XIV

Elles s'exécraient du plus fin fond de leur coeur, les trois

belles-mères de Camuflet. Celle qui serait tombée à l'eau n'aurait pu

compter, pour ne pas se noyer, sur un fétu de paille que lui aurait

lancé une des deux autres. Des chiens de faïence se seraient, à coup

sûr, réconciliés avant que, dans le trio, se fût produite une marque de

conciliation.

Ce qui a été dit sur la cuisine séparée que chacune se faisait, tant

leur haine était doublée de méfiance, se reproduisait dans les autres

détails. Vous n'auriez pas même obtenu que celle-ci se lavât les mains

dans l'eau qu'auraient montée ses rivales.

C'était, à ce sujet, la première occupation à laquelle se livraient le

matin ces bonnes dames. Chacune descendait remplir à la pompe de la cour

le seau d'eau nécessaire aux usages de la journée. A prix d'or, vous

n'eussiez pas obtenu que ces seaux fussent déversés dans une fontaine

commune.

Et il en était ainsi pour tout.

Après la provision d'eau montée, chacune partait aux vivres qu'elle

comptait fricoter séparément pour ses repas de la journée. C'était,

pour leur gendre, le plus doux moment de la journée, car ces dames,

potinières au premier chef, jacassaient chez les fournisseurs pendant

deux bonnes heures, durant lesquelles Camuflet savourait le charme d'un

calme profond.

Quand, le lendemain de son pochon reçu, le petit homme s'éveilla, son

premier souci fut de tendre l'oreille. A la complète tranquillité de

l'appartement, il sut à quel point du programme quotidien en étaient ses

belles-mères.

--Elles ont déjà monté leurs seaux d'eau et, à cette heure, elles jouent

de la langue chez les marchands du quartier... Alerte! c'est le vrai

moment pour moi! se dit-il, après s'être habillé en un clin d'oeil.

Il se rendit chez chacune de ses belles-mères et, trois fois, il sortit

sur le carré avec un seau plein, puis, trois fois aussi, il rentra avec

un seau vide qu'il alla soigneusement reporter à sa place habituelle.

Cela fait, il attendit.

Un quart d'heure après, un violent coup de sonnette se fit entendre à la

porte de l'appartement. Un éléphant en fureur aurait sonné moins fort.

Camuflet alla ouvrir.

Il fut presque renversé par la portière, qui se précipita comme une

trombe dans l'appartement. Ses yeux, qui lançaient des flammes, lui

sortaient de la tête, une terrible colère lui contractait le visage,

et, ce fut d'une voix rauque, car la rage l'étranglait, qu'elle put à

grand'peine demander:

--Où sont-elles?

--Elles... qui? fit Camuflet, d'un ton des plus innocents.

--Vos saligaudes de belles-mères!...

Le mot était roide. Camuflet aurait protesté si la portière lui en eût

laissé le temps, mais cette dernière reprit avec une furie croissante:

--Est-ce qu'elles se figurent, quand le propriétaire vient de me laver

la tête de si rude façon, et par leur faute, que cela va se passer

ainsi!

Et, avec un redoublement d'exaspération:

--Ah! çà, toutes les trois, elles étaient donc, ce matin, ivres à ne

pouvoir se tenir sur leurs jambes?

Camuflet se redressa digne et sévère.

--Madame Crotin, dit-il, apprenez que mes belles-mères n'ont pas les

habitudes d'ivrognerie que vous leur prêtez.

Cette réponse fit repartir de plus belle la concierge qui s'écria:

--Alors, si elles étaient de sang-froid, elles l'ont donc fait exprès

pour me faire perdre ma place?... Ah! les misérables! elles me le

paieront!!!

On aurait donné le bon Dieu sans confession à Camuflet tant il y avait

en lui de bonhomie quand il demanda:

--Mais enfin, madame Crotin, que vous ont-elles donc fait?

--Ce qu'elles m'ont fait? répéta la portière en grinçant des dents.

Alors, en tournant sur ses talons:

--Venez le voir! dit-elle.

Camuflet suivit la concierge qui marchait vers le carré en répétant:

«venez le voir! venez le voir!»

Quand ils eurent atteint le palier, la portière, avec un geste tragique,

montra la descente de l'escalier en prononçant ce seul mot:

--Regardez!

Mais mot et geste suffisaient pour faire comprendre d'avance combien les

coupables auraient à défendre énergiquement leurs chignons et leurs yeux

contre les griffes de la portière en proie à une de ces rages bleues qui

font mordre du fer.

En effet, pour une portière «ayant le respect», comme on dit, de son

escalier, il y avait de quoi se fâcher tout rouge.

Depuis le carré de Camuflet jusqu'à la loge du concierge, c'est-à-dire

sur une descente de trois étages, l'escalier s'était transformé en une

cascade. Chaque marche s'égouttait sur la suivante avec un petit bruit

charmant. On se serait cru en Suisse quand sautille, le long du rocher,

l'eau produite par la fonte des glaciers.

--Ah! vous allez laver votre escalier à grande eau, chère madame Crotin?

demanda Camuflet avec une ingénuité qui semblait croire que le déluge

provenait du fait de la concierge.

--Puisque je vous dis que ce sont vos saligaudes de belles-mères qui

m'ont joué ce mauvais tour! hurla la Crotin.

--Croyez-vous? croyez-vous? répéta Camuflet avec doute. Ces dames sont

incapables d'une telle légèreté; je les connais...

Il fut interrompu par le rire gouailleur de la portière qui haussa

brusquement les épaules et articula sous le nez du veuf:

--Ah! ouiche! que vous les connaissez!... Comme moi je connais le Congo!

Et comme elle tenait à son épithète, elle répéta:

--Trois vraies saligaudes qui me le paieront, je ne vous dis que ça, mon

bonhomme.

Camuflet avait intérêt à ne pas laisser se refroidir, chez la Crotin, la

colère qui pouvait la rendre bavarde. Il remua la tête en répliquant:

--Vous devez accuser à tort.

La bile se remua immédiatement chez le cerbère femelle qui glapit:

--De quoi! J'accuse à tort!... Est-ce qu'elles auront le toupet de

nier!... Mais regardez donc vous-même... Est-ce que les traces d'eau ne

vont pas se perdre sous la porte de votre cuisine? C'est parti de là!...

Et pas une goutte d'eau à l'étage supérieur... Vous avez beau être

aveugle sur bien des choses, ça doit pourtant vous crever les yeux.

On juge avec quelle joie secrète le triple veuf avait entendu le «Vous

avez beau être aveugle sur bien des choses.» C'était l'écluse des

révélations qui commençait à s'ouvrir. Il appuya donc sur la chanterelle

en disant d'un ton convaincu:

--Oui, vous accusez à tort. Mes belles-mères sont des personnes d'âge...

par conséquent posées, sérieuses...

Un nouveau «Ah! ouiche!» des plus railleurs, lancé par la rageuse

Crotin, coupa la phrase de Camuflet qui, sans paraître avoir entendu,

poursuivit:

--... Qui ne peuvent vous avoir fait une pareille farce.

--Avec ça qu'elles en sont à compter leurs farces, les mâtines! insinua

la portière irritée par la contradiction.

Mais, décidé à faire le sourd, le petit homme continua en appuyant sur

les mots:

--Car c'est une farce... Il ne s'agit pas d'un seau renversé par

accident... Non, il y a là, répandu sur vos marches, le contenu d'au

moins dix seaux, peut-être quinze, méchamment versés à la file... Oui,

l'intention de vous créer un ennui est patente, avérée... Mais, je vous

le répète, de cette stupide plaisanterie, j'affirme que mesdames mes

belles-mères sont parfaitement incapables.

