Sa liberté sera le prix de mes travaux.
BORE.
Qu'elle débite bien son nouveau catéchisme!
LUTHER.
Lisons l'écrit d'Érasme, intimidé d'un schisme:
Avant de m'endormir, il me faut rétorquer
Les arguments cornus dont il veut me piquer.
BORE, _seule_.
BORE.
Épouse de Luther, jadis religieuse,
Voilà que de la nuit l'heure silencieuse
Te commande d'entrer dans le lit conjugal:
Rester vierge était triste; être femme, est-ce un mal?
Je ne me repens pas d'avoir quitté le voile:
On m'en blâme; et pourquoi? chacun suit son étoile.
Faisant de ma jeunesse une longue douleur,
La discipline austère en desséchait la fleur;
Mes sens, par-fois tentés des délices du monde,
Emportaient loin de Dieu mon ame vagabonde:
J'aurais failli plus tard; ainsi que font toujours
Les Lucrèces du siècle écartant les amours,
Et qui, de leur orgueil déshonorant l'ouvrage,
En leur maturité prennent un cœur volage,
Et que le vif regret d'avoir perdu leur temps
Précipite sans frein au déclin des beaux ans.
Mais peut-être pour moi la règle moins cruelle
Eût enfin à son joug soumis mon cœur fidèle....
O cloche! dont le son frappe les airs lointains,
Tu rappelles mon ame à ses premiers destins!
Ta voix, pendant la nuit, signal de la prière,
Sous les voûtes du cloître où j'étais prisonnière,
Me tirait de ma couche, et traînait ma langueur
Devant l'autel d'un Dieu, seul époux de mon cœur!
Ce devoir partagé de mes chastes rivales,
Ces cierges qui perçaient des ombres sépulcrales,
Ces élans d'un amour né de vagues desirs,
Hélas! je m'en souviens, me donnaient des plaisirs.
Mon esprit s'échauffait d'une plus pure flamme;
Mon corps, libre de soins, vivait moins que mon ame:
Vers un ciel consolant je la sentais errer,
Quand mes jalouses sœurs me faisaient soupirer.
Mais dans la vie active où le monde m'entraîne,
De soucis en soucis chaque moment s'enchaîne;
On mange sur la terre un pain trempé de fiel,
On y porte sa croix sans espérer le ciel;
Et l'on quitte le jour, au bout de sa carrière,
Sans avoir pu goûter et bénir sa lumière.
* * * * *
Elle dit: au parterre où l'on aime le bruit,
On regarde en pitié quel regret la poursuit:
Car les Diables, brûlés par une humeur caustique,
N'ont, dans leur esprit sec, rien de mélancolique.
Mais un spectacle affreux, plus doux à leurs regards,
C'est Rome, dont le sac promis à des soudards
Attire sur les pas de Bourbon qui l'assiège,
Tant de luthériens, ennemis du saint-siége.
Vêtu de la blancheur d'un corset argenté,
Le hardi connétable, avec célérité,
D'un mur déja croulant surmonte les ruines:
Tel que brille au matin, levé sur des collines,
Entre les flancs noircis d'un nuage orageux,
Lucifer, non voilé, serein et lumineux,
Qui regarde sous lui le désastre et la guerre
Fondre au loin dans les cieux ébranlés du tonnerre.
Tel, devançant le jour, Bourbon impatient
Préside la tempête, et l'éclaire en riant.
Par-tout la Conscience, ardente, vengeresse,
Jura de le poursuivre, et lui tient sa promesse.
BOURBON, LA CONSCIENCE, ET LA MORT.
LA CONSCIENCE.
Ici, triomphe ou meurs, ô connétable altier!
Trahi de Charles-Quint, traître à François-Premier,
Bientôt, sans autre nom que celui de transfuge,
Un trône sur la terre est ton dernier refuge:
Échappe, en y montant, aux coups de l'avenir,
Et fais-toi redouter de qui veut te punir.
