LA FÊTE DE SAINT-CLOUD.

Si les fêtes des environs de Paris se suivent et se ressemblent trop

souvent, si leur physionomie générale porte une teinte de monotonie

passablement soporifique, chacune a cependant un trait particulier qui

la distingue de ses voisines. Corbeil a ses pèlerinages au tombeau du

bon sire Aymon; Saint-Germain a son jeu du baquet et ses noces de

Gamache en plein air, où l'on voyait, il y a quinze jours, le soleil

torréfier les viandes à la broche, ainsi prises entre deux feux;

Nanterre a son jeu des ciseaux et son couronnement de rosière;

Clichy-la-Garenne, fier de son emplacement géographique à cent dix pieds

au-dessus du niveau de la Seine, se donne un faux air suisse et forme

des archers au moyen du tir à l'oiseau; Saint-Cloud, enfin, pour abréger

cette énumération qu'il ne tiendrait qu'à nous d'élever à des

proportions homériques, Saint-Cloud, dis-je, a ses mirlitons. La fête du

bourg musical et le son de cet instrument nasillard ne se séparent point

l'un de l'autre; qui dit Saint-Cloud, dit mirliton, et rien que

d'entendre prononcer le nom de l'un, il nous semble avoir dans l'oreille

les chevrotements enroués de l'autre.

Ce n'est pas, Dieu merci, que le mirliton manque à aucune fête

populaire; il s'en faut de toute l'épaisseur d'un roseau creux chargé de

galantes devises et d'une pellicule d'oignon. Mais ailleurs, le

mirliton, cet emblème enroué de la vieille gaieté française, partage le

sceptre avec la trompette d'un sou, la guimbarde et autres luths aimés

de nos troubadours en casquettes. A Saint-Cloud, il règne sans partage,

ou tout au moins sa voix altière étonne les accents criards de ses

rivaux humiliés. Il est le rossignol de ce bruyant bocage; il est, si

l'on peut toutefois comparer une voix de bois à une voix d'homme, le

premier ténor de cet immense et strident concert d'amateurs, C'est à

Saint-Cloud qu'on le voit prendre les dimensions pyramidales d'une toise

ou d'un tambour-major. Si ce mouvement ascensionnel continue, il

atteindra bientôt à la hauteur d'un mat de cocagne. On le verra alors

s'avancer dans la fête connue _le superbe géant_ dont parle le poêle

lyrique. Une myriade d'autres mirlitons moins favorisés de la nature et

du bimbelotier formeront la suite triomphale et célébreront à l'envi ses

louanges sur tous les tons. Mais lui, quelle poitrine humaine pourra

contenir assez de souffle pour faire vibrer ses vastes flancs? Aucune,

sans doute; son tube divinisé n'aura besoin, pour résonner, que de

l'haleine du zéphyr. Ce sera le mirliton éolien.

En attendant le jour de cette apothéose prédite par Grandville, et qui

dès lors est immanquable (c'est comme si Nostradamus et l'_Almanach

prophétique_ y avaient passé), parcourons la fête, et sachons nous

contenter des voluptés qu'elle nous offre, mirliton à part; car si cet

adorable instrument résume les plaisirs de la journée, il ne les

constitue point encore, fort heureusement, à lui tout seul.

Mêlons-nous donc à cette foule de merveilleux, de provinciaux, de

pimpantes femmes de loisir, de jeunes grisettes qui, pour manier

l'aiguille de Minerve, n'en ont pas généralement toute la sagesse, de

superbes commis-marchand, d'éblouissants clercs d'avoués, etc., etc.,

que vomissent à chaque demi-heure les convois monstres du chemin de fer,

et égarons-nous sous les ombrages du parc, l'un des chefs-d'oeuvre du

grand Le Nôtre.

