Dans la longue lutte entre Frédégonde, femme de Chilpéric, e

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LE CŒUR DE PARIS

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EVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HERISSEY

[Illustration:

ÉBATS SUR LA SEINE GELÉE

(Tour de Nesle XVIIe Siècle)]

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LE

CŒUR DE PARIS

SPLENDEURS ET SOUVENIRS

TEXTE, DESSINS ET LITHOGRAPHIES

PAR

A. ROBIDA

[Illustration]

PARIS

A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE

8, RUE SAINT-JOSEPH, 8

_Tous droits réservés._

[Illustration: POINTE DE LA CITÉ ET SORTIE DE LA SEINE

LA CHAÎNE TENDUE DE LA TOUR DU COIN A LA TOUR DE NESLE]

CHAPITRE PREMIER

LE VAISSEAU DE LUTÈCE

Écrasement de l’antique cité.--Ce que représente l’étroit

espace entre Notre-Dame et le palais.--L’établissement des

Francs.--Le palais gallo-romain devient le palais des chefs

mérovingiens.--Clotilde et les fils de Clodomir.--Frédégonde à

Paris.--Les deux ponts de la Cité.--Le départ de Rigonthe.--Le

comte Leudaste.--Saint Eloi.--Les incendies de la cité.

[Illustration: STATUE DE LA VIERGE

PORTAIL DE NOTRE-DAME]

La cité de Paris, la noble nef qui, depuis si longtemps, malgré tant

d’ouragans, sous l’assaut des vents furieux ou sous les caresses d’un

soleil ami, vogue avec audace et fierté, souvent rudement ballottée

mais jamais submergée, a vu pour ainsi dire, commencer l’histoire de

France, avec les aventures de jeunesse de Lutetia, dans les jours où

se formait, sur les rives de la Seine, le petit État barbare d’un chef

franc.

Pendant des siècles, sur ce point minuscule, à cet étroit îlot enserré

par les eaux de la rivière, vinrent à ce qu’il semble s’attacher tous

les fils reliant au mince domaine royal des premiers temps, les terres,

les fiefs et les provinces qui grossissaient peu à peu le naissant pays

de France, et lui ramenaient un à un tous les lambeaux de la Gaule

éparpillée après l’écroulement du monde romain.

Le point central de cette France, à la formation difficile et lente

après les temps de bouleversement, il est là jusqu’au XIIIe siècle,

entre l’église cathédrale de Paris et le Palais de la Cité, tout petit

noyau de la solide agglomération. Toutes les choses de la politique

brutale et confuse des chefs francs, campés dans les palais conquis,

des rois de Paris et des ducs de France, en attendant les rois réels

surgissant du chaos débrouillé et s’imposant comme suzerains définitifs

aux grands barons, aboutissaient ou commençaient là, sur ces quelques

arpents de sol parisien particulièrement vénérables, et que pourtant

nous avons traités avec assez peu de respect en notre temps, faisant

table rase de tout ce qui pouvait marquer encore quelques-uns de tous

ces grands souvenirs ou conserver un peu l’empreinte du glorieux passé.

Était-il, on peut le répéter, un point de la capitale française qui

méritât plus le respect que cet antique berceau de la grande ville, que

l’île des _Parisii_, la vieille aïeule Lutetia, devenue peu à peu la

Cité? Au lieu d’abattre tous les souvenirs monumentaux, que l’injure

des siècles avait profondément entamés, mais qui pouvaient être soignés

et gardés, que n’a-t-on pensé à les conserver, à les relever même,

très religieusement, à sauver ce qui pouvait être sauvé des anciens

cadres et des anciens aspects, ou bien, que n’a-t-on songé au moins à

élever sur cet emplacement sacré, sur ce sol aux superbes souvenirs, un

monument à la gloire du vieux Paris?

Hélas! à part la cathédrale et quelques tours du Palais, l’_illustre

cité de Paris_ n’existe plus que dans les livres, elle a été sans pitié

étouffée et écrasée. Qui peut nous rappeler encore ce qu’il y eut,

jadis, à la place du colossal amas de pierres neuves d’aujourd’hui,

chargeant la nef parisienne entre ses châteaux d’avant et d’arrière,

entre le Palais et Notre-Dame?

Pauvre nef parisienne, si elle ne sombre point sous le poids, en

dépit de sa fière devise, c’est que sa carène fut finement et

merveilleusement taillée! Mais c’est grand’pitié tout de même de voir à

la place de l’antique cité disparue, cet énorme entassement de bâtisses

cubiques, maussades, par destination sévères et tristes, parfois

sinistres, en cet endroit déjà admirablement disposé par la nature, sur

cet emplacement consacré par l’histoire, et qui devrait être l’écrin

des souvenirs respectés.

Qu’avons-nous mis là, nous, Parisiens du XIXe siècle? Des édifices

destinés à des services fort utiles sans doute, mais qui ne sont

point à étaler au point le plus noble, le plus glorieux d’une ville,

des casernes de police, un immense Hôtel-Dieu comme un dépôt central

de germes infectieux, bâti juste au moment où la science réclamait

l’éparpillement des hôpitaux à la périphérie des villes, alors que la

nécessité ne forçait plus, comme jadis dans les villes fermées, à les

garder dans l’enceinte. Et pour comble, enfin, une Morgue à la pointe

de l’île, sans doute comme ornement ajouté aux splendeurs gothiques du

chevet de Notre-Dame!

Voilà ce que nous avons si lourdement étalé ici, le réalisme plat à la

place de la poésie, l’ennui administratif que l’on pourrait voiler, les

laideurs ou tristesses qu’il serait bon de cacher.

[Illustration: LE JUBÉ DE NOTRE-DAME, DÉMOLI EN 1725]

C’est par-dessus toutes ces choses que, vestige sublime d’un grand

passé surnageant à l’engloutissement général, domine la vieille

cathédrale, Idéalité persistante au milieu des sévères réalités ou des

banalités enlisantes.

