Par la désunion des états déplorables,
Toi, que créa ton Dieu pour inspirer la paix,
Et qui dois de lui seul attendre tes succès!
Ah! crois-en le martyr de l'évangile auguste,
Tu quittes les sentiers que te traça le Juste,
Qui prêchait aux humains, en paroles de miel,
L'amour entre leurs fils, nés égaux sous le ciel,
Qui, vainqueur des tourments, plein d'une foi profonde,
A rompu par sa mort l'esclavage du monde,
Et que l'homme innocent, qui craint plus Dieu qu'un roi,
Sent au fond de son cœur, et connaît mieux que toi;
Toi, qui deviens terrestre et qui n'es plus divine,
Tu te corromps: ta fin dément ton origine.
* * * * *
Il dit: et monte aux cieux en plaignant les humains.
Cependant Rome cède à de profanes mains
Les biens de ses autels, l'honneur de ses vestales;
Et la flamme répand mille horreurs infernales.
Mais du prompt incendie un palais respecté
Par de jeunes époux est encore habité.
Ici, nouveaux objets; le théâtre mobile
De leur appartement offre l'aspect tranquille.
Auprès de leur enfant leur vieux père est assis,
Et ses pleurs échappés mouillent son petit-fils.
Là, Pulcrine et Candor, inconnus de l'histoire,
Et trop sages toujours pour briguer nulle gloire,
Amants, époux heureux jusqu'à ce jour d'horreur,
En leur dernier réduit s'exprimaient leur terreur.
CANDOR, PULCRINE, L'ENFANT, ET LE VIEILLARD.
PULCRINE.
Abaisse les rideaux devant cette croisée
Que rougit la lueur de la ville embrasée:
Ces sanglantes clartés, qui tremblent devant moi,
Consternent mes regards, les remplissent d'effroi.
CANDOR.
Que de ton sein troublé la frayeur se tempère,
Et n'épouvante pas mon fils et ton vieux père.
L'ENFANT.
Les cris qui s'éloignaient se rapprochent de nous...
O mon Dieu! ces méchants nous égorgeront tous.
CANDOR.
Mon fils, dans les périls s'exerce le courage:
Tu seras homme, un jour ... soutiens donc cet orage;
Et, sans frémir ainsi, tâche de rassurer
Ta mère qui s'effraie, et que tu fais pleurer.
LE VIEILLARD.
Ah! de ce tendre enfant ne retiens point les larmes...
Faible contre un tel choc, frappé de tant d'alarmes,
Si jeune, je le plains d'approcher du trépas...
Moi, qui vers le tombeau n'ai plus qu'à faire un pas,
Si ma tête blanchie est soudain abattue,
Ce coup m'importe peu ... qu'on entre, et qu'on me tue.
CANDOR.
Mon père, à votre gendre épargnez ce discours.
Mes jours paîront plutôt le dernier de vos jours
Que de souffrir, vivant, qu'un barbare assassine
L'aïeul de mon cher fils, le père de Pulcrine.
PULCRINE.
Hélas! que produirait ton impuissant effort?
CANDOR.
J'ai des armes, je t'aime, et je suis jeune et fort.
PULCRINE.
Ces armes, en tes mains pures du sang des hommes,
Nous préserveraient mal du danger où nous sommes.
Elles ne t'ont servi qu'à chasser dans les bois
Les lièvres fugitifs et les cerfs aux abois.
Pour vaincre il faut du meurtre un dur apprentissage.
Ta force, ta jeunesse est un faux avantage
Contre d'affreux soldats, à l'homicide instruits,
Enivrés par la rage, et par la mort conduits.
Tu passais mollement tes heureuses journées,
Par les jeux, la musique, et l'amour enchaînées,
A cultiver les lois, les muses et les arts:
Tu n'as point de la guerre éprouvé les hasards.
CANDOR.
Combattre est-il l'effet d'une rare industrie?
C'est l'art qu'aux animaux inspire leur furie:
J'en fis trop peu de cas pour m'enrégimenter...
Mais contre des brigands s'il faut ici lutter,
Tu verras, sur le seuil de notre doux asyle,
Se changer en lion un citoyen tranquille;
Et je ne céderai ma maison au vainqueur
Que si, vaincu du nombre, on me perce le cœur.