Le joug d'un premier crime est le dur esclavage
Qui t'enchaîne au succès d'un criminel ouvrage;
Et d'avance en ton cœur j'ai corrompu le fruit
Des glorieux travaux que ton remords produit.
Je te condamne à fuir de conquête en conquête
Le juste châtiment qui menace ta tête:
D'un degré qui t'assure atteins donc la hauteur;
Traître, pour te sauver, deviens usurpateur.
C'est moi qui, te traînant au pied de ces murailles,
Te fis à tes soldats, avides de batailles,
Par les chants, les bons mots, en riant fantassin,
Déguiser le poison qui fermente en ton sein:
Leur versant à longs traits ta belliqueuse ivresse,
En buvant avec eux, ton orgueil les caresse:
Mets leur zèle à profit pour décider le sort,
Parle, et cours dans leurs rangs, pousse-les à la mort...
Mais on quitte la brèche, on t'abandonne ... ah! tremble...
Voilà tes défenseurs qui reculent ensemble...
Ils te déchireront, si tu n'es pas vainqueur.
BOURBON.
Mes frères! mes amis! allons, ferme, du cœur!
Héros à qui jamais la victoire n'échappe,
Céderez-vous la palme aux vils soldats du pape?
Aurons-nous donc sans fruit, en dépit des hivers,
Franchi les Apennins, de neige tout couverts,
Traversé l'Italie, épuisés d'indigence,
Fait frémir, en passant, et Bologne, et Florence?
Rome est là sous nos yeux, pleine d'argent et d'or,
Rome, de l'univers le plus riche trésor!
Eh quoi! lâcherons-nous une proie aussi belle?
Non, périssons plutôt... A moi donc cette échelle!
A moi, mes compagnons! j'y monte le premier.
LA MORT.
Où s'élance cet homme, intrépide guerrier?
Tous ses traits sont émus par des chaleurs soudaines;
La vertu de son sang bouillonne dans ses veines...
Quelque intérêt durable allume ses fureurs....
Quels efforts! quel courage!... Un plomb siffle...
BOURBON.
Ah! je meurs.
LA MORT.
Il tombe, abandonné du souffle de la vie;
Ainsi que tout-à-coup s'affaisse et se replie,
Lasse d'avoir gonflé son sein tout irrité,
La voile d'un vaisseau que le vent a quitté.
BOURBON.
Dérobez aux soldats ma dépouille fumante...
LA CONSCIENCE.
Laisse, laisse, orgueilleux, le soin qui te tourmente!
Vois le terme commun des petites grandeurs...
De l'éternel oubli sonde les profondeurs,
Et descends dans le gouffre où dorment terrassées
L'espérance lointaine, et les hautes pensées.
LA MORT.
Pourquoi sur son cadavre étendre ce manteau?...
Soldats, qui de Bourbon suivîtes le drapeau,
Votre chef est tombé: publiez votre perte!
Vengez-la!... que par-tout Rome, de sang couverte,
Apprenne qu'en poussant votre guide au trépas,
J'enflammai votre rage, et ne l'arrêtai pas!
Et toi, fière cité! frémis, hurle ... tes portes
S'ouvrent avec fracas au torrent des cohortes.
ROME.
O Dieu, Dieu protecteur! les Germains, les Gaulois,
Vont me fouler aux pieds pour la dernière fois!
O ville si long-temps souveraine du monde,
Bientôt, anéantie en ta chûte profonde,
Il ne restera plus de Rome que son nom.
As-tu des dieux, des lois, des vengeurs? Hélas non!
Mars de ton Capitole a quitté la colline;
Thémis, Vesta, n'ont plus leur puissance divine;
Tu n'as plus de Camille et de prompt Décius
Arrachant la victoire à tes vainqueurs déçus!
Quel secours implorer contre tant d'adversaires?
Où seront les Narsès, les vaillants Bélisaires,
Qui te déroberont aux sacrilèges mains
Des Vandales, des Goths, tes bourreaux inhumains?
Du Dieu de tes martyrs le vicaire timide
T'abandonne aux couteaux d'une horde homicide:
Son infaillible voix n'ose rien prononcer;
Il n'a plus maintenant de foudres à lancer.