Le Palais de la Cité, c’était la résidence des magistrats de la

province gallo-romaine, demeure solide, défendue par des tours. Des

empereurs probablement, pendant le temps de leurs séjours dans le

nord des Gaules, y passèrent aussi; plus tard, à la place des préfets

romains, s’installèrent les chefs francs qui peu à peu, passant le Rhin

et les profondes forêts du Nord-Est, se taillaient des petits royaumes

dans les débris de l’empire assailli de toutes parts.

Longtemps les rois francs des premières races se contentèrent des

fortes constructions romaines du Palais de la Cité, transformant

peu à peu ce palais, l’adaptant à leurs habitudes, restaurant

et reconstituant ce que touchait le temps, ou ce que ruinait la

guerre,--car il eut à jouer bravement son rôle de forteresse pendant

les sièges soutenus contre les Normands.

Des restaurations importantes, de vastes remaniements eurent lieu sous

le roi Robert, fils de Hugues Capet, puis saint Louis commença une

reconstruction totale achevée sous Philippe le Bel.

Le palais demeure encore résidence des rois après saint Louis; le

Louvre est un château-fort extérieur, l’hôtel Saint-Paul plus tard est

préféré, mais en bien des occasions, aux jours troublés, ainsi qu’aux

jours de fêtes solennelles, les rois reviennent à l’antique berceau de

la monarchie.

Puis le Parlement reste seul en possession, puissance grandissante,

en lutte si souvent avec le pouvoir royal; c’est une autre royauté

qui commence là, lentement et qui se développe à l’ombre des vieilles

tours. Dans ce vieux palais, il semble que toutes les institutions de

la France doivent prendre germe, car après les préfets des Empereurs,

les chefs francs, les ducs de France et les rois, le pouvoir législatif

lui-même, comme ou l’entend aux temps modernes, en sortira. La

filiation est directe, du Parlement naîtront les États généraux, et des

États généraux l’Assemblée nationale; et le vieux Parlement mourra de

l’enfantement le 3 novembre 1790.

Pour Notre-Dame, à l’autre extrémité de la cité, merveilleuse

cathédrale élevée par le XIIIe siècle à la place d’églises plus

modestes qui s’étaient succédé sur le même point, augmentant en

grandeur et en splendeurs à chaque reconstruction, pendant des siècles

l’écho de tous les grands événements, heureux ou malheureux pour

notre pays de France, s’est répercuté sous ses voûtes. Les vagues de

l’histoire, pour ainsi dire, à chaque grand fait sont venues battre ses

murs.

Saint Louis vient solennellement à Notre-Dame en partant pour sa

première croisade, Philippe le Bel y convoque les États généraux

pour s’appuyer sur la nation dans sa lutte contre le pape Boniface.

Après les désastres des XIVe et XVe siècles, quand le pays est aux

Anglais, le roi d’Angleterre s’y fait couronner roi de France bien peu

de temps avant le définitif retour de fortune qui verra Charles VII

le Victorieux rentrer dans Paris, et le léopard britannique reculer

jusqu’à Calais.

Dans les guerres civiles du siècle suivant, Notre-Dame sera une caserne

de la Ligue et logera dans ses galeries les troupes guisardes, des

bataillons de parisiens ligueurs. Enfin, toutes les victoires des armes

de France sous l’ancienne monarchie apporteront pour les accrocher

sous les voûtes augustes, les drapeaux sanglants, noircis et déchirés,

enlevés à l’ennemi. Notre-Dame aura pour «_Tapissiers_», les grands

généraux de la monarchie Condé, Turenne, Luxembourg, le maréchal de

Saxe...

Puis éclate l’orage de la grande Révolution, c’est le temps des

écroulements. Notre-Dame au début de la tourmente abrite quelques

jours, dans une salle de l’archevêché, l’Assemblée Nationale venant de

Versailles. Et quand le trône a croulé, quand on veut sur ses débris

jeter les ruines de la vieille religion, c’est la déesse Raison,

représentée par une plantureuse beauté de l’Opéra, qu’on installe sur

l’Autel. Lorsqu’une quatrième dynastie se fonde, trempée dans le sang

de l’Europe qui coule dans les grands carnages du commencement de notre

siècle, Notre-Dame remplace Reims, et voit un pape enlevé de force à

Rome sacrer empereur le grand soldat qui promène à travers les nations

la France ivre de gloire militaire, les bandes gauloises guidées par

les victoires tourbillonnantes.

[Illustration: LE PETIT PONT. LUTÈCE GALLO-ROMAINE]

La cité de Paris c’est tout cela, c’est tout ce passé, tous ces

grandioses souvenirs qui planent autour de ces deux monuments, sévère

château d’avant et splendide château d’arrière de la nef parisienne.

Il y a mille autres choses encore sur cet étroit espace, la barbarie

conquérante, la féodalité, la royauté, la religion--la science naissant

avec l’université sous la cathédrale,--la Justice, le Parlement;--et

des souvenirs de combien d’événements, des luttes anciennes, des

querelles passées et de tous les soulèvements d’autrefois;--des

vestiges de vieilles traditions rappelées par tant de vieilles

pierres,--de l’histoire se levant à chaque tournant de ruelle,

surgissant de chacun de ces pavés tant de fois soulevés...

* * * * *

A jamais resteront enveloppés dans une profonde obscurité les temps

qui virent la vieille Gaule devenir peu à peu la terre des Francs.

Il y a un grand siècle de luttes pied à pied, sur lesquelles nous

n’avons que de vagues données, les grands traits sans le détail, des

dates d’incursions, de saccages de villes par les barbares, ou de

retraites forcées de ceux-ci derrière leurs forêts et leurs rivières.

Malgré les échecs d’expéditions, malgré les revers parfois éprouvés,

il sort toujours, des marécages du Nord ou des forêts d’Outre-Rhin, de

nouvelles bandes de barbares entraînées par le plus farouche courage,

des hommes grands aux longues moustaches blondes ou rousses, se lançant

couverts de toiles et de peaux de bêtes, la framée et l’angon, la pique

en hameçon à la main, à la conquête du butin ou des terres. Ils font

des progrès peu à peu et gardent ce qu’ils ont conquis, s’établissent

solidement dans certaines régions et poussent toujours des pointes en

avant.

