O. N.

(_Sera continué._)

Quelques réflexions sur l'Apprentissage.

Il y a quelques jours à peine, le tribunal de police correctionnelle de

Paris était appelé à soulever un coin du rideau qui cache les misères et

les limites de notre civilisation, si fière parfois de ses triomphes, de

ses progrès, qu'il est bon de mettre en évidence ses plaies secrètes, ne

fut-ce que pour lui indiquer qu'il n'est pas temps de se féliciter

encore, et que ce qui reste à faire est immense.

Un brocheur, nommé D., rue de l'Hirondelle, sa femme et sa fille,

exerçant toutes deux la même profession, ont, pendant six ans et demi,

exercé sur une fille placée chez, eux en qualité d'apprentie, les

traitements les plus barbares, la cruauté la plus inexplicable. Cette

pauvre fille, entrée à l'âge de onze ans et demi chez ses maîtres, et le

mot maître est exact cette fois, car jamais esclavage n'a été aussi

odieux, est arrivée sans se plaindre jusqu'à dix-huit ans, et pendant ce

long supplice la barbarie des deux malheureuses femmes et de l'ouvrier

chargés de faire l'éducation industrielle de cette pauvre enfant ne

s'est pas ralentie un seul jour. Ils faisaient travailler leur apprentie

pendant seize et dix-sept heures de suite, et pour toute nourriture ils

ne lui ont jamais donné autre chose que des croûtes de pain trempées

dans de l'eau chaude, eau très-sale quelquefois; et un jour ne s'est

jamais passé sans que la malheureuse fille ne fut meurtrie de coups

donnés avec un bâton, une corde ou une tringle en fer.

Elle était à peine vêtue, et couchait sur des rognures de panier,

grelottante l'hiver, sans couverture et sans feu; quelle fût malade ou

non, elle devait faire sa tâche, et jamais le régime de sa nourriture

n'a été amélioré, pendant les quatre premiers mois de son séjour dans la

maison D., l'apprentie est allée à l'école; mais on l'en a bientôt

empêchée, et on ne lui a jamais permis de remplir ses devoirs religieux;

ainsi, à dix-huit ans, elle n'a pas encore fait sa première communion.

Plusieurs fois elle a été blessée à la suite des mauvais traitements

dont elle était l'objet: et on la bâillonnait de peur que ses cris

n'éveillassent la sollicitude des voisins; son corps était noir et

meurtri par les coups, et une femme de la maison a dit dans sa

déposition que l'intention des D. était sans doute de faire, mourir leur

apprentie, car ils lui donnaient une nourriture «dont un animal n'aurait

pas voulu.»

Nous n'insistons pas sur une foule de détails hideux; ce que nous venons

de dire suffit pour faire comprendre la gravité du fait que nous

rapportons, qui a sans doute un caractère exceptionnel, mais qui est

l'indice d'un mal profond, d'un désordre général. L'apprentissage, cette

éducation professionnelle de l'enfance, doit éveiller au plus haut degré

la sollicitude des administrateurs et des hommes d'État, et il importe

de mettre en évidence les maux qu'engendrent, d'une part, l'ignorance et

la brutalité de quelques-unes des classes ouvrières; de l'autre,

l'absence de direction industrielle et morale parmi les producteurs,

afin que les chefs de la société, fatigués de voir le désordre se

dresser sans cesse devant eux comme un sanglant reproche, se demandent

enfin si leur devoir n'est pas d'y porter remède.

Déjà, pressé par des réclamations semblables, l'État a réglé le travail

des enfants dans les manufactures, et une loi est intervenue, qui a

prescrit le nombre d'heures que les manufacturiers pouvaient, à la

rigueur, exiger de ces pauvres créatures abandonnées. Cette mesure,

quoique insuffisante, avait cependant paru de bon augure, et on pouvait

croire que l'administration allait étendre son bras protecteur sur nos

classes ouvrières, et assurer, non le bien-être, non le travail, non

l'éducation, on n'exige pas autant encore, mais du moins veiller sur ses

enfants, les protéger contre les vices et la cupidité des maîtres

auxquels on les confie.

Il n'en a pas été ainsi. La loi qui limite le travail des enfants dans

les manufactures n'a pas été exécutée, et il n'est pas sûr

qu'aujourd'hui encore les mesures qui doivent assurer son exécution

aient été prises.

Et cependant le mal est grave, il est immense, et la loi dont nous

venons de parler, fût-elle rigoureusement exécutée, serait impuissante à

le prévenir. C'est surtout dans les grands centres industriels que les

enfants de la classe ouvrière sont exploités d'une façon odieuse, soumis

à un régime rigoureux, livrés sans contrôle au caprice et à la brutalité

des maîtres, exténués de travail, étiolés, chétifs; et il faut s'étonner

encore qu'après une enfance ainsi passée, nos ouvriers puissent

retrouver parfois, au fond de leur coeur, ces généreux instincts, ces

bonnes inspirations qui, se manifestent tout à coup dans des

circonstances solennelles, placent notre peuple à la tête de tous les

peuples du monde.

