S'il est vrai, s'il est justement admis dans toute société civilisée
que l'honneur ne soit pas chose moins sacrée que les lois qui
régissent les États; bien que le duel soit depuis plusieurs siècles
déclaré _hors la loi_; bien que dans l'ordre légal on ne puisse
attribuer la qualité de _code_ qu'à celui sanctionné par la loi; dans
l'ordre moral, et suivant les conseils toujours prépondérants de
l'esprit pratique, nous ne craindrons jamais de présenter ni de
défendre sous le nom de _Code_, les règles imposées par l'honneur.
--Chacun, nous dit M. de Chateauvillard, est exposé à cette dure
nécessité de risquer sa vie pour venger une offense, une injure. C'est
donc une affaire assez importante dans l'existence pour qu'elle soit
d'avance réglée selon les formes voulues par la délicatesse et le
droit.
_Des exemples sans cesse renaissants_ nous prouvent chaque jour la
nécessité de l'établir d'une manière formelle et d'éviter ainsi des
fautes qui compromettent l'existence d'un ami, des assassinats que
l'on croit devoir passer sous silence pour ne pas donner aux familles
le déshonneur d'une récrimination; enfin, ce droit, c'est la
sauvegarde de tous; s'il est enfreint, si le sang d'une victime vient
à crier vengeance, il sera là accablant pour l'homme sans foi; il sera
là encore pour soutenir l'homme courageux qu'on viendrait taxer
d'homicide, pour le défendre, pour l'absoudre et faire tomber sur ceux
qui l'attaquent l'infamie d'une blâmable accusation (Chateauvillard,
_Essai sur le duel_, page 5).
--Les édits des rois prononçant les peines les plus sévères contre les
duels, enchérissant même par des peines accessoires sur la peine de
mort prononcée contre les délinquants; les arrêts des parlements; les
injonctions et promesses des administrateurs d'hôpitaux chargés de la
confiscation des biens des duellistes; les règlements de MM. les
maréchaux de France; les efforts de la _Ligue du Bien public_, et la
protestation publique de plusieurs gentilshommes de refuser toutes
sortes d'appels; les mercuriales des prélats, des docteurs en
théologie; les décrets des conciles; les foudres pontificales et
l'excommunication encore en vigueur aujourd'hui; de nos jours, enfin,
la vigilance, l'activité déployées par les agents préposés à la sûreté
publique; ces mesures répressives que les législateurs contemporains
cherchent à faire adopter par les tribunaux de leur pays; rien n'a pu
arrêter le cours du duel qui, à son temps et à son heure, sait
renverser toutes les digues.
--Ce fait incontestable ne nous donne-t-il pas le droit de penser et
d'affirmer que la _question du duel_ est l'un des problèmes d'économie
sociale les plus difficiles à résoudre, les plus dignes par là même
d'exciter l'intérêt de tout philanthrope désireux de servir les
intérêts de l'humanité?
--Établir les règles du duel, le réglementer en un mot, telle est la
préface naturelle de toute étude sur cette plaie sociale, jusqu'ici
rebelle à la répression. C'est ainsi que l'ont pensé avant nous les
hommes honorables qui, en 1836, sont venus engager M. le comte de
Chateauvillard, membre distingué du Jockey-club de Paris, à publier
un _Essai sur le duel_.
Ce nouveau _code du duel_ fut appuyé par l'approbation des hommes de
l'époque les plus autorisés par leur haute position dans la société.
«Intimement convaincus, disent-ils, que les intentions de l'auteur,
loin de propager les duels, tendent au contraire à en diminuer le
nombre, à les régulariser, à en éviter les chances funestes, les
soussignés donnent leur entière approbation aux règles établies et
développées dans le présent ouvrage.»
Suivent les nombreuses signatures d'hommes distingués, parmi lesquels
nous remarquons des maréchaux, des pairs de France, députés, officiers
généraux, officiers supérieurs, hommes de lettres et gentlemen, etc.
