littéralement la Seine sur une longueur de plus de deux lieues. Sept
cents navires à voiles, dragons et serpents de mer suivis d’une foule
de barques plus petites, s’avançaient portant de nombreuses machines de
guerre et trente mille Normands conduits par le roi de mer Sigfried.
Cette grande expédition avait pour objectif, après Paris, le pillage
de la Bourgogne que les Normands n’avaient pas encore atteinte. Le
spectacle était terrifiant, cette immense quantité de grands navires
élevant leurs proues taillées en têtes fantastiques, les plats-bords
protégés par des rangées de boucliers, s’avançait en ordre régulier au
bruit de mille clameurs, au son des trompes de guerre déchirant l’air,
pendant que derrière les boucliers, sur les plates-formes d’avant et
d’arrière, la foule des guerriers brandissait haches et lances.
Arrivée sous les murailles de Paris, la flotte s’arrêta. Sigfried
demanda une entrevue au comte et à l’évêque; il vint avec quelques-uns
de ses hommes d’aspect sauvage et farouche, aux armes et aux casques
étranges, grands gaillards blonds au teint recuit par le hâle des
mers. Il réclamait le passage en haute Seine pour son expédition,
c’est-à-dire la rupture du Grand Pont, promettant de respecter la
ville et les biens des Parisiens. La proposition fut repoussée et tout
aussitôt les Normands se préparèrent à l’attaque.
Dès le lever du jour le lendemain, les navires embossés le plus
près possible de la Cité, les bandes normandes descendues à terre
commencèrent l’attaque. Au milieu du plus effroyable fracas, les tours
se couronnèrent de défenseurs, les flèches volaient par tous les
créneaux, les machines placées en grand nombre aux bons endroits du
rempart faisaient siffler les traits ou ronfler les grosses pierres,
sur les assaillants qu’animait le beuglement des grandes trompes de
guerre. Le plus chaud de l’affaire fut à l’assaut de la tour défendant
le Grand Pont, sur la rive droite; le gros des Normands s’efforçait de
la démolir ou de l’escalader malgré la grêle des projectiles lancés du
pont et de la tour.
[Illustration: LA TOUR DU PETIT PONT.--LE GRAND SIÈGE DES NORMANDS]
L’évêque Gozlin combattait ici avec son neveu Ebble, abbé de
Saint-Germain des Prés, avec le comte Eudes, Robert, son frère, et le
comte Ragenaire. Les pertes furent grandes des deux côtés, mais les
défenseurs de la tour recevaient sans cesse du secours par le Grand
Pont. L’évêque Gozlin, parmi eux, fut atteint par une flèche normande,
sa blessure était légère heureusement et la défense n’en fut pas
troublée. Quand la nuit vint, la tour semblait si bien une ruine que
les Normands comptaient n’avoir plus qu’un effort à faire le lendemain
pour l’enlever, mais les assiégés employèrent la nuit à la réparer,
et le soleil levant la montra plus forte, ses brèches bouchées, ses
crénelages rétablis et sa plate-forme surmontée d’un nouvel étage de
charpente.
Les Normands furieux se ruèrent de nouveau sur l’amas de ruines
remplissant le fossé; parmi les décombres, ils sapèrent la base de la
tour. Celle-ci, par tous ses créneaux, ruisselait de poix enflammée et
d’huile bouillante. Les Normands écrasés par les pierres, brûlés par
le feu, s’obstinèrent; on vit ceux que l’huile brûlait, que la poix
enflammée transformait en torches allumées, s’efforcer de se dégager
de la mêlée pour se précipiter à la Seine. L’attaque ne cessait pas.
Aux malheureux blessés sortant de la fournaise et nageant vers leurs
navires, les femmes accompagnant l’expédition, les danoises restées à
bord, criaient des injures pour les relancer au combat.
Mais quelques-uns des Normands attachés à la tour avaient pu creuser
dans la muraille une galerie de sape, où ils se trouvaient à l’abri
et qu’ils étançonnaient au fur et à mesure avec des pièces de bois.