Alors dans la vieille Gaule romanisée, dévorée morceau à morceau, les

chefs francs se découpaient avec l’épée des royaumes au hasard de leurs

convenances ou des événements de la conquête, royaumes qu’ils étaient

à l’occasion prompts à s’arracher les uns aux autres et qui fondaient

rapidement dans des partages répétés, par succession, par force, ou de

gré à gré.

C’est probablement le rude Hlodowig ou Chlodowig, dont nous avons fait

Clovis Ier roi de France, alors que de son temps la France n’existait

pas, vaillant, terrible, féroce et astucieux, véritable type du chef

franc, qui mit le premier la main sur la ville de Lutèce et l’incorpora

dans les territoires conquis au nord de la Gaule.

Ce ne fut pas sans peine; longtemps les Francs restèrent cantonnés

vers les rives de l’Oise, la grande masse de la nation étant occupée

ailleurs dans l’empire entamé de tous les côtés, dans la Gaule de l’est

et du sud que les barbares disputaient aux Romains et s’arrachaient

entre eux. Chlodowig, fils de Childeric Ier, quand il eut enlevé

Soissons, tourna cinq ans autour de Lutèce. Les Romains luttaient

encore en certaines parties de la région, et sur d’autres points les

villes gallo-romaines du nord-ouest s’étaient confédérées pour leur

défense particulière, sous la direction de leurs évêques.

Sainte Geneviève, qui déjà du temps de l’invasion des Huns avait sauvé

Paris eut encore, avec l’évêque de Paris, à soutenir la constance

des Parisiens affamés par les bandes franques, installées dans les

camps fortifiés autour de la ville. Elle organisa même et dirigea de

sa personne une expédition de ravitaillement sur Melun, un convoi de

barques qui profita de quelque circonstance inconnue du siège, pour

aller chercher des vivres amassés à l’intention de Lutèce dans l’île de

Melun.

L’un de ces camps, l’établissement le plus important, le _lower_ ou

_lowar_, mot signifiant camp fortifié, était situé sur la rive droite

en face des prairies où fut plus tard Saint-Germain des Prés. C’était

une grande enceinte carrée couverte par un large fossé dérivé de la

Seine, et défendue au sommet du vallum par de fortes palissades. Des

logements, des bâtiments divers s’élevaient çà et là dans l’intérieur

de l’enceinte. Au centre, sur une motte, s’élevait une grosse tour de

pierres et de bois, un donjon de vastes proportions où pouvaient se

retirer les défenseurs si le camp était forcé. C’est ce lower, dont

Philippe-Auguste put trouver encore les ruines et les fossés, qui

devint plus tard le château du Louvre, et la grosse tour au milieu de

la cour carrée put remplacer le donjon primitif des Francs.

[Illustration: LA PORTE DE L’EAU. LUTÈCE GALLO-ROMAINE]

Clovis s’installa sans doute là, attendant la chute de la ville ou un

arrangement possible avec les évêques et la ligue des villes, car, en

même temps que l’on combattait, on négociait aussi. Cet arrangement put

enfin se conclure sous une forme inattendue, par un mariage. Clovis

épousait Clotilde, nièce de Gondebaud, roi des Burgondes, lequel avait

assassiné son frère pour ne point partager son trône avec lui.

Clotilde était chrétienne et Clovis promettait de se laisser instruire

dans la religion du Christ. La résistance ne pouvait que retarder

sans l’empêcher la chute désormais fatale des dernières cités

gallo-romaines, les évêques le comprirent et composèrent avec le

Sicambre.

Clovis, vers 493, est maître du territoire de Lutèce. Sa puissance

augmente rapidement, le succès l’accompagne dans les incessantes

expéditions qu’il entreprend et dans toutes les luttes qu’il doit

soutenir. A force de victoires, d’habiletés politiques et aussi de

crimes heureux, Hlodowig, à ses débuts simple chef d’une tribu,

concentre entre ses mains les territoires arrachés aux Romains, les

possessions enlevées à ses parents massacrés, à ses rivaux vaincus, et

devient un puissant monarque.

Fatigué par tant de luttes, par trente années de courses commencées à

l’âge de quinze ans, le roi franc s’établit à Lutèce dans les palais

laissés par les préfets romains, Hlodowig habita soit le palais

des Thermes dans le faubourg méridional de Lutèce, au pied du mont

Lucotitius, où, devenu chrétien, il faisait construire la basilique

destinée à devenir l’église Sainte-Geneviève, soit le palais qui

existait dans l’île à la pointe tournée vers le couchant. Ce palais

d’une importance considérable déjà, dans une admirable situation,

dominait toute la fuite de la Seine vers les collines de l’ouest; au

pied de ses tours, des jardins enclos par la muraille de la cité s’en

allaient rejoindre l’avant-garde de petites îles verdoyantes précédant

la grande île, maintenant soudées à elles et formant le terre-plein du

Pont-Neuf.

Un des égorgements le plus fameux parmi tous les égorgements de frères,

d’oncles, de neveux ou de fils qui remplissent les annales de ces

temps, et qui étaient la façon dont les rois barbares réglaient l’ordre

de succession dans les royaumes qu’ils essayaient de fonder, le meurtre

des fils de Clodomir eut lieu à Lutèce, et selon toutes probabilités

dans ce palais de la Cité. Les royaumes réunis par le brutal génie de

Clovis, à sa mort, avaient été partagés entre ses quatre fils, qui

n’avaient pas tardé à essayer de s’enlever réciproquement des morceaux

de leurs parts respectives. Ils se tendaient mutuellement embûches et

pièges et cherchaient à s’assassiner, mais chacun se tenait sur ses

gardes. Enfin l’un d’eux, Clodomir roi d’Orléans, ayant trouvé la mort

dans une expédition en Burgondie, entreprise à l’instigation de leur

mère Clotilde, Clotaire, roi de Soissons, et Childebert, roi de Paris,

s’entendirent pour supprimer les enfants que leur frère avait laissés.