Cher enfant! tendre épouse! et toi, vertueux père!
Quels intérêts pour moi plus sacrés sur la terre
Auraient droit de m'armer, hélas! tant que mes yeux
Demeureront ouverts à la clarté des cieux?
C'est à vous, doux objets, mon unique richesse,
Que j'attachai mes soins, mon amour, ma tendresse;
Et ta pudeur sincère, unie à mille appas,
Est le premier des biens que défendrait mon bras.
O ma Pulcrine! ô toi, mes délices, ma vie!...
Qu'entends-je?...
PULCRINE.
Vers la porte une troupe s'écrie...
LE VIEILLARD.
Quels coups heurtent le seuil!...
L'ENFANT.
O mon père, arme-toi!...
PULCRINE, _à Candor_.
Ciel! devant ces bourreaux vas-tu t'offrir sans moi?
CANDOR.
Tous trois, à ce foyer, restez dans le silence.
PULCRINE.
Ah! comme des clameurs s'accroît la violence!
L'ENFANT.
Quel bruit!...
CANDOR.
Nos serviteurs appellent mes secours...
PULCRINE.
Je ne te quitte pas...
LE VIEILLARD.
C'en est fait de nos jours!
PULCRINE.
La force m'abandonne... Ah, Candor!... il me laisse.
(Candor disparaît.)
LE VIEILLARD.
Contre tant d'assassins que pourra ma vieillesse?
Mes enfants ... à genoux! prions, prions les cieux!
Rendons-nous l'Éternel miséricordieux!
L'ENFANT.
O ciel! pour mes parents exauce ma prière!
LE VIEILLARD.
Dieu! ne prive que moi de la douce lumière.
L'âge a rendu mes jours ténébreux, incertains;
Et mes enfants ont droit à de plus longs destins.
PULCRINE.
Quel tumulte!... on se bat ... force-t-on les passages?
Va, mon fils, va jeter les yeux sur ces vitrages...
Peut-être mon époux, dans la lutte engagé...
L'ENFANT.
Voici de notre seuil le portier égorgé;
Des hommes demi-nus, d'autres sous la cuirasse,
Ma nourrice à leurs pieds, qui leur demande grace.
PULCRINE.
Viens, mon fils...
LE VIEILLARD.
O ma fille! où cours-tu sans appui?...
PULCRINE.
Je vais sauver Candor, ou mourir avec lui.
LE VIEILLARD.
M'abandonneras-tu? ma chère fille!... arrête!
Hélas! n'expose encor ni ton fils, ni ta tête...
On accourt ... c'est mon gendre!
(Candor reparaît.)
PULCRINE.
Il n'est point immolé!
L'ENFANT.
Comme il revient ici, terrible, échevelé!...
CANDOR.
Tout est fini pour nous, si Dieu ne nous seconde.
De tous ces meurtriers la horde vagabonde
S'avance, et fait sauter gonds, portes, et verroux.
J'ai, leur offrant mon or, cru vaincre leur courroux:
Leurs coups m'ont répondu: regardez cette épée...
Au sang de deux brigands je l'ai déja trempée;
Mais poussant devant moi chaises, tables, débris,
J'ai, pour voler à vous, fui leur rage et leurs cris.
Barricadons la porte, et si l'on nous assiége...
Il n'est plus temps.
PULCRINE.
Grand Dieu! que ta main nous protége.
LES MÊMES, ET DES SOLDATS ARMÉS.
LES SOLDATS.
Point de pitié! massacre! et vengeance à Bourbon!
LE VIEILLARD.
Ah, par mes cheveux blancs!...
LES SOLDATS.
Hors de là, vieux barbon!
LE VIEILLARD.
Non, je reste à vos pieds ... n'avez-vous pas un père?
Ah! d'un vainqueur peut-être arrêtant la colère,
Un jour il lui tendra de suppliantes mains,
Méritez qu'on l'épargne, et devenez humains.
UN SOLDAT.
Mon père est enterré: va le joindre, bon homme.
PULCRINE.
Bourreaux! tigres! comment faut-il que je vous nomme?...
Immolez-nous ensemble.
