Le docteur Cabillaud père était vraiment inquiet. La veille en sortant
du dîner de M. Grandvivier, il était rentré seul chez lui. A la porte du
juge, il s'était séparé de son fils qui avait allégué le besoin, avant
d'aller se mettre au lit, de prendre un peu l'air en faisant un bout de
conduite à MM. Ducanif, Camuflet et de Walhofer.
Ce matin, Gustave n'était pas rentré.
Alors le père, pris de peur, s'était mis en quête.
Tout cela, Cabillaud l'avait débité d'une voix alarmée en suivant
Gontran qui l'introduisait dans la salle à manger d'où La Godaille avait
disparu. Ce dernier, craignant d'être indiscret, avait laissé la place
vide en allant rejoindre Henriette dans la cuisine où elle préparait ce
déjeuner dont la visite du docteur allait retarder la mise sur table.
--J'ai eu l'honneur de voir hier M. Gustave pour la première fois.
En venant ici, vous n'aviez pas grande chance de l'y rencontrer, dit
Gontran, après avoir fait asseoir l'homme à la verrue.
--Oui, je le sais. Aussi suis-je venu chez vous en désespoir de cause,
après avoir d'abord fait ma visite chez ces messieurs.
--Que vous ont-ils appris?
--Le premier que j'ai visité, le baron de Walhofer, m'a répondu qu'à
moitié du chemin il s'était séparé du groupe pour aller passer deux
heures à son cercle. Le fait m'a été attesté, quand je leur ai fait
visite, par MM. Ducanif et Camuflet qui m'ont dit que Gustave avait
continué de les accompagner après le départ du baron.
--Et ensuite?
--Restés à trois, on s'est d'abord rendu au domicile de Ducanif qui,
avant de rentrer chez lui, a assisté à un débat entre mon fils, qui
insistait pour l'accompagner, et M. Camuflet qui ne voulait pas abuser
de la bonne volonté de Gustave. Enfin ils son partis ensemble et M.
Camuflet, que je viens d'interroger, m'a affirmé que mon fils, en le
laissant à sa porte, était reparti après avoir annoncé que cette petite
promenade lui avait fait grand bien et qu'il allait gagner son lit au
plus vite.
--Et il n'est pas rentré?
--Non. Aussi, la frayeur dans l'âme, suis-je parti à sa recherche.
Loin de partager l'inquiétude du docteur, Gontran se mit à sourire en
demandant:
--Voulez-vous me permettre une question, monsieur Cabillaud?
--Certainement.
--Quel âge a M. votre fils?
--Trente ans.
--Et, à trente ans, c'est la première fois qu'il vous cause la surprise
de voir, en entrant dans sa chambre, qu'il n'a pas couché dans son lit.
--Oh! non; le gaillard m'a bronzé depuis longtemps sur ce genre de
surprise.
--Eh bien, alors, pourquoi vous effrayer aujourd'hui plutôt que les
autres fois?
--C'est que j'ai une raison, prononça le docteur en hochant la tête avec
tristesse.
--Quelle raison?
--Depuis trois semaines, Gustave s'était rangé. Un pigeon ne rentrait
pas plus régulièrement au colombier. Hier, comme je le complimentais
sur ce changement d'habitudes, il m'a répondu très sérieusement: «Si un
matin tu ne me trouvais pas dans mon lit, c'est qu'il me serait arrivé
un malheur.»
--Avait-il le pressentiment d'un danger? Se savait-il un ennemi dont il
eût à se méfier?
--Là-dessus, j'ai eu beau l'interroger, je n'ai pu lui arracher un mot
de plus. Vous comprenez donc quelle a été mon angoisse quand, ce matin,
devant son lit vide, je me suis rappelé sa phrase d'hier. Alors, j'ai
pris ma course, et, successivement, j'ai couru aux nouvelles chez tous
les convives de notre dîner d'hier. J'arrive chez vous après avoir été
visiter aussi MM. Grandvivier et Fraimoulu.