Leur grand’mère, la vieille reine Clotilde, avait pris ces trois

enfants avec elle dans le palais des Thermes qu’elle habitait. Les deux

oncles se réunirent à Paris au palais de la Cité; et, sous prétexte de

faire reconnaître par les principaux chefs francs appelés à Paris la

transmission du royaume de Clodomir à ses enfants, ils demandèrent à la

vieille reine de les leur envoyer. Celle-ci tout heureuse de ces bonnes

dispositions des deux rois s’empressa de remettre les enfants à leur

messager.

Dès que Clother et Childebert eurent leurs neveux entre les mains, ils

envoyèrent un second messager à la grand’mère. C’était un gallo-romain,

entré au service des conquérants germains. Le message était simple et

d’une clarté terrible. Éloquemment l’homme présenta des ciseaux et une

épée nue à Clotilde:

--Tes fils, reine, les très glorieux rois Clotaire et Childebert te

demandent d’ordonner toi-même comment tu entends que les enfants soient

traités... Veux-tu qu’ils vivent, les cheveux coupés dans quelque

église, ou veux-tu qu’ils meurent par l’épée?

Clotilde, dans le trouble de sa fureur indignée, répondit imprudemment:

«Si on ne les élève pas sur le trône, j’aime mieux les voir morts que

tondus!» Le messager n’en demanda pas davantage et retourna aussitôt au

palais porter le mot fatal échappé à la reine.

[Illustration: ENTRÉE DE LA SEINE DANS PARIS

LES CHAÎNES DE LA TOUR BARBEAU A LA TOURNELLE]

Immédiatement Clotaire et Childebert pénétrèrent dans la salle où

l’on avait enfermé leurs neveux et les égorgèrent malgré larmes et

prières. Childebert un instant faillit se laisser attendrir par les

supplications du plus petit des enfants, mais comme Clotaire, ayant

goûté au sang, menaçait de l’abattre aussi, il repoussa l’enfant qui

s’accrochait à ses genoux et laissa son frère achever l’œuvre, pendant

que l’on égorgeait aussi les gouverneurs et les serviteurs des jeunes

princes, venus avec eux au palais de la Cité.

Un troisième fils, Chlodowald, put éviter le sort de ses frères,

probablement enlevé par quelques compagnons dévoués de son père. Mais

pour échapper complètement à la férocité de ses oncles, il renonça

de lui-même à toute prétention sur l’héritage de Clodomir et se fit

prêtre. Ayant fondé un monastère en un petit village caché sous les

grands arbres au tournant de la Seine après Meudon, il y vécut de

longs jours tranquilles, tout occupé à de bonnes œuvres. Ce doux

mérovingien issu de la farouche lignée mourut avec la renommée d’un

saint, et le village où sa tombe était révérée changea son nom de

Nogent en celui de Saint-Chlodowald ou Saint-Cloud.

Augustin Thierry qui a porté la lumière sur ces terribles époques,

enlevées par lui à l’ombre confuse et peintes magnifiquement dans

ses récits, fresques puissantes aux rudes et franches couleurs, nous

montre ces conquérants barbares pendant longtemps campés dans les

cités gauloises comme des occupants plutôt que comme des habitants

fixés, exploitant les royaumes découpés par eux à travers les Gaules,

et possédés très précairement parfois; pillant, brûlant et rançonnant,

enlevant à l’occasion les lots des autres rois ou chefs,--pendant que

les populations conquises, passées d’un roi à un autre, continuent à

vivre tant mal que bien de leur vie à part, et s’efforcent de limiter

autant que possible les exigences ou les déprédations des Francs,

pendant que les évêques ou les gallo-romains de haute situation font

leur possible pour adoucir et policer ces rois et leurs _leudes_ ou

compagnons.

On les voit, ces Sicambres rudes et grossiers, à la fois vaillants et

rusés, dans ce décor romain déjà bien mutilé par les guerres, couvert

de cicatrices, parmi ces murailles écrêtées dont ils rétablissent les

couronnements et dont ils complètent les défenses par des ouvrages de

bois, dans ces palais où ils apportent les usages des forêts germaines,

qu’ils s’efforcent de modifier peu à peu pour se hausser au niveau

des anciens gouverneurs, ou patrices romains. Ils abrègent autant que

possible leur séjour dans les cités où ils se sentent gênés, préférant

une existence plus large dans leurs _villas_, près des grandes forêts

des rives de l’Oise, où, dans l’intervalle des guerres et des courses

entreprises sur les royaumes voisins, ils se livrent violemment au

plaisir des grandes chasses.

Devenus chrétiens, baptisés, on les voit aux églises qui se multiplient

dans la Cité, écouter patiemment les prêtres leur prêcher la douceur de

la religion du Christ, mais ils gardent au fond du cœur les sauvages

passions des barbares et se livrent à l’occasion aux plus farouches

excès, quand il s’agit de savourer les joies de la vengeance ou de

préparer quelques meurtres profitables.

Lutèce, qui gagnait en importance et commençait à s’appeler Paris,

passa alors quelquefois d’un royaume dans un autre, au moment des

partages parmi les descendants de Clovis. Chilpéric, fils de Clotaire,

l’eut quelque temps en sa possession, puis après une lutte avec ses

trois frères, Paris devint le lot de Caribert, tandis que les autres

allaient régner à Soissons, à Orléans et à Reims sur des territoires

bizarrement découpés. A la mort de Caribert, la ville resta même

indivise entre les trois frères survivants.

Dans la longue lutte entre Frédégonde, femme de Chilpéric, et

Brunehaut, femme de Sigebert, Paris vit plusieurs fois passer dans

ses murs les deux terribles rivales, qui poussaient successivement

au combat et à la mort leurs fils et leurs petits-fils, et avec eux

les divers peuples francs d’Austrasie, de Neustrie, de Burgondie.

