XX

Si longue qu'elle ait été à vous conter, la scène de l'auberge avait

duré tout au plus une demi-heure. Quand je revins chez mon oncle, je le

trouvai encore attablé devant son cruchon de bière et fumant toujours sa

pipe. Depuis la veille que je le connaissais, je n'avais pas été long à

m'apercevoir que le Père aux écus était, en tous points, le type le plus

complet de l'homme du Nord, flegmatique, endormi, ne se faisant ni chaud

ni froid des événements qu'il prend comme ils viennent.

Aussi fus-je étonné de la vivacité qu'il mit, en me voyant entrer, à me

demander:

--Est-ce un chien que renferme la caisse?

--Oui, et un chien tel que vous l'avez désigné: blanc tacheté de jaune

et blessé.

--Bon! fit le Père aux écus, qui tira coup sur coup sept ou huit

bouffées de sa pipe.

Après un petit silence, il reprit:

--Comment t'es-tu assuré de la chose?

Je lui racontai d'une bout à l'autre ma scène avec Alfred, l'arrivée

de l'invalide Carambol, sa conversation avec Trudent sur le chien et la

façon d'en tirer gros profit.

Bref, je contai tout par le menu, depuis l'ivresse du valet d'auberge,

l'Auvergnat Craquefer, jusqu'à l'apparition dernière de la Belle

Flamande venant chercher son fils Alfred pour qu'il fît entendre raison

à l'autre femme de la troupe qui s'appelait Cydalise.

* * * * *

Quand La Godaille avait parlé de l'ivrogne auvergnat Craquefer,

son auditeur Gontran avait souri au souvenir de cet autre charabia,

l'ex-paveur Pietro, que Fraimoulu avait pris comme valet de chambre et

qui, la veille, s'exerçait si bien la main en cassant la vaisselle.

Mais au nom de Cydalise, que le conteur prononçait pour la seconde fois,

il interrompit.

--Pardon, fit-il, ne m'avez-vous pas dit, monsieur Bazart, que vous

connaissiez M. Grandvivier?

--Mon ancien juge d'instruction! Oui. Je vous ai dit aussi que, depuis

ma sortie de prison, j'avais trouvé en lui un protecteur dévoué chez

lequel la porte m'est et me sera toujours grande ouverte.

--Donc, si vous êtes allé chez M. Grandvivier, vous n'êtes pas sans y

avoir vu sa cuisinière qui, elle aussi, se nomme Cydalise... Ces deux

Cydalise, par hasard, n'en feraient-elles pas qu'une seule?

Frédéric Bazart remua la tête.

--Non, dit-il. Prétendre que, trait pour trait, je me souviens du visage

de la bateleuse, ce serait mentir. Mais je me rappelle sa chevelure, ce

qui me permet d'affirmer que la cuisinière n'est pas la Fille du Soleil.

--C'était le sobriquet de cette saltimbanque?

--Oui, à cause de son abondante chevelure d'un magnifique rouge

ardent... La cuisinière du juge, au contraire, est brune.

Gontran aurait pu objecter que les cheveux se teignent et qu'une brune

devient sans peine une rousse; mais, en ce disant qu'il y a tant d'ânes,

à la foire, qui s'appellent Martin, il ne persista pas dans son idée de

confondre les deux Cydalise en une seule.

Mais, pendant qu'il était en train de s'informer, il demanda, cette fois

en forme de simple plaisanterie:

--Est-ce que l'Auvergnat Craquefer, le valet d'auberge, ne répondait pas

aussi au doux et petit nom de Pietro?

--Jamais je ne l'ai entendu appeler ainsi.

--Bien. Continuez, je vous prie, demanda Gontran.

* * * * *

La Godaille reprit son histoire.

--Quand je lui eus tout conté, mon oncle mit la main au gousset de

son pantalon et en tira une longue blague en cuir qui lui servait de

porte-monnaie. Il y puisa cinq louis qu'il étala sur la table en me

disant:

--Voilà les cent francs promis.

Puis, à côté des jaunets, il en posa cinq autres en ajoutant:

--Et voici encore cent francs à gagner.