Cette mine bien préparée, ils la remplirent de fascines et de fagots
enduits de goudron et y mirent le feu. L’étançonnage brûla, la tour ne
s’écroula pas comme s’y attendaient les assaillants, mais il apparut un
trou noir, une large ouverture dans la muraille. Les Normands, quand
la fumée se fut dissipée, se jetèrent sur ce trou au fond duquel se
massaient rapidement les Parisiens pour les recevoir. Le danger était
terrible; heureusement un moyeu de roue lancé du haut de la tour sur
la masse serrée broya bon nombre des assaillants et fit reculer les
autres. Les défenseurs de la tour, vivement, travaillèrent à boucher la
brèche, pendant que les Normands accumulaient sur ce point des matières
enflammées. La tour disparut dans la flamme et dans la fumée, quand
tout fut brûlé, elle reparut noircie mais debout, toujours chargée de
défenseurs, avec la bannière de la ville flottant sur sa plate-forme.
Le combat dura ainsi jusqu’à la nuit, soutenu vigoureusement par les
assiégés malgré leurs pertes.
L’attaque contre la vaillante tour ne se renouvela pas le lendemain.
Des remparts, on vit les Normands, renonçant à l’espoir d’enlever la
ville par un coup de main, s’installer à terre pour un siège régulier.
Ils établirent autour des ruines circulaires de Saint-Germain le Rond,
plus tard l’Auxerrois, un vaste camp fortifié par des retranchements
de pierres et de terre. Pendant que s’exécutaient ces travaux, des
colonnes de pirates se lançaient dans toutes les directions, ravageant
les alentours de la ville, passant leur fureur sur les malheureux
qu’ils pouvaient atteindre et sur les villages et hameaux rencontrés,
ramenant le butin et les approvisionnements à leur camp.
C’était donc un siège en règle que la Cité allait avoir à subir. On
vit alors les Scandinaves, ces pirates dont la tactique ordinaire
consistait à se jeter rapidement sur les villes ouvertes ou peu fortes,
pour les emporter d’un élan, reprendre les traditions de la guerre
savante, se plier à toutes les lenteurs et à toutes les difficultés
d’une attaque régulière, les cheminements à couvert, la sape des
murailles, la construction des catapultes, béliers, tours roulantes,
etc... Des corps normands continuaient leurs massacres au loin; pendant
ce temps, au camp de Saint-Germain l’Auxerrois, les assiégeants
construisaient trois hautes tours, faites de grands chênes équarris
et montés sur seize roues, pouvant contenir une soixantaine d’hommes
armés, et terminées par une plate-forme couverte sur laquelle se
manœuvrait un engin battant les crénelages de l’assiégé.
Ces tours roulantes, presque achevées, allaient pouvoir être mises en
mouvement et s’avancer contre la tête de pont lorsque les assiégés
réussirent à les incendier. Renonçant à en recommencer la construction,
les Normands fabriquèrent une quantité de grands pavois de cuir pouvant
chacun abriter cinq ou six hommes.
[Illustration: LE PETIT CHATELET, FIN DU XVIIIe SIÈCLE]
Le 20 janvier 886, après deux mois de siège, ils tentèrent un nouvel
assaut. Tous les engins en cercle autour de la forteresse du pont
entrèrent eu jeu et l’accablèrent de projectiles divers, énormes
pierres, javelots et balles de plomb grêlant sur les plates-formes.
Couverts de leurs grands pavois comme les légions romaines faisant la
tortue, les Normands s’élancèrent à l’escalade de la tour, pendant
que sur la Seine les barques attaquaient le pont des deux côtés,
les Normands ayant porté par terre, de l’autre côté de l’obstacle
un certain nombre d’embarcations légères. S’ils pouvaient réussir à
emporter ce pont par lequel se renouvelaient les défenseurs de la tour,
ils comptaient bien que celle-ci ne tarderait pas à succomber.
Les intrépides défenseurs, cette fois encore eurent le dessus, et
l’attaque fut repoussée. Les Normands employèrent la journée suivante
à essayer de combler les fossés de la tête du pont en y jetant
pêle-mêle de la terre, des fascines, des arbres, des animaux et enfin
de malheureux captifs, qu’ils égorgeaient au bord du fossé à la vue
des assiégés pour ébranler leur courage. L’évêque Gozlin, indigné de
la cruauté des barbares, dit la chronique d’Abbon, moine de l’abbaye
de Saint-Germain des Prés, témoin oculaire du siège, perça même d’une
flèche un des égorgeurs de ces malheureux prisonniers.