L’horrible Frédégonde qui mourut la première, tranquillement et dans

son lit, probablement en un palais de Paris qu’elle avait ressaisi

à la mort de Childebert, fut enterrée en l’église du monastère de

Sainte-Croix et Saint-Vincent, plus tard Saint-Germain des Prés. Ainsi

que le dit Henri Martin, Frédégonde, la victorieuse, épouvantablement

souillée de crimes, apparaît comme «le génie même de la barbarie

triomphante» tandis que la reine vaincue, Brunehaut, contre qui sa

rivale, ou le fils de sa rivale Clother, put réunir la majorité des

chefs francs, représentait les tendances civilisatrices, une tentative

d’organisation régulière, sous un régime se rapprochant de la vraie

monarchie.

[Illustration: LA POINTE DU REMPART DE CHARLES V.--LA TOUR BILLY, L’ILE

LOUVIERS ET L’ILE NOTRE-DAME]

Très probablement les faubourgs de Paris, s’allongeant au nord au

delà du Grand Pont et au sud après le Petit Pont, devaient former une

agglomération de population assez considérable, peut-être autant que

celle qui restait fidèle à l’antique Lutèce, la Cité de l’île.

Ces deux ponts construits en charpente existaient depuis des siècles

déjà, ayant remplacé les ponts brûlés par les gens de Lutèce à

l’arrivée des Romains. Le Petit Pont se retrouve toujours sous le même

nom, à la même place, au bas de la rue Saint-Jacques.

Pour le Grand Pont il y a doute. Est-il l’ancêtre de notre Pont au

Change donnant sur la grande route des provinces du Nord représentée

par la rue Saint-Denis, ainsi qu’on l’a cru longtemps? ou bien peut-il

être représenté aujourd’hui par le pont Notre-Dame, comme on le suppose

maintenant? Les deux opinions s’appuient sur des probabilités également

fortes. En plaçant le Grand Pont de Lutèce au Pont au Change il faut

admettre que la voie traversière de l’île partant du Petit Pont faisait

un fort crochet sur la gauche, tandis que pour se diriger vers le pont

Notre-Dame, elle n’avait qu’à pousser tout droit. Cependant, comme il

existait une grande place marchande entourée de portiques au débouché

du Petit Pont, la voie pouvait très bien partir de l’angle gauche de

cette place pour gagner le Pont au Change sans trop de détours, ce

qui donnerait raison à la vieille tradition. D’ailleurs l’existence

du Grand Châtelet au bout du Pont au Change et du Petit Châtelet à

l’extrémité du Petit Pont, forteresses succédant certainement à des

têtes de pont fortifiées, est encore une raison de plus pour faire

admettre la quasi-certitude de l’ancienne tradition.

Combien de fois ces deux antiques passages ont-ils été renouvelés,

après des aventures diverses, brûlés par accidents fortuits ou faits

de guerre, emportés par les inondations ou la débâcle des glaces à

la fin des hivers rigoureux; reconstruits en pierres, chargés de

maisons serrées en deux files encorbellées sur la rivière, incendiés

encore, écroulés, endommagés par les ans,--toujours reconstruits et

transbordant d’une rive à l’autre tant de générations, depuis les

Gaulois de jadis jusqu’aux Parisiens d’aujourd’hui;--voyant passer sous

leurs arches tant d’embarcations diverses, depuis les bateaux gaulois,

les nefs romaines, les barques de guerre des Normands, jusqu’aux

péniches marchandes et aux bateaux omnibus de nos jours,--et défiler

sur leurs pavés tant de cortèges et de si différents, troupes joyeuses,

cavalcades de princes et princesses, bataillons en marche pour des

parades pacifiques, ou bandes armées se ruant aux massacres des jours

de révolution.

Quelques épisodes de la longue et sanglante histoire de Frédégonde

appartiennent à l’histoire de Paris. Concubine de Chilpéric, elle avait

débuté dans sa carrière de crimes en lui faisant étrangler sa femme

Galeswinthe, fille du roi des Wisigoths et sœur aînée de Brunehaut.

«Moult estoit belle femme la royne Frédégonde, en conseil sage et

subtile, en tricherie, ni en malice n’avoit son pareil, fors Brunehaut

tout seulement,» disent les vieux historiens racontant comment, après

seize ans de mariage, voyant le secret de sa liaison avec un leude du

roi Landry surpris par Chilpéric, elle prévint la colère de Chilpéric

en le faisant poignarder lui-même dans sa villa de Chelles. Le crime

commis, Frédégonde se réfugia aussitôt avec son fils Clotaire II âgé

de quatre mois, ses serviteurs et ses trésors dans l’église cathédrale

de Paris, prés de l’évêque Raguewode, et dans ce lieu d’asile elle

détourna l’orage qui pouvait tomber sur elle, et continua ses trames.

[Illustration: LA PRISE DU COMTE LEUDASTE]

Peu avant, sa fille Rigonthe, promise pour épouse à Récared, fils du

roi des Wisigoths, était partie pour l’Espagne avec un long envoi

de chariots chargés d’un véritable trésor constituant sa dot. Outre

l’escorte armée, Chilpéric avait violemment arraché à leurs foyers pour

les donner comme serviteurs à la princesse, une foule de jeunes filles,

d’hommes et de femmes des plus importantes familles parisiennes, ainsi

qu’un grand nombre de gens de condition inférieure destinés à divers

emplois. Ce fut une désolation terrible dans la ville et, rapporte

Grégoire de Tours, on vit, parmi les malheureux ainsi arrachés à

leurs familles, quelques-uns distribuer tous leurs biens entre leurs

héritiers et d’autres se donner la mort pour ne pas s’expatrier.

Cet immense convoi, sur sa longue route, fut dès le départ en butte à

tous les malheurs: désertions des serviteurs entraînés au loin malgré

eux, vols, enlèvements de chevaux et d’objets précieux, attaques à

main armée... Le cortège fondait en route et les richesses entassées

dans les chariots diminuaient d’étape en étape; les princes sur le

territoire desquels passait la malheureuse reine voulaient avoir leur

part de ses richesses, si bien que Rigonthe complètement dépouillée

ne put dépasser Toulouse où, abandonnée de tous, elle dut attendre en

un monastère que Frédégonde la fit reprendre. Il n’est pas nécessaire

de beaucoup s’apitoyer sur le sort de cette princesse Rigonthe qui,

d’après Grégoire de Tours, ne valait pas beaucoup mieux que son

affreuse mère. Ces deux femmes, souvent en querelles, allaient parfois

jusqu’à se prendre aux cheveux, et un jour Frédégonde avait tenté

d’étrangler sa fille en faisant brusquement retomber sur sa tête le

couvercle d’un grand et lourd coffre, vers lequel elle l’avait attirée,

sous prétexte de lui faire admirer des objets précieux. Rigonthe se

débattait, Frédégonde à genoux sur le couvercle pesait de tout son

poids et s’efforçait d’achever son œuvre, lorsque, aux cris de la

victime étranglée, on avait pu forcer la porte, et l’arracher à sa mère.

