DEUXIÈME ÉDITION

On a affirmé à l’auteur de cet ouvrage qu’il était absolument

nécessaire de consacrer spécialement quelques lignes d’avertissement,

de préface ou d’introduction à cette seconde édition. Il a eu beau

représenter que les quatre ou cinq malencontreuses pages vides qui

escortaient la première édition, et dont le libraire s’est obstiné à

déparer celle-ci, lui avaient déjà attiré les anathèmes de l’un de nos

écrivains les plus honorables et les plus distingués [Note: M. C.

Nodier. _Quotidienne_ du 12 mars.], lequel l’avait accusé de prendre

_le ton aigre-doux_ de l’illustre Jedediah Cleishbotham, maître

d’école et sacristain de la paroisse de Gandercleugh; il a eu beau

alléguer que ce brillant et judicieux critique, de sévère pour la

faute, deviendrait sans doute impitoyable pour la récidive; et

présenter, en un mot, une foule d’autres raisons non moins bonnes pour

se dispenser d’y tomber, il paraît qu’on lui en a opposé de

meilleures, puisque le voici maintenant écrivant une seconde préface,

après s'être tant repenti d’avoir écrit la première. Au moment

d’exécuter cette détermination hardie, il conçut d’abord la pensée de

placer en tête de cette seconde édition ce dont il n’avait pas osé

charger la première, savoir _quelques vues générales et particulières

sur le roman_. Méditant ce petit traité littéraire et didactique, il

était encore dans cette mystérieuse ivresse de la composition, instant

bien court, où l’auteur, croyant saisir une idéale perfection qu’il

n’atteindra pas, est intimement ravi de son ouvrage à faire; il était,

disons-nous, dans cette heure d’extase intérieure, où le travail est

un délice, où la possession secrète de la muse semble bien plus douce

que l’éclatante poursuite de la gloire, lorsqu’un de ses amis les plus

sages est venu l’arracher brusquement à cette possession, à cette

extase, à cette ivresse, en lui assurant que plusieurs hommes de

lettres très hauts, très populaires et très puissants, trouvaient la

dissertation qu’il préparait tout à fait méchante, insipide et

fastidieuse; que le douloureux apostolat de la critique dont ils se

sont chargés dans diverses feuilles publiques, leur imposant le devoir

pénible de poursuivre impitoyablement le monstre du _romantisme_ et du

mauvais goût, ils s’occupaient, dans le moment même, de rédiger pour

certains journaux impartiaux et éclairés une critique consciencieuse,

raisonnée et surtout piquante de la susdite dissertation future. À ce

terrible avis, le pauvre auteur

Obstipuit; steteruntque comae; et vox faucibus haesit;