Le fossé à peu près comblé, les Normands ont pu avancer trois béliers
qui battent la tour sur chacune de ses faces, mais les défenseurs les
gênent ou les détruisent avec de grosses poutres garnies de fer. La
tour résiste toujours, les béliers ne l’ébranlent pas, ses mangonneaux
bien manœuvrés répondent aux engins de l’attaque. Alors les Normands
essaient d’autre chose, ils entassent sur trois de leurs plus gros
navires des matières inflammables, des arbres entiers et y mettent le
feu, traînant à la corde jusqu’au pont ces trois brûlots, au grand émoi
des défenseurs qui cette fois se croient bien perdus, mais des masses
de pierres coulées en avant des piles arrêtent heureusement les nefs
incendiaires qui brûlent sans endommager les poutres.....
Il s’ensuivit, après ces assauts obstinés, une semaine plus tranquille
sur le point attaqué. Les Normands, pour se consoler de leurs échecs
successifs, incendiaient les faubourgs de la rive gauche ou reprenaient
leurs courses au loin. Un événement se produisit, heureux d’abord, une
crue de la Seine vint gêner les opérations des assiégeants. Au bout
d’une semaine cette crue devint une véritable inondation qui dans sa
violence emporta le Petit Pont réunissant la cité à la rive gauche.
Ceci pouvait être fatal à la pauvre ville; désormais la tour du Petit
Pont, qui faisait le pendant de celle du Grand Pont si opiniâtrement
attaquée et défendue, restait isolée sur la rive gauche sans
communication possible avec la ville.
A la vue des charpentes du pont culbutées par les eaux, brisées et
emportées, les assiégeants poussèrent des cris de joie et se lancèrent
aussitôt à l’attaque de ce poste désormais perdu.
Les Normands après quelques péripéties poussèrent jusqu’au pied de
la tour un chariot rempli de paille à laquelle ils mirent le feu;
l’incendie, remplissant la tour de flammes et de fumée, gagna les
charpentes, brûla les planchers et la rendit bientôt intenable;
ce n’était plus qu’un immense bûcher qui flambait devant la ville
impuissante. Les défenseurs de la tour durent l’évacuer et se
réfugièrent sur un fragment du pont resté accroché à la muraille. Sur
cet étroit espace, enveloppés dans les tourbillons de fumée, accablés
par une grêle de traits des Normands, ils n’étaient plus que douze,
douze vaillants, dont le moine Abbon nous a conservé les noms: Hérivée,
Hermanfroy, Hérilang, Odoacre, Herric, Arnold, Solies, Gerbert, Uvidou,
Harderard, Eimard et Gosswin.
Comme ils allaient tous périr par le feu ou par les flèches, les
Normands leur crièrent de se rendre, leur promettant la vie sauve.
Aucun secours n’était possible, aucun espoir ne leur restait, les
douze firent signe qu’ils se livraient, comptant seulement être mis
à rançon. Mais à peine sur la rive au pouvoir des Normands, ceux-ci
les massacrèrent; un seul allait être épargné, Hérivée, qui les avait
frappés par sa haute mine et la beauté de ses armes; ils le prirent
pour un chef considérable et pour celui-là parlèrent de rançon, mais
Hérivée, dans la fureur qui l’animait, se jeta sur eux quoique désarmé
et les força par ses injures à lui faire partager le sort de ses
compagnons.
[Illustration: LE GRAND CHATELET, XVIIe SIÈCLE]
Après ce terrible épisode le siège traîna en longueur. Sans doute
l’inondation empêcha les Normands de prendre pied dans l’île et de
profiter du désastre du Petit Pont. Un corps nombreux des assiégeants
s’en alla ravager le pays entre Seine et Loire, les autres continuaient
le siège ou plutôt le blocus que des sorties des Parisiens venaient
souvent troubler. Une sortie du vaillant abbé de Saint-Germain Ebble,
neveu de l’évêque Gozlin, s’attaqua au camp assiégeant de Saint-Germain
l’Auxerrois, mais Ebble, après y avoir mis le feu, fut repoussé par les
masses Normandes.
Enfin au mois de mars, après quatre mois de siège, un secours arriva
aux Parisiens, le duc de Saxe Henri, envoyé par Charles le Gros avec
un corps de troupes, tomba une nuit sur le camp normand en même temps
que les Parisiens l’attaquaient de l’autre côté. Le but du duc de Saxe
n’était que de ravitailler Paris; son convoi de vivres entré, il se
retira. Les Normands attribuant cette belle résistance des assiégés à
la présence parmi eux d’Eudes, comte de Paris, lui tendirent un piège.