LES SOLDATS.
Armes bas, ou la mort!
CANDOR, _à sa famille_.
Attachez-vous à moi ... Dieu! rends mon bras plus fort
(Aux soldats.)
Non, non, n'espérez pas que l'effroi nous sépare...
Voilà ton lot, brigand! voici le tien, barbare!
Mords la poussière, infâme! expire ici, bourreau!
PULCRINE.
O cher époux! ton sang jaillit sous leur couteau...
LES SOLDATS.
Courage! baîllonnons son insolente bouche,
Amis, et qu'en trophée on le lie à sa couche;
Et qu'il raconte aux morts les consolations
Que va goûter sa veuve en ses afflictions.
Nous, soupons à ses frais! buvons à nos prouesses!
Et vivent les Tarquins de toutes les Lucrèces!
* * * * *
Un voile alors cacha le courroux allumé
De la pudeur luttant contre un Mars enfumé;
Scène dont les humains raillent l'horreur extrême,
Et dont l'aspect hideux révolta l'enfer même.
La féroce Ironie, en des plaisirs affreux,
Mêlait le sang au vin, les cruautés aux jeux,
Et Rome, en tous ses murs ouverts à la rapine,
Étalait les horreurs des foyers de Pulcrine.
Déja par-tout le feu, qui court de seuil en seuil,
Vole au sein de la nuit, teint de pourpre son deuil:
Et de la triste Rome illuminant les rues,
Éclairant des vainqueurs les légions accrues,
Sa lueur sur le Tibre ondoie avec les flots.
Une femme accourait, poussant mille sanglots;
Sa main guide un enfant: elle a fui sa demeure,
Et sur l'arc d'un vieux pont, marche, s'arrête, et pleure.
C'est Pulcrine et son fils, d'un pas épouvanté
Traversant les débris de la vaste cité;
Pulcrine, qui fuyant et bourreaux et victimes,
Lève ses yeux, frappés de l'image des crimes,
Et sous l'affreux éclat répandu dans les airs,
Paraît une ombre pâle, échappant aux enfers.
PULCRINE ET SON ENFANT.
L'ENFANT.
Ma mère, où nous sauver? la ville est toute en flamme...
D'où vient que tu souris?
PULCRINE.
Quel trouble émeut ton ame?
Le seuil de nos foyers, qui rassurait nos cœurs,
Ne fut pas un abri respectable aux vainqueurs:
N'en ont-ils pas rompu la barrière sacrée?
A quels dangers plus grands serais-je ici livrée?
Où verrai-je mon père, où verras-tu le tien?
Tous deux percés de coups ... tous deux mourants... Eh bien!
Au milieu du carnage on épargna nos têtes...
Ne redoute que moi ... mes mains sont toutes prêtes
A te ravir encor ta mère, ton appui...
Dieu! qu'osé-je penser?... O cruelle!... Va, fui!
Évite une insensée, et fuis mes violences,
Cher petit enfant!
L'ENFANT.
Dieu! quels regards tu me lances!...
Tes yeux toujours si doux, si caressants, hélas!
M'ont plus épouvanté que les yeux des soldats.
PULCRINE.
Ne pleure pas ... tes pleurs importunent ta mère...
Va, va te consoler dans les bras de ton père:
Il t'aime, il nous sourit; son aimable bonté
Jamais pour tes erreurs n'eut de sévérité:
C'est pour nous rendre heureux qu'il agit, qu'il respire;
Et quand nous soupirons sa tendresse en soupire...
N'est-il pas vrai, Candor, modèle de vertu?
Cher époux, réponds-moi...
L'ENFANT.
Ma mère, ou le vois-tu?
PULCRINE.
Oui, Candor, hâtons-nous de sortir de la ville:
Ta fidèle équité cherche un séjour tranquille...
La guerre menaçante approche de ces murs;
Nous trouverons aux champs des asyles plus sûrs:
Des mœurs de l'âge d'or nous reverrons la trace.
Tu te plais à Tibur, où se plaisait Horace:
L'amour, la poésie, et le doux soin des fleurs,
Sous d'agrestes abris enchanteront nos cœurs.
Viens ... faisons à mon père approuver ce voyage;
Les vieillards à leur toit sont attachés par l'âge.