On évalue à plus de soixante mille, à Paris seulement, le nombre des

enfants et jeunes gens des deux sexes qui font leur éducation

professionnelle chez les maîtres exerçant les industries si nombreuses

et si variées du commerce parisien. Dans ce nombre il en est beaucoup,

sans doute, qui, placés dans des maisons honorables, chez des hommes

bons, intelligents, humains, au sein de familles laborieuses et

honnêtes, apprennent, sans de trop cruelles souffrances, la profession

qu'ils devront exercer un jour; il est même quelques maîtres qui

traitent leurs apprentis en pères de famille, qui comprennent les

devoirs que leur impose cette paternité industrielle, et qui, sentant

que devant la société et devant Dieu ils ont charge d'âmes, font de

généreux efforts pour instruire et moraliser leurs apprentis, pour

développer leur intelligence et élever leur coeur. Mais c'est là, il

faut le dire, une rare exception; le plus grand nombre croupit dans

l'ignorance, dans les privations, on s'énerve dans l'excès d'un pénible

travail.

Les enfant de la classe ouvrière sont généralement placés en

apprentissage pour un temps fort long; quatre, six, huit et même dix ans

quelquefois. Le maître, consentant à apprendre sans rétribution à son

apprenti l'état qu'il exerce, se réserve ainsi, connue paiement, les

bénéfices qu'il prélèvera sur son travail, lorsque après quelques années

l'apprenti, devenu habile, pourra tenir lieu d'un ouvrier. Il y a déjà,

dans ce fait seul, une exploitation du fort par le faible, dont une

administration prévoyante et juste devrait déterminer la limite, et

certains devoirs devraient être imposés aux maîtres qui se chargent de

l'éducation professionnelle des enfants du peuple. Non-seulement le

temps du travail de l'apprenti devrait être fixé, mais une heure par

jour au moins devrait être consacrée à suivre un cours public, où

l'enfant pût acquérir les connaissances théoriques les plus

indispensables à la profession qu'il exerce; une heure et plus, s'il le

fallait, pour une son intelligence et sa moralité pussent se développer

et le préparer à entrer utilement dans la vie.

Mais telle est la conséquence de ce principe exagéré de l'économie

publique: «laissez faire, laissez passer, chacun chez soi, chacun pour

soi.» Il faut que de temps à autre les tribunaux soient appelés à

réprimer quelqu'un des actes nombreux de cruauté exercés par certains

maîtres sur des malheureux apprentis, pour que l'on porte les yeux sur

un état de choses aussi grave, sur un abus aussi douloureux.

L'État exige de l'instituteur primaire des conditions de moralité et de

capacité; il ne pense pas, avec raison, qu'on puisse confier au premier

venu le droit d'instruire l'enfance; sa sollicitude se porte sur tous

les établissements où elle est admise, écoles, salles d'asile, collèges,

cours publics; et lorsque l'enfant arrive à l'âge où les passions,

s'éveillant dans son coeur, peuvent le plus facilement l'entraîner et le

perdre, l'administration, si jalouse de veiller sur son instruction

primaire, l'abandonne sans protection et sans surveillance aux soin des

hommes chargés de faire son éducation professionnelle. Il y là une

négligence contre laquelle les organes de l'opinion ont trop négligé

jusqu'ici de protester.

Les faits qui se sont révélés dans l'enceinte du tribunal de police

correctionnelle sont cependant de nature à provoquer les plus sérieuses

réflexions et à éveiller la sollicitude des hommes qui, à quelque titre

que ce soit, se préoccupent de l'avenir de notre société et de la place

considérable que le travail et les travailleurs tendent à y occuper.

S'il est vrai que l'amélioration du sort des classes ouvrières doive

commencer par un système d'éducation générale; s'il est vrai une pour

contribuer au progrès des masses et à la réalisation des destinées

pacifiques de notre pays, l'État n'ait rien de mieux à faire qu'à

développer dans les jeunes générations le goût du travail, l'amour de

l'ordre, le respect des droits de chacun, n'est-ce pas par l'extension

de sa sollicitude aux enfants du peuple qu'il doit commencer, et doit-il

laisser sans contrôle, en dehors de toute surveillance, le fait immense

de l'apprentissage?