--En quoi faisant? demandai-je émerveillé.

Le Père au écus réfléchit un peu.

--Tu m'as bien dit, n'est-ce pas? que, devant toi, cet Alfred avait

remis le cadenas à la caisse.

--Oui, mon oncle.

--De sorte qu'il serait impossible d'offrir au chien... un morceau de

sucre.

Etait-ce bien un morceau de sucre qu'avait voulu dire le Père aux écus!

Il m'avait semblé se reprendre au moment de prononcer d'autres mots. Ce

fut pour m'en assurer que je répliquai:

--Pas plus un morceau de sucre qu'un boulette empoisonnée.

J'en fus pour mon épreuve. Rien ne bougea sur le visage de mon oncle,

dont l'oeil, fixé dans le vide, attestait une sorte de méditation sur ce

qui lui restait à me dire.

Enfin il me regarda.

--Cet Alfred, quel homme est-ce? demanda-t-il.

--Il m'a tout l'air d'être une pratique finie.

Sur cette réponse, nouveau silence qui se prolongea si longtemps que

l'impatience me prit.

--Mon oncle, dis-je, vous ne m'avez pas encore indiqué ce que j'ai à

faire pour gagner les cinq autres louis.

--Va dire à cet Alfred que je veux lui parler, me répondit-il

brusquement.

Et comme je m'éloignais:

--Attends un peu! me cria-t-il pour me retenir.

Je revins sur mes pas.

--Surtout, me recommanda-t-il en traînant sur les mots, fais en sorte

que Trudent ne se doute de rien.

* * * * *

Encore une fois, Gontran arrêta le conteur par une question.

--Est-ce que cette préoccupation du Père aux écus au sujet du chien ne

vous donna aucun soupçon?

--Un instant l'idée me vint que mon oncle était peut-être le

contrebandier qui mettait la douane sur les dents. S'il avait le moins

du monde bronché quand j'avais parlé de boulette empoisonnée, ce seul

moyen de se débarrasser de l'animal, qui pouvait le compromettre, mon

doute serait devenu une certitude et j'aurais abandonné mes soupçons à

l'égard de l'aubergiste que, en me souvenant de la manière dont il avait

interrogé l'invalide Carambol, j'accusais d'être le coupable. Ce qui,

surtout me confirma dans mon idée, ce fut précisément, cette dernière

recommandation de mon oncle «de faire en sorte que Trudent ne se doutât

de rien». Les paroles haineuses de l'aubergiste quand, le matin, mon

oncle avait offert sa bière aux douaniers, m'avaient appris que les deux

hommes vivaient en profonde mésintelligence. Si mon oncle n'avait pas

répondu à l'apostrophe de l'aubergiste, ce devait être parce qu'il

attendait sa belle... Or, cette belle, il la tenait!... En s'emparant du

chien, il possédait le moyen de se venger de l'aubergiste contrebandier.

En plus de cette raison, le Père aux écus en avait une seconde d'agir de

la sorte.

--Quelle seconde raison?

--Il était maire du village et, en cette qualité, tenu de venir en aide

aux douaniers pour que le coupable fût pincé.

--Très bien! approuva Gontran. Poursuivez votre récit.

* * * * *

--Je n'avais encore fait que deux pas dehors quand une crainte

m'arrêta... Que Trudent ne se doutât de rien, c'était facile à dire,

mais difficile à réaliser. L'aubergiste me verrait entrer chez lui,

parler à Alfred qui aussitôt prendrait le chemin de la maison de mon

oncle. La méfiance viendrait donc immanquablement à Trudent.

Je rentrai au plus vite chez le Père aux écus pour lui faire part de mes

réflexions.

Mon oncle n'était plus dans la salle.

Je visitai les autres pièces. Personne! Il ne pouvait être loin.

Je regardai par la fenêtre, espérant l'apercevoir gagnant sa ferme.

L'espace à parcourir était de deux cents mètres tout plantés de pommes

de terre. Il n'aurait pas même eu le temps de franchir la moitié de

cette distance. Toujours personne en vue. Comme, près de la fenêtre,

s'ouvrait la porte de la cave, je me penchai et j'appelai. Cette fois,

il me sembla entendre un bruit monter des profondeurs de la cave.

