensuite il s'engagea entre nous une

conversation, dont je puis vous rapporter exactement les termes;

elle a laissé dans ma mémoire des traces que le temps ne saurait

effacer.

Marie; ou, l'Esclavage aux Etats-Unis: Tableau de moeurs américaines · 第 16 / 102 题