Pontife, cardinaux, augustes sacriléges,
Fuyez! l'autel menteur n'a plus de priviléges.
Vous qui ne croyez point, que vous sert de prier?
Un rempart est le Dieu qui peut vous appuyer.
Saint-Ange assied ses murs au sommet d'une roche;
Que du ciel invoqué ce château vous rapproche:
Hypocrites, fuyez! abandonnez aux coups
Les peuples de la terre, hélas! punis pour vous.
Quel tumulte! quels cris!... Oh! quels flots de barbares!..
Oh! quel débordement de meurtriers avares!...
Venez, dépouillez-moi, vous êtes triomphants:
Mais pourquoi sur le marbre écraser ces enfants?
Leur jeune âge si pur est innocent de crimes...
Ah! du moins épargnez de si tendres victimes...
Ciel! où fuir, où marcher sur ces pavés sanglants?...
Mères, filles, sortez de mes palais brûlants:
Échappez aux fureurs du rapide incendie...
Ah! plutôt reculez ... cette troupe hardie
Qu'enflamme votre aspect d'une insolente ardeur,
Accourt, l'épée en main, vaincre votre pudeur...
Frémissez! leurs plaisirs sont suivis du carnage.
O mes fils, rachetez vos foyers du pillage!
Prodiguez vos trésors à ces fiers ravisseurs;
Dérobez à leurs yeux vos femmes et vos sœurs...
Vos pères vers le ciel tendent leurs mains sans armes,
Sauvez-les ... entendez les menaces, les larmes,
Et les chevaux hennir dans mes temples fumants,
Et les profanateurs briser mes monuments.
O désastre! ô regrets! vous êtes abattues,
Idoles de mes yeux, admirables statues,
Que, pour m'environner de respects plus constants,
Mon amour préserva de l'outrage des temps!
Et de qui les beautés, défendant mes rivages,
Ont vaincu tant de fois les conquérants sauvages,
Attestant en effet que la main des beaux-arts
Protège les cités non moins que les remparts!
* * * * *
Ainsi se lamentait Rome tout éplorée,
Par le fer des soldats, par le feu dévorée;
Et l'effrayant tableau de mille embrasements
Présentait à l'Enfer l'aspect de ses tourments.
LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT NEUVIÈME.
SOMMAIRE DU NEUVIÈME CHANT.
Dialogue entre _saint Pierre_, _l'Église_, _et l'Esprit des
Conciles_. Cet entretien présente le développement de la
politique ecclésiastique depuis son origine jusqu'à nos temps.
Continuation du sac de _Rome_. Aventure de _Candor_ et de
_Pulcrine_: mort de cette italienne et de son enfant, qu'elle
noie dans le Tibre avec elle.
LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT NEUVIEME.
SUR la colline où dort l'empereur Adrien,
Espace où descendit un ange aërien
Qui, rendant au fourreau sa menaçante épée,
Sauva Rome qu'un jour la peste avait frappée,
Le pontife Grégoire a fait dresser des tours:
Cet asyle à Clément offre un dernier recours.
Plus effrayé pour soi que pour le saint collége,
Il parle aux cardinaux, restes de son cortége,
Vieux princes du conclave, apôtres décorés,
Qui tous, par la terreur alors défigurés,
Penchant leurs fronts usés à méditer des crimes,
De leur espoir en Dieu démentaient les maximes.
Sous leur calotte rouge et leurs sacrés chapeaux,
Mille desseins roulaient en leurs larges cerveaux,
Magasin d'artifice et de noirs stratagêmes,
Et de poisons empreints sur leurs visages blêmes.
L'effroi plombait le teint de ces menteurs bénis,
De l'or du Vatican fabricateurs jaunis.
Mais tandis qu'ils tremblaient pour la reine des villes,
Pierre, et la sainte Église, et l'Esprit des Conciles,
Planaient au-dessus d'eux; ainsi qu'au mont Thabor,
Jésus transfiguré, dans son divin essor,
Loin des yeux des humains gémissants sur la terre,
Entretint ses élus de son céleste Père:
Tableau dont la grandeur visible à Raphaël
Devint de ses pinceaux le miracle éternel!