--Elles sont capables de tout! articula la concierge d'un ton sec qui

accusait la plus profonde conviction.

De ce qui précède, Camuflet avait tiré la leçon que son trio n'était pas

irréprochable, mais rien de précis ne lui avait été révélé. La Crotin

devait avoir dans son sac des secrets qu'il fallait en faire sortir

avant que sa fureur fût apaisée.

--Ceci est une vengeance, reprit-il. Cherchons ensemble de qui elle peut

venir.

Et en s'appuyant une main sur le coeur:

--Je puis vous jurer, en commençant par moi, que jamais une pensée de

vengeance, contre vous n'a battu sous mon sein gauche.

--Oh! vous, fit franchement le concierge, vous êtes un serin, un vrai

serin, mais pas une méchante bête pour deux sous!

Avant que le veuf pût remercier la Crotin de la bonne opinion qu'elle

avait de lui, cette dernière serra les poings et grinça entre ses dents:

--Mais elles, les gourgandines?

--Qui appelez-vous gourgandines? demanda innocemment Camuflet.

--Parbleu, vos trois créatures!

--Oh! oh! fit le veuf d'un ton doucement grondeur, pouvez-vous, maman

Crotin, parler ainsi de trois personnes respectables?

--Vous êtes, dans le quartier, le seul de votre avis! gouailla la

Pipelet, dont la furie, devenue froide tournait à l'ironie.

--... de personnes que leur âge met à l'abri du plus petit soupçon,

insista Camuflet.

--Flûte! flûte! flûte pour vos femmes d'âge! débita la concierge. De la

meilleure de vos fines commères, je ne donnerais pas un os de côtelette.

Il était patent pour le gendre que la Crotin avait ses trois

belles-mères en piètre estime; mais sur quels faits appuyait-elle cette

opinion défavorable? Dans l'espoir de lui tirer les vers du nez, il

reprit donc:

--En admettant que l'infamie d'avoir inondé vos escaliers soit le

résultat d'une vengeance, mes belles-mères ne peuvent avoir aucun motif

de se venger de vous.

--Qui sait? lâcha la Crotin.

Après une petite pause, elle ajouta:

--Quand ce ne serait qu'à cause de la nuit dernière.

Camuflet ne commit pas la faute de demander une explication. La soupape

aux révélations venait de se soulever. Il s'agissait de la laisser

s'ouvrir d'elle-même béante, il donna de l'éperon en poursuivant:

--Non, il ne me souvient pas que mes dames aient eu contre vous quelque

gros motif de reproche qui leur conseillât la vengeance. Non, ce

n'étaient que petites peccadilles dont elles se plaignaient. Je les

ai entendues dire... souvent, je l'avoue... que vous étiez bavarde,

curieuse...

La colère remonta furieuse au cerveau de la Pipelet, qui se redressa

l'oeil en feu.

--Ah! bavarde!... Ah! curieuse! répéta-t-elle. Est-ce que j'ai bavardé

sur les hommes qu'elles reçoivent quand vous n'êtes pas là, ou qu'elles

vont retrouver chez la crémière et le marchand de vin? Est-ce que j'ai

été jamais curieuse d'aller entendre ce qu'elles descendent conter dans

la rue, après minuit, quand vous dormez, à ceux qui les appellent à

coups de sifflet ou avec leurs _piiouit_! Ah! bavarde! Ai-je jamais

appris à l'une les manigances des autres? car chacune fait ses farces en

cachette des autres. Le peu de fois qu'elles sont d'accord, c'est pour

répéter que vous n'êtes qu'un idiot et vous carotter vos écus.

Tout ce qu'il entendait n'avait rien de très flatteur pour

l'amour-propre du petit homme, mais il n'en jubilait pas moins de tout

son coeur. Dieu savait quelle oreille avide il tendait aux sorties

furibondes de la concierge! Aussi son tympan fut-il agréablement

chatouillé par ces paroles de la Crotin:

--Oui, on m'a inondé l'escalier parce que, cette nuit, j'ai refusé

de tirer le cordon à je ne sais laquelle des trois qui voulait aller

rejoindre dans la rue le particulier qui, pendant un quart d'heure,

l'avait régalé de ses coups de sifflet d'appel.

Elle vint se mettre sous le nez de Camuflet dont la face tendue étalait

au grand jour son oeil au pourtour noir et tuméfié.

--Il ne vous reste qu'on oeil de bon; mais, à l'avenir, ouvrez-le...

C'est un conseil que je vous donne...

Ensuite, comme si la seule présence du petit homme ne lui suffisait pas

pour décharger sa bile, elle prit la rampe, et, en faisant jaillir sous

la semelle de ses savates les flaques d'eau recueillies par les marches

creuses, elle dévala par l'escalier en criant:

--Je vais aller attendre au passage la rentrée de vos coquines et je

vous jure que je les ferai rire jaune!

Camuflet suivit un instant du regard la descente de celle qui promettait

de faire passer à ses respectables dames un vilain quart d'heure. Après

quoi, il rentra chez lui tout souriant.

--Je ne suis pas prophète, murmurait-il, mais je crois pouvoir prédire

que la bonne harmonie entre la Crotin et mes belles-mères va être

légèrement troublée.

Au chapitre particulier de chaque belle-mère, il n'avait recueilli rien

de précis, mais l'ensemble des renseignements suffisait pour l'engager à

ne plus s'apitoyer sur le sort de celles que, jusqu'à ce jour, il avait

cru tant isolées en ce bas monde qu'il constituait leur unique relation.

Il aurait bien pu rester sur le carré à écouter par-dessus la rampe la

réception promise à ses belles-mères par la Crotin. Il connaissait assez

l'organe criard de ces dames pour être certain, en sachant aussi à quel

diapason était accordée la portière, que le quatuor furieux qui

allait être chanté dans le vestibule lui monterait bien distinct des

profondeurs de l'escalier. Mais à quoi bon? Une scène bien plus curieuse

et tout aussi aigre ne lui était-elle pas réservée?

Après avoir passé ensemble sous la langue de la portière, les

bonnes dames, quand elles allaient se retrouver nez à nez, devaient

infailliblement se prendre de bec. Car, enfin, devant ce fait de

l'escalier inondé, elles ne pouvaient manquer de s'accuser mutuellement

du délit. De cette scène orageuse, où la fureur ferait oublier la

prudence, Camuflet avait l'espoir d'extraire d'utiles détails... espoir

qui lui faisait se dire avec une satisfaction sincère:

--Je vais donc pouvoir flanquer à la porte ces très chères dames.

Effectivement au bout d'un quart d'heure, la porte de la cuisine claqua

de vigoureuse façon, annonçant la rentrée des belles-mères.

L'ouragan allait se déchaîner avec violence. Camuflet, en conséquence,

dressa ses deux oreilles.

Par malheur, le petit homme, tout à l'heure sur le carré ruisselant

d'eau, avait pris l'humidité aux pieds à travers les minces semelles de

ses pantoufles, et sa tête nue s'était refroidie entre deux airs. Des

pieds et du nez, il avait gagné un bon rhume qui, au moment même où

allait éclater l'orage chez les belles-mères, se traduisit par un

éternuement.