--Il aura été se tirer un nouveau cruchon de bière, pensai-je.

Dans ma hâte d'avoir ma leçon faite, au lieu d'attendre que mon oncle

remontât, je descendis dans la cave. Elle était magnifique, cette cave,

spacieuse, saine, haute de voûte, bien aérée, parfaitement éclairée; on

voyait qu'elle datait du couvent démoli. Mais, si belle qu'elle fût, le

Père aux écus ne s'y trouvait pas.

--Par où diable a-t-il passé? me demandais-je, tout étonné de cette

disparition, en remontant l'escalier.

Une grande minute, je restai indécis sur le parti à prendre.

--Ma foi! au petit bonheur! me dis-je en me dirigeant vers l'auberge de

Trudent.

A peine sorti, j'aperçus, au loin et s'éloignant, un individu, qu'à sa

démarche il me fut facile de reconnaître pour le brigadier Vernot. Comme

l'invalide Carambol, il portait au bras un panier qui laissait dépasser

des goulots de bouteilles. Arrivé au sentier qui menait à sa demeure, il

disparut dans les taillis.

--Fichtre! me dis-je en souriant, il paraît qu'on boit ferme chez le

brigadier, puisque, en une demi-heure, voici le second panier qu'on

vient chercher chez Trudent.

En pénétrant dans l'auberge, le premier que je vis fut l'aubergiste qui

se tordait de rire au milieu du vestibule. Sans savoir qui j'étais ou,

plutôt, croyant que je faisais partie de la troupe, il me reconnut

pour un des deux écouteurs qui étaient présents à sa conversation avec

Carambol.

--Devinez ce qui est arrivé? me demanda-t-il à brûle-pourpoint.

--Dites.

--Vous étiez là quand mon pochard de Craquefer a remonté de la cave

les bouteilles remplies qu'attendait l'invalide. Il faut croire que mon

maudit ivrogne, après avoir bu à la cannelle, aura trébuché et que sa

glissade l'aura amené devant un autre tonneau que celui qu'il venait de

téter, car il y a rempli ses bouteilles.

Trudent s'arrêta pour donner cours à un nouveau spasme de rire; puis,

quand la crise se fut un peu épuisée, il bégaya:

--De sorte que Vernot, pour éviter une nouvelle course à son estropié,

vient de venir lui-même me rapporter les bouteilles à changer... Au

moment de se mettre à table, il s'était aperçu que mon Auvergnat leur

avait servi du vinaigre d'Orléans.

Et redevenant sérieux:

--Je suis même désolé d'avoir fait attendre le brigadier qui, un bon

quart d'heure durant, est resté dans le vestibule, pendant que j'étais,

à côté, en train de mettre le holà!

--Ah! vos convives se disputaient?

--Ils faisaient mieux encore, ils s'assommaient... Pas tous, non...

mais il y en avait un, nommé Alfred, qui battait comme plâtre la grande

rouge! Ah! l'animal! tapait-il de bon coeur!... Une rude mâtine, tout de

même, la grande rouge. Elle se défendait comme une diablesse enragée...

Elle se serait laissé étrangler plutôt que de céder... Si je ne les

avais pas séparés, Alfred la tuait...

--Quelle était la cause de la dispute?

--Je n'en sais rien. Je suis arrivé au plus fort de la dégelée... Quand

je suis parti pour répondre à l'appel de Vernot qui venait changer ses

bouteilles, le beau blond épongeait le sang qui lui coulait des balafres

dont les ongles de la femme lui avaient sillonné la face... Quant à la

Cydalise, à moitié assommée, elle rajustait son chignon en beuglant à

Alfred: «Je me vengerai, tu peux y compter, je me vengerai!»

Et, avec une sorte d'admiration, Trudent ajouta:

--A rosser ainsi le beau sexe, il doit se faire adorer des femmes, votre

camarade.

Je protestai contre le mot de camarade en déclinant ma parenté avec le

Père aux écus.