SAINT PIERRE, L'ÉGLISE, L'ESPRIT DES CONCILES.
L'ÉGLISE.
O toi dont l'Homme-Dieu, ton maître et ton modèle,
A du nom de Céphas payé le cœur fidèle,
Titre saint de ta foi, solide fondement,
Sur qui j'ai du Seigneur bâti le monument;
Toi, le premier élu, de qui la main pieuse
Jadis reçut du ciel la clef mystérieuse,
Plains l'opprobre où languit l'un de tes successeurs;
Plains un pontife aux mains de cruels oppresseurs;
Plains mon temple qu'on souille, et ma croix qu'on méprise,
Et mêle ta prière aux clameurs de l'Église.
Ma suprême grandeur, penchant vers son déclin,
Soumise au cours des ans touche-t-elle à sa fin?
De l'empire éternel où tu me fis prétendre,
Dans l'ombre de la mort vais-je sitôt descendre?
Et par l'âge emportée en souvenirs confus,
Ne laisser qu'un néant de tout ce que je fus?
Comme dans l'univers sont passés les royaumes,
Grossirai-je en tombant le nombre des fantômes,
Moi qui, riche en effet des biens les plus constants,
Devais nourrir mes fils par-delà tous les temps?
Leur sang fume en tous lieux ... qu'un autre Jérémie
Pleure Sion en proie à la flamme ennemie,
Et la haine écrasant les orphelins épars
Sous les pieds des chevaux, et sous l'airain des chars!
Aux portes de mon temple entends crier la foule...
On renverse nos murs, et notre autel s'écroule...
Hélas! contre le choc du désordre effréné,
Que peut en ses remparts Clément emprisonné?
Nulle foudre en ce jour ne suit son anathême:
L'ange exterminateur l'abandonne à lui-même;
Et la voix du démon, qu'à soulevé Luther,
Insulte, en le raillant, nous, les cieux et l'enfer.
Pourquoi m'as-tu promis que le Dieu des armées
Protégerait toujours mes enceintes fermées;
Et que des loups cruels, et des lions grondants,
Toujours en mon bercail je briserais les dents?
Trompais-tu mon espoir, ou m'as-tu délaissée?
O Céphas! ton Église expire terrassée.
Prends pitié des tourments qu'on lui fait éprouver,
Et que ta main encor l'aide à se relever.
SAINT PIERRE.
Que me demandes-tu, malheureuse infidèle!
Qui courus en aveugle à ta chûte cruelle,
Et que le Dieu sauveur pousse contre un écueil,
Afin qu'en te heurtant il brise ton orgueil?
Depuis quand, du Seigneur oubliant la promesse,
Te laisses-tu donc vaincre au danger qui te presse?
Depuis qu'avec la foi l'espérance a quitté
Mon temple, où s'éteignit l'ardente charité.
Depuis que, t'abaissant aux délices charnelles,
Ton ame abandonna les graces éternelles,
Et, contestant des biens qu'il fallait dédaigner,
Descendit des hauteurs où je te fis régner.
Que nous dit de Jésus l'autorité suprême?
«Qui veut s'unir à moi, qu'il renonce à soi-même.»
Et lorsqu'aux bords du fleuve il appela ma foi:
«Laisse-là tes filets, pêcheur, viens, et suis-moi!»
J'obéis, j'épousai sa pauvreté sévère,
Et pour les dons du ciel quittai ceux de la terre.
Ce fut dans l'indigence, et dans l'humilité,
Que j'assis de ta loi l'auguste majesté:
Je tirai ta splendeur du milieu des ténèbres;
La croix, en éclairant les bords les plus célèbres,
Montra, même aux Césars, les martyrs fiers et doux,
Plus rois que les tyrans dont le siècle est jaloux.