A ce bruit qui leur signalait le voisinage de l'ennemi commun, les trois

femmes, par suite de l'accord qui liait ces ennemies irréconciliables

tant qu'il s'agissait de leur gendre, calmèrent subitement leur fureur.

Au lieu des éclats d'une trombe de rage, un profond silence régna dans

le logis.

Par expérience, Camuflet n'ignorait pas que les douces personnes

agissaient envers lui comme les cochers de fiacre qui, dans une dispute

entre collègues, soulagent leur rage en tombant à coups de fouet sur un

de leurs voyageurs.

--Je ferais bien de décamper, se dit-il.

Et, sans se le répéter à quatre fois, il gagna doucement la porte du

carré et fila comme un lièvre.

--Eh! monsieur Camuflet! lui cria la Crotin comme il passait devant la

loge.

Quand il se fut arrêté, elle lui tendit trois lettres en disant avec le

plus profond mépris:

--Voici trois lettres que le facteur vient d'apporter pour vos propres

à rien. Vous les leur remettrez vous-même, car, dorénavant, je ne veux

plus avoir de rapports avec ces créatures.

Elle se tourna vers son époux qui, dans un coin de la loge, ingurgitait

une tasse de chocolat.

--Es-tu de mon avis, Pancrace?

--Le mieux est de ne plus se commettre avec de telles espèces, déclara

dédaigneusement Pancrace.

Camuflet plaça les trois lettres dans une poche de son portefeuille et,

d'une autre, il sortit un billet de cinquante francs qu'il offrit à la

Crotin.

--Croyez, dit-il, que je suis au regret de l'accident arrivé. Voici de

quoi payer la peine de celui qui épongera les marches.

La portière prit le billet, puis avec un attendrissement dans la voix:

--Vous êtes tout de même une vraie bête du bon Dieu... C'est pitié de

voir qu'on vous en pende tant au nez! dit-elle.

Après une petite pause de réflexion:

--Venez donc causer de temps en temps avec moi, ajouta-t-elle.

--Je n'y manquerai pas, chère madame Crotin, promit Camuflet, comprenant

que l'ancienne alliée de ses belles-mères passait dans son camp.

Il avait fait trois pas, quand elle le rappela:

--Accepteriez-vous un bon conseil? demanda-t-elle.

--Deux même.

--Eh bien! aussitôt que vous serez couché, ce soir, ne vous endormez

pas.

--Parce que?

--Parce que, ce soir, ce sera le tour des _piiouit_.

Et, sur ce renseignement énigmatique, elle retourna à son fourneau sur

lequel chauffait sa part de chocolat.

Camuflet prit dans son portefeuille un second billet et le tendit à la

femme.

--Voulez-vous avoir l'obligeance de porter cette somme à un de mes amis?

demanda-t-il.

--Sans doute. Où demeure-t-il?

--Je n'ai jamais su son adresse, déclara Camuflet qui décampa sans

reprendre son billet.

--Il n'est pas déjà si bête, cet imbécile! pensa la portière en

empochant le cadeau.

«Qui veut la fin veut les moyens», dit un proverbe. Puisque Camuflet

avait accepté de la concierge les trois lettres adressées à ses

belles-mères, ce n'était pas pour les garder intactes dans son

portefeuille. Sa curiosité était d'autant plus justifiable que, depuis

deux jours que sa méfiance avait été éveillée, il en découvrait de

belles sur le compte des bonnes dames. Odeur de pipe chez l'une!

empreintes boueuses de pieds énormes chez l'autre! carte de baron dans

la poche de la troisième!... Et voilà que, tout à l'heure, on lui avait

appris que ces dames connaissaient de mystérieux _piiouit_ qui, la nuit,

les faisaient descendre dans la rue, ou que, le jour, elles allaient

rejoindre dans les crémeries ou chez les marchands de vin du quartier.

Dire qu'il les avait crues seules au monde sans la plus petite parenté,

sans même un ami qui s'intéressât à elles... et il avait, à présent

dans son portefeuille, la preuve que chacune était en correspondance

réglée... Oui, avec qui?

--Ce ne doit être qu'avec des amoureux venus depuis peu, se répondait

Camuflet qui se rappelait les cent fois que le trio lui avait affirmé

ne plus connaître personne en cette vallée de misère qu'on appelle

l'existence.

Des amoureux! à leur âge! Mais quand il les aurait appelées vieilles

folles, cela n'en ferait pas moins que les amoureux existaient, qu'ils

écrivaient, et que lui, Camuflet, allait se régaler de leur prose...

car, tout en réfléchissant ainsi, il venait de retirer de son

portefeuille les trois lettres d'amour.

Ils ne payaient pas de mine, ces billets doux qui devaient contenir

un cri du coeur! L'un empoisonnait l'odeur de pipe. L'autre avait son

enveloppe maculée de taches de vin. Le dernier portait la marque

des doigts crasseux qui l'avaient plié... Et quelle écriture, quelle

orthographe trahissait l'adresse de ces poulets.

--Mes belles-mères n'ont pas placé leur coeur dans les hautes classes!

pensa Camuflet en ouvrant la première lettre.

Fichtre! non, ce n'était pas dans les hautes classes qu'aimaient ces

dames!... Elles avaient même attrapé en plein dans le mille, si leur

intention première avait été de viser parmi les archi-sans le sou, car,

ainsi qu'on l'a vu en un chapitre précédent, toutes ces lettres, dans un

style plus ou moins impérieux, réclamaient de l'argent.

--Comment! c'est ainsi que peut écrire un baron! se demanda Camuflet

après avoir lu l'écrit destiné à madame Buffard des Palombes.

Pour Camuflet, cette lettre devait émaner d'autant plus infailliblement

du baron qu'elle n'était pas signée, preuve certaine, selon lui, que

le noble correspondant n'avait pas voulu compromettre le blason de ses

pères!

--Un vieux roué, se dit Camuflet, que le fait de soupirer pour une dame

de l'âge respectable de madame Buffard des Palombes ancrait dans cette

conviction que l'amoureux devait avoir la soixantaine bien sonnée.

Et, au lieu de s'affliger de ce que ces lettres n'étaient que des

demandes d'argent, Camuflet en était heureux.

--Tous ces soupirants qui tirent la langue après un écu vont se jeter

sur la petite dot que j'offrirai, et, avant peu, un triple mariage

m'aura débarrassé de mes trois belles-mères, se disait il en se frottant

les mains.

Cette perspective d'un triple mariage lui souriait. A lui, homme

doux, elle plaisait d'autant mieux qu'elle l'exemptait de demander la

séparation à des moyens violents. Aussi, tout en marchant par les rues

à l'aventure, semblable à la Jeannette de la fable de la _Laitière et le

Pot au lait_, il faisait mille doux projets sur l'emploi de sa liberté

reconquise. Le plus pressé était de faciliter le mariage du vieux baron

avec le no 3. Aussitôt les nos 1 et 2, jaloux, et envieux, sauteraient

d'eux-mêmes dans le conjungo... et alors, lui, libre! libre! libre!

Soudain, dans ce ciel bleu que l'espérance lui montrait, Camuflet

vit apparaître un petit nuage noir. Que signifiait donc le dernier

paragraphe du billet adressé à madame Buffard des Palombes?

Camuflet, reprenant l'épître dans sa poche, relut lentement la phrase

énigmatique:

_«J'ai deux grues couchées en joue. Laquelle? De l'une ou de l'autre, il

y aura toujours des picaillons à fricoter.»_

--Je consulterai M. Grandvivier, se dit le petit homme à bout d'efforts

pour comprendre.