Feignant de vouloir entrer en pourparlers, leur chef Sigfried demanda
une entrevue au comte; Eudes y consentit, mais à peine était-il en
présence du chef sur le bord du fossé si vaillamment disputé, que
des guerriers, se glissant par derrière, se jetèrent sur lui. Il put
heureusement être dégagé par ses compagnons et rentrer dans ses lignes.
Dans cette ville bloquée, remplie de réfugiés entassés, en proie à
la famine, des maladies se déclarèrent et sévirent durement; une
épidémie emporta de nombreux défenseurs et entre autres le courageux
évêque Gozlin. Pour comble, le terrain manquait pour recevoir les
morts des petits combats journaliers livrés sous les murailles et
ceux de l’épidémie. Dans cette extrémité les Parisiens envoyèrent le
comte Eudes auprès de l’empereur Charles le Gros, pour le presser de
secourir la ville prête à succomber. L’abbé de Saint-Germain Ebble,
neveu de Gozlin, prit après le départ du comte de Paris la direction
de la défense. Quelques troupeaux restaient encore aux Parisiens,
paissant l’herbe au pied des murailles ou dans les petites îles en
avant et en arrière de la cité; on les ménageait et on les gardait
soigneusement, car les Normands risquaient souvent des attaques pour
enlever ces suprêmes ressources aux assiégés. D’un autre côté, les
Parisiens, voyant autour du camp ennemi paître les bestiaux ramenés par
les maraudeurs normands, organisaient de petites sorties nocturnes pour
essayer de faire quelques prises. Ainsi s’éternisait le siège.
Le comte Eudes revint au bout de quelque temps, perça les lignes des
assiégeants et annonça l’arrivée prochaine d’une armée de secours
envoyée par l’Empereur. Elle parut au mois de juillet conduite par le
même duc de Saxe qui peu de mois auparavant avait déjà une première
fois ravitaillé Paris. Mais les Normands l’attendaient, ils avaient
couvert le front de leur camp de fosses profondes, recouvertes de
branchages et de terre. L’attaque de l’armée impériale échoua devant
ces retranchements; le duc Henri, tombé dans une de ces fosses, fut
massacré et ses soldats purent à grand’peine reprendre son cadavre
avant de battre en retraite à la vue des Parisiens consternés.
Cette retraite fut le signal d’un nouvel assaut donné par les Normands
enflammés par leur victoire. Ils faillirent cette fois réussir et
le péril fut si grand que, pour animer les défenseurs, les prêtres
apportèrent les reliques de sainte Geneviève et de saint Germain sur
les points les plus menacés, sous la grêle des flèches, dans la fumée
des bûchers allumés par les assaillants au pied des tours, pour
incendier leurs étages de bois. Les Normands avaient pris pied dans
l’île, ils tenaient déjà quelques portions de rempart et une tour à
la pointe du palais; toutes les cloches des églises en cet instant
suprême sonnèrent le glas de la ville, mais enfin, cette fois encore,
les assiégés pris de rage eurent le dessus, ils massacrèrent tout ce
qui avait escaladé les brèches, renversèrent ou brisèrent les échelles
et reconquirent la tour perdue. Une sortie désespérée du comte Eudes,
profitant du désordre des assaillants, acheva de dégager les murailles.
Et le blocus reprit, et les Parisiens affamés se remirent à guetter du
haut de leurs murs l’arrivée d’un secours. Le secours arriva enfin.
Cette fois, c’était l’empereur Charles le Gros lui-même qui apparut à
la tête d’une armée considérable sur les hauteurs de Montmartre. Les
Normands, devant les forces supérieures de l’Empereur, évacuèrent leur
camp de Saint-Germain l’Auxerrois et se retirèrent sur la rive gauche
pour attendre le combat dans leur retranchement de Saint-Germain des
Prés. Mais le petit-fils dégénéré de Charlemagne, au lieu de combattre,
préféra encore une fois traiter. Il ouvrit des négociations avec les
Normands, ceux-ci consentirent à lever le siège moyennant sept cent
livres d’argent et le pillage du diocèse de Sens.