L’aventure du comte Leudaste, qui forme le sujet d’un des récits

d’Augustin Thierry, se passa à Paris pendant un séjour de Chilpéric et

de Frédégonde au palais de la Cité en 583. Leudaste, ancien esclave

gaulois devenu comte de Tours, détesté pour ses brutales exactions,

mais longtemps soutenu par Frédégonde, avait fini par encourir la haine

de la terrible reine, à la suite d’intrigues fort compliquées par

lesquelles il avait essayé de perdre l’évêque Grégoire de Tours, en

faisant de cet évêque l’accusateur des désordres de Frédégonde.

Dans un synode d’évêques réunis dans la villa de Chilpéric à Braines,

Grégoire de Tours ayant été complètement déchargé, l’affaire se

retourna contre son dénonciateur Leudaste, qui devenait l’auteur du

scandale et l’ennemi de Frédégonde.

L’occasion de la vengeance attendue quelque temps arriva enfin pour

celle-ci, par l’imprudence de Leudaste qui vint lui-même se mettre

dans la main de son ennemie. Un dimanche que Chilpéric et la reine

assistaient à la messe dans l’église cathédrale Saint-Etienne, plus

tard remplacée par Notre-Dame, Leudaste, qui venait de retrouver les

bonnes grâces de Chilpéric pour avoir combattu à Melun dans son armée,

croyant la fureur de Frédégonde calmée et espérant faire sa paix,

osa entrer dans l’église, et fendant la foule, aller jusqu’au siège

royal se jeter aux pieds de Frédégonde en la suppliant de lui accorder

son pardon. Une scène étrange s’ensuivit. Frédégonde, un instant

surprise, fut saisie d’une fureur sauvage, elle accabla son ennemi de

sa colère et l’eût bien fait tuer sur l’heure, mais Chilpéric, à qui

elle réclamait sa vengeance, se contenta de faire chasser Leudaste de

l’église par ses gardes.

Leudaste dans sa présomption ne se hâta point, après cet avertissement,

de chercher son salut dans une fuite rapide hors de la portée de

Frédégonde; au contraire, supposant qu’il aurait dû se faire précéder

par de riches présents pour adoucir la reine, il resta dans la cité

afin de réparer cet oubli. La rue conduisant de l’église cathédrale

au palais, devenue plus tard la rue de la Calandre et la rue

Neuve-Notre-Dame, trouvait au débouché du petit pont, c’est-à-dire à

l’extrémité de la place du Parvis actuelle, une large place, centre

du commerce de la cité, bordée de maisons de négociants, sous les

arcades ou les auvents desquelles ceux-ci étalaient leurs marchandises.

L’ex-comte de Tours, au lieu de fuir, s’arrêta sur cette place pendant

que s’achevait la messe, allant de boutique en boutique, marchandant,

faisant mettre de côté les plus riches objets. Tout à coup, la

grande messe terminée, un mouvement se produisit sur la place, le

cortège royal défilait au milieu du peuple. Chilpéric et Frédégonde

rentraient au palais. Frédégonde aperçut Leudaste continuant ses achats

sous l’auvent des boutiques et, aussitôt arrivée au palais, envoya

rapidement quelques hommes à elle avec l’ordre de lui amener son ennemi

vivant et garrotté.

Leudaste fut arraché à sa sécurité par leur attaque; comme il était

brave, il fit face au danger et fondit l’épée à la main à travers la

bande; blessé, couvert de sang, il put se frayer passage et gagna le

Petit Pont sur lequel il s’engagea en courant. Par malheur pour lui, le

Petit Pont se trouvait alors en mauvais état, les planches du tablier

étaient pourries par endroits et percées de trous. Leudaste en fuyant

mit le pied dans un de ces trous et tomba en se brisant la jambe.

Il était pris; on le porta tout sanglant dans la prison de la ville. Au

lieu de le faire mourir tout de suite, Frédégonde, qui ne se fût pas

crue assez vengée, le fit soigner et même transporter en meilleur air

dans une de ses Villas, mais au bout de quelque temps, comme l’état

du blessé s’aggravait, la reine eut peur de perdre sa vengeance, elle

fit jeter Leudaste en bas de son lit, le fit coucher sur le sol, la

nuque appuyée sur une barre de fer, tandis qu’un bourreau frappait le

malheureux sur la gorge à grands coups d’une autre barre de fer pour

lui briser les vertèbres.

Dans l’histoire de la cité parisienne apparaît le nom de saint Eloi

avec le règne du petit-fils de Frédégonde, Dagobert Ier. Celui-ci,

mérovingien adouci, n’était plus seulement un chef barbare, mais un

vrai roi, législateur ferme, réprimant sévèrement les brutalités

des leudes et, à l’occasion, expiant les siennes par des fondations

pieuses, comme celle de l’abbaye de Saint-Denis. Habile orfèvre et

honnête homme, Eligius ou Eloi, dès le début du règne de Dagobert,

devint son argentier ou maître des monnaies. Il resta personnage

important, principal conseiller de Dagobert pendant tout le règne et

fut ensuite évêque de Noyon. Ce n’était pas le premier marchand qui

parvenait à l’épiscopat, puisque précédemment le successeur de l’évêque

de Paris, Raguewode, l’ami de Frédégonde, avait été un marchand syrien

nommé Eusèbe.