--Ah! vous avez été voir mon oncle Fraimoulu?
Si grandement inquiet que fût le docteur, il ne put, au nom du
propriétaire, retenir un sourire.
--A propos de votre oncle, dit-il, je dois vous apprendre que je suis
arrivé à temps pour lui faire appliquer cinq cataplasmes et trois
emplâtres... «Ah! vous tombez à propos!» s'est-il écrié quand il m'a vu
approcher de son lit... car ma visite le surprenait au lit... Alors il
m'a montré son buste. Un tigre! un vrai tigre! Il avait tout le torse
moucheté de taches noires.
--Que me contez-vous là? fit Gontran ébahi. Comment mon oncle a-t-il
passé à l'état de tigre?
--A cause de l'affaire d'hier soir.
--Quoi! le tour que lui a joué sa cuisinière Nadèje lui a produit un tel
effet?
--Non, ce n'est pas à Nadèje que votre oncle doit d'être en pareille
capilotade.
--A qui donc?
--A son valet de chambre.
--L'Auvergnat Pietro?
--Un domestique qu'il a eu le tort d'accepter d'un fournisseur, sans
prendre d'autres informations.
--Un ancien paveur?
--Ah! on peut lui confier un pavé à ce garçon-là. S'il tape dessus
aussi fort qu'il a cogné sur votre oncle, le pavé doit être solidement
enfoncé.
Comme Gontran restait tout ahuri en attendant de plus amples
renseignements, le docteur continua:
--Hier la plaisanterie de Nadèje nous laissait sans vivres... mais non
pas sans liquides, car votre oncle qui, paraît-il, possède une cave de
choix, avait, à l'avance, monté les vins, vins de derrière les fagots,
que nous devions déguster à sa table.
--Oui. Il me l'a dit. Seize bouteilles pour huit convives.
--Quand il nous a fallu accepter le dîner que, dans notre détresse, nous
offrait M. Grandvivier, votre oncle nous a suivis chez le juge sans plus
songer à ses bouteilles disposées sur une étagère.
--Alors Pietro, resté seul, s'est rafraîchi la langue?
--Si bien rafraîchi que les seize bouteilles y ont passé. Après ce
bel exploit, notre Auvergnat, qui se sentait la tête un peu lourde,
a éprouvé le besoin de se coucher dans le lit de M. Fraimoulu qui, en
descendant de chez le magistrat, a découvert l'ivrogne allongé sous ses
draps... Vous devinez le reste de la scène?
--Mon oncle a jeté le pochard à bas du lit?
--Lequel pochard, ayant le réveil et surtout le vin mauvais, s'est mis
à rosser M. Fraimoulu avec cette conscience du bien faire qu'on est
heureux, pour tout ce qu'ils entreprennent, de constater chez tous les
Auvergnats. Après quoi, il a pris son congé. Comme on était en pleine
nuit, il est parti en emportant deux couverts d'argent pour s'éclairer
dans l'escalier.
--Vous devez, alors, avoir trouvé mon pauvre oncle furibond.
--Dites plutôt étonné.
--Étonné? répéta Gontran; étonné de quoi?
--De ce que son ivrogne, en lui allongeant ses coups de poing, n'avait
cessé de l'appeler Camuflet, en faisant suivre ce nom d'injures et de
phrases incompréhensibles. C'était des: «Tiens! chaligaud!... Attrape,
Fêche-Mathieu! A toi, chal chinge!...» Et plus il cognait, plus il
s'animait en croyant tambouriner le cuir de M. Camuflet qu'il accusait
d'avarice.
--Pietro connaissait donc M. Camuflet?
--Il devait l'avoir vu hier pour la première fois, quand ce convive
de votre oncle est arrivé pour savourer le fameux dîner de Nadèje...
Probablement qu'il l'a entendu nommer. Alors ce nom, resté dans sa
mémoire, sera revenu dans les divagations de son ivresse... Toujours
est-il qu'en daubant sur M. Fraimoulu, l'ivrogne Pietro croyait assommer
M. Camuflet.
Gontran ne connaissait Cabillaud et son fils que de la veille.