L'ENFANT.
A qui parles-tu donc?
PULCRINE.
A ton père...
L'ENFANT.
Il est mort.
PULCRINE.
Mort! qui?... perds-tu l'esprit?... Non, mon enfant, il dort.
Regarde ... pour jamais il dort sur la poussière...
Son corps est tout sanglant, et ses yeux sans lumière,
Ses yeux, hélas! témoins de mon horrible affront...
Misérable! où cacher l'opprobre de mon front?...
Candor, en expirant tu reçus ma promesse...
Je ne trahirai point ma gloire et ta tendresse.
L'outrage qui me souille est ignoré de tous;
Et victime après toi de ton amour jaloux,
Dans l'éternel oubli dérobant notre injure...
Vois ces ondes ... entends le Tibre qui murmure...
La Mort, qui sous ce pont roule au milieu des flots,
M'ouvre leur vaste lit... C'est là qu'est le repos.
L'ENFANT.
Ah! pourquoi coupes-tu ta belle chevelure,
Ma mère?
PULCRINE.
O longs cheveux! inutile parure!
La main de mon époux se plut à vous tresser;
C'est autour de mon fils qu'il faut vous enlacer...
Liez d'un nœud fatal et l'enfant et la mère...
Pourquoi vivrions-nous? pour traîner sur la terre
Les hideux souvenirs d'un père assassiné,
D'un époux expirant, et d'un lit profané;
Pour craindre de nos nuits la solitude sombre,
Pour détester nos jours plus que l'horreur de l'ombre..
Que suis-je? que serai-je? et mon fils malheureux,
Pourquoi vit-il?... Tout fut, tout sera sans nous deux.
O fleuve, dans ton cours emporte notre vie!
L'ENFANT.
Vas-tu donc te jeter?... ciel! en as-tu l'envie?...
Sur le bord de ce pont ne t'incline donc pas...
Tu m'entraînes ... je tremble...
PULCRINE.
Ah! reste entre mes bras,
Reste, mon pauvre enfant! qu'est-ce qui t'épouvante?
L'ENFANT.
Ce pont, cette eau profonde, et ta voix gémissante.
PULCRINE.
Ce bord te fait frémir ... viens, viens t'asseoir ici...
Tu recules!...
L'ENFANT.
Mon Dieu! ne souris pas ainsi.
PULCRINE.
Moi, sourire! Eh pourquoi? quand l'horreur m'environne.
Vois cet embrasement qui sur les eaux rayonne...
Il dévore nos biens, nos temples, nos palais...
O mon mari! mon père! ô douleurs! ô forfaits!
Pardonne, cher Candor! mais je ne peux te suivre:
L'amour de notre enfant me force encore à vivre...
Mais non, je te rejoins, j'obéis à ta voix!
Le sein de l'Éternel nous recevra tous trois.
L'ENFANT.
Arrête!... oh! par pitié!...
PULCRINE.
Ton père nous appelle.
* * * * *
Elle dit, prend sa course, et, mère trop cruelle,
Dans le fleuve avec lui tout-à-coup s'élançant,
Pousse un cri vers les cieux, et tombe en l'embrassant.
On vit long-temps sa robe, en flottant sur les ondes,
Les soutenir luttant sur les vagues profondes,
Leurs mains battre les flots rougis des feux lointains,
Disparaître; et le Tibre engloutit leurs destins.
LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT DIXIÈME.
SOMMAIRE DU DIXIÈME CHANT.
Entretiens des chefs de l'armée Luthérienne dans les environs du
château Saint-Ange. Mort d'une vieille femme, que pousse sa
dévotion à porter des aliments au Pape, qu'elle croit affamé
dans le fort gardé par les soldats de _Bourbon_. Soulèvement du
parterre infernal: apparition de _Xiphorane_, envoyé aux démons
spectateurs par _Théose_, suprême ordonnateur du monde. Dialogue
entre le sage _Agathémi_ et _André Doria_, sur les côtes de
_Gênes_. Liberté rendue à cette ville par le héros qui en fut
nommé prince.
LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT DIXIÈME.
