XVI

Elle eût été si facilement heureuse! une simple

cabane dans une vallée des Alpes, quelques

occupations domestiques auraient suffi pour

satisfaire ses modestes désirs et remplir sa douce

vie; mais moi, l’ennemi de Dieu, je n’ai pas eu de

repos que je n’aie brisé son cœur, que je n’aie

fait tomber en ruine sa destinée. Il faut qu’elle

soit la victime de l’enfer.

GOETHE, _Faust_.

En 1675, c’est-à-dire vingt-quatre années avant l’époque où se passe

cette histoire, hélas! ç'avait été une fête charmante pour tout le

hameau de Thoctree, que le mariage de la douce Lucy Pelnyrh, et du

beau, du grand, de l’excellent jeune homme Caroll Stadt. Il est vrai

de dire qu’ils s’aimaient depuis longtemps; et comment tous les cœurs

ne se seraient-ils pas intéressés aux deux jeunes amants le jour où

tant d’ardents désirs, tant d’inquiètes espérances allaient enfin se

changer en bonheur! Nés dans le même village, élevés dans les mêmes

champs, bien souvent, dans leur enfance, Caroll s’était endormi après

leurs jeux sur le sein de Lucy; bien souvent, dans leur adolescence,

Lucy s’était, après leurs travaux, appuyée sur le bras de Caroll. Lucy

était la plus timide et la plus jolie des filles du pays, Caroll le

plus brave et le plus noble des garçons du canton; ils s’aimaient, et

ils n’auraient pas mieux pu se rappeler le jour où ils avaient

commencé d’aimer, que le jour où ils avaient commencé de vivre.

Mais leur mariage n’était pas venu comme leur amour, doucement et de

lui-même. Il y avait eu des intérêts domestiques, des haines de

famille, des parents, des obstacles; une année entière ils avaient été

séparés, et Caroll avait bien souffert loin de sa Lucy, et Lucy avait

bien pleuré loin de son Caroll, avant le jour bienheureux qui les

réunissait, pour désormais ne plus souffrir et pleurer qu’ensemble.

C’était en la sauvant d’un grand péril que Caroll avait enfin obtenu

sa Lucy. Un jour il avait entendu des cris dans un bois; c’était sa

Lucy qu’un brigand, redouté de tous les montagnards, avait surprise et

paraissait vouloir enlever. Caroll attaqua hardiment ce monstre à face

humaine, auquel le singulier rugissement qu’il poussait comme une bête

féroce avait fait donner le nom de _Han_. Oui, il attaqua celui que

personne n’osait attaquer; mais l’amour lui donnait des forces de

lion. Il délivra sa bien-aimée Lucy, la rendit à son père, et le père

la lui donna.

Or tout le village fut joyeux le jour où l’on unit ces deux fiancés.

Lucy, seule, paraissait sombre. Jamais pourtant elle n’avait attaché

un regard plus tendre sur son cher Caroll; mais ce regard était aussi

triste que tendre, et, dans la joie universelle, c’était un sujet

d’étonnement. De moment en moment, plus le bonheur de son ami semblait

croître, plus ses yeux exprimaient de douleur et d’amour.--O ma Lucy,

lui dit Caroll après la sainte cérémonie, la présence de ce brigand,

qui est un malheur pour toute la contrée, aura donc été un bonheur

pour moi!--On remarqua qu’elle secoua la tête et ne répondit rien.

Le soir vint; on les laissa seuls dans leur chaumière neuve, et les

danses et les jeux redoublèrent sur la place du village, pour célébrer

la félicité des deux époux.

Le lendemain matin, Caroll Stadt avait disparu; quelques mots de sa

main furent remis au père de Lucy Pelnyrh par un chasseur des monts de

Kole, qui l’avait rencontré avant l’aube, errant sur les grèves du

golfe. Le vieux Will Pelnyrh montra ce papier au pasteur et au syndic,

et il ne resta de la fête de la veille que l’abattement et le morne

désespoir de Lucy.

Cette catastrophe mystérieuse consterna tout le village, et l’on

s’efforça vainement de l’expliquer. Des prières pour l'âme de Caroll

furent dites dans la même église où, quelques jours auparavant,

lui-même avait chanté des cantiques d’actions de grâces sur son

bonheur. On ne sait ce qui retint à la vie la veuve Stadt. Au bout de

neuf mois de solitude et de deuil, elle mit au monde un fils, et, le

jour même, le village de Golyn fut écrasé par la chute du rocher

pendant qui le dominait.