Saint Eloi employait ses richesses en bonnes œuvres: à Paris il

fonda vers 632, au cœur de la cité, l’abbaye de Saint-Martial, vaste

monastère qui tenait tout l’espace compris au nord et au sud entre

les rues de la Calandre et de la Vieille-Draperie, à l’est et à

l’ouest entre les rues aux Fèvres et de la Barillerie, juste devant le

palais, à l’endroit occupé aujourd’hui par la caserne des pompiers.

Trois cents nonnes sous la direction de l’abbesse Aurée (sainte Aure)

occupaient l’abbaye; dans l’épidémie qui désola Paris en 666, enlevant

une partie considérable de la population, cent soixante religieuses de

Saint-Martial périrent et avec elles leur abbesse.

Le pourtour de cet enclos monastique s’appelait la ceinture Saint-Eloi.

Son église Saint-Martial avait failli, peu après sa construction, être

détruite par un incendie lequel, raconte la légende, s’arrêta sur une

objurgation d’Eloi au saint patron de l’église. Tout pleurant de voir

son œuvre ravagée par les flammes qu’activait un vent violent, Eloi en

«_grande ire_» admonesta vertement saint Martial qui souffrait ainsi

par sa paresse que son église fût _arse et dévorée_, et lui jura que

s’il la laissait périr, elle ne serait jamais rebâtie. La menace fit

son effet, car l’incendie aussitôt s’arrêta.

Hélas! saint Eloi n’était plus là en 1034 quand un autre incendie

dévora les bâtiments de l’abbaye.

Parmi les incendies dont la cité eut à souffrir il y en eut un, en 586,

au temps de Chilpéric, qui faillit la détruire complètement et fut

certainement cause de la disparition de bien des édifices de la Lutèce

gallo-romaine. Il commença un soir dans la maison d’un marchand sise

à l’entrée méridionale de la Cité, c’est-à-dire près du Petit Pont.

Une chandelle, oubliée dans un cellier à côté d’une barrique d’huile,

mit le feu à cette barrique; le cellier fut bientôt en flammes et

l’incendie se communiqua de proche en proche, aux maisons de bois et

aux boutiques, à travers toute l’île, d’un bras de la Seine à l’autre,

en suivant la grande voie entre les deux ponts, parmi le quartier des

négociants.

Le palais sur la gauche ne fut pas atteint par les flammes, les églises

furent aussi préservées. L’incendie endommagea fortement une vieille

construction romaine, la prison de Glaucin, sise sur l’emplacement

du quai aux Fleurs actuel, vers l’endroit où jusqu’à la Révolution

subsista l’église Saint-Denis de la Chartre, dont le surnom _de la

Chartre_ ou prison indiquait la proximité des restes de cette prison.

Les prisonniers se voyant atteints par les flammes se soulevèrent,

échappèrent à leurs gardiens et purent se réfugier sur la rive gauche

du fleuve, à la nouvelle église Saint-Vincent (Saint-Germain des Prés)

qui était lieu d’asile.

[Illustration: SAINT-ÉLOI ET SAINT-MARTIAL, XVIe SIÈCLE]

[Illustration: LE SIÈGE DE PARIS PAR LES NORMANDS]

[Illustration: LE PASSEUR AUX VACHES ET LES ILOTS DE LA CITÉ]

CHAPITRE II

LES NORMANDS

La décadence carlovingienne.--Apparition des Normands.--Serpents

et dragons de mer.--Le grand siège.--L’évêque Gozlin et le comte

Eudes.--Les brûlots.--Assauts repoussés au Grand Pont.--Le

blocus.--Le camp de Saint-Germain l’Auxerrois.--La crue de la

Seine.--La tour du Petit Pont et ses douze défenseurs.--La

flotte normande traînée à terre pour éviter le passage de

Paris.--L’empereur Othon.--Le palais du roi Robert.

[Illustration: L’EMPEREUR OTHON]

Le petit royaume de Paris que s’arrachèrent les rois mérovingiens

s’était fondu, au temps de Charlemagne, dans le vaste empire des Francs

qui réunissait sous le sceptre du grand empereur les terres gauloises

et germaines des deux rives du fleuve séparatif, du vieux Rhin alors

pacifié, de chaque côté duquel depuis comme avant, hélas, de si

grosses rivières de sang ont coulé. Paris n’était plus tête de royaume,

c’était la petite capitale du petit duché de France en Neustrie, simple

province du grand Empire d’Occident, dont le chef résidait au loin, à

Aix-la-Chapelle.

Pour cet édifice de proportions trop vastes, quand mourut son

constructeur, le descendant des anciens maires du palais des

Mérovingiens fainéants et déchus, la décadence et la ruine

commencèrent. Les lézardes présageaient l’écroulement, la ruine, et

enfin le partage entre les derniers Carolingiens. En un dur et long

réenfantement devait renaître une Gaule reformée peu à peu autour du

duché de France. Les maîtres du duché de France, primitivement, ne

se trouvaient ni plus hauts ni plus puissants que les autres ducs et

comtes, de ce pays morcelé en tant de seigneuries diverses, de fiefs

suzerains, de fiefs vassaux de toute importance, formés dans les

anciens gouvernements petits ou grands devenus propriétés héréditaires,

et dont l’ensemble compliqué forma le système féodal.

A ce moment, avec les derniers Carolingiens, un siècle de malheurs

terribles va commencer pour la pauvre ville de Paris. C’est une époque

douloureuse ramenant les outrages et les dévastations des invasions

barbares des siècles précédents. Les Northmans ont paru sur la Seine

comme sur toutes les grandes rivières de l’Europe. Dès les premières

années du IXe siècle, du temps même de Charlemagne, ils ont osé avec

leurs flottilles de légères barques attaquer quelques ports de l’Empire.

Après la disparition du grand Empereur, s’étant rendu compte de la

richesse du pays et de la faiblesse de ses défenses désorganisées, ils

s’enhardissent. Ils s’abattent sur les rivages de la Gaule, remontent

fleuves et rivières, détruisant, ravageant, massacrant, enlevant les

villes et les brûlant après le pillage, saccageant les abbayes pendant

que les seigneurs francs s’enferment dans leurs châteaux, se rachètent

égoïstement du pillage en abandonnant bourgades ou villes ouvertes aux

pirates, au lieu de s’unir entre eux pour les écraser.