L'apprentissage des jeunes filles est surtout la source de désordres

très-graves qui réagissent profondément sur notre état social. Ce sont

surtout les ateliers on les femmes et les jeunes filles sont admises qui

fournissent le plus large tribut au fléau de la prostitution. La famille

de l'ouvrier peut rarement exercer une surveillance active sur l'enfant

placé en apprentissage, et il est peu d'ateliers qui ne soient, pour

toutes les filles du peuple, un foyer d'ardente corruption. Loin de

veiller sur leurs apprenties, loin de les protéger contre leur propre

inexpérience, contre leurs mauvais penchants, contre les brutalités

auxquelles elles sont exposées, la plupart des maîtres sont au contraire

l'instrument le plus actif de leur perte; et quand l'État se plaint de

la corruption des classes ouvrières, des excès de la prostitution, du

nombre de plus en plus considérable des enfants abandonnés à la charité

publique, n'est-ce pas à son indifférence qu'il devrait d'abord s'en

prendre'?

La question de l'apprentissage est une question immense. Nous y

reviendrons avec des chiffres exacts, des documents officiels, des

renseignements précieux; nous descendrons dans ces bas-fonds de notre

civilisation, et en mettant à nu cette plaie vive et saignante, nous

tâcherons, dans la mesure de nos forces, d'éclairer l'opinion publique;

et l'opinion publique, à son tour, entraînera, il faut l'espérer, le

gouvernement dans la voie des réformes salutaires, des améliorations

utiles que l'état de nos classes ouvrières réclame impérieusement.

Nous nous bornerons pour aujourd'hui aux réflexions rapides qu'a

éveillées en nous le crime odieux de la famille D. Mais, avant de

terminer, qu'on nous permette un rapprochement qui nous a vivement

frappés nous-mêmes le jour où la lecture des faits signalés au

commencement de cet article avait soulevé en nous une si amère

indignation.

Ce jour-là même, un bataillon de conscrits appartenant à l'un des

régiments de la garnison de Paris faisait aussi, aux Champs-Elysées,

son _apprentissage_ du métier des armes, triste métier qui ne produit

rien, ne crée rien, ne donne rien que la mort! Tous ces apprentis

soldats s'exerçaient sous les yeux de leurs chefs, qui veillaient

non-seulement à ce que l'instruction leur fût bien donnée, mais qui

s'occupaient aussi de la tenue, de la propreté des apprentis,

ordonnaient les heures de travail et les heures de repos, pendant

lesquelles une excellente musique servait de noble et utile distraction.

Pourquoi, disions-nous, pourquoi l'État, qui veille aussi paternellement

à l'apprentissage militaire de ces jeunes hommes, qui sait les

récompenser et les punir suivant leurs mérites, qui leur donne pour

chefs, pour guides, des hommes instruits, honorables, distingués entre

tous par leurs services, par leur bravoure, par leur loyauté; pourquoi

l'État, qui témoigne une si active sollicitude pour les besoins, pour

l'instruction de cette petite société, guerrière et improductive qu'on

appelle l'armée, laisse-t-il la grande société, la société qui produit

les richesses, qui paie l'impôt, livrée au désordre, à la misère, à

l'ignorance? Pourquoi les enfants de troupe sont-ils bien vêtus,

nourris, logés, enseignés? et pourquoi les enfants de l'ouvrier sont-ils

abandonnés à la misère et au vice? L'État n'a-t-il donc pas mission de

gouverner toutes les classes? Pourquoi vois-je ici l'ordre, la

discipline, et pourquoi là-bas, dans ces ateliers infects, dans ces

maisons malsaines, les cadets de la famille humaine grouillent-ils dans

l'opprobre et dans la corruption? Pourquoi le gouvernement protège-t-il

l'ouvrier, l'agriculteur, qu'il enlève au travail pour en faire un

soldat, et pourquoi laisse-t-il sans protection l'ouvrier qui travaille

et qui crée? Pourquoi l'enfant du soldat est-il protégé, et pourquoi ne

fait-on rien pour empêcher la fille du peuple de rouler dans l'abîme du

vice?

De même que le gouvernement règle et surveille l'apprentissage

militaire, il peut et doit évidemment surveiller l'apprentissage

industriel. Il y aurait sans doute inconvénient à ce qu'un soldat ne sût

pas bien faire la charge en douze temps et le feu de peloton, mais il y

en a, ce me semble, beaucoup plus à ce que l'apprenti, devenu ouvrier,

soit faible, chétif, ignorant, vicieux; à ce que la jeune fille, qui eût

pu devenir une bonne et tendre mère de famille, aille grossir la liste

des femmes dépravées, et donner en charge à l'État des enfants conçus

dans la corruption.

Séjour de la reine d'Angleterre au château d'Eu.

(Suite.--Voir t. II, p. 23 et 34.)

[Illustration: Entrée de la reine Victoria dans la cour du château

d'Eu.]

Madame de Staël a dit que toute femme, au moment d'entrer pour la

première fois dans un salon, est préoccupée de l'effet qu'elle va

produire, et songe, avant tout, à faire valoir ses avantages de corps et

d'esprit. Après l'aveu de l'illustre écrivain, quelle femme oserait se

défendre de cette légitime préoccupation? Moins qu'une autre, la reine

qui, à ce titre, est doublement femme, pouvait y échapper, et elle s'en

est peu cachée.