Alors il pensa à reconnaître en quel endroit le hasard de sa marche

l'avait conduit. Il se trouvait à l'entrée de la rue Vivienne. Il était

donc tout porté pour aller visiter ce nouvel appartement, loué par M.

Grandvivier, dans lequel il avait quelques travaux à diriger.

Et voilà comment Camuflet, après avoir inspecté le local, avait rendu

visite au propriétaire, M. Fraimoulu, qu'il avait trouvé achevant un

exécrable déjeuner, à son retour de l'expédition chez son neveu, qui

n'avait eu d'autre résultat que de le faire inutilement carillonner

devant la porte de Gontran obstinément fermée.

A celui que, la veille, il avait transformé en commissaire de police

pour qu'il l'aidât à échapper à ses belles-mères, Camuflet, tout heureux

de la possession de ses lettres, en avait fait la lecture. Il espérait

que Fraimoulu l'aiderait à déchiffrer l'énigme qui terminait la lettre

adressée à dame Buffard de Palombes.

--Comprenez-vous? avait-il demandé.

A quoi, on s'en souvient, Fraimoulu avait négativement répondu. Puis,

comme les affaires du petit homme l'intéressaient moins que les siennes,

il reprit:

--Le travail à exécuter dans l'appartement que M. Grandvivier m'a loué

sera-t-il de longue durée?

--Du tout. Avec quelques carreaux de plâtre et vingt ou trente heures de

travail, ce sera chose bâclée.

--Mon nouveau locataire m'a parlé vaguement de cloisons, sans m'en

préciser la place, dit Fraimoulu pour obtenir du veuf plus de détails.

--Oui, deux. Une qui doit diminuer une pièce de débarras au profit d'un

cabinet de toilette.

--Et l'autre?

--Ah! fit Camuflet en haussant les épaules, pour celle-là, je ne

comprends guère M. Grandvivier. Dans le logement qu'il va quitter,

la cuisine est étroite et à ce point si mal aérée que sa cuisinière

Cydalise en est malade.

--Dans la cuisine qu'il va trouver ici, il en sera autrement, car la

pièce est vaste. La cuisinière y respirera à pleins poumons, avança

Fraimoulu.

--Justement! Justement! répéta vivement Camuflet. Eh bien! croiriez-vous

que c'est cette cuisine que M. Grandvivier veut diminuer avec sa

cloison? «Cela fera une office pour Cydalise», a-t-il répondu à mon

observation.

--Mais la cuisine, de l'autre côté du couloir, possède déjà une office,

objecta Fraimoulu.

--C'est aussi ce que j'ai dit au magistrat qui m'a répliqué que cette

office était trop loin et trop séparée de la cuisine. «Dans la nouvelle,

Cydalise aura tout sous la main», m'a-t-il répliqué.

En somme, c'était le locataire qui payait les travaux. Il était donc

maître d'en agir à son caprice et c'était là chose sur laquelle il n'y

avait rien à voir pour les autres.

--Après tout, ça le regarde, dit Fraimoulu.

--Oui, mais cela diminue la cuisine d'un bon tiers... oh! oui, d'un

bon tiers... et, après le travail, elle ne sera plus qu'un long boyau

incommode, répliqua le triple veuf.

Il porta la main à sa poche.

--Au fait, fit-il, vous allez en juger. J'ai inscrit mes mesures et

tracé une espèce de plan sur un papier que j'ai là.

Il tendit le plan à Fraimoulu en ajoutant:

--Tenez, là, au dos de cette carte de visite.

Seulement, il la présenta sur la face contraire, ce qui permit à

Athanase de voir le nom.

--Baron de Walhofer, lut-il.

Et, pris de l'avide curiosité d'avoir des renseignements sur cet homme

qu'il avait rencontré, la veille, à la table de Ducanif, il s'écria:

--Connaissez-vous ce baron?

--Nullement.

Comme le regard d'Athanase, qui se reportait de lui à la carte, était

plein d'interrogation, Camuflet se hâta d'ajouter:

--Pas autrement que de nom... par cette carte trouvée dans la poche de

ma belle-mère n° 3.

Il frappa sur la poche qui contenait les lettres.

--Et, reprit-il, j'ai tout lieu de croire que c'est de lui que vient

la missive où se trouve le paragraphe incompréhensible des deux grues

couchées en joue.

Style, écriture et orthographe répondaient si mal à ce jeune homme avec

lequel il avait dîné que Fraimoulu haussa les épaules.

--Ne croyez donc pas cela! fit-il avec l'accent convaincu.

A ce ton, une espérance subite vint à l'esprit de Camuflet. Est-ce que

son heureuse chance voulait qu'il fût en présence de quelqu'un qui pût

lui donner sur le baron ces renseignements qu'il désirait si ardemment,

mais qu'il ne savait où prendre.

--Connaissez-vous donc ce M. de Walhofer? demanda-t-il.

--Hier soir, nous nous sommes rencontrés à la table d'un de mes amis,

avoua Athanase.

Dans le thème qu'il s'était créé, Camuflet, on le sait, voyait le

soupirant de madame Buffard des Palombes sous les traits d'un vieillard.

A cette rose de cinquante-cinq ans ne pouvait convenir qu'un rosier de

soixante années. De là vint donc qu'il s'écria:

--Ah! vous connaissez ce vieillard?

--Quel vieillard? fit Fraimoulu dérouté.

--Le baron, parbleu!

--Le baron n'est pas un vieillard. C'est un jeune homme de trente ans au

plus, affirma Athanase.

Le petit homme tenait trop à son idée pour en démordre.

--Alors, fit-il, c'est du fils que vous parlez?

--Je ne sais plus à propos de quoi j'ai entendu le baron avancer qu'il

était orphelin, affirma Fraimoulu.

Ensuite, à l'appui de son dire, il continua:

--Mon baron est un blond, à chevelure coupée ras, ce qui contraste avec

ses moustaches qu'il porte fort longues. Ce serait un fort beau garçon,

sans certain pli, entre les sourcils, qui lui fait la visage dur... sans

compter une balafre sur la joue gauche.

A mesure que Fraimoulu avait parlé, la face de Camuflet s'était

empreinte de surprise. Le propriétaire était en train, trait pour trait,

de lui faire le portrait de ce jeune homme que, trois jours auparavant,

il avait vu fumant sa pipe, en tenue déguenillée, à la fenêtre d'une des

masures qui s'éclairaient sur le jardin de M. Grandvivier.

Il confondit si bien dans sa pensée le fumeur avec le personnage dont

parlait Fraimoulu, qu'il repartit:

--Je comprends que, dans ses lettres, ce baron demande deux billets de

mille francs à une femme. C'est sans doute pour s'habiller, car il a

triste apparence sous sa blouse en loques.

Ce fut au tour de Fraimoulu d'ouvrir des yeux étonnés.

--Une blouse! répéta-t-il. Loin d'exhiber la blouse en loques que vous

lui prêtez, je vous jure que ce jeune homme, malgré sa tenue un peu

raide, avait fort bon air sous l'habit noir qu'il portait chez mon ami.

--Et vous êtes certain que c'était le baron? insista Camuflet

s'entêtant.

--Pour tel il m'a été présenté par le maître de la maison et tel je l'ai

entendu désigner tout le long du repas par ce dernier qui, au dessert, a

fini par lui donner son petit nom.