Et d'abord, vous le savez, les journaux et le programme séduisant

affiché aux quatre coins de Paris par l'ordre de M. le Maire de

Saint-Cloud, vous l'ont annoncé, les eaux jouent. Courons donc admirer

ces deux belles cascades et ce fameux jet d'eau, l'orgueil de

l'hydraulique, qui éteindrait trois incendies et n'a pas laissé

d'allumer, dans les vers suivants, la faconde, intarissable comme lui,

du chantre des jardins, de Delille, puisqu'il faut l'appeler par son

nom:

J'aime ces jets où l'onde, en des canaux pressée,

Part, s'échappe et jaillit avec force élancée.

Tel j'ai vu le Saint-Cloud le bocage enchanteur;

L'oeil, de son jet hardi mesure la hauteur.

Aux eaux qui sur les eaux retombent et bondissent,

Les bassins, les bosquets, les grottes applaudissent.

Le gazon est plus vert, l'air plus frais; des oiseaux

Le chant s'anime au bruit de la chute des eaux;

Et les bois, inclinant leurs tiges arrosées,

Semblent s'épanouir à ces douces rosées.

Que voulez-vous que nous ajoutions à cette sublime poésie, à _cet

applaudissement_ flatteur _des bassins, des bosquets et des grottes_, à

cet _oeil_ dont le compas _mesure la hauteur de ce jet grandi?_ Rien, si

ce n'est toutefois la tirade suivante, inspirée par lesdites cascades et

le même jet d'eau, à un autre poète, celui-ci contemporain de Louis XIV.

Le lecteur pourra comparer;

Quelle tempête, quel tonnerre!

Au temps le plus serein entends-je en ces beaux lieux?

Quel fracas redouble? Est-ce donc que la terre

Insultant de nouveau les cieux,

Menaçant de noyer les astres et les dieux.

Aujourd'hui, par ses eaux, leur déclare la guerre?

J'en tremble, j'en frémis: agréable frayeur!

Doux effet d'un art enchanteur,

Qui te donne une folle et charmante torture,

Pour montrer qu'il peut sous ses lois,

Quand il veut s'égayer, asservir la nature.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les Naïades, sous milles images,

Commencent à jour leurs divers personnages;

Fleuves et vents, centaures, demi-dieux,

Avec honneur prennent leurs places,

Mufles, grenouilles, lynx, animaux odieux.

Mais embellis par l'or dont ils brillent aux yeux,

Avec leur hideuses grimaces,

Font l'aspect le plus gracieux,

Lorsqu'au milieu de cette scène,

A force de contorsions,

Et de feintes convulsions,

Les Naïades, perdant haleine,

Se précipitent à grands flots,

conduites avec elle au vaste sein des mers,

Elles vont, de leur roi célébrant la puissance,

Répandre dans tout l'univers

Les beautés de Saint-Cloud et sa magnificence.

[Illustration: Fête de Saint-Cloud.--Le Mirliton. Dessin allégorique par

J.-J. Grandville.]

Cette bruyante poésie fut composée à l'époque où MONSIEUR, frère du roi,

propriétaire de Saint-Cloud, voulant satisfaire l'impatience

qu'éprouvait la ville d'admirer les merveilles de cette résidence,

décida que les eaux de Saint-Cloud joueraient tous les jours, ce qui lui

valut d'être inondé de pièces du vers semblables à celles qu'on vient de

lire. On a certes raison de dire que la bonté, sur la terre, est parfois

bien mal récompensée.

Voulez-vous maintenant de la prose, des détails techniques? En voici:

La fameuse chute d'eau artificielle de Saint-Cloud forme deux cascades,

la première du dessin de Lepautre, la seconde due à Mansard. La haute

cascade (celle de Lepautre) a 108 pieds de face sur autant du pont

jusqu'à l'allée du Tillet, qui la sépare de la basse. Elle est décorée

au sommet de deux figures colossales représentant la Saône et la Marne;

celles qu'on voit à demi couchées sur la balustrade sont la Seine et la

Loire. Aux extrémités sont placés Hercule et différentes statues de

Faunes.