Dieu n'orne point les chefs de l'empire céleste
D'un or ni d'un argent corrupteur et funeste;
Il ne les revêt point de superbes dehors:
Mais, sous leur nudité riche de ses trésors,
Il fait, pour éclipser toute mortelle idole,
Reluire dans leur cœur sa vivante parole:
Il veut qu'aux yeux du monde, où le juste est proscrit,
Les épines, les maux, couronnent leur esprit.
Voilà comment d'abord mon zèle secourable
Accrut ta nation maintenant innombrable.
Apôtres sans éclat, tous les premiers pasteurs
Furent du peuple en deuil les saints consolateurs.
Tu ne ravissais pas leur diadême aux princes,
Ni leur faste aux cités, ni leurs droits aux provinces;
Mais, sans terrestres biens, reine des malheureux,
Ta main ne recueillait les moissons que pour eux.
Que fais-tu dans ces jours? ta vue est éblouie
D'une richesse vaine ici-bas enfouie:
De la clarté des cieux ton cœur s'est détourné,
Et ta basse avarice aux enfers l'a donné.
De ton législateur qu'ont produit les merveilles?
Mes yeux l'ont vu: sa voix instruisit mes oreilles.
Seul, pauvre, désarmé, patient dans les maux,
Nourri comme le sont les innocents oiseaux,
Il vainquit le besoin, dormit dans les tempêtes,
Et marcha confiant à ses hautes conquêtes.
Ah! que dans ses travaux n'as-tu su l'imiter!
Ah! du temple divin qu'il voulut cimenter
Les vertus de tes saints d'un pur zèle enflammées
Devaient être à jamais les pierres animées,
Et de son sanctuaire inaccessible à tous,
Ta lumière eût frappé tes ennemis jaloux:
Mais non; quittant le ciel, magnifique espérance,
Tu disputes aux grands leur étroite puissance:
Pour des honneurs mondains tu trahis les autels:
Pour de vils intérêts tu combats les mortels;
Ne t'étonne donc plus, avide usurpatrice,
De succomber sans gloire en cette infâme lice.
Cesse de m'invoquer contre d'affreux soldats
Sur tes parvis sanglants assiégeant tes prélats.
Toute chair doit périr; elle est telle que l'herbe:
Sa gloire est une fleur qui, brillante et superbe,
Se lève le matin, et tombe avant la nuit.
Ta fureur prit le fer, et le fer te détruit.
Bénis donc les rigueurs d'une foule guerrière
Qui pour seule arme enfin te laisse la prière,
Te rappelle à Jésus qui vint, entre les morts,
Sur les âmes régner, et non pas sur les corps;
Et qui force un pontife, en martyr pacifique,
A recourir aux cieux, ton héritage unique.
Dans l'univers entier qui te fit prévaloir?
Qui te sanctifia? la souffrance, et l'espoir.
De tes ambitions que l'erreur se dissipe;
Et pour durer sans fin remonte à ton principe.
L'ÉGLISE.
Tu t'abuses, Céphas: né des faibles ruisseaux,
Un fleuve accroît son lit en recueillant leurs eaux;
Et de son urne enfin l'abondance s'arrête
S'il ne peut sur la terre étendre sa conquête:
La source de ma vie, humble en mes premiers jours,
Dut s'augmenter d'abord pour prolonger son cours.
Si les hommes grossiers, pour seul prix de mes peines,
N'eussent vu que mes cloux, mes cilices, mes chaînes,
En mes labeurs obscurs leur courage abattu
De fol emportement eût traité ma vertu.
Notre gloire éternelle, invisible salaire,
N'eût point à ses appâts amorcé le vulgaire,
Et le peu de zélés sortis d'un rang abject
Ne m'aurait pu des grands conquérir le respect.
Il fallut, pour leur faire honorer mes supplices,
Joindre à l'espoir futur les présentes délices:
Il fallut que les arts et les purs orateurs
Charmassent dans les cours mes fiers persécuteurs:
Pour fléchir mes bourreaux, m'acheter des ministres,
M'asservir des tyrans les conseillers sinistres,
L'or me devint utile; et, fondant mon trésor,
Il me fallut du fer pour conserver mon or.