(Voir l'_Essai sur le duel_, par le comte de Chateauvillard, pages 87
et suivantes.)
Nous ne saurions passer sous silence le nom de l'un des signataires
les plus compétents, que nous avons eu l'avantage de connaître et
d'apprécier: nous voulons parler de M. le marquis de Hallay-Coëtquen,
gentilhomme accompli dont les décisions, jusque dans ses dernières
années, faisaient autorité en matière de point d'honneur.
--Ces réflexions sembleraient suffisantes pour justifier la
publication d'une nouvelle étude sur le duel, si des considérations
afférentes à l'utilité pratique ne nous eussent induit à persévérer
dans notre dessein de l'entreprendre.
--Le code de M. de Chateauvillard est presque introuvable aujourd'hui,
et, non seulement nous voyons renaître à chaque instant les abus qu'il
avait pour but essentiel de combattre, mais encore des irrégularités
très-regrettables se sont introduites depuis sa publication.
Bien que les prescriptions de ce code soient nettes et précises,
publiées au moment où les rencontres étaient plus fréquentes, elles
nous ont semblé parfois plutôt destinées à être interprétées par des
hommes ayant déjà quelque expérience des usages de la société, et par
conséquent susceptibles de développements pour être bien comprises et
mises en pratique par le plus grand nombre.
Des personnes honorables, dont l'influence morale pourrait être utile
soit pour arranger les affaires d'honneur, soit pour en rendre les
conséquences moins désastreuses, se refusent à accepter le rôle de
témoins, alléguant leur complète inexpérience dans de semblables
questions. Un guide sûr ne suffirait-il pas pour atténuer les
scrupules de quelques-uns?
Ce serait autant de gagné dans l'intérêt de l'humanité!
Notre étude sur _le duel_ sera divisée en trois parties:
La première contiendra un précis historique sur les origines du duel;
un aperçu analytique sur la législation des principales puissances
étrangères, sur la législation et la jurisprudence des tribunaux
français, et, enfin, la conclusion fera connaître notre opinion
personnelle sur les moyens les plus sûrs de diminuer le nombre des
duels, ou tout au moins, d'en atténuer les effets, sans porter
atteinte au point d'honneur, lequel, selon nous, ne saurait tomber en
désuétude dans toute société civilisée;
Dans la seconde partie on trouvera un _code du duel_. Les règles
établies comporteront les développements, observations et exemples
dont l'utilité nous a été démontrée par l'expérience;
Dans la troisième partie, nous mettrons sous les yeux de nos lecteurs
quelques pièces justificatives.
Avons-nous besoin de le proclamer, notre _Code du duel_ n'est
nullement pour le favoriser, mais bien pour le cantonner sans des
limites étroites que, _seules_, les nécessités réelles et reconnues du
point d'honneur puissent lui permettre de franchir; pour déterminer
les devoirs comme les droits de chacun; pour persuader à quiconque se
trouve dans la nécessité de venger une injure qu'il ne doit confier
son honneur et sa vie qu'à des hommes sérieux et entourés de l'estime
publique; pour apprendre enfin aux témoins les principes qui doivent
les guider dans l'accomplissement du redoutable et important mandat
qu'ils ont accepté volontairement, leur montrer l'étendue de la
responsabilité qu'ils encourent soit envers l'ami qui leur a confié
son honneur et sa vie, soit envers les familles, soit envers la
société.
Puissions-nous être assez heureux pour atteindre le but humanitaire
que nous nous sommes proposé.
Puissions-nous obtenir par la précision et la clarté des conseils
puisés au creuset de l'expérience, que toutes les querelles suscitées
par les écarts de l'imagination ou par l'effervescence des passions
humaines, et de nos jours, surtout, ce qui est profondément
regrettable, par les animosités politiques, soient apaisées dès leur
début et que les rencontres que l'honneur et la nécessité imposent à
l'homme de cœur aient des suites moins funestes, moyennant la
salutaire influence de règles connues et admises «à titre de droit
commun à tous» par l'opinion générale dans la société.