Quand j'étais parti en me disant: «Au petit bonheur!» j'avais eu

grandement raison, car le prétexte que je cherchais pour attirer Alfred

chez mon oncle, sans exciter la méfiance de Trudent, me fut fourni par

l'aubergiste lui-même.

En m'entendant nommer mon oncle, sa figure devint subitement hargneuse

et il gronda:

--Je gagerais que je devine pourquoi il vous a envoyé, ce vieux taquin

qui abuse de son autorité de maire pour tracasser le pauvre monde. Je

parie que vous venez apporter l'ordre à mes saltimbanques d'avoir à

venir lui faire viser leurs papiers.

--Juste, monsieur Trudent, juste! m'écriai-je en sautant sur le prétexte

qui m'était offert.

--Affreux tyran! grogna encore l'aubergiste avec un accent de rage

qui acheva de me prouver combien peu mon oncle était dans ses petits

papiers.

Néanmoins, il alla ouvrir la porte de la chambre où se tenaient les

saltimbanques et cria:

--On vient, de la part du maire, vous intimer l'ordre de porter vos

papiers au visa.

--Vas-y, Alfred! prononça la voix de la Belle Flamande.

Pendant ces quelques mots, j'avais promené rapidement mon regard autour

du vestibule. La caisse au chien et les nombreux bagages de la troupe

qui, une demi-heure auparavant, encombraient la salle, avaient disparu.

Le tout devait avoir été monté dans les chambres que les bateleurs

allaient occuper durant leur court séjour.

Craignant que ma nouvelle rencontre avec Alfred pût donner lieu à un mot

imprudent que recueillerait l'oreille de Trudent, j'allai attendre le

beau blond sur la route.

Bientôt je le vis apparaître à la sortie de l'auberge conduit par

Trudent qui me désigna du doigt en disant:

--Suivez le neveu du maire.

Neveu du maire, j'étais presque une autorité... et j'avais vu le chien

dans la caisse!

Vous comprendrez donc avec quelle sombre méfiance Alfred s'avança vers

moi. Quels projets ruminait-il? Je les ignorais encore. Mais le fait

était qu'il arrivait à moi en ennemi qui se sent menacé.

--Le maire veut vous voir, lui dis-je.

Il alla droit au but en me demandant:

--Vous lui avez parlé du chien que vous avez découvert en ouvrant la

caisse comme un vrai mouchard?

--Oui, dis-je carrément.

Puis, pour lui faire pressentir qu'il s'alarmait à tort, je lui citai le

proverbe:

--Il faut puiser tandis que la corde est au puits.

A mon nouveau retour, le Père aux écus n'était pas rentré dans la grande

salle dont, tout à l'heure, il avait si prestement disparu. Au bruit de

mon pas, j'entendis sa voix qui, d'une pièce voisine, demandait:

--Qui est là?

Faisant signe à Alfred d'attendre pendant que je l'annoncerais, j'entrai

dans cette pièce où je trouvai mon oncle, toujours la pipe à la bouche,

assis devant un petit bureau et faisant des comptes. Au-dessus de

ce bureau, sur un râtelier à crémaillère cloué à la muraille,

s'allongeaient trois fusils, véritables armes de luxe, dont le poli

et le luisant témoignaient du soin constant de leur propriétaire à les

tenir en bon état.

J'abordai mon oncle en m'écriant:

--Où étiez-vous donc passé, il y a dix minutes, quand je suis revenu

pour vous parler? Aviez-vous quitté la maison?

--Ah! tu es revenu? fit d'abord mon oncle un peu embarrassé.

Puis, d'un ton moqueur:

--Tu m'auras mal cherché, mon garçon.

J'étais si certain de mon fait que je répliquai:

--Je vous ai si bien cherché que j'ai même visité les caves où il

m'avait semblé entendre un bruit de pas.

D'un prompt geste de la main, le Père aux écus m'imposa silence, puis

me montra la porte que j'avais laissée ouverte derrière moi, ce qui

permettait à nos paroles d'arriver jusqu'à Alfred attendant dans la

grande salle.