Un journal célèbre et qui eut jadis beaucoup d'abonnés, a décrit, en

style de bulletin des modes, la toilette élégante et simple de la reine,

le jour de son arrivée au Tréport; mais ce qu'on ne nous a pas dit,

c'est la longue délibération qui précéda ce choix, ce sont les

hésitations et les coiffures et les toilettes essayées, puis rejetées,

puis reprises de nouveau. Il parait que, sous ce rapport, la reine

Victoria est femme, plus que femme au monde. Mais du moins si le choix

fut difficile à faire, il fut convenable. Dans la foule de curieux et de

curieuses qui se pressaient sur la jetée, nous avons entendu plus d'une

dame louer le bon goût et la simplicité de la toilette de la reine. Il

n'en fut pas de même pour tous les spectateurs qui s'attendaient

généralement à la voir étincelante de diamants, le front ceint du

diadème, et, qui sait? peut-être même le sceptre en main.

[Illustration: Repas royal dans la forêt.]

L'embarras d'une première entrevue, les vivat de la foule, le bruit, les

fanfares, le canon, l'avaient un instant troublée, et elle ne dut se

croire bien réellement en France que lorsqu'elle se sentit mollement

emportée, sous les grands arbres du parc, dans cette riche voiture dont

_l'Illustration_ n'a pas manqué de vous donner le dessin. En entrant

dans la cour du château, la reine était redevenue elle-même, Des troupes

d'élite, disposées en carré, remplissaient la cour. Nos pelotons

procédaient, il faut l'avouer, à leurs acclamations, avec une

ponctualité, un ensemble, une régularité, qui faisaient au moins honneur

à leur esprit de discipline.

[Illustration: Pavillon Montpensier.]

Le soir, au souper, la reine, placée entre le roi et le prince de

Joinville, portait à son bras, outre le grand cordon de l'ordre n

sautoir, les insignes de la Jarretière. Quand Édouard III fonda cet

ordre, que des hommes seuls devaient porter, il n'avait pas prévu cette

difficulté qu'un jour des femmes en seraient les maîtresses. Toutes les

autres décorations se portent habituellement sur la poitrine; celle-là

s'attache où s'attachent les jarretières, mais à cette place elle eût

été invisible.

Trois cents valets, galonnés du haut en bas, faisaient le service du

château d'Eu; tous les équipages avaient été brossés et mis en état; à

chaque but de promenade s'élevaient des tentes richement décorées; une

table somptueuse s'y dressait comme par enchantement, et on sait que ce

genre de divertissement est assez du goût de nos voisins d'outre-Manche.

Le lundi, après une longue promenade à travers les plus beaux sites de

la forêt, le cortège arriva et mit pied à terre au mont d'Orléans, où se

pressait une foule considérable. La reine Victoria, sortit de la tente

où elle s'était reposée un instant, et, ayant accepté le bras du prince

de Joinville, s'avança vers les groupes de spectateurs, où se trouvaient

beaucoup de jolies femmes. Causant et riant tous deux, ils passèrent, en

s'inclinant, devant la haie de curieux qui les saluait. On raconte que

la reine remarqua une jeune Savoyarde portant sa vielle en bandoulière;

elle s'approcha et la questionna. La pauvre enfant était loin d'être

jolie, mais elle portait sur son visage l'empreinte d'une mélancolie

profonde. Elle était venue de Dieppe, suivant la foule; elle avait

entendu dire qu'une reine allait venir, elle voyait tout le monde,

courir pour la voir, et elle était venue comme tout le monde. Le prince

expliqua en quelques mots à la reine l'existence de ces pauvres enfants

dépaysés et à demi mendiants, venant loin de leur famille chercher dans

nos cités quelques ressources. La reine n'avait jamais peut-être vu de

si près tant de misère, elle qui habite le pays du monde où la misère

exerce le plus de ravages. Quelques instants après, un officier portait

à la pauvre petite vielleuse deux napoléons que la pauvre enfant reçut

d'un air presque hébété; mais sa figure s'anima quand elle sut que ces

deux belles petites pièces de monnaie, qui ne ressemblaient pour elle à

aucune monnaie connue, valaient quarante francs, et elle s'éloigna

joyeuse, mais ne sachant qui elle devait remercier de cette singulière

bonne fortune. Après le repas, la reine se promena sur le plateau,

conduite par Louis-Philippe. Le soir, on fit de l'excellente musique.