La naissance de ce fils ne dissipa point la douleur sombre de sa mère.

Gill Stadt n’annonçait en rien qu’il dût ressembler à Caroll. Son

enfance farouche semblait promettre une vie plus farouche encore.

Quelquefois un petit homme sauvage--dans lequel des montagnards qui

l’avaient vu de loin affirmaient reconnaître le fameux Han

d’Islande--venait dans la cabane déserte de la veuve de Caroll, et

ceux qui passaient alors près de là en entendaient sortir des plaintes

de femme et des rugissements de tigre. L’homme emmenait le jeune Gill,

et des mois s’écoulaient; puis il le rendait à sa mère, plus sombre et

plus effrayant encore.

La veuve Stadt avait pour cet enfant un mélange d’horreur et de

tendresse. Quelquefois elle le serrait dans ses bras de mère, comme le

seul lien qui l’attachât encore à la vie; d’autres fois elle le

repoussait avec épouvante en appelant Caroll, son cher Caroll. Nul

être au monde ne savait ce qui bouleversait son cœur.

Gill avait passé sa vingt-troisième année; il vit Guth Stersen, et

l’aima avec fureur. Guth Stersen était riche, et il était pauvre.

Alors, il partit pour Roeraas afin de se faire mineur et de gagner de

l’or. Depuis lors sa mère n’en avait plus entendu parler.

Une nuit, assise devant le rouet qui la nourrissait, elle veillait,

avec sa lampe à demi éteinte, dans sa cabane, sous ces murs vieillis

comme elle dans la solitude et le deuil, muets témoins de la

mystérieuse nuit de ses noces. Inquiète, elle pensait à son fils, dont

la présence, si vivement désirée, allait lui rappeler, et peut-être

lui apporter bien des douleurs. Cette pauvre mère aimait son fils,

tout ingrat qu’il était. Et comment ne l’aurait-elle pas aimé? elle

avait tant souffert pour lui!

Elle se leva, alla prendre au fond d’une vieille armoire un crucifix

rouillé dans la poussière. Un moment elle le considéra d’un œil

suppliant; puis tout à coup, le repoussant avec effroi:--Prier!

cria-t-elle; est-ce que je puis prier?--Tu n’as plus à prier que

l’enfer, malheureuse! c’est à l’enfer que tu appartiens.

Elle retombait dans sa sombre rêverie, lorsqu’on frappa à la porte.

C’était un événement rare chez la veuve Stadt; car, depuis longues

années, grâce à ce que sa vie offrait d’extraordinaire, tout le

village de Thoctree la croyait en commerce avec les esprits infernaux.

Aussi nul n’approchait de sa cabane. Étranges superstitions de ce

siècle et de ce pays d’ignorance! elle devait au malheur la même

réputation de sorcellerie que le concierge du Spladgest devait à la

science!

--Si c’était mon fils, si c’était Gill! s’écria-t-elle; et elle

s’élança vers la porte.

Hélas! ce n’était pas son fils. C’était un petit ermite vêtu de bure,

dont le capuchon rabattu ne laissait voir que la barbe noire.

--Saint homme, dit la veuve, que demandez-vous? Vous ne savez pas à

quelle maison vous vous adressez.

--Si vraiment! répliqua l’ermite, d’une voix rauque et trop connue.

Et, arrachant ses gants, sa barbe noire et son capuchon, il découvrit

un atroce visage, une barbe rousse et des mains armées d’ongles

hideux.

--Oh! cria la veuve, et elle cacha sa tête dans ses mains.

--Eh bien! dit le petit homme, est-ce que, depuis vingt-quatre ans, tu

ne t’es pas encore habituée à voir l’époux que tu dois contempler

durant toute l’éternité?

Elle murmura avec épouvante:--L’éternité!

--Écoute, Lucy Pelnyrh, je t’apporte des nouvelles de ton fils.

--De mon fils! où est-il? pourquoi ne vient-il pas?

--Il ne peut.