La basse cascade, située à la suite de la limite, est plus vaste que

celle-ci. Elle a 270 pieds de longueur sur 96 de largeur et ne consomme

pas moins de 3,700 muids d'eau à l'heure. Les eaux tombent dans un canal

bordé de deux palissades de charmilles et de bois, orné de statues

jusqu'à l'allée _des Portiques_, où se tient la foire de Saint-Cloud.

Placé sur la droite de la cascade, au milieu du grand bassin carré, le

jet d'eau, le plus extraordinaire qui existe au monde, s'élève à 80

pieds au-dessus du niveau du bassin; il soulève à son orifice un poids

de 130 livres, et consomme ou plutôt expectore dix barriques d'eau à la

minute.

[Illustration: La Lanterne de Diogène.]

Telles sont les principales merveilles de ce parc, dont les ombrages

rappellent tant de souvenirs. Les évoquerons-nous? Il y aurait là

matière à plus d'une digression élégiaque et rétrospective. C'est à

Saint-Cloud que le coup de poignard de Jacques Clément éteignit la race

des Valois et mit les Bourbons sur le trône. C'est à Saint-Cloud que

retentit ce cri funèbre immortalisé par l'oraison de Bossuet: «Madame se

meurt! Madame est morte!» C'est à Saint-Cloud que le jeune vainqueur de

l'Égypte et de l'Italie posa son pied victorieux sur la tribune

législative et que «ce fils de la liberté détrôna sa mère,» comme a dit

M. Casimir Delavigne. C'est de Saint-Cloud, enfin, qu'une autre

tentative de même nature, mais moins heureuse, vint soulever Paris et se

briser contre les barricades de Juillet. Que de leçons et quel beau

texte à moraliser d'importance! Mais graves enseignements ne sont point

notre fait. Nous sommes à la fête, non à la tribune; nous serions mal

venu à invoquer Clio et à prendre un ton solennel à propos de foire et

de mirliton. Laissons donc là ces grands souvenirs historiques: quelques

détails sur les principales fêtes que Saint-Cloud a vu célébrer seront

beaucoup plus de saison.

Mais auparavant nous ne pouvons résister au désir de raconter comment

Saint-Cloud fut érigé en résidence princière et avec quelle habileté

Mazarin sut acquérir à peu de frais pour Louis XIV cette magnifique

habitation. L'anecdote est fort peu connue et mérite assurément de

l'être. Toute la finesse, tranchons le mot, toute la rouerie du

cardinal-ministre y apparaît sous son plus beau jour, et l'on y retrouve

trait pour trait le subtil Mazarin de la Fronde. Voici l'histoire.

Le roi ayant exprimé l'intention d'acheter une maison de plaisance pour

M. le duc d'Orléans, le cardinal jeta les yeux sur celle d'un gros

partisan située à Saint-Cloud, et qui était d'une étendue immense et

d'une grande beauté: aussi revenait-elle à près d'un million à celui qui

en était propriétaire. Mazarin alla un jour la visiter, et, tout en en

louant la magnificence, il dit au financier: «Voilà une maison qui, sans

mentir, doit vous couler au moins douze cent mille livres?--Oh!

monseigneur, que dites-vous là? répondit le Tucaret, qui ne se souciait

point d'avouer le chiffre de ses richesses, je ne suis point assez

opulent pour consacrer à mes plaisirs une somme aussi

considérable,--Combien donc cela vous coûte-t-il? reprit le cardinal; je

gagerais que vous n'en êtes pas quitte à moins de deux cent mille

écus.--Non, monseigneur, dit le traitant; je ne suis certes point en

état de faire une si grosse dépense.--Serait-ce par hasard, répondit

Mazarin, que la maison ne vous coûte pas au delà de cent mille

écus?--Vous l'avez dit, monseigneur; c'est là justement le prix,»

s'écrie le financier, croyant avoir dupé le ministre par ce gros

mensonge. Mazarin sourit, ne dit mot, et le lendemain il envoya au

partisan trois cent mille livres, en lui mandant que le roi désirait

acquérir sa maison pour M. le duc d'Orléans. La somme fut remise au

traitant par un notaire, qui apportait le contrat de vente tout dressé.