Mais dans les intermèdes, les causeries recommençaient: le souvenir de

la petite Savoyarde poursuivait-il Victoria au milieu même des

enivrements de cette soirée? Il est peu probable. Les rois et les reines

devraient bien adopter un usage qui serait assurément moins bizarre et

aussi philosophique que celui de placer, comme le faisaient les anciens,

une statue de la Mort dans les salles de banquet. Cet usage, quelle

qu'en fût la forme, aurait pour objet de faire apparaître la misère, ne

fut-ce qu'un instant, au milieu de leurs fêtes, afin que jamais ils

n'oublient où ne paraissent oublier l'un des premiers devoirs de leur

magistrature suprême.

Au Moyen-Age, au commencement de tout repas, la fille ou la femme du

seigneur coupait un morceau de pain pour un convive absent de fait, mais

toujours présent au souvenir: ce convive était le pauvre. On répondra

que nous proposons là un usage peu divertissant, mais qui donc s'imagine

encore que, de notre temps, on puisse songer à se divertir sincèrement

sous le poids d'une couronne?

Théâtre de l'Opéra-Comique.

_Lambert Simnel_, opéra-comique en trois actes, paroles de MM. SCRIBE et

MÉLISVILLE, musique posthume d'HIPPOLYTE MONPOU.

Il y a deux ans au moins que cet ouvrage aurait été représenté sans la

cruelle maladie qui vint tout à coup arrêter l'auteur au milieu de son

travail, et le tuer sur sa partition. Ce fut pour l'art musical une

perte déplorable, et il n'est personne, sans doute, qui n'ait été touché

du sort de ce jeune artiste qui avait déjà tant produit, et qui pourtant

n'était encore, pour ainsi dire, qu'au début de sa carrière.

Monpou s'était d'abord fait connaître par un grand nombre de morceaux de

salon, romances, chansons, nocturnes, etc., où l'on avait remarqué

surtout un vif sentiment mélodique, des effets de rhythme très-variés et

quelquefois très-nouveaux. Plusieurs de ces compositions eurent dans

leur temps une grande vogue, et l'on ne peut encore avoir oublié

l'_Andalouse, la Madonna col Bambino, Si j'étais Ange_, etc. Il débuta à

l'Opéra-Comique par _les Deux Reines_, dont une romance, _Adieu mon beau

navire!_ décida du succès. Cependant il y avait dans sa partition des

morceaux d'une bien plus grande valeur, un trio, par exemple, qui, pour

le fond et pour la forme, était également original; un très-beau

_quintetto_, et plusieurs choeurs écrits avec beaucoup de verve. Établi

par ce premier succès au théâtre et dans l'opinion, il donna

successivement le _Luthier de Vienne, Piquillo, le Planteur_, et au

théâtre de la Renaissance _Perugina_ et _la Chaste Suzanne_. Tous ces

ouvrages sans doute ne réussirent pas également, et l'on sait du reste à

quel point le mérite du poème influe sur le sort d'une partition, quel

que soit son mérite. Mais il n'y en eut point où l'on ne remarquât des

mélodies franches, décidées, souvent très-expressives, et dont la

physionomie avait quelquefois une piquante originalité. Chargé, en 1841,

de mettre en musique _Lambert Simnel_, il avait fait, dit-on, avec

l'administration de l'Opéra-Comique, un traité qui l'engageait à livrer

sa partition à jour fixe. Cela se fait assez souvent de nos jours; on ne

le sait que trop, la barrière qui jadis séparait l'art du métier

n'existe plus, et il n'y a guère de travail intellectuel qui ne soit en

même temps une opération commerciale. Malheureusement Monpou avait de la

conscience, et n'était pas homme à se passer d'idées quand les idées ne

venaient pas. Mal disposé quand il avait commencé son ouvrage, il

s'était attardé peu à peu. Le terme approchait, impérieux et menaçant,

et les efforts qu'il fit pour ne pas manquer à sa parole lui donnèrent

une inflammation violente qui le mit rapidement au tombeau.

Il avait écrit presque entièrement les deux premiers actes. Son

manuscrit fut depuis confié à M. Adam, qui se chargea de le mettre en

ordre et de le terminer, M. Adam est donc pour un tiers, ou à peu près,

dans le travail dont nous allons rendre compte, et a droit à une part

des applaudissements qui ont salué _Lambert Simnel_, quoiqu'il ait eu le

bon goût de ne la point réclamer.

[Illustration: Théâtre de l'Opéra-Comique.--_Lambert Simnel_.]

--Deuxième acte: L. Simnel, Masset; Norfolk, Girard; le père de

Catherine, Henry; Catherine, madame Darcier; la princesse de Lancastre,

mademoiselle Revilly.

La pièce de M. Scribe est fort amusante, surtout dans les deux premiers

actes. Son héros, qui ne ressemble guère au Lambert Simnel de

l'histoire, est, au lever du rideau, premier garçon d'hôtellerie ou de

taverne dans une ville de province dont nous ne vous dirons pas le nom,

par la raison que M. Scribe n'a point jugé à propos de nous l'apprendre.