Ainsi, m'environnant d'une pompe mondaine,
Alliant à ma foi la politique humaine,
Dans les états nombreux où je portai ma croix,
Je me fis des sujets nourris par tous les rois,
Et courbai sous mon joug les têtes couronnées
Par ma tiare auguste en tous lieux dominées.
Dès-lors, mes citoyens, les élus de Sion,
Défendirent leurs droits sous ma protection:
Des peuples et des chefs mon oreille maîtresse
Par de secrets aveux me rassura sans cesse:
Ma voix emplit la chaire; et, sous mon appareil,
La gloire de mon temple effaça le soleil.
L'ESPRIT DES CONCILES.
Tu ne dois qu'à moi seul, république sacrée,
La liberté des lois dont tu fus illustrée:
Tant que de tes prélats le saint gouvernement
De leur égalité garda le sentiment,
Tant que de tes degrés la juste hiérarchie
Régla ton ministère, et non ta monarchie,
Et que l'esprit zélé des conciles nombreux
En ton sein maternel unit tes fils entre eux,
L'unanime intérêt, d'un hémisphère à l'autre,
Nommait le digne élu, successeur de l'apôtre:
Alors la même voix, parlant de tous côtés,
Soulevait ton grand corps dans toutes les cités:
Le mérite éprouvé, la foi qui le rehausse,
Désignaient sans combats l'appui du sacerdoce;
Et, formant tes conseils, un immense concours
Te faisait révérer des peuples et des cours.
Qu'un tyran apostat conjurât ta ruine,
Qu'un schisme ténébreux obscurcît ta doctrine,
Qu'un poison infectât tes membres languissants,
J'opposais à tes maux des remèdes puissants;
Et réveillant ta force en quelque heureuse lutte,
Quand tes pieds chancelaient, je prévenais ta chûte.
Mais depuis que le chef, assis au Vatican,
Se proclame Infaillible, et gouverne en tyran,
Que des princes du siècle il imite l'exemple,
Qu'il consacre à sa cour tout le luxe du temple,
S'immole tes brebis qu'il promet de nourrir,
Et boit jusqu'à ton sang tout près de se tarir;
Depuis qu'un titre, un nom, des richesses, des brigues,
Ont usurpé ton siége, et le vendent aux ligues,
Et qu'un conclave impur choisit dans le saint lieu
L'homme des potentats, et non l'homme de Dieu;
Tes avares enfants respectent ce seul maître,
Et de l'autel souillé n'encensent que le prêtre.
Sion, dépouille-toi! rends, devant l'éternel,
L'égalité première au troupeau fraternel.
L'ÉGLISE.
O fanatique esprit des turbulents conciles!
Que souhaitent de moi tes chagrins indociles?
Qu'en populaire état changeant ma royauté,
J'abaisse à ton niveau la fière papauté!
A mes libres statuts est-elle si contraire?
Le sceptre qu'elle tient n'est point héréditaire:
Son choix renouvelé, sans nul égard au sang,
Du dernier rang élève un chef au premier rang,
Et l'âge du mortel que je prends soin d'élire
Lui laisse peu le temps de troubler mon empire.
Au pouvoir après lui ses sujets prétendant
Pour les droits de son titre ont un respect prudent;
Et, toujours occupé, mon trône, sans régence,
Est le centre puissant de ma vaste influence.
Ce sceptre qui courba l'univers asservi,
Est-ce pour le briser que je te l'ai ravi?
Non, je te l'arrachai, par tant d'art et de peines,
Pour imposer silence à tes querelles vaines.
Fol esprit des chrétiens assemblés par la loi,
Que prétends-tu? souvent le schisme est né de toi.
Tantôt l'orgueil naissant d'une bouche éloquente
Fait frémir l'orthodoxe aux erreurs qu'elle enfante:
Tantôt le nom des grands, le poids de leurs trésors,
Balancent tes avis, rompent mes vieux ressorts;
Et les partis, armés par la haine et les doutes,
Joignent mille fléaux à ceux que tu redoutes.