--Qui était? demanda Camuflet jugeant qu'il n'est aucun renseignement

inutile à prendre.

--Alfred, s'il m'en souvient bien.

Le triple veuf avait trop à coeur de renoncer à son idée pour ne pas

revenir à l'assaut.

--Est-ce qu'il ne demeure pas du côté de la rue de Turenne, votre baron?

demanda-t-il.

--Nullement. Il habite le numéro 4 de la rue Caumartin, dans la maison

même où j'ai dîné.

Battu sur tous les points, Camuflet se rendit. Comme depuis son lever il

ne s'était pas mis une seule bouchée dans son estomac qui faisait rage,

il songea à aller déjeuner.

--Pardon! je vous reprends cette carte au dos de laquelle sont mes

mesures pour les cloisons, dit-il en retirant le carton des mains

d'Athanase.

Puis, en le retournant sur le bon sens où s'étalait le nom du baron sans

aucune adresse:

--A tant faire que d'avoir des cartes, on devrait au moins y faire

imprimer aussi son domicile, dit-il.

--Donner sa carte avec une adresse, c'est se mettre à la disposition du

premier venu auquel il plairait de venir vous ennuyer de sa visite...

Probablement que le baron a voulu écarter ces gêneurs-là, répondit

Fraimoulu.

Cinq minutes après, le triple veuf était attablé dans un restaurant. Son

déjeuner fut des plus brefs, car une idée, qui s'était logée en sa tête,

lui fit mettre les bouchées doubles.

--Je n'aurai pas le démenti sur cette ressemblance, se dit-il, quand il

se retrouva sur le trottoir.

De son pas accéléré, il gagna la rue de Turenne. Aux environs de

la demeure de M. Grandvivier, il chercha dans les rues adjacentes à

retrouver les masures qui, sur leurs façades de derrière, devaient clore

le jardin du magistrat.

--Ce doit être là, pensa-t-il en s'engageant dans une allée sombre

et puante au bout de laquelle, dans un trou infect, il vit le portier

occupé du ressemelage d'un soulier.

--Alfred est-il là-haut? demanda-t-il en se rappelant le nom de baptême

appris de Fraimoulu.

--Alfred? dit le savetier. Quel Alfred? Il y en a deux dans la maison...

Est-ce Boîte-à-Poivre ou bien le Tombeur-des-Crânes?

--Le blond à longues moustaches, dit Camuflet se tirant d'embarras entre

ces deux sobriquets.

--Ah! bon! fit le portier. Alors le Tombeur-des-Crânes?

Après avoir prononcé le nom du Tombeur-des-Crânes avec une emphase qui

attestait combien il était fier de posséder un tel locataire, le portier

qui, tout en parlant, avait été occupé à enfoncer des clous dans sa

semelle, releva la tête et regarda mieux Camuflet.

Alors il sourit, et d'une voix goguenarde:

--Que je suis bête, dit-il, de vous avoir demandé auquel de mes deux

Alfred vous avez affaire! dit-il.

--Pourquoi? fit le petit homme.

--Parce qu'il suffisait simplement de vous regarder pour savoir tout de

suite que c'est le Tombeur-des-Crânes que vous cherchez.

--Bah! Et à quoi, s'il vous plaît, voit-on ça en me regardant?

--A votre pochon. Ah! le gaillard qui vous a collé cette tape-là sur

l'oeil ne vous a pas ménagé la marchandise! Il vous a copieusement

servi!

Avant que Camuflet pût demander quel rapport existait entre le

Tombeur-des-Crânes et le coup de poing qui lui avait enjolivé l'oeil, le

savetier continua de son ton toujours gouailleur:

--Comme ça, mon bonhomme, nous disons donc que vous avez le trac?

--Quel trac? dit Camuflet.

--Ne faites donc pas celui qui ne comprend pas! Si vous aimez mieux, je

dirai que vous n'avez pas de coeur au ventre... que vous refoulez devant

l'occasion de montrer que vous êtes un gas à poil... Hein! C'est ça? Pas

vrai?

Camuflet, ahuri, ne répondant pas, faute de deviner ce que parler

voulait dire, le portier prit ce silence pour un aveu et continua en son

langage qui n'avait rien de celui des cours.

--Faut pas en rougir. Tous les jours ça arrive, quoi! un particulier

vous allonge une mornifle sur la frime. On ne demanderait pas mieux, en

manière de rebiffe, que de lui crever la paillasse... Malheureusement,

nib de courage... Alors, qu'est-ce qu'on fait?

--Oui, qu'est-ce qu'on fait? répéta Camuflet de plus en plus ébaubi.

--Alors on vient trouver le Tombeur-des-Crânes et on lui dit: «Je ne

regarde pas au prix, flanquez-moi donc mon ennemi les quatre fers en

l'air... Réglez-lui mon compte.» Et le Tombeur-des-Crânes, qui est bon

garçon et très complaisant pour qui lui aboule des monacos, fait votre

commission.

Emerveillé par l'industrie du jeune homme aux moustaches blondes,

Camuflet restait bouche béante. Le savetier put continuer à son aise:

--Vous savez, le Tombeur-des-Crânes n'est pas regardant. Il règle le

compte à ce que vous voulez: au sabre, à l'épée, au bâton, à la savate.

Sur ce dernier mot, le portier hocha un peu la tête d'un air triste et

continua:

--La savate, ce n'est plus trop son fort depuis un mauvais atout, reçu

dans le temps, qui lui alourdit la jambe... Non pas qu'il rechigne à la

savate, car il y trouverait difficilement son maître, seulement il aime

mieux jouer d'autre chose... C'est comme pour moi la morue. Oui, j'en

mange... mais je lui préfère le gigot à l'ail.

Le savetier, après cette confession sur la morue, frappa familièrement

sur le ventre de Camuflet en lui disant d'un ton paternel:

--Soyez tranquille, mon petit. Pourvu que vous ayez seulement du courage

à la poche, le Tombeur-des-Crânes liquidera si amplement votre pochon,

que l'autre aura du retour.

Le bavardage du savetier avait eu un bon côté, celui de fournir à

Camuflet, qui n'y avait pas d'abord pensé, le prétexte pour aborder son

jeune homme aux moustaches blondes. Bien que, par les renseignements

du portier, il eût reconnu que le Tombeur-des-Crânes ne pouvait être le

baron de Walhofer, il lui fallait, devant le savetier, motiver sa visite

dans la maison à la recherche d'un des deux Alfred qui l'habitaient.

En conséquence, il remua négativement la tête en disant:

--Je ne viens pas pour mon pochon, attendu que ce coup m'est arrivé

par une chute de l'impériale d'un omnibus et je ne sache pas que votre

locataire se charge de corriger les omnibus.

--Ça, c'est vrai.

--Après tout le bien que j'avais entendu dire du talent à l'escrime de

M. Alfred, dit le Tombeur-des-Crânes, je venais pour m'entendre avec lui

sur des leçons à donner à deux de mes fils.

En avançant ce mensonge, l'intention de Camuflet était, pour tromper

le savetier qui allait lui indiquer la porte et l'étage du

Tombeur-des-Crânes, de faire une pause dans les escaliers, puis

de redescendre, au bout d'un quart d'heure, comme s'il avait vu le

locataire. Il se trouverait ainsi dégagé de la fausse piste sur laquelle

l'avait lancé la ressemblance du fumeur aux moustaches, qu'il avait

aperçu de chez M. Grandvivier, avec le portrait de Walhofer que lui

avait fait Fraimoulu, disant avoir dîné, la veille, avec le baron.