Force fut bien au financier-châtelain de s'exécuter et de céder au roi

sa magnifique maison pour le tiers au plus de sa valeur.

[Illustration: Les Grandes Eaux de Saint-Cloud.]

L'habitation et ses dépendances furent aussitôt livrées à Lepautre, à

Mansard, à Girard, à Le Nôtre, qui en firent la majestueuse résidence

que vous savez.

Les premières réjouissances qui suivirent cette métamorphose, furent une

fête, «où le roi, disent les journaux du temps, vint à Saint-Cloud,

accompagné de Marie-Thérèse et d'Anne d'Autriche, sur une galiote

très-galamment ornée. Monsieur le traita, ajoutent-ils, avec une

magnificence extraordinaire; la bonne chère fut accompagnée de délicieux

concerts et du divertissement d'une comédie française dans le jardin,

éclairé par un grand nombre de lustres. Les bords de la rivière,

couverts de batelets décorés, étaient occupés par des fanfares, des

trompettes et des tambours.»

[Illustration: Le Retour de Saint-Cloud.]

Le 12 août 1660, un grand bal donné à Saint-Cloud est le prélude de

l'union de Monsieur et de madame Henriette d'Angleterre. Dès lors, cette

résidence devient un lieu de délices; ce ne sont plus dans ses jardins

que fêtes, spectacles et concerts, jusqu'au moment où, dans les salles

du château, retentit le cri de mort et de douleur que nous avons cité

plus haut.

Mais aucun deuil n'est éternel. Le 11 août 1672, les jardins de

Saint-Cloud s'illuminent de nouveau pour la fête splendide offerte par

Monsieur au roi, à l'occasion de son second mariage avec la princesse de

Bavière. Les fêtes recommencent pour la naissance du duc de Valois et

pour le baptême du duc de Chartres, qui fut depuis régent de France.

En 1677, l'inauguration de la galerie d'Apollon, peinte par Mignard,

donne lieu à une nouvelle fête, sur les bombances de laquelle un poète

de l'époque nous a légué, entre autres détails, les suivants:

Trois services rendaient cette table agréable.

Onze plats à chacun, avec profusion,

Furent servis par ordre et sans confusion,

De gibier et poisson on y vit l'abondance;

On servit les desserts avec magnificence.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

A chacun des repas que fit notre grand roi,

De tous ses ennemis la terreur et l'effroi,

La troupe de Monsieur chatouilla ses oreilles

Au son des violons, en jouant à merveilles.

On y donna trois bals où l'on dansa des mieux.

L'éclat des diamants éblouissait les yeux.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On fit tous ces trois bals en neuf appartements;

Enfin tous les plaisirs furent doux et charmants.

Tout le monde admira la grâce sans égale

Et les puissants attraits de la maison royale.

En 1686, nouvelle fête à Saint-Cloud pour célébrer le succès de

l'opération de la fistule pratiquée au roi par le chirurgien Félix.

Cette fête (l'espace nous manque pour la décrire) a trouvé aussi un

historien dans le sieur Laurent, de bibliothèque du roi, lequel raconte

agréablement

Que Félix, trop heureux fit en perfection

La fatale opération.

Toutes ces fêtes avaient été offertes exclusivement à la cour; mais, en

1743, le duc d'Orléans, grand-père du roi actuel, celui qu'on avait

surnommé le _Roi de Paris_, donna à Saint-Cloud une grande fête où tout

le monde fut admis. Il y eut spectacle pour les princes, spectacle pour

la noblesse, et enfin spectacle pour le peuple. On eût dit ce jour-là,

racontent les mémoires du temps, que l'Olympe était descendu sur la

terre. On ne rencontrait dans le parc que Faunes, Sylvains. Naïades,

Hamadryades; partout des concerts, partout des tables gratuites servies

en abondance; enfin, tous les Parisiens, qui étaient accourus en foule à

ces merveilles mythologiques, trouvèrent, le soir, des tritons

complaisants et désintéressés qui les reconduisirent dans la grande

ville sur des bateaux préparés aux frais du duc d'Orléans.