Mais, quelque soit le lieu où maître John Bread exerce sa noble

profession, il n'en a pas moins de droits à la considération et à

l'estime de ses concitoyens. Ses _roast-beefs_ sont toujours cuits à

point, et ses _puddings_ sont des chefs-d'oeuvre, excepté pourtant

lorsque Lambert les laisse brûler; car, nous devons l'avouer au risque

de perdre notre héros dans l'esprit du lecteur, Lambert s'oublie

quelquefois. Que voulez-vous? il est jeune, il a du coeur et de

l'imagination; la broche et le fourneau ne suffisent point à l'activité

de son âme. Or, maître John a une fille à la taille légère et svelte, au

pied mignon, à l'oeil vif, au piquant minois. Lambert l'a vue, et n'a pu

se défendre de l'admiration qu'elle inspire à tout le monde. Et connue

il n'y a qu'un pas de l'admiration à l'amour, et que l'amour est une

maladie contagieuse, Lambert aime Catherine, et Catherine aime Lambert.

Songez maintenant qu'il ne possède pas un _penny_, et que madame Simnel,

sa mère, n'a jamais eu d'époux, et vous ne vous étonnerez plus que

maître John n'ait pas toujours pour lui toute la bienveillance et tous

les égards que méritent ses talents et son caractère.

Lambert a d'ailleurs un autre tort aux yeux de son patron; hélas! un

fort bien plus grave! il s'occupe de politique; il a des opinions; il a

embrasse le parti de la maison de Lancastre, et, dans les émeutes,--il y

a des émeutes dans sa province,--il fait, en l'honneur de la Rose rouge,

une dépense de coups de poing, de pied et de bâton qui va jusqu'à la

prodigalité. Il se vante même d'avoir assez, rudement traité le

constable, et de l'avoir apostrophé d'un: vive Lancastre! _Lancaster for

ever!_ dont cet agent de la force publique a été singulièrement touché.

De quoi, diable! aussi s'avise un constable, d'être pour York quand

c'est Lancastre qui règne!

[Illustration: Hippolyte Monpou.]

Quoi qu'il en soit, ces exploits et cette humeur guerrière ne plaisent

point à maître John. Ce digne homme a pour principe qu'un restaurateur

doit donner à manger à toutes les opinions, sans se mêler jamais d'en

avoir aucune pour son propre compte. La conséquence, lorsque les

partisans de Lancastre rapportent en triomphe le valeureux marmiton qui

leur a assuré la victoire, John met le triomphateur à la porte, sans

avoir le moindre égard pour son courage ni pour ses lauriers.

Mais madame Simnel n'entends pas que son fils soit traité avec si peu de

cérémonie. S'il n'a pas de père, elle veut du moins qu'il ait une femme,

et cette femme sera Catherine, ou elle y perdra son latin. Au surplus,

elle n'a pas besoin du parler latin pour cela; elle n'a qu'à dire tout

bas il l'oreille de maître John grand secret que Lambert ne doit pas

savoir, le secret de sa naissance. Ainsi fait-elle; et quand le digne

tavernier apprend que l'amant de sa fille est protégé par un noble

personnage, et qu'il aura, le jour du son mariage, une belle dot, il

déclare n'avoir plus rien à lui refuser.

Voilà Lambert Simnel bien heureux! Mais, hélas! qui peut compter sur la

fortune?

--A boire, vassal! de l'ale, du porter, vilain! Deux tranches de

roast-beef, manant!--Qui se présente, d'un air si gracieux et s'exprime

avec tant du politesse? C'est le comte de Lincoln, le plus aimable

seigneur des Trois-Royaumes. Lambert, qui n'est pas endurant, s'arme

d'un pot de grès, et casserait sans scrupule la tête chaperonnée du

comte, s'il n'était arrêté à propos et un peu calmé par le langage plus

insinuant du docteur Richard Simon.

Ces deux personnages, le comte et le docteur, voyagent de compagnie, et

ont donné rendez-vous, dans l'auberge du John Bread, au major... Que

vous importe le nom de ce major? Ne vous suffit-il pas de savoir qu'il a

promis de faire évader le dernier rejeton de la maison d'York, le comte

de Warwick, que le roi Henri VII tient prisonnier dans la Tour de

Londres? Lincoln et Simon sont deux profonds politiques, deux fortes

têtes, qui ont imaginé d'organiser une insurrection au profit du jeune

prince, ou plutôt à leur profit, et de le substituer à Henri VII, lequel

fait évidemment le malheur de l'Angleterre.--Car enfin, dit Lincoln, je

devrais être premier ministre.--Et moi, ajoute Richard, archevêque de

Cantorbery.--On ne peut nier que ce ne soient là des raisons.