Le geste avait été tant impérieux et la figure, habituellement morne de

mon oncle, avait montré un si subit apeurement, que j'en restai ébahi.

Je n'eus pas le temps de prononcer un mot, car, tout aussitôt, le Père

aux écus me demanda:

--Et ma commission?

--Elle est faite, dis-je, je vous amène une personne de la troupe.

Mon oncle posa vivement sur ses lèvres un doigt qui me recommandait la

prudence. Ensuite il prononça:

--Prie d'entrer.

Je n'eus qu'à aller sur le seuil du cabinet pour faire signe de venir

à Alfred qui, du reste, devait avoir tout entendu, car il marchait déjà

vers la porte.

Il entra raide et hargneux, salua à peine et tendit un papier à mon

oncle en disant:

--Voici le permis de circulation pour toute la troupe, monsieur le

maire.

Je m'étais reculé dans un coin, curieux d'assister à la scène. Le

Père aux écus prit le papier, le lut, puis il appliqua le cachet de

la mairie. Tout en accomplissant cette dernière formalité, mon oncle

commença l'entretien par une phrase qui avait une façon d'égratigner

quelque peu la vérité.

--Mon neveu, dit-il en montrant ses fusils, qui sait que je suis grand

chasseur, m'a annoncé que vous aviez un superbe chien de chasse à

vendre. Depuis longtemps j'ai trouvé de telles mazettes que, si je

rencontrais une vraie bête, je ne regarderais pas au prix.

Et, à l'appui de son dire, il ajouta:

--J'irais jusqu'à mille francs.

Pendant ce début de mon oncle, j'examinais Alfred. Son visage s'était

éclairci dès qu'il avait été question du chien. En même temps que

son regard rusé fixait le Père aux écus, un petit sourire narquois

apparaissait sur ses lèvres.

--Vous le voyez, mille francs, c'est un bon prix, insista mon oncle.

--Oui, monsieur le maire, c'est généreusement payer un chien de

chasse... Je voudrais bien en avoir une vingtaine à vous vendre à ce

prix-là! déclara Alfred.

Comme il n'ajoutait rien, mon oncle, après avoir un peu attendu,

demanda:

--Alors, c'est dit?

--Dit... quoi? monsieur le maire.

--Que vous me cédez votre chien pour mille francs?

Alfred prit un air désolé et répondit:

--Mon chien n'est pas à vendre.

--J'en donne deux mille francs, dit le Père aux écus irrité par ce

refus.

Le bateleur secoua la tête.

--Trois mille! lança mon oncle sans réfléchir.

Il avait eu grand tort de se laisser emballer de la sorte. C'était se

mettre à la merci du vendeur en trahissant son ardent désir de posséder

le chien. Aussi Alfred le lui fit bien sentir en répliquant tout

gouailleur:

--Faut-il, tout de même, monsieur le maire, que vous soyez un fier

chasseur pour payer un chien si cher!

Et, en traînant sur les mots, les yeux fixés sur ceux du maire, il

continua:

--Il est juste de dire qu'il a son prix... pour un connaisseur.

Vrai! à la façon dont il pesa sur «un connaisseur», c'était à croire

qu'il se fichait de mon oncle.

Quant à moi, qui savais que mon parent, au fond des choses, cherchait

le moyen de se venger de l'aubergiste en le faisant pincer en flagrant

délit de contrebande, je me disais:

--Il faut qu'il en veuille raide à Trudent pour payer trois mille francs

un chien à demi crevé.

--Voyons, est-ce dit à trois mille francs? demanda le Père aux écus avec

impatience.

Alfred secoua la tête en répétant:

--Mon chien n'est pas à vendre.

Ensuite se reprenant:

--Ou, plutôt, dit-il, il est vendu.

L'envie de se venger vous transforme drôlement un homme, car mon oncle,

dont je vous ai vanté le caractère froid et apathique, en voyant sa

vengeance contre Trudent lui échapper, bondit comme un élastique et,

tout pâle, s'écria furieusement:

--Vendu! A qui? à qui?

Alfred sembla jouir de cette colère qui mettait hors de lui un homme si

calme, puis moqueusement:

--Au brigadier Vernot, fit-il.