CEPENDANT le temps vole; et la scène qui change
Présente un double aspect au pied du fort Saint-Ange:
Au sein d'un pavillon, qui s'ouvre d'un côté,
D'un festin militaire éclate la gaîté:
L'autre part du théâtre offre une large place
Dont les travaux d'un camp cernent au loin l'espace:
Cette publique enceinte est le marché mouvant,
Où la troupe et le peuple à toute heure arrivant,
Au gré de leurs besoins achetent les denrées.
Un long pieu qui suspend des toiles déchirées
Est l'abri d'une vieille, humble et simple d'esprit,
Mais qui des maux du temps porte un cœur tout contrit.
Assise dans un coin, sous des palais superbes,
Pour substanter sa vie elle vend quelques herbes:
Fille d'un artisan, qu'a nourri son métier,
Cette veuve eut deux fils d'un époux ouvrier;
L'un, pour quelques liards, est mort dans les batailles;
L'autre, en un hôpital, périt sans funérailles:
Seule, âgée, en des murs dévastés par la mort,
Sa tranquille vertu confie à Dieu son sort:
Ainsi brille un feu pur dans l'argile grossière.
Un manuel des saints, recueil de la prière,
D'un latin non compris fit ses plaisirs pieux;
Mais depuis qu'un long âge a fatigué ses yeux,
Sa mémoire retrace à ses pensers fidèles
Les psaumes qu'elle chante et l'éclat des chapelles.
L'accent qu'adresse aux cieux sa tremblotante voix
N'y monte pas moins haut que l'_oremus_ des rois;
Et dans son rang abject, des hommes oubliée,
Aux anges du Seigneur elle se sent liée.
Non loin de cet objet triste et religieux,
Sous leur tente dressée, en leur banquet joyeux,
Des chevaliers buveurs, fêtant leur table ronde,
Se vantaient leurs exploits, sources des pleurs du monde.
Alarçon est entre eux, scélérat sans terreur,
N'adorant d'autre Dieu que l'or et l'empereur,
Et qui, geolier cruel des captifs de son maître,
De Rome, en sa prison, tient aujourd'hui le prêtre:
Lui seul, dur instrument, mérita qu'autrefois
Charles-Quint lui remît la garde de François:
Tel, veillant sur la proie aux chasseurs assurée,
Un chien féroce attend sa part de la curée.
ALARÇON, OFFICIERS ALLEMANDS ET ITALIENS, UNE VIEILLE FEMME.
PREMIER OFFICIER.
Que fait dans son château le bon pape Clément?
ALARÇON.
Ce vicaire infaillible est un homme qui ment.
DEUXIÈME OFFICIER.
Tu parles sur ce ton du prince de l'église!
ALARÇON.
Clément est un vrai saint, si la peur canonise:
Car jamais nul chrétien, devant les empereurs,
Ne fut mortifié par autant de terreurs.
Ses cardinaux et lui font les dignes apôtres:
Mais le dieu de Madrid, sourd à leurs patenôtres,
Charle, est pour eux le diable, et j'en suis le suppôt.
TROISIÈME OFFICIER.
Vous vous trompez: au fond Charles-Quint est dévot;
Et, contrit des malheurs du pape qu'on assiége,
Fait des processions pour que Dieu le protège,
Et que l'aide des cieux délivre ses élus
Des fers....
ALARÇON.
Qu'un mot de lui soudain aurait rompus.
Notre empereur auguste est rusé politique:
Il veut punir Clément de sa démarche oblique,
Et retirer sur-tout du prix de sa rançon
De quoi payer nos gens qui l'ont mis en prison:
Ainsi tout le trésor des dîmes, des croisades,
Va solder à ses frais nous et nos camarades.
QUATRIÈME OFFICIER.
Les voyez-vous là-bas, montés sur des tréteaux,
Se réjouir, couverts d'habits sacerdotaux?
Les uns portant l'aumusse, et les autres l'étole,
Des acteurs de la messe entre eux jouer le rôle,
Et répandre à grands flots des bénédictions
Sur un peuple qui rit de leurs immersions?
ALARÇON.
Ces hommes-là, du moins, se font prêtres pour rire:
J'aime leur bonne foi.
CINQUIÈME OFFICIER.