Les Parisiens après le départ de l’empereur refusèrent de reconnaître
le traité qui leur imposait la rupture de leurs ponts pour livrer
la route de la Bourgogne à la flotte ennemie; quand les Normands
essayèrent de forcer le passage, le nouvel évêque Auschéric et l’abbé
Ebble les repoussèrent victorieusement.
Cette fois, rebutés par les difficultés d’un siège à recommencer,
les Normands prirent un grand parti. Du haut de leurs remparts, les
Parisiens assistèrent à un spectacle extraordinaire, ils virent toute
l’armée normande en mouvement tirer ses bâtiments à terre à force de
bras et d’attelages, et leur faire franchir, en défilant à travers les
champs de la rive gauche, un espace de plus d’un lieue, évitant ainsi
les ponts et reprenant la Seine au-dessous de Paris pour gagner les
pays de Bourgogne.
Les pirates les ravagèrent pendant six mois, puis chargés de leur
butin, reprirent le chemin de la basse Seine. Paris les vit encore
reparaître, descendant le fleuve maintenant au lieu de le remonter.
Nouvelle attaque de la ville qui barre le passage. Repoussés encore,
les Normands durent recourir au moyen qu’ils avaient employé six mois
auparavant, ils remirent leurs navires à terre et les traînèrent à
travers prés et champs.
L’empereur Charles le Gros était mort et le trop vaste empire
carolingien avec lui. Dans le démembrement de l’empire en sept
royaumes, le vaillant défenseur de Paris, Eudes, élu par les barons,
gagna la couronne du royaume de France, bien petit royaume formé de
l’ancien duché de France, des pays entre Loire et Meuse. Il avait
d’ailleurs à le conquérir contre les Normands qu’il allait trouver
presque partout dans ses malheureux états ravagés.
Pendant des années on eut encore à combattre, pour purger les pays de
l’intérieur, des petites troupes scandinaves cantonnées sur des points
faciles à défendre, cramponnées à des forteresses conquises.
Au Xe siècle, après les avoir rabattus sur la basse Seine, il fallut
bien pour en finir se résoudre à leur laisser une part du sol, en
leur abandonnant les territoires neustriens qui allaient devenir la
Normandie.
La cité de Paris, qui avait conquis un superbe renom dans la longue
lutte soutenue par elle, grandit alors rapidement en importance. Elle
eut à réparer les désastres de la guerre, à reconstruire ses faubourgs,
ses abbayes, ses églises, à restaurer les tours criblées de blessures,
ruines croûlantes sur certains points plus maltraités que les autres.
[Illustration: L’ÉGLISE SAINT-BARTHÉLEMY, XVIe SIÈCLE
(EMPLACEMENT DU TRIBUNAL DE COMMERCE)]
Au moment des invasions, une foule de moines et de prêtres s’étaient
réfugiés dans la ville avec les reliques de leurs églises. Ces
reliques, les Parisiens prétendirent les garder. Saint Marcel, sainte
Opportune, saint Magloire et beaucoup d’autres saints dont on avait mis
les dépouilles à l’abri dans la cité, étaient devenus parisiens par le
siège. Les églises existantes se partagèrent ces reliques, ou bien l’on
éleva en leur honneur de nouvelles chapelles et des monastères dans les
faubourgs qui se reformaient rapidement sur les deux rives.
La grande abbaye de Saint-Germain des Prés, qui n’était plus au
départ des Normands que décombres amoncelés, sillonnés de fossés et
de retranchements au milieu desquels se dressait la base d’un gros
clocher, sortit assez lentement de cet amas de ruines. Les quelques
moines survivants durent se contenter longtemps d’un asile modeste dans
ces décombres; ce ne fut que vers 990 que l’abbé Morard entreprit la
reconstruction de l’église.
Bien entendu, le premier soin des Parisiens en réparant la muraille de
la Cité avait été de relever les défenses des deux ponts qui avaient
subi tant d’assauts acharnés et dont l’une avait été complètement
ruinée. On ne sait rien sur ces deux têtes de pont jusqu’à une nouvelle
reconstruction encore, au commencement du XIIe siècle.
Elles eurent un siècle après les Normands la visite de l’empereur
d’Allemagne Othon. Le roi des Francs Lothaire, l’avant-dernier des
Carolingiens qui avait réoccupé le trône après la mort d’Eudes, le
défenseur de Paris contre les Normands, avait failli surprendre Othon
au milieu d’un festin dans son palais d’Aix-la-Chapelle, et celui-ci
venait lui rendre sa visite dans sa capitale. En 978, une armée de
soixante mille Germains ravagea la Champagne et parut sous Paris
défendu par le duc de France Hugues Capet, descendant du roi Eudes et
possesseur direct de Paris, abbé laïque ou plutôt propriétaire des
grandes abbayes de Saint-Germain des Prés et de Saint-Denis, et depuis
longtemps presque aussi roi que Lothaire.