Tel est, tel est le sort trop commun aux états
Où la foule est livrée à d'orageux débats!
L'empire de l'Église a des lois plus certaines;
C'est pour le mieux guider qu'un homme en tient les rênes,
Et seul, pour mes enfants gardant mes biens entiers,
Il a des successeurs, et n'a point d'héritiers:
Libre des nœuds du sang, ma famille est la sienne:
Le salut, l'intérêt de la cité chrétienne,
Sur tous mes ennemis tiennent ses yeux ouverts.
Quel autre eût au croissant disputé l'univers?
L'Europe encenserait un prophète barbare,
Si je n'eusse au turban opposé la tiare,
Et fait, en roi des rois, marcher les potentats,
Qui sont les humbles chefs de mes pieux soldats.
Les aveugles Païens, les farouches Vandales,
Les Musulmans, zélés pour des erreurs fatales,
Tout a fléchi devant le souverain sacré
Qui de mon arbre antique est le tronc adoré.
Va, ne t'ombrage plus de sa hauteur suprême.
Ah! loin de dégrader mon triple diadême,
Suscitons en tous lieux pour ses grands intérêts
Le peuple des cloîtrés, mes défenseurs secrets.
L'ESPRIT DES CONCILES.
Quoi! ces lourds favoris couchés dans la mollesse,
Dont ta grace féconde a béni la paresse!
Église aveugle, au sein des périls que tu cours,
As-tu lieu d'en attendre un effort, un secours?
Hélas! leur privilége excite trop d'envie;
Et c'est pour les punir qu'on menace ta vie.
L'ÉGLISE.
Connais ma sainte armée: apprends que leurs langueurs
Sont les plus forts liens qui m'attachent les cœurs.
Le charme des loisirs et des joyeuses tables
Les rend de qui me hait ennemis implacables;
Et leurs esprits flatteurs, doctement exercés,
Gagnent à mon parti les héros insensés.
C'est peu: de tous les cœurs observant les caprices,
J'ai su multiplier mes pieuses milices.
Les uns, poussés au loin par de tristes penchants,
Sur les rocs et les mers me font plaindre en leurs chants:
Les autres, du remords étalant les misères,
Font de ma pénitence adorer les mystères:
Des vierges, embrassant mes chastes voluptés,
Goûtent la solitude au milieu des cités:
Hameaux, villes, déserts, et profonds hermitages,
Des sons de mon airain frapperont tous les âges:
Et tandis que ceux-là, dans l'étude plongés,
De la poudre arrachant mes faux titres rongés,
Disent en leurs écrits que ma loi consacrée,
Produite avec le monde, en aura la durée;
Ceux-ci, de mon pouvoir ministres agissants,
Organes de la foi, dans l'Espagne naissants,
Dirigent à mon gré la jeunesse ignorante;
Et si, dans l'univers leur mission errante,
Aux deux mondes conquis étendait ses travaux,
Mon glaive planerait sur les rois mes rivaux;
Et l'Inquisition, mon alliée ardente,
Vaincrait des nations la révolte imprudente.
L'ESPRIT DES CONCILES.
Tremble!... d'horreur émus, les peuples et les rois
Pour t'écraser un jour s'uniront à-la-fois.
L'ÉGLISE.
Non, je reviens du coup qui m'a d'abord surprise:
Forte ou faible ici-bas, je suis toujours l'Église.
Ma prière en tous temps armera les mortels;
Sur leurs inimitiés j'ai fondé mes autels:
Qu'un peuple les abjure, un roi prend leur défense;
Un état veut ma perte, un autre ma vengeance;
Leurs discordes pour moi sont d'éternels secours;
Et dans leurs mouvements, immuable toujours,
Mon pouvoir, épanchant leur sang pour mes querelles,
Semble un miracle antique aux regards des fidèles,
Qui raniment sans cesse, en relevant ma croix,
La vie impérissable accordée à mes lois.
SAINT PIERRE.