--Mais vous avez de ses nouvelles. Je vous rends grâces. Hélas! vous

pouvez donc m’apporter du bonheur!

--C’est le bonheur en effet que je t’apporte, dit l’homme d’une voix

sourde; car tu es une faible femme, et je m’étonne que ton ventre ait

pu porter un pareil fils. Réjouis-toi donc. Tu craignais que ton fils

ne marchât sur ma trace; ne crains plus rien.

--Quoi! s’écria la mère avec ravissement, mon fils, mon bien-aimé Gill

est donc changé?

L’ermite regardait sa joie avec un rire funeste.

--Oh! bien changé! dit-il.

--Et pourquoi n’est-il pas accouru dans mes bras? Où l’avez-vous vu?

que faisait-il?

--Il dormait.

La veuve, dans l’excès de sa joie, ne remarquait ni le regard

sinistre, ni l’air horriblement railleur du petit homme.

--Pourquoi ne l’avoir pas réveillé, ne lui avoir pas dit: Gill, viens

voir ta mère?

--Son sommeil était profond.

--Oh! quand viendra-t-il? Apprenez-moi, je vous en supplie, si je le

reverrai bientôt.

Le faux ermite tira de dessous sa robe une espèce de coupe d’une forme

singulière.

--Eh bien! veuve, dit-il, bois au prochain retour de ton fils!

La veuve poussa un cri d’horreur. C’était un crâne humain. Elle fit un

geste d’épouvante et ne put proférer une parole.

--Non, non! cria tout à coup l’homme avec une voix terrible, ne

détourne pas les yeux, femme; regarde. Tu demandes à revoir ton fils?

Regarde, te dis-je! car voilà tout ce qui en reste.

Et, aux lueurs de la lampe rougeâtre, il présentait aux lèvres pâles

de la mère le crâne nu et desséché de son fils.

Trop de malheurs avaient passé sur cette âme pour qu’un malheur de

plus la brisât. Elle éleva sur le farouche ermite un regard fixe et

stupide.

--Oh! la mort! dit-elle faiblement; la mort! laissez-moi mourir.

--Meurs si tu veux!--Mais souviens-toi, Lucy Pelnyrh, du bois de

Thoetree; souviens-toi du jour où le démon, en s’emparant de ton

corps, a donné ton âme à l’enfer! Je suis le démon, Lucy, et tu es mon

épouse éternelle! Maintenant, meurs, si tu veux.

C’était une croyance, dans ces contrées superstitieuses, que des

esprits infernaux apparaissaient parfois parmi les hommes pour y vivre

des vies de crime et de calamité. Entre autres fameux scélérats, Han

d’Islande avait cette effrayante renommée. On croyait encore que la

femme qui, par séduction ou par violence, était la proie d’un de ces

démons à forme humaine, devenait irrévocablement par ce malheur sa

compagne de damnation.

Les événements que l’ermite rappelait à la veuve parurent réveiller en

elle ces idées.

--Hélas! dit-elle douloureusement, je ne puis donc échapper à

l’existence!--Et qu’ai-je fait? car tu le sais, mon bien-aimé Caroll,

je suis innocente. Le bras d’une jeune fille n’a point la force du

bras d’un démon.

Elle poursuivit; ses regards étaient pleins de délire, et ses paroles

incohérentes semblaient nées du tremblement convulsif de ses lèvres.

--Oui, Caroll, depuis ce jour je suis impure et innocente; et le démon

me demande si je me le rappelle, cet horrible jour!--Mon Caroll, je ne

t’ai point trompé; tu es venu trop tard; j’étais à lui avant d'être à

toi, hélas!--Hélas! et je serai punie éternellement. Non, je ne vous

rejoindrai pas, vous que je pleure. À quoi bon mourir? J’irai avec ce

monstre, dans un monde qui lui ressemble, dans le monde des réprouvés!

et qu’ai-je donc fait? Mes malheurs dans la vie seront mes crimes dans

l’éternité.

Le petit ermite appuyait sur elle un regard de triomphe et d’autorité.

--Ah! s’écria-t-elle tout à coup en se tournant vers lui, ah!

dites-moi, ceci n’est-il pas quelque rêve affreux que votre présence

m’apporte? car, vous le savez, hélas! depuis le jour de ma perte,

toutes les fatales nuits où votre esprit m’a visitée ont été marquées

pour moi par d’impures apparitions, d’effrayants songes et des visions

épouvantables.