Camuflet fut exempté de la station qu'il se proposait de faire dans

l'escalier.

Le portier, qui aurait dû, s'il n'en avait été détourné par le pochon,

commencer par cette déclaration, lâcha ces mots:

--Mon locataire n'est pas chez lui. Laissez votre nom et votre adresse.

Je les lui remettrai la première fois que je le verrai... un de ces

soirs.

--Il ne rentre donc pas régulièrement chaque jour?

--Non. Depuis qu'il a ouvert une salle d'armes par là-bas, dans les

beaux quartiers, je ne le vois revenir que bien rarement dans sa chambre

qu'il a conservée.

Forcé par son mensonge d'avoir l'air d'être pressé de trouver le

professeur d'escrime qu'il voulait donner à ses prétendus fils, Camuflet

ne put faire autrement que de demander:

--Où se trouve cette salle?

--Là-dessus je ne saurais vous répondre. D'abord le Tombeur n'aime pas

trop à conter ses affaires par le menu. Ensuite, cela ne m'intéresse

guère. Tout ce que je sais, c'est qu'il reparaît ici de loin en loin...

Tenez, pas plus tard qu'il y a deux jours, vous seriez venu que vous

l'auriez trouvé... Il a passé quarante-huit heures dans sa chambrette

qu'il lui peine toujours de quitter...

A cette fin de phrase, le savetier cligna de l'oeil, puis, avec un

sourire malin il articula:

--Et pour cause.

Le portier était de ces bavards qui n'attendent pas qu'on leur tire les

vers du nez. Aussi, son écouteur n'ayant témoigné nulle curiosité à ce:

«Et pour cause», il se hâta de dire à Camuflet, d'une voix basse, qui

par suite de la proximité du nez à l'oreille, envoya aux narines du

petit homme tout un parfum de chique et d'échalotes combinées:

--Oui, et pour cause, car il paraît qu'il en tient ferme pour une

cuisinière du voisinage... Rien qu'un mur à sauter et il est chez sa

belle.

--En vérité, dit machinalement Camuflet qui, loin de penser que ce mur

franchi pouvait bien être celui qui fermait le jardin de M. Grandvivier,

poursuivait une autre idée.

Il faisait bon être des locataires du savetier, car il ne rechignait pas

à les faire mousser.

--Voyez-vous, reprit-il, c'est moi qui vous le dis, s'il n'arrive pas

malheur à ce gaillard-là, il fera son chemin par les femmes.

L'idée qu'avait le petit homme en tête lui était soufflé par un dernier

doute: Si péremptoirement qu'il lui fût prouvé qu'il s'était trompé en

se mettant aux trousses du Tombeur-des-Crânes, quand il poursuivait le

baron, Camuflet ne voulait pas se résigner.

En somme, «Alfred» était un petit nom, et le «Tombeur des Crânes» un

sobriquet. Quel mal pouvait-il résulter de ce que, entre ce prénom et ce

sobriquet, il laissât tomber le nom de Walhofer.

Il arracha donc un feuillet de son portefeuille et, tout en traçant au

crayon deux renseignements faux, il dit au savetier:

--Voici mon nom et mon adresse que je vous prie, quand vous le verrez,

de remettre à M. Walhofer.

A ce nom, le portier ouvrit des yeux surpris.

--Walhofer? répéta-t-il. Qui appelez-vous Walhofer?... Votre chien?

--Je croyais que, de son nom de famille, votre locataire s'appelle

ainsi.

--Lui! pas le moins du monde! C'est un Dupicant, du nom de sa brave

farceuse de mère... surnommée la Belle Flamande... Une rude gaillarde,

allez! qui n'avait pas sa pareille pour attirer le public dans les

foires... Fallait la voir avaler des cailloux et des lapins vivants!

Ensuite, tristement:

--Mais la gloire n'a qu'un temps, poursuivit-il. A cette heure, la Belle

Flamande qui, entre nous, doit être fièrement dégommée, est revenue de

tous ces triomphes... La déveine lui était arrivée à la suite de la mort

de son homme, un hercule qui s'était cassé un ressort dans le coffre en

voulant soulever une charrette trop chargée de militaires... J'étais

là, quand ça lui est arrivé. Il a d'abord fait: «Hein!» puis il a

lâché. «Aïe!» il a vomi le sang pas seulement de quoi remplir ce soulier

d'enfant que vous voyez là... C'était la fin. Il était toisé. La veuve

Dupicant en a vu de dures alors. Mais c'était une fine mouche qui s'est

bien vite rattrapée aux branches.

Tout désireux de décamper, Camuflet tendait sa fausse adresse au

savetier; il était tant impatient de partir qu'il n'avait plus prêté

l'oreille aux derniers commérages du portier qui, au lieu de prendre le

papier, continua en souriant:

--Il paraît que la Belle Flamande, aujourd'hui, est remontée sur sa

bête. Je me suis laissé dire qu'elle avait trouvé le moyen de se loger

dans la vie d'un bourgeois imbécile chez qui elle trouve à gogo sa

pâtée.

Renonçant à voir le bavard prendre enfin son papier, Camuflet le posa

sur une petite table, au milieu de vieilles savates, en disant d'un ton

sec:

--Vous voudrez bien remettre cette adresse à votre locataire quand vous

le verrez.

Et, sans plus tarder, il enfila l'allée au petit pas de course,

poursuivi néanmoins par la voix du savetier, qui, la tête passée par le

vasistas de la loge, lui criait:

--C'est pourtant le moins, quand on a fait causer le monde, qu'on offre

un verre de vin.

Camuflet n'arrêta sa course qu'à deux cents mètres de la maison

d'Alfred, le Tombeur-des-Crânes.

--Ouf! fit-il tout essoufflé, à quoi pensai-je en allant chercher le

baron dans cette masure?... Il est vrai que la ressemblance d'Alfred,

que j'avais vu fumant à sa fenêtre, répondait tellement au portrait que

M. Fraimoulu m'avait fait du baron avec lequel il a dîné hier, que je

suis bien excusable d'avoir voulu que les deux personnages fussent un

seul et même individu... Car tout y est: cheveux ras, longues moustaches

blondes, air mauvais, même cicatrice sur la joue et même âge de trente

ans.

En pensant à l'âge, Camuflet eut un sourire.

--M'est avis, pensa-t-il, que, si mes trente ans m'étaient rendus, je

ne les emploierais pas à m'amouracher d'une femme de cinquante-cinq...

portât-elle l'illustre nom de Buffard des Palombes.

Sur cette réflexion, il pressa le pas.

--A présent, ajouta-t-il, allons rue Caumartin pour voir si l'autre

paire de moustaches, dont Fraimoulu m'a donné l'adresse, est bien sur

les lèvres du vrai baron.

Il modéra pourtant son pas pour trouver le prétexte sous lequel il se

présenterait devant M. Walhofer.

Il ne fut pas long à l'inventer. Son nom d'entrepreneur de travaux

publics était assez connu sur la place pour qu'il pût avancer que, sur

le point de commencer une grande entreprise par actions, il avait besoin

que son conseil de surveillance fût composé de noms à particules, parmi

lesquels celui du baron belge ne serait pas déplacé.

Le trou du savetier ne ressemblait guère à la loge de la rue Caumartin.

Celle-ci était presque un salon, au milieu duquel se tenait un monsieur

en jaquette de velours et pantoufles brodées, qui, en retirant la

calotte dont était couverte sa tête chauve, demanda poliment:

--Que désire monsieur?