Mais, sous aucun règne, Saint-Cloud ne fut le théâtre de si nombreuses

et de si brillantes fêtes que sous l'Empire. Napoléon affectionnait,

comme l'on sait, cette résidence, sans doute en souvenir et en

reconnaissance de ce qu'au 18 brumaire elle avait élu le berceau de sa

puissance impériale. Il l'habitait presque continuellement, et la

plupart des grandes fêtes de cette prestigieuse époque ont été données à

Saint-Cloud, Nous citerons, entre autres, celles qui célébrèrent le

baptême du fils aîné de la reine Hortense, dont l'Empereur avait d'abord

le dessein de faire son héritier, la fête du mariage de Napoléon avec

Marie-Louise, et enfin celle qui suivit le 15 août 1811, la naissance du

roi de Rome. Une pompe vraiment féerique présida particulièrement aux

apprêts de cette dernière. A la chute du jour, le palais et le jardin

s'illuminèrent tout à coup comme par enchantement.--Ce fut, dit

l'historien de cette résidence, une véritable forêt enchantée; chaque

arbre semblait transformé en un bouquet de diamants, en une girandole de

pierreries; les cascades roulaient, au milieu des flammes, des eaux

étincelantes de mille couleurs; le ciel était éclairé de feux qui se

croisaient dans les airs avec une éblouissante rapidité; le canon de

l'artillerie impériale se mêlait à cette artillerie artificielle; des

orchestres animaient partout les danses et les plaisirs; une foule

immense inondait les parcs et les bosquets... Tout à coup éclate un

orage épouvantable; le tonnerre gronde, la pluie tombe par torrents, et

l'éclair qui sillonne la nue est la seule lueur qui survive aux

splendeurs fantasmagoriques de cette fête impériale.

La superstition populaire vit dans cette brusque interruption de la fête

un sinistre présage. Elle ne se trompait pas: car, à quatre ans de là,

les alliés occupaient la résidence favorite de l'Empereur, et le prince

de Schwarzemberg donnait dans le parc de Saint-Cloud une dernière fête

qui est restée tristement célèbre entre toutes.

Détournons nos yeux de ce tableau, et revenons à la fête du jour. Nous

avons vu la grande cascade et le jet d'eau qui en sont le principal

ornement, comme ils l'avaient été de toutes celles dont l'énumération

précède. Gravissons maintenant le parc et allons visiter, sur le plateau

qui le domine, le fameux monument renouvelé des Grecs, que l'on désigne

sous le nom de _Lanterne de Diogène_. Voici, en abrégé, l'historique de

cette curiosité, à la fois locale et exotique. M. de Choiseul avait

rapporté de ses voyages en Grèce le modèle en plâtre du monument

athénien que les archéologues nomment _la lanterne de Démosthènes_, et

qui figure à l'Acropole. Le plâtre fut imité en terre cuite par les deux

frères Trabocchi, avec une grande perfection. Ce travail, qui fixa

l'attention universelle à l'Exposition de l'an XI, valut à ses auteurs

une médaille d'argent. Napoléon le fit transporter à Saint-Cloud et

dresser sur un obélisque élevé par M. Fontaine, au lieu où figurait

jadis le belvédère, sur le point culminant du parc; seulement, lois de

la mise en place de cette contrefaçon de l'antique, on substitua au nom

primitif du monument celui de _Lanterne de Diogène_. Cette métonymie

n'eut vraisemblablement d'autre but que de flatter l'Empereur: les

courtisans, qui déjà pullulaient à Saint-Cloud, n'avaient garde de

laisser échapper une si belle occasion d'insinuer finement que Diogène

avait enfin trouvé dans cette résidence l'homme qu'armé de sa lanterne,

il cherchait depuis si longtemps. Nous ne nous arrêterons point à

discuter le mérite de cette ingénieuse allégorie; seulement, nous avons

peine à croire que Napoléon eût pu être l'_homme_ de celui pour qui

Alexandre n'avait été qu'un importun et un _parasol_ incommode.