Il était, en conséquence, bien excusable de chercher à se débarrasser de
l'importun dont la visite retardait son déjeuner et tenait Henriette et
La Godaille prisonniers dans la cuisine.
Il regarda la pendule en disant:
--Je vais me hâter de déjeuner pour aller, ensuite, rendre visite à mon
oncle.
--Mieux serait peut-être de ne pas vous déranger. Qui sait si M.
Fraimoulu souhaite que vous connaissiez sa mésaventure? conseilla
Cabillaud père.
La pendule tintant ses onze coups ramena le médecin à ses alarmes.
--Onze heures, dit-il, le moment où Gustave et moi nous devrions nous
mettre à table.
La faim rendait Gontran féroce. Il sentit que le docteur allait
s'attendrir. Il ne lui en laissa pas le temps.
--Je vous fais un pari, monsieur Cabillaud, proposa-t-il. Je vous gage
que, pendant que vous êtes à vous mettre martel en tête à propos de ce
qu'un homme de trente ans n'a pas couché dans son lit, monsieur votre
fils, rentré chez vous, doit regarder aussi l'heure et se dire avec la
faim au ventre: «Pourquoi mon père ne rentre-t-il pas, lui si ponctuel à
l'heure des repas?»
--Croyez-vous? dit le médecin se laissant aller à l'espérance devant
cette supposition.
--Allez-y voir et, dans vingt minutes, vous serez à rire de vos
angoisses de la matinée.
Ce disant, le jeune homme poussait doucement vers la porte le médecin
qui répétait:
--Je le souhaite! je le souhaite!
Ses talons n'avaient pas dépassé le seuil d'un millimètre que la porte
était refermée sur le médecin par Gontran qui poussa un énorme «Ouf!» de
satisfaction.
Sans s'être aperçu de l'empressement qu'on avait mis à se débarrasser de
lui, l'homme à la verrue regagna son domicile à pas pressés.
--Gustave doit s'impatienter de mon retard. Servez-nous vite, Clarisse,
dit-il à sa cuisinière qui avait ouvert à son coup de sonnette.
--M. Gustave n'est pas arrivé pour déjeuner, dit la servante.
--Et il n'a pas reparu de la matinée?
--Non.
Un souvenir arrêta l'inquiétude qui allait reprendre le père. Quand il
s'était présenté, en quête de Gustave chez Ducanif, ce dernier lui avait
dit en riant:
--Je l'attends aujourd'hui même à déjeuner. Je vais le voir m'arriver
avec des dents aiguisées par cette même nuit, passée dehors, dont vous
vous alarmez tant à tort, mon cher ami... Votre garçon a trente ans, que
diable!... et il n'est pas séminariste.
Le souvenir de cette phrase qui, en somme, n'était qu'une variante de
ce que lui avait répété Gontran, fit donc que le docteur, en ne trouvant
pas Gustave à son retour au logis, offrit ce leurre à ses craintes en
disant à Clarisse:
--Il doit être à déjeuner chez Ducanif.
--Non, répéta encore la cuisinière.
--Qu'en savez-vous?
--Chez M. Ducanif, où, d'habitude, on déjeune à dix heures et demie,
on s'est étonné de ne pas voir arriver M. Gustave. Alors M. Ducanif a
envoyé sa domestique Héloïse s'informer si la disparition de votre
fils, que vous lui aviez annoncée ce matin à votre visite, s'était
prolongée... Vous seriez arrivé cinq minutes plus tôt que vous vous
seriez rencontré avec Héloïse... Elle sort d'ici.
Et Clarisse qui, pas plus que Cabillaud père, n'ignorait certaines
particularités de la vie de Gustave, ajouta en secouant la tête:
--Et Héloïse, tout comme nous, ne sait pas où M. Gustave peut bien avoir
passé la nuit.