Pour Clément quel martyre
S'il voit, la crosse en main, de chapes habillés,
Les soldats travestis devant les saints raillés.
ALARÇON.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que la mitre, et le casque,
Sont sur les mêmes fronts: chaque temps, chaque masque.
SIXIÈME OFFICIER.
Quel objet enchâssé montre-t-on en passant
Aux femmes que je vois sourire en rougissant?
De quelque anachorète est-ce un cordon qui brille?
Cette mère qui fuit en écarte sa fille;
Et les moins chastes sœurs n'osent le regarder:
Qu'a donc cet attribut pour les intimider?
SEPTIÈME OFFICIER.
L'Eglise étale ainsi des reliques secrètes
A la crédulité qui grossit ses recettes.
ALARÇON.
Elle a, par-dieu, raison! Clément nous paîra mieux.
La disette le presse, et, grace à mes bons yeux,
Il n'échappera pas à notre surveillance
Qu'il n'ait de notre armée acquitté la dépense.
* * * * *
Ils disaient, et riaient: près du réduit guerrier,
Pour son pape martyr la vieille est à prier:
Sur la foi des récits elle croit qu'on l'affame,
Et prend tout à la lettre, étant du peuple, et femme.
LA VIEILLE FEMME, LE PAPE CLÉMENT, ALARÇON, ET DES SOLDATS.
LA VIEILLE.
Si mon cœur charitable, en mon abaissement,
Aux regards du Très-Haut a su plaire un moment,
Daigne, ô vierge éternelle! ô toi, que Dieu fit mère,
Et toi, leur doux Jésus, délivrer le saint-père!
Qu'il était noble et beau, quand, debout aux autels,
Il célébrait vos noms en des jours solennels!
Dans les fers maintenant la famine le tue.
Mettons en ce panier des fruits, une laitue;
Et s'il vient nous bénir du haut de ses remparts,
Rodons, et par un signe attirons ses regards....
Si la garde me prend, voici ma dernière heure....
Mais, en servant le ciel, qu'importe que je meure!
Mon Dieu! dans les périls que j'ose ici tenter,
Dirige ma faiblesse et daigne m'assister!
On court ... ah! la frayeur me trouble les entrailles....
C'est le pape!.... à l'écart glissons sous les murailles.
CLÉMENT, _sur les remparts_.
Mes doigts bénis n'ont plus d'effet sur les soldats.
Ah! que vois-je? quelqu'un nous fait signe d'en-bas...
C'est une pauvre vieille.... on use de son zèle
Pour m'adresser peut-être une heureuse nouvelle....
Jetez-lui quelque fil vers ce mur écarté....
Bon! tirez son panier.... Ciel! on l'avait guetté,
On le saisit.
UN SOLDAT, _en bas, à la vieille_.
Coquine!
LA VIEILLE.
Ah, Dieu!... miséricorde!
LE SOLDAT.
Vieille bigote, viens! ce fil sera ta corde.
ALARÇON, _dans sa tente_.
Quelle clameur entends-je?... et qui peut dans ces lieux
Faire entrer ces soldats armés et furieux?
LE SOLDAT.
Commandant, cette femme a bravé la consigne.
Sous les murs assiégés elle a passé la ligne,
Pour offrir saintement à votre prisonnier
Le légume et les fruits saisis dans ce panier.
ALARÇON.
Ah! maraude, reçois le prix de ton offrande.
LA VIEILLE.
Grace, grace, seigneur! mon âge....
ALARÇON.
Qu'on la pende.
Et n'interrompez plus notre joyeux repas.
LA VIEILLE.
O Dieu, mort sur la croix, ne m'abandonne pas!
CLÉMENT, _du haut du fort Saint-Ange_.
On sort du pavillon.... C'est elle qu'on ramène...
Je vois, je reconnais le soldat qui la traîne....
Cette pauvre dévote est dupe de sa foi,
Et pour monter au ciel se fait pendre pour moi.
Mais peut-être il nous faut cette victime à Rome.
Pour qu'au rang des martyrs la légende la nomme:
Parfois un tel exemple, en exaltant les cœurs,
A soulevé lui seul mille poignards vainqueurs.