Calamités effroyables. Qui sauvera le pauvre peuple de la rage des

Normands? _Ab ira Normanorum libera nos, Domine._ C’est la prière qui,

à la fin de chaque messe, dans chaque église s’élève vers le ciel et

s’élèvera pendant des siècles, en témoignage de l’immense panique d’une

nation à peu près abandonnée sans défense aux haches des barbares.

Où sont Roland et les autres paladins de l’empereur Charles à la

barbe fleurie? L’audace des rois de mer grandit avec le succès, ils

s’aventurent de plus en plus loin des repaires qu’ils se sont créés

en s’établissant fortement à l’embouchure des fleuves, sur quelque

promontoire facile à défendre, où ils entassent le butin rapporté des

expéditions. Les embouchures de la Loire et de la Seine, la presqu’île

au-dessous de Rouen deviennent ainsi des postes fixes, des terres

normandes où débarquent continuellement les Scandinaves arrivant en

flottilles par la _route des Cygnes_, comme leurs chants guerriers

appellent la mer. Ils se créent dans les îles des fleuves des lieux de

ravitaillement, des postes avancés vers lesquels ils rabattent leurs

convois de butin ou les files de prisonniers enchaînés. Combien de

cités importantes pillées ou brûlées, de campagnes où chaque village

en vue d’une rivière n’est plus qu’un amas de décombres, sur lesquels

un monceau sanglant de corps entassés représente la population qui n’a

pas pu fuir.

En 837, la cité parisienne reçut leur première visite et souffrit une

mise à sac sur laquelle on manque de détails. En 845, ils reparurent.

Tout avait fui, n’osant risquer la résistance: marchands, prêtres,

moines, avaient cherché refuge dans les bois ou dans les monastères

éloignés. Le roi Charles le Chauve, avec ce qu’il avait de soldats,

s’était enfermé dans l’abbaye de Saint-Denis bien emmuraillée et

ouvrait des négociations. Le samedi veille de Pâques, les Normands

entrèrent dans la ville sans défense, égorgèrent les malheureux

qu’ils y trouvèrent encore. Les abbayes de Sainte-Geneviève et de

Saint-Germain furent complètement dévastées; les pirates enlevèrent

jusqu’aux lames de cuivre doré couvrant le toit de Saint-Germain des

Prés. Le roi Charles le Chauve, au lieu de tomber sur eux, acheta leur

retraite. Leur Koning, outre le butin, put emporter, pour les envoyer

comme trophées aux chefs restés sur les grèves natales des mers du

Nord, une poutre de Saint-Germain des Prés et un clou tiré d’une des

portes de la ville, envoi qui permet de supposer à la cité de Paris une

renommée et une illustration déjà grandes.

Le Parisis, territoire de Paris, ne fut pas longtemps tranquille; à

peine la ville commençait-elle à réparer ses désastres que les Normands

se remontrèrent. Deux ou trois fois en moins de dix ans les Parisiens

voient apparaître remontant la Seine les flottilles de barques, les

_serpents_ et les _dragons de mer_, ainsi nommés par les pirates des

figures de monstres marins grossièrement taillées placées à la proue.

Tout cela sort de la presqu’île d’Oissel, leur citadelle, du fond de

laquelle ils menacent Rouen et Paris et tiennent la haute et la basse

Seine. Paris est de nouveau pillé et brûlé, les abbayes et églises

dévastées, sauf quelques-unes qui purent se racheter de l’incendie par

de fortes sommes données volontairement.

Le Grand Pont interceptant le cours de la Seine empêchait les barques

normandes d’aller porter plus haut leurs ravages, les Normands le

détruisirent et alors, le passage libre, s’élancèrent à la poursuite

des marchands de Paris, qui fuyaient vers la haute Seine sur des

barques où ils avaient entassé leurs biens; Charles le Chauve avec ses

troupes remontait aussi le fleuve par terre, observant les mouvements

des pirates sans oser les attaquer. Encore une fois il négocia avec eux

et leur versa un tribut pour obtenir leur retraite.

Paris respira une vingtaine d’années, pendant lesquelles les Normands

de plus en plus nombreux, de plus en plus forts dans les établissements

créés par eux, dirigèrent leurs courses sur d’autres points. Pendant ce

temps, Paris se repeuplait et se reconstruisait. Les édifices incendiés

renaissaient de leurs cendres, les Parisiens instruits par de cruelles

expériences relevaient leurs remparts trop faibles ou écroulés, et

s’efforçaient de se mettre en état de repousser victorieusement des

incursions nouvelles trop faciles à prévoir.

Les faubourgs des deux rives furent sacrifiés; d’ailleurs depuis le

dernier sac, ils n’étaient plus constitués que par de pauvres masures

rebâties parmi les ruines, au pied des abbayes incendiées et dévastées.

Mais toutes les défenses de l’île de la Cité furent rétablies sous la

direction de l’évêque Gozlin, les courtines furent renforcées, les

tours surélevées en pierres, ou par des étages en charpente. Les ponts

restaurés furent solidement défendus, le Grand Pont par une grosse

tour élevée à son extrémité sur la rive droite et le Petit Pont par

une autre non moins forte sur la rive gauche. La Cité ainsi, avec ses

remparts à soubassements romains trempant du pied dans la Seine, ses

grosses défenses du Palais à la pointe de l’île et ses ponts fortifiés,

cette île hérissée de tours, de remparts enfermant les maisons

entassées et serrées, paraissait de force à se faire respecter et

pouvait maintenant attendre hardiment toutes les attaques. Aussi quand

tout à coup, en 885, se répandit la rumeur d’une nouvelle expédition

normande, on vit affluer dans cette étroite enceinte les populations

des environs affolées, les moines des abbayes de la région menacée,

accourant se mettre sous la protection des murailles avec les trésors

des églises et leurs reliques.

L’évêque Gozlin et le comte de Paris Eudes, fils de Robert le Fort se

hâtaient de terminer les travaux, notamment aux tours des ponts, postes

les plus menacés.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 1 / 38 段