--Suis-je assez heureux pour que M. le baron de Walhofer soit chez lui?

débita Camuflet.

--M. le baron qui s'absente souvent pour aller chasser dans ses terres,

se trouve être précisément de retour à Paris depuis hier matin, annonça

le concierge.

Sur ce, il s'inclina, en ajoutant:

--Au deuxième étage, la porte en face.

En montant l'escalier, Camuflet, comparant ses deux visites, fit cette

réflexion:

--Il paraît que l'un pour aller à la chasse, l'autre pour se rendre à sa

salle d'arme, mes deux moustachus s'absentent souvent de leur domicile.

Camuflet était arrivé devant la porte désignée. Il avançait déjà la

main vers le cordon de la sonnette quand, au-dessus de lui, à l'étage

supérieur, il entendit ouvrir une porte.

--A bientôt, mon cher baron! dit une voix de femme.

--Toujours votre: «à bientôt!» et rien n'arrive, répondit, sèche et

mécontente, une voix d'homme.

--N'est-ce pas aussi que vous voulez aller plus vite que les violons?

répliqua la femme.

--Vous savez, Héloïse, que pour vous comme pour votre Gustave, il ne

ferait pas bon vous jouer de moi, accentua durement l'homme.

--Ne faites donc pas le croquemitaine, mon bon! dit railleusement celle

qu'on venait de nommer Héloïse.

Accaparé par la curiosité, Camuflet avait oublié de sonner. Il restait

immobile, l'oreille tendue à ces deux voix qui se chamaillaient

au-dessus de lui.

Dans sa situation d'écouteur, il y avait un côté dangereux pour

Camuflet, planté devant la porte du baron. S'il sonnait, il arriverait

qu'au bruit de la sonnette ceux qui causaient là-haut se pencheraient

par-dessus la rampe et, en l'apercevant, s'étonneraient de ne pas

l'avoir entendu monter et finiraient par en conclure qu'il devait être

sur le carré depuis longtemps, l'oreille bien ouverte, en véritable

indiscret curieux.

D'après ce qu'il avait entendu, car la femme avait déjà deux fois traité

de baron son interlocuteur, il était évident que c'était M. de Walhofer

qui sortait d'une visite chez un voisin... et qui en sortait même

mécontent, à en juger par les paroles menaçantes qu'il venait de

prononcer.

A se demander s'il sonnerait ou ne sonnerait pas, le triple veuf laissa

au dialogue le temps de se poursuivre.

Sans relever l'épithète de croquemitaine, le baron avait repris:

--Pourquoi n'est-il pas là, votre Gustave?

--Je vous ai déjà dit qu'il n'était pas encore arrivé, répondit la

femme qu'au nom d'Héloïse, que lui avait donné M. de Walhofer, on a dû

reconnaître pour la cuisinière de Ducanif.

--Pas arrivé? Vous mentez! dit carrément le baron.

--Ah! dites donc, vous, le mal embouché! fit Héloïse.

--Oui, vous mentez. Car, tout à l'heure, quand de ma fenêtre je guettais

le départ de Ducanif pour monter ici, j'ai vu, derrière lui, le beau

docteur se glisser tout aussitôt dans la maison.

--Vous aurez mal vu, voilà tout, prononça Héloïse d'une voix qui sembla

perdre un peu de son assurance.

--Je suis certain du fait... il a dû me précéder ici des quelques

instants que j'ai perdus à l'attendre, en croyant qu'il entrerait

d'abord chez moi, ainsi qu'il l'a déjà fait plusieurs fois, alors que je

laissais, comme aujourd'hui... elle y est même encore en ce moment...

ma clé sur la porte, afin qu'il n'eût pas à sonner. Étant censés ne

pas nous connaître, il est inutile qu'un coup de sonnette éveille

l'attention d'un voisin.

En entendant ces mots, Camuflet se retourna vers la porte du baron

contre laquelle il s'était adossé pour demeurer mieux caché aux deux

causeurs du palier supérieur.

--Tiens! c'est vrai! il a laissé sa clé à la serrure, se dit-il en

constatant le fait.

Cependant la conversation d'en haut avait continué:

--Si Gustave vous avait précédé ici, vous l'y auriez trouvé à votre

arrivée, objecta Héloïse.

--Qui sait si vous n'avez pas fait se cacher le docteur dans quelque

coin de l'appartement?

--Voulez-vous visiter le logis? proposa Héloïse.

--Ou, alors, appuya le baron, il a dû s'évader d'ici à la sourdine,

pendant que vous me teniez dans le salon.

--Tenez, mon cher, vous êtes absurde avec votre méfiance, articula la

cuisinière impatientée. Quand il vous a donné rendez-vous ici, quelle

raison aurait Gustave, à votre arrivée, de s'enfuir ou de se cacher?

--Je vous répète que je l'ai vu entrer dans la maison, insista M. de

Walhofer.

--Soit! accorda Héloïse, je le veux bien. Mais ne se peut-il pas que

Cabillaud, au lieu de monter directement, soit resté à causer dans la

loge ou soit entré chez le locataire du premier étage, le vieux podagre

dont, vous le savez, M. Ducanif lui a procuré la clientèle?... Au lieu

de vous impatienter et de faire vos gros yeux, vous auriez mieux fait

d'attendre Gustave... S'il est dans la maison, comme vous l'affirmez, il

ne tardera pas à arriver.

Sans doute que ces raisons avaient amené chez le baron un doute

qu'Héloïse lut sur sa figure, car elle ajouta d'une voix douce:

--Allons! mauvaise tête, rentrons et causons comme de bons amis en

attendant le docteur.

--Oui, mais si Ducanif revenait? dit le baron hésitant.

--Oh! là-dessus, vous pouvez être tranquille. Notre imbécile ne

reviendra pas avant cinq heures, répondit en riant la cuisinière.

Tout ce qu'il venait d'entendre, si étrange que cela fût, importait peu

à Camuflet. Ce qu'il voulait uniquement, c'était connaître de vue le

baron. Il tenait à voir le visage de celui qui faisait palpiter d'amour

les cinquante-cinq printemps de madame Buffard des Palombes.

Ayant repris sa position du dos tourné à la porte du logis de M. de

Walhofer, il se tenait immobile, le nez en l'air, guettant l'occasion

favorable où il pût croire l'attention du baron complètement détournée

par Héloïse.

Alors, vite, il avancerait la tête en dehors, dans la cage de l'escalier

et lancerait son regard en haut... Un coup d'oeil est si vite donné!

Camuflet, en plus qu'il tournait le dos à la porte, était si

profondément occupé à guetter l'instant propice pour couler son regard

jusqu'au baron, qu'il n'avait pu remarquer un fait singulier qui se

passait derrière lui.

Plusieurs fois la porte de M. de Walhofer s'était entr'ouverte sans

bruit, puis elle s'était refermée comme si celui qui voulait sortir si

discrètement de chez le baron en eût été empêché par le dos de Camuflet

qui lui barrait le passage. A coup sûr, l'inconnu qui faisait ainsi

jouer la porte ne tenait pas à être vu opérant sa sortie du logement de

M. de Walhofer.

Cependant là-haut la voix de la cuisinière Héloïse avait repris:

--Est-ce décidé? Rentrez-vous pour attendre Gustave?

--Pas plus de vingt minutes, dit le baron faisant ses conditions pour

n'avoir pas l'air de céder.