Mon oncle n'avait pu encore rien dire que je m'écriais:

--Tiens! vous vous êtes donc entendus ensemble, tout à l'heure, quand il

est revenu à l'auberge?

A mon grand étonnement, la figuré d'Alfred changea. De railleuse, elle

devint inquiète et, sans penser qu'il se contredisait avec ce qu'il

venait d'avancer, il me demanda tout surpris:

--Le brigadier est-il véritablement revenu à l'auberge? Vous en êtes

certain?

--Oui, pour rapporter des bouteilles de vinaigre qu'on lui avait données

en place de bouteilles de vin. Quand je suis arrivé pour vous chercher,

Vernot venait de partir... Il était resté plus d'un grand quart d'heure

dans le vestibule à attendre Trudent qui, en ce moment-là, était occupé

dans la salle où vous aviez une «conversation un peu animée» avec une

demoiselle Cydalise, la Fille du Soleil... Tout cela m'a été conté

par l'aubergiste lui-même que j'ai trouvé riant encore de la bévue du

vinaigre au lieu de vin commise par l'Auvergnat ivrogne qui lui sert de

garçon.

La surprise témoignée par Alfred en apprenant que le brigadier était

revenu à l'auberge démentait si bien ce qu'il avait affirmé que mon

oncle revint à l'assaut en disant:

--Soyez franc. Puisque vous n'avez pas revu le brigadier depuis ce

matin, ce n'est pas à lui que vous avez vendu le chien.

Ainsi mis au pied du mur, le beau blond s'en tira en grognant avec

mauvaise humeur:

--A Vernot ou à un autre, qu'importe! On peut toujours dire qu'on

a vendu son chien quand on est certain que celui auquel on offrira

l'animal n'osera pas vous refuser le prix qu'on exigera.

--Oh! oh! fit mon oncle, voilà de bien gros mots: «n'osera pas» et

«exigera»! Il semble, à vous entendre, que cet acquéreur n'aura pas la

possibilité de refuser le marché.

Une seconde fois, Alfred regarda le Père aux écus dans les yeux et

répliqua:

--Il serait alors un imbécile... N'est-ce pas votre avis, monsieur le

maire?

--Je ne vois pas trop en quoi... commença mon oncle qui me sembla un peu

démonté.

--Ah! c'est que vous ignorez sans doute que mon chien offre une

particularité qui lui donne bien du prix aux yeux de certain acquéreur.

--Quelle particularité?

--Celle d'avoir reçu dans le flanc du plomb de douanier.

--Je ne comprends pas, fit mon oncle en ouvrant des yeux étonnés.

--Voulez-vous que je vous fasse comprendre, monsieur le maire? demanda

le beau blond d'un air goguenard.

--Avec plaisir.

--Je suppose que je vienne vous dire: Cher monsieur, personne ne se

doute que vous êtes un fieffé contrebandier...

--Oh! oh! moi! un contrebandier! fit le Père aux écus avec indignation.

--Puisque c'est une supposition.

--Ah! oui, je l'oubliais! Continuez.

--J'ajouterais donc: Je possède le chien de tête de votre meute. Que

j'aille l'offrir à la douane, l'animal la conduira tout droit à ce

chenil qu'elle cherche, sans qu'il lui soit jamais venu à l'idée de vous

soupçonner... Choisissez-donc entre être perdu ou m'acheter mon chien

dix mille francs.

--Peste! ricana mon oncle, pendant que vous êtes en veine de

suppositions, vous supposez de bien grosses sommes.

--Le chien ne vaut pas moins, affirma Alfred avec un aplomb monstre.

--Mais supposons aussi que je refuse le prix exigé?

--Alors, monsieur le maire, comme je l'ai dit tout à l'heure, vous

seriez un imbécile.

Et, comme s'il croyait son audience unie, Alfred prit sur le bureau du

maire sa permission visée et fit deux pas vers la porte en disant:

--Désolé, monsieur le maire, de ne pouvoir vous vendre mon chien...

mais, vous le voyez, il est vendu d'avance.