[Illustration: L’ÉGLISE SAINT-BARTHÉLEMY, FIN DU XVIIIe SIÈCLE]
Othon avait juré de faire chanter sur les hauteurs de Montmartre un tel
Alleluia qu’il serait entendu de Notre-Dame. Les soixante mille Saxons,
Lorrains et Flamands d’Othon entonnèrent le formidable Alleluia promis,
puis descendirent donner l’assaut à la ville, c’est-à-dire certainement
à la forteresse défendant le grand pont, au Grand Châtelet. Ils
ne l’enlevèrent pas plus que les Normands; tout ce que put faire
l’empereur de Germanie, ce fut, après l’assaut, de brûler quelques rues
des faubourgs non défendus et d’aller frapper de sa lance la porte de
la forteresse.
Le duc de France Hugues Capet habitait le palais de la Cité, la vieille
demeure des magistrats romains où avaient passé les rois mérovingiens.
En 987, à la mort du fils de Lothaire Louis V, le grand vassal reçut ou
prit la couronne. Son fils le roi Robert fut un des grands bâtisseurs
de Paris.
Peu après l’an mille, après ce passage difficile où le populaire,
selon une croyance répandue partout, attendait la fin du monde, il
fit restaurer le palais de la Cité, jetant bas les restes ébranlés
des vieilles tours romaines et mérovingiennes, les reconstructions ou
adjonctions diverses, les étages de bois, pour refaire ou arranger le
tout sur des données nouvelles.
Ce palais roman du roi Robert, château fort semblable probablement à
ceux de ce temps dont il reste d’assez grands débris pour qu’il soit
possible d’en préciser l’image, ne dura pas longtemps; il dut à son
tour, moins de deux siècles après, disparaître pour être remplacé par
le palais de saint Louis et de Philippe le Bel. Il avait sa chapelle
Saint-Nicolas que saint Louis jeta bas pour édifier l’admirable
joyau de la Sainte-Chapelle, parvenu jusqu’à nous à travers tant
de vicissitudes. Le roi Robert, dit le Pieux, était aussi Robert
l’excommunié, interdit par l’Église pour avoir épousé sa cousine
Berthe, qu’il fut obligé de répudier après des années de luttes,
pendant lesquelles le malheureux roi, traité comme un pestiféré, se
voyait refuser l’entrée des églises. En face du palais existait déjà la
petite église Saint-Barthélemy; souvent, rapporte la légende, Robert y
vint suivre les offices dans la rue, agenouillé sur le seuil.
La puissance morale de l’Église à cette époque était immense;
elle savait aussi faire respecter ses droits seigneuriaux, ses
fiefs particuliers et les défendre avec les armes spirituelles ou
temporelles, suivant le cas,--on l’a bien vu au siècle suivant lors de
l’établissement des communes dans les villes des évêques, à Beauvais,
Laon ou ailleurs. La petite aventure arrivée sous l’un des successeurs
de Robert, le roi Louis le Jeune, bien que de son temps l’autorité
royale considérée comme supérieure à celle de tous les barons,
possesseurs réels des fiefs du domaine, se fût affermie notablement,
montre que l’Église savait aussi maintenir ses droits temporels contre
les rois.
Louis, se rendant à Paris, fut obligé par la nuit de s’arrêter à
Créteil, village appartenant, terres et habitants, au chapitre de
Notre-Dame de Paris. Le roi et sa troupe y prirent gîte et nourriture.
Peu de jours après, Louis VII, se rendant à la cathédrale pour assister
aux offices, se heurta aux portes fermées et trouva sous le porche
les chanoines qui lui firent une admonestation sévère.--«Vous êtes
roi, dirent les chanoines, mais vous n’en êtes pas moins cet homme
qui, contre les droits de l’Église, a eu l’audace de manger à Créteil
aux dépens des habitants de ce village, qui sont hommes de l’église
cathédrale! Voilà pourquoi l’église a suspendu ses offices et vous a
fermé sa porte.»