* * * * *
Par ces mots inhumains la voix pontificale
Tout à coup suscita la rumeur infernale:
On n'écouta plus rien; et la colère aigrit
Les Démons, inventeurs du catholique esprit:
Ils craignirent qu'un trait du tableau satirique
Ne fît trop mépriser l'ouvrage œcuménique;
Et contre les acteurs le bruit recommençant
Fit du cirque un chaos par-tout retentissant.
Le noir gouvernement des princes de l'abyme
Déchaîna ses vengeurs: «O blasphêmes! ô crime!
«Quoi! s'écria l'un d'eux, c'est peu que d'endurer
«Un style âpre et méchant, propre à nous torturer,
«Le sacrilége auteur de la pièce nouvelle
«De nos productions raille ici la plus belle,
«La papauté! Veut-on, qu'irrité de ce jeu,
«Dieu redouble aux enfers les supplices du feu?
«Nous ne croyons à rien, mais nous voulons qu'on croie.
«De l'Inquisition que le gril se déploie;
«Et brûlons Mimopeste, écrivain inspiré
«Pour avilir le pape et le culte sacré.
«Oui, même à l'Éternel son drame fait injure...
«Comment put-il tromper l'inquiète Censure,
«Dont, pour le bien de tous, les rigoureux ciseaux
«Devaient d'un acte infâme ôter tant de morceaux?
«Quel excès de licence épouvantable, impie!
«Et jusques à ce jour ici même inouie!
«Craignons que cent carreaux ne tombent à-la-fois;
«Démons, prosternons-nous, signons-nous d'une croix!»
Les seigneurs infernaux, monstres d'hypocrisie,
Les diablesses sur-tout, tombant en frénésie,
Et qui, faibles d'esprit, mais robustes de corps,
Aiment tant à passer des péchés aux remords,
Dévotes par vapeurs, chrétiennes par vengeance,
Tous de l'auteur alors demandaient la sentence.
Mais, ô cris! le théâtre, aussitôt agité,
Ouvre à grand bruit au jour sa vaste sommité;
Et blanchissant le gouffre, une vive lumière
Décolora le cirque et l'assemblée entière.
Tel qu'on voit se ternir et se défigurer,
(Si le petit au grand se laisse comparer)
Un concours de Phrynés, que la nuit et la danse
Rassemblent aux flambeaux, brillantes d'élégance;
Quand l'aurore se lève, accourt, et fait glisser
Un rayon du matin, prompt à les éclipser,
Tous les apprêts fleuris des trompeuses bergères
Tombent; l'aube fanant leurs roses mensongères,
Sur leurs fronts abattus de lascives fureurs
De leur fard qui s'écoule efface les couleurs:
Tel cet éclat, perçant les voûtes de la salle,
Rendant son or plus triste, et son lustre plus pâle,
Et des lampions morts effaçant la splendeur,
Des princesses d'enfer mit à nu la laideur.
Par THÉOSE envoyé, cependant Xiphorane,
Ministre ailé, descend; et son front diaphane
Rayonne couronné d'un azur lumineux;
De la nacre et de l'or ses ailes ont les feux:
C'est lui qui, des mortels tranchant les destinées,
Frappe de coups subits les ames étonnées.
«O noirs Démons, dit-il, en votre nuit plongés,
«Des querelles de Dieu qui vous a donc chargés?
«Son règne est au-dessus des traits de la satire.
«En vos dépits amers il permet qu'un vain rire
«Console follement votre malignité
«Du pouvoir éternel de sa divinité.
«Eh! que sont devant lui les dogmes de la terre?
«Des voiles mensongers, où sa splendeur s'altère.
«Le Sacerdoce aveugle et son zèle imposteur
«Le cache à la Raison, qui le révèle au cœur.
«Aux plus grossiers humains la Nature l'atteste
«Mieux que la chaire antique aux peuples si funeste;
«Et l'image formée au gré de vains discours
«Ne figura jamais CELUI QUI FUT TOUJOURS.
«Raillez vos cultes faux; le pape est votre ouvrage.
«Vos jeux au Créateur ne font aucun ombrage:
«Il les voit de trop haut; et vous ne pourriez pas,
«Vils esprits de l'enfer, l'atteindre de si bas.»