Lorsqu'il passait la nuit à Saint-Cloud, la lanterne de Démosthènes ou de

Diogène allumée était un phare qui, vu de Paris, annonçait à ses

habitants la présence de l'Empereur au palais de cette résidence. On

arrive par un escalier tournant jusqu'à cette façon de kiosque ou

d'observatoire, d'où l'oeil embrasse un immense panorama que termine

Paris à l'horizon, et sur les premiers plans duquel se détache, comme

une ceinture verdoyante, ce parc où, comme l'a dit Marie-Joseph Chénier

dans sa belle pièce de _la Promenade à Saint-Cloud_,

De ces bois toujours verts les masses imposantes,

Ces jardins prolongés qui bordent les coteaux,

Et qui semblent de loin suspendus sur les eaux.

A tout prendre, la magnificence de ce coup d'oeil nous paraît être le

grand mérite monumental de la lanterne en question. Elle montre mieux

qu'un homme: elle montre la nature sous l'un de ses plus beaux, de ses

plus riches aspects, et Diogène lui-même oublierait un instant sa

recherche toujours déçue, s'il était appelé à jouir de cet admirable

coup d'oeil.

Mais pendant nos pérégrinations historiques dans le parc, les ombres

sont lentement descendues des collines. Voici la nuit. Déjà j'entends le

mirliton qui résonne dans la grande allée des portiques. C'est l'instant

le plus brillant, le plus solennel de la fête. Les arbres du parc

s'illuminent; les orchestres forains retentissent; les saltimbanques

s'égosillent; les monstres s'agitent dans leurs tanières de sapin et de

toiles peintes; ils ont ordre de pousser des hurlements féroces afin de

fasciner plus sûrement la foule. Les boutiques de jouets d'enfants, de

macarons, de sucre-d'orge, mais surtout, mais partout, mais toujours, de

mirlitons, ornent leurs devantures d'un brillant éclairage de quatre

chandelles des six. Aimez-vous la danse? voici le bal de l'Étoile et

celui de Morel qui vous ouvrent leurs portes et vous convient à des

rigodons échevelés.--Avez-vous besoin de remonter votre ménage? Notre

vieille amie, madame Leroy, va vous en fournir les moyens. Prenez des

billets à la loterie qu'elle fait tirer incessamment à son innombrable

clientèle. Moyennant dix billets de dix centimes chacun, vous serez

bien malheureux si vous ne gagnez pas au moins une petite lasse de cinq

sous. Nous connaissons des gens qui ne s'approvisionnent de vaisselle

que chez madame Leroy. Sa porcelaine n'est pas précisément de Sèvres;

elle est de Saint-Cloud; mais qui ne sait que Saint-Cloud et Sèvres,

c'est tout un?

Cependant le mirliton fait retentir les airs de toutes les mélopées

imaginables, depuis _Malbrouck s'en va-t-en guerre, mirliton, ton-ton

mirontaine, le Bon roi Dagobert, au Clair de la Lune, J'ai du bon

Tabac_, et autres motifs populaires jusqu'au grand air des Puritains et

de l'ouverture de Guillaume-Tell. C'est au son de ce formidable

pot-pourri que se termine la fête. Il serait à désirer pour les oreilles

quelque peu sensibles qu'il put prendre fin avec elle, mais les accords

très-peu parfaits résultant de la combinaison des divers _cantabile_

ci-dessus se prolongent jusque par delà l'heure du départ, hélas! et

même celle du retour. Les échos de la rue Saint-Lazare en frémissent; la

Chaussée-d'Antin assourdie croit que Paris est appelé au triste sort de

Jéricho, et plus d'un mirliton traîtreusement importé jusque dans le

sein des familles justifie déplorablement par son ramage, les jours

suivants, cet axiome qu'il n'y a jamais de bonne fête sans lendemain.

L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843 · 第 16 / 28 题