Mais, ô désappointement! le major arrive tout seul. Le comte de Warwick

est mort de plaisir dès qu'il s'est vu libre. Que faire? Les trois

conspirateurs sont trop avancés pour reculer; Lincoln le sent bien, et

Richard aussi. Mais Lincoln est très-embarrassé, et Richard ne l'est pas

du tout: un prêtre ambitieux ne connaît pas d'obstacles. Richard a

remarqué que Lambert ressemble beaucoup au défunt: même âge, même

taille, mêmes cheveux bruns et frisés, même voix de ténor, fraîche,

timbrée et retentissante.--_By God!_ voilà notre affaire. Quand on a

besoin d'un prince et qu'on n'en a pas, il faut savoir en faire un.

Richard questionne adroitement Catherine, et apprend d'elle que Simnel

n'a jamais connu son père, et que sa mère est absente, (Elle est allée

chercher la dot promise au père John Bread.) Quel heureux

hasard!--Écoutez, jeune homme: vous vous appelez Lambert Simnel, mais ce

n'est pas votre vrai nom. Les temps sont accomplis, et nous sommes

venus, ces messieurs et moi, pour vous révéler enfin votre destinée.

Elle est belle, elle est haute, cette destinée! Vous êtes fils du duc de

Clarence, le frère d'Édouard IV et de Richard III; vous êtes notre roi

légitime, et nous avons tiré l'épée pour vous rendre votre trône et en

chasser le Richemont, qui n'est qu'un usurpateur effronté.

Faut-il le dire? Lambert n'est plus tenté de crier: vive Lancastre! et

change de convictions politiques avant même d'avoir changé d'habit.

Voilà Simnel devenu roi, ou du moins prétendant, et chef d'une belle

armée. Chose merveilleuse! sa nouvelle position ne l'embarrasse pas le

moins du monde. Il ne sait pas lire; mais, cela excepté, il sait tout,

la géographie, l'histoire, l'administration, et surtout l'art de la

guerre, dont il donne au fils du roi Henri VII des leçons théoriques et

pratiques. Il le bat d'abord, et ensuite il lui explique catégoriquement

pourquoi il l'a battu. Il suit à la lettre le système de Napoléon;

_Diviser les forces de son ennemi, et, le ruiner en détail._ Ou plutôt,

comme vous le voyez, c'est Napoléon qui n'a été qu'un plagiaire, et qui

a volé Lambert Simnel. Enfin Lambert est le plus grand génie de

l'histoire, et l'Opéra-Comique est le pays le plus merveilleux du monde.

Non-seulement Simnel sait tout sans avoir jamais rien appris, mais il a

toutes les qualités d'un grand homme, toutes les vertus d'un héros.

Aristide n'était pas plus juste, Cincinnatus plus désintéressé, Scipion

plus chaste, et Bayard ne sera pas plus loyalement chevaleresque. Il

faut voir avec quels égards il traite la duchesse de Durban, quand les

hasards de la guerre le rendent maître du château de cette jeune, belle,

riche et noble damoiselle! Tel est l'excès de sa galanterie, qu'il se

ferait scrupule de la prier de le laisser seul, même lorsqu'il va

s'occuper de ses intérêts les plus importants et de ses affaires les

plus secrètes; et cela, de sa part, est d'autant plus méritoire, qu'il

n'ignore pas que la duchesse est la fiancée du prince Édouard, son

ennemi.--(Le prince Édouard est un fils dont l'Opéra-Comique a

généreusement gratifié Henri VII et qui commande l'armée royale.)

Or, il est bon que vous sachiez que ce prince Édouard se trouvait au

château de la duchesse au moment où Lambert en a pris possession. Ordre

est donné de ne laisser sortir âme qui vive. Édouard, déguisé en

fauconnier de la duchesse, tente de s'échapper, mais n'est pas assez

leste, il est pris, et on l'amène à Simnel.--Pourquoi voulais-tu

fuir?... Ah! je devine, tu voulais sans doute aller retrouver ta

maîtresse. Sois tranquille, je vais te délivrer, car tu m'intéresses et

notre situation est la même. Moi aussi, vaudrais bien n'être pas séparé

de cette pauvre Catherine Bread, que j'aime toujours. Là-dessus,

Catherine se présente avec son père. On voit que s'il est défendu de

sortir du château, il est du moins permis d'y entrer. Que vient faire

ici Catherine? Elle vient demander à son ancien amoureux s'il consent à

ce qu'elle en épouse un autre, puisqu'il est vrai qu'un roi d'Angleterre

ne peut épouser la fille d'un cabaretier. Simnel y consent bien à

regret.--Et quel est-il, cet heureux mortel qui m'a succédé dans ton

coeur?--Le voilà, dit la duchesse, en montrant le prince

Édouard.--Ah!... Eh bien! mariez-vous, et surtout allez-vous-en bien

vite, et que je n'aie plus le chagrin de voir votre bonheur.