Moi, j'étais confondu de l'impudence du drôle. Ce qu'on disait devant

lui ne tombait fichtre pas dans l'oreille d'un sourd! Il allait mettre à

profit tout ce que lui et moi, nous avions entendu Carambol détailler à

l'aubergiste sur la manière de tirer argent du chien.

Celui qui, le premier, a dit que la vengeance est un plaisir des dieux

ne s'est pas trompé.

Ce plaisir-là, mon oncle tenait, coûte que coûte, à le savourer à

l'égard de l'aubergiste Trudent, car il cria au beau blond qui ouvrait

déjà la porte:

--Attendez donc, mon garçon!

Puis, en homme prudent:

--Mais, fit-il, votre chien ne peut-il être si grièvement blessé qu'il

meure? Alors, ce serait pour vous affaire manquée.

--Sur ce point, je suis bien tranquille. Dans quelques jours, l'animal,

qui n'est qu'affaibli par la perte de sang, sera remis sur pattes et me

conduira au contrebandier.

--Ou aux douaniers?

--Oui, si le contrebandier, je le répète, est assez imbécile pour me

refuser, dit Alfred d'un ton sec.

Il y eut un petit temps employé par le Père aux écus à rallumer sa pipe;

puis doucettement, il demanda:

--Si je vous les offrais, moi, ces dix mille francs?

--Je serais heureux, monsieur le maire, de vous donner la préférence.

--Et quand me livreriez-vous l'animal contre espèces?

--Tout de suite, monsieur le maire; le temps d'aller chercher la caisse

à l'auberge et de vous l'apporter.

--Non, non, dit vivement mon oncle. Pas en plein jour. Je tiens,

surtout, à ce que votre aubergiste ne se doute de rien.

--Il n'y verra que du feu, promit Alfred.

Du moment qu'il ménageait un coup de Jarnac à l'aubergiste, mon oncle me

paraissait tout logique en faisant cette recommandation.

--Voulez-vous que je vienne pendant la nuit? proposa le fils de la Belle

Flamande.

--Oui, ce soir, sur les dix heures.

--C'est convenu! dit le beau blond en s'éloignant.

A l'heure dite, Alfred fut exact. Il arriva apportant la caisse à trous,

qu'il déposa avec précaution sur la table, dans la grande salle dont mon

oncle avait prudemment fermé les volets.

Le jeune homme prit dans sa poche la clé du cadenas et, quand il l'eut

ouvert, il souleva le couvercle.

Soudain, mon oncle pâlit.

Moi, je jetai un cri de surprise!

Alfred poussa un rugissement de fureur!

Il n'y avait pas de chien dans la caisse!

A sa place se trouvait une bûche entourée de chiffons.

Tout frémissant d'une rage immense, Alfred se tourna vers moi et me

demanda d'une voix rauque:

--Ne m'avez-vous pas dit que, je ne sais plus pour quelle histoire de

vinaigre, le brigadier Vernot était revenu à l'auberge?

* * * * *

A ce moment, l'histoire de La Godaille fut interrompue par l'entrée

d'Henriette qui dit à son amant:

--N'entends-tu pas, Gontran? Voici deux fois qu'on sonne.

Et peureuse:

--Si c'était ton oncle, M. Fraimoulu, venant me faire son algarade?

ajouta-t-elle.

--Allons interroger notre trou, dit Gontran qui, laissant Frédéric

Bazart dans la salle à manger, passa, suivi d'Henriette, dans

l'antichambre où il mit l'oeil au trou.

--Non, dit-il, c'est un docteur, M. Cabillaud père, avec qui j'ai dîné

hier au soir chez M. Grandvivier. Que lui est-il arrivé? Il a la figure

à l'envers.

Gontran ouvrit à l'homme à la verrue.

Aussitôt le médecin se précipita dans l'antichambre en s'écriant:

--Monsieur Lambert, je viens chez vous comme je suis allé en vingt

endroits... Avez-vous vu mon fils?... Savez-vous où est Gustave?...

Depuis hier soir, à sa sortie du dîner de M. Grandvivier, mon fils a

disparu!

La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères · 第 29 / 40 题