--Femme, femme, reviens à la raison. Il est aussi vrai que tu es

éveillée, qu’il est vrai que Gill est mort.

Le souvenir de ses anciennes infortunes avait comme effacé en cette

mère celui de son nouveau malheur; ces paroles le lui rendirent.

--O mon fils! mon fils! dit-elle; et le son de sa voix aurait ému tout

autre que l'être méchant qui l’écoutait. Non, il reviendra; il n’est

pas mort; je ne puis croire qu’il est mort.

--Eh bien! va le demander aux rochers de Roeraas, qui l’ont écrasé, au

golfe de Drontheim, qui l’a enseveli. La veuve tomba à genoux et cria

avec effort:

--Dieu, grand Dieu!

--Tais-toi, servante de l’enfer!

La malheureuse se tut. Il poursuivit.

--Ne doute pas de la mort de ton fils. Il a été puni par où son père a

failli. Il a laissé amollir son cœur de granit par un regard de

femme. Moi, je t’ai possédée, mais je ne t’ai jamais aimée. Le malheur

de ton Caroll est retombé sur lui.--Mon fils et le tien a été trompé

par sa fiancée, par celle pour qui il est mort.

--Mort! reprit-elle, mort! Cela est donc vrai?--O Gill, tu étais né de

mon malheur; tu avais été conçu dans l’épouvante et enfanté dans le

deuil; ta bouche avait déchiré mon sein; enfant, jamais tes caresses

n’avaient répondu à mes caresses, tes embrassements à mes

embrassements; tu as toujours fui et repoussé ta mère, ta mère si

seule et si abandonnée dans la vie! Tu ne cherchais à me faire oublier

mes maux passés qu’en me créant de nouvelles douleurs; tu me

délaissais pour le démon auteur de ton existence et de mon veuvage;

jamais, durant de longues années, Gill, jamais une joie ne m’est venue

de toi; et cependant aujourd’hui ta mort, mon fils, me semble la plus

insupportable de mes afflictions, aujourd’hui ton souvenir me semble

un souvenir d’enchantement et de consolation. Hélas!

Elle ne put continuer; elle cacha sa tête dans son voile de bure

noire, et on l’entendait sangloter douloureusement.

--Faible femme! murmura l’ermite; puis il reprit d’une voix

forte:--Dompte ta douleur, je me suis joué de la mienne. Écoute, Lucy

Pelnyrh, pendant que tu pleures encore ton fils, j’ai déjà commencé à

le venger. C’est pour un soldat de la garnison de Munckholm que sa

fiancée l’a trompé. Tout le régiment périra par mes mains.--Vois, Lucy

Pelnyrh. Il avait relevé les manches de sa robe, et montrait à la

veuve ses bras difformes teints de sang.

--Oui, dit-il en poussant une sorte de rugissement, c’est aux grèves

d’Urchtal, c’est aux gorges de Cascadthymore, que l’esprit de Gill

doit se promener avec joie.--Allons, femme, ne vois-tu pas ce sang?

Console-toi donc!

Puis tout à coup, comme frappé d’un souvenir, il s’interrompit:

--Veuve, ne t’a-t-on pas remis de ma part un coffre de fer?--Quoi! je

t’ai envoyé de l’or et je t’apporte du sang, et tu pleures encore! Tu

n’es donc pas de la race des hommes?

La veuve, absorbée dans son désespoir, gardait le silence.

--Allons! dit-il avec un rire farouche, muette et immobile! tu n’es

donc pas non plus de la race des femmes, Lucy Pelnyrh!--Et il secouait

son bras pour qu’elle l’écoutât.--Est-ce qu’un messager ne t’a pas

apporté un coffre de fer scellé?

La veuve, lui accordant une attention passagère, fit un signe de tête

négatif, et retomba dans sa morne rêverie.

--Ah! le misérable! cria le petit homme, le misérable infidèle!

Spiagudry, cet or te coûtera cher!

Et, dépouillant sa robe d’ermite, il s’élança hors de la cabane avec

le grondement d’une hyène qui cherche un cadavre.

Han d'Islande · 第 32 / 93 题