Édouard ne demande qu'à obéir, et se croit déjà hors de danger, quand le

comte de Lincoln, absent jusque-là, arrive enfin. Il connaît le prince

et le fait arrêter. Mais Lambert n'est pas homme à profiter d'un pareil

avantage. Il ne comprend la guerre qu'en face à face et à armes égales;

il ordonne à Lincoln de mettre Édouard en liberté. Le comte trouve

toutes ces idées fort excentriques, et refuse d'obéir. Lambert insiste,

Lincoln s'obstine; tous deux enfin se fâchent, et le comte exaspéré tire

son épée pour tuer Lambert. On l'arrête, et Lambert, qui tient à faire

respecter son autorité, exige qu'il se mette à genoux pour demander sa

grâce. A ce prix, mais à ce prix seulement, il lui pardonnera.--Je n'y

tiens pas, s'écrie Lincoln.--Obéissez, lui disent tout bas ses deux

complices; il y va du succès de notre cause.--Jamais! jamais! crie

Lincoln de toute sa force; on me tuera plutôt!--C'est ce que nous allons

voir.

Richard Simon est à sa droite, et le major à sa gauche. Tous deux à la

fois tirent leur poignard, et Lincoln devient doux comme un mouton. Vous

pouvez tout à votre aise, lecteur, le contempler agenouillé et

suppliant, dans la gravure qui accompagne cet article et nous dispense

d'insister davantage sur cette scène originale et piquante.

Lambert, comme vous voyez, met à la fois en liberté tous ses ennemis.

C'est héroïque, mais peu prudent. Édouard se dispose il lui livrer

bataille, et Lincoln s'occupe de faire la paix à ses dépens. Il va même

jusqu'à changer traîtreusement tout son plan de bataille pour le faire

battre. Lambert s'en aperçoit et fait pendre Lincoln par son ami le

major, qui ne se fait pas beaucoup prier pour cela. «Ma foi, dit-il, il

ne l'a pas volé!» C'est là toute l'oraison funèbre de cet aimable

personnage.

Cependant madame Simnel arrive avec la dot de son fils qu'elle était

allée chercher. Quel changement! et que devient-elle quand Lambert lui

apprend qu'on lui a révélé tout le mystère, qu'elle n'a jamais été que

sa nourrice, et qu'il est le roi légitime de l'Angleterre et de

l'Irlande!--» En voilà bien d'une autre! Comment! tu n'es pas mon fils!

qui ose le dire? et qui peut savoir cela mieux que moi? Tu es si bien

mon fils, que voici la dot que ton père t'envoie, et voici les papiers,

ou parchemins, qui établissent la naissance. Voyez, plutôt, madame la

duchesse.» Car la duchesse est présente, et, s'il faut tout dire, elle

ne quitte guère la tente de Lambert Simnel.

Vous croyez celui-ci bien désappointé? Tant s'en faut! Il est au comble

de ses voeux, et l'on dirait un avoué qui a fait sa fortune et qui peut

enfin vendre sa charge.--Comment! je ne suis pas roi? Quel bonheur!

Savez-vous que c'est un métier fort ennuyeux que celui de roi, et qu'il

n'y a pas de couronne qui vaille ma petite Catherine, qu'on m'avait fait

abandonner? D'ailleurs, je ne suis pas homme à voler le bien d'autrui,

et puisque le trône appartient légitimement à Henri VII, vive Henri VII!

vivent Lancastre, la Rose rouge et le prince Édouard!

Certes, il est impossible de trouver à redire à un dénouement aussi

moral.

Indépendamment des scènes amusantes qui abondent dans cet ouvrage,--dans

les deux premiers actes surtout,--il y a des morceaux fort agréables,

l'introduction, par exemple, un duo entre Lambert et Catherine, un air

chanté par Lambert, un trio entre Lincoln et ses deux complices, le

finale du premier acte, un air chanté par la duchesse au commencement du

second, d'autres encore; il faudrait les citer presque tous. Il y a de

charmantes phrases dans le duo, la première surtout. Le trio est vif,

léger, décidé; le trait de violon et la phrase vocale, qui en font tous

les frais, ont une physionomie également originale, et quand le violon

s'empare, à la fin, de cette phrase vocale, et la reproduit

_pianissimo_, il en augmente encore l'effet. Le finale contient une

marche exécutée par les instruments et répétée par les voix, qui a

beaucoup de style et de caractère.

En général, cette dernière partition de Monpou est très-riche d'idées

mélodiques, et l'on y remarque, indépendamment de ses qualités

habituelles, une facilité et une ampleur de développements dont il avait

jusque-là donné peu d'exemples. Sous ce rapport il y avait chez lui

progrès véritable, et ce dernier ouvrage fera encore déplorer plus

amèrement sa perte prématurée.

Explosion de Gaz à Londres.

L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843 · 第 14 / 28 题