Camuflet comprit que M. de Walhofer, en ce moment, faisait le demi-tour

à la suite de la cuisinière.

--C'est l'instant favorable pour apercevoir le bout de son nez sans être

vu, pensa-t-il.

Et vivement il s'avança, sur le bout des pieds, vers la rampe, pour se

pencher et regarder en l'air.

Mais il n'eut pas le temps d'achever sa manoeuvre. Une série de faits

qui se produisirent coup sur coup, en une seconde, empêcha sa curiosité

d'être satisfaite.

Le baron devait être plus près de la porte que l'avait conjecturé

Camuflet, car ce dernier n'en était encore qu'à son second pas, quand

se fit entendre le claquement de la porte que la cuisinière Héloïse

refermait sur M. de Walhofer, enfin entré.

Au même moment, au bas de l'escalier, la voix de quelqu'un qui avait

déjà monté quelques marches demandait en s'adressant au concierge:

--Pitois, M. le baron de Walhofer est-il sorti?

--Non, monsieur Ducanif.

--Merci. Je vais entrer lui faire une visite en passant devant sa

porte... Si vous voyez Héloïse sortir, pour aller aux provisions,

prévenez-la de mon retour subit et, avant qu'elle fasse ses achats,

dites-lui de venir prendre mes ordres chez le baron, car il m'est tombé

pour ce soir des convives inattendus.

--Mademoiselle Héloïse est encore chez vous.

--Guettez-la au passage.

--Oui, monsieur Ducanif.

Camuflet n'avait pas perdu un mot du dialogue.

--Ducanif! c'est le nom de cet ami chez lequel M. Fraimoulu m'a dit

avoir dîné avec le baron, se rappela-t-il.

Puis, au souvenir du dialogue de tout à l'heure, il se dit:

--C'est lui que sa cuisinière traitait si cavalièrement d'imbécile...

En le croisant sur l'escalier, je vais voir s'il a vraiment l'air aussi

bête que cette fille le prétend.

Et Camuflet fit un nouveau pas pour descendre à la rencontre de Ducanif

qui montait lentement.

Ce pas fut unique.

Soudainement, le petit homme se sentit la tête enveloppée dans une

étoffe épaisse qui l'aveugla. Avant que la surprise lui permît un geste

de résistance ou un cri d'appel, il fut saisi à bras-le-corps et enlevé

de terre. Son agresseur fit quelques pas, puis le laissa reprendre pied

en lâchant prise.

Camuflet ne mit que deux secondes à dégager sa tête de l'enveloppe qui

l'étouffait, enveloppe qui n'était autre qu'un tapis de table. Mais, si

court qu'eût été le temps, il avait suffi à son ennemi pour disparaître.

Il se trouva dans une chambre, le nez devant une porte qu'on était

en train de refermer sur lui, car la serrure fit entendre un double

craquement.

Entrée du baron sur les pas d'Héloïse, apparition de Ducanif et

emprisonnement de Camuflet, tout s'était passé en une demi-minute.

--Où suis-je? se demanda le prisonnier en promenant son regard dans

cette chambre inconnue, au milieu de laquelle se trouvait le guéridon

qui avait fourni le tapis dont l'inconnu avait entouré la tête du

captif.

Il ne fut pas long à deviner où il était.

Il se trouvait toujours le nez bien en face de la porte du baron.

Seulement, il avait changé de côté.

Naguère, il se tenait devant.

A présent, il se voyait derrière.

Bref, on l'avait transporté et enfermé dans le logis de M. de Walhofer.

--Quel est le fumiste qui m'a joué cette farce? se demanda-t-il tout

d'abord.

Puis, avec le sentiment de sa situation, la peur le saisit.

Celui qui l'avait assailli à l'improviste sortait incontestablement du

logis du baron. Que faisait-il en ce local pendant l'absence du

maître? Ce devait être un voleur qui, entré dans la maison en cherchant

aventure, avait profité de l'occasion offerte par la clef que le baron

avait laissée sur sa porte.

Après son coup fait, le malfaiteur, au moment de sortir, avait aperçu

Camuflet sur le carré, et, à l'aide du tapis et du tour de clef, il

avait mis ce témoin dans l'impossibilité de le reconnaître et de le

poursuivre.

--Me voici dans de jolis draps! se dit le prisonnier en pensant que,

quand on viendrait le délivrer, ce serait pour le conduire devant un

commissaire de police avec une jolie accusation de vol sur le dos.

Et pas le moyen de sortir!

La serrure fermée à double tour s'y opposait formellement.

--Bigre de bigre! maugréait-il.

Il eut l'espoir que, sur l'escalier de service, la sortie pouvait

s'ouvrir du dedans. Mais le local était un logement de garçon, sans

cuisine et, partant, sans escalier de service.

En vingt enjambées, il eut vite parcouru les trois petites pièces qui

composaient le logis, pièces meublées avec ce luxe criard et tout en

clinquant que les tapissiers vous fournissent dans les vingt-quatre

heures. Un seul coup d'oeil suffisait pour reconnaître que le baron

avait usé de ce procédé expéditif pour s'installer. Rien dans cet

intérieur n'attestait la vie intime, pleine de souvenirs et d'objets

aimés qui s'accrochent lentement aux murailles.

Le voleur... car dans l'idée de Camuflet, il ne pouvait avoir eu affaire

qu'à un voleur..., avait-il manqué du temps nécessaire pour exécuter son

vol? Ou bien possédait-il la clé des meubles? Le fait était que nulle

trace d'effraction n'apparaissait. Mieux encore, rien n'était dérangé

dans l'appartement. Il eût été impossible de préciser à quel meuble

s'était attaqué celui qui venait de s'évader du logement après y avoir

enfermé l'homme aux trois belles-mères.

--Bigre de bigre! n'en répétait pas moins Camuflet, fort alarmé de se

voir en si vilaine passe.

Que répondrait-il à ceux qui le trouveraient se promenant dans le logis

du baron?

La vérité même n'était pas croyable.

Nul, à commencer par lui-même, ne pourrait signaler l'aimable farceur

qui mettait ainsi les gens sous clé.

--Si, si, pourtant! pensa le petit homme.

Quelqu'un pouvait avoir vu le voleur dont Camuflet était devenu le

répondant. Le malfaiteur, en fuyant, devait s'être croisé avec M.

Ducanif qui, à ce moment, montait l'escalier.

Tout ce qui vient d'être dit des terreurs et des affolements de Camuflet

s'était passé en dix fois moins de temps qu'il en a fallu pour

le détailler. La preuve en est que le petit homme fut tiré de ses

réflexions par le grincement de la clé dans la serrure.

C'était Ducanif qui, comme il l'avait annoncé au concierge, venait en

passant devant sa porte, rendre visite à M. de Walhofer.

Il avait vu la clé sur la serrure, il l'avait tournée et c'était

seulement après la porte ouverte que, par une réflexion tardive, il

s'était étonné que le baron fut chez lui avec sa porte fermée à double

tour et la clé en dehors.

Il était encore en pleine surprise quand il se trouva nez à nez avec

Camuflet accouru près de la porte de sortie.

Il n'y avait pas là de quoi faire cesser son étonnement.

--Que fait ce monsieur enfermé chez le baron? se demanda-t-il en rendant

le profond salut que lui adressait le petit homme.

--En voilà un qui va prendre ma place, pensa de son côté Camuflet.

La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères · 第 21 / 40 题