c’est-à-dire qu’il n’a trouvé d’autre expédient que de laisser dans

les limbes, d’où il se préparait à la tirer, cette dissertation,

_vierge non encor née_, comme parle Jean-Baptiste Rousseau, sur

laquelle grondait une si juste et si rude critique. Son ami lui

conseilla de la remplacer tout simplement par une manière

d'_avant-propos des éditeurs_, dans lequel il pourrait se faire dire

très décemment, par ces messieurs, toutes les douceurs qui

chatouillent si voluptueusement l’oreille d’un auteur; il lui en

présenta même plusieurs modèles empruntés à quelques ouvrages très en

faveur, les uns commençant par ces mots: _Le succès immense et

populaire de cet ouvrage, etc._; les autres par ceux-ci: _La célébrité

européenne que vient d’acquérir ce roman, etc._; ou: _Il est

maintenant superflu de louer ce livre, puisque la voix universelle

déclare toutes les louanges fort au-dessous de son mérite, etc., etc._

Quoique ces diverses formules, au dire du discret conseiller, ne

fussent pas sans quelque vertu tentative, l’auteur de ce livre ne se

sentit pas assez d’humilité et d’indifférence paternelle pour exposer

son ouvrage au désenchantement et à l’exigence du lecteur qui aurait

vu ces magnifiques apologies, ni assez d’effronterie pour imiter ces

baladins des foires, qui montrent, comme appât à la curiosité du

public, un crocodile peint sur une toile, derrière laquelle, après

avoir payé, il ne trouve qu’un lézard. Il rejeta donc l’idée

d’entonner ses propres louanges par la bouche complaisante de

messieurs ses éditeurs. Son ami lui suggéra alors de donner pour

passe-port à son vilain brigand islandais quelque chose qui pût le

mettre à la mode et le faire sympathiser avec le siècle, soit

plaisanteries fines contre les marquises, soit amers sarcasmes contre

les prêtres, soit ingénieuses allusions contre les nonnes, les

capucins, et autres monstres de l’ordre social. L’auteur n’eût pas

mieux demandé; mais il ne lui semblait pas, à vrai dire, que les

marquises et les capucins eussent un rapport très direct avec

l’ouvrage qu’il publie. Il eût pu, à la vérité, emprunter d’autres

couleurs sur la même palette, et jeter ici quelques bonnes pages bien

philanthropiques, dans lesquelles--en côtoyant toutefois avec prudence

un banc dangereux, caché sous les mers de la philosophie, qu’on nomme

le banc du _tribunal correctionnel_--il eût avancé quelques-unes de

ces vérités découvertes par nos sages pour la gloire de l’homme et la

consolation du mourant; savoir, que l’homme n’est qu’une brute, que

l'âme n’est qu’un peu de gaz plus ou moins dense, et que Dieu n’est

rien; mais il a pensé que ces vérités incontestables étaient déjà bien

triviales et bien usées, et qu’il ajouterait à peine une goutte d’eau

à ce déluge de morales raisonnables, de religions athées, de maximes,

de doctrines, de principes qui nous inondent pour notre bonheur,

depuis trente ans, d’une si prodigieuse façon qu’on pourrait--s’il n’y

avait irrévérence--leur appliquer les vers de Régnier sur une averse:

Des nuages en eau tombait un tel degoust,

Que les chiens altérés pouvaient boire debout.

Du reste, ces hautes matières ne se rattachaient pas encore très

visiblement au sujet de cet ouvrage, et il eût été fort embarrassé de

trouver une liaison qui l’y conduisit, quoique l’art des transitions

soit singulièrement simplifié depuis que tant de grands hommes ont

trouvé le secret de passer sans secousse d’une échoppe dans un palais,

et d’échanger sans disparate le bonnet de _police_ contre la couronne

civique.

Reconnaissant donc qu’il ne saurait trouver dans son talent ni dans sa

science, _par ses ailes ou par son bec_, comme dit l’ingénieuse poésie

des Arabes, une préface intéressante pour les lecteurs, l’auteur de

ceci s’est déterminé à ne leur offrir qu’un récit grave et naïf des

améliorations apportées à cette seconde édition.

Il les préviendra d’abord que ce mot, _seconde édition_, est ici assez

impropre, et que le titre de _première édition_ est réellement celui

qui convient à cette réimpression, attendu que les quatre liasses

inégales de papier grisâtre maculé de noir et de blanc, dans

lesquelles le public indulgent a bien voulu voir jusqu’ici les quatre

volumes de _Han d’Islande_, avaient été tellement déshonorées

d’incongruités typographiques par un imprimeur barbare, que le

déplorable auteur, en parcourant sa méconnaissable production, était

incessamment livré au supplice d’un père auquel on rendrait son enfant

mutilé et tatoué par la main d’un iroquois du lac Ontario.

Ici, _l’esclavage_ du suicide en remplaçait _l’usage_; ailleurs, le

manœuvre-typographe donnait à un _lien_ une voix qui appartenait à un

_lion_; plus loin il ôtait à la montagne du Dofre-Field ses _pics_,

pour lui attribuer des _pieds_, on, lorsque les pêcheurs norvégiens

s’attendaient à amarrer dans des _criques_, il poussait leur barque

sur des _briques_. Pour ne pas fatiguer le lecteur, l’auteur passe

sous silence tout ce que sa mémoire ulcérée lui rappelle d’outrages de

ce genre:

_Manet alto in pectore vulnus_.

Il lui suffira de dire qu’il n’est pas d’image grotesque, de sens

baroque, de pensée absurde, de figure incohérente, d’hiéroglyphe

burlesque, que l’ignorance industrieusement stupide de ce prote

logogriphique ne lui ait fait exprimer. Hélas! quiconque a fait

imprimer douze lignes dans sa vie, ne fût-ce qu’une lettre de mariage

ou d’enterrement, sentira l’amertume profonde d’une pareille douleur!

C’est donc avec le soin le plus scrupuleux qu’ont été revues les

épreuves de cette nouvelle publication, et maintenant l’auteur ose

croire, ainsi qu’un ou deux amis intimes, que ce roman restauré est

digne de figurer parmi ces splendides écrits en présence desquels _les

onze étoiles se prosternent, comme devant la lune et le

soleil_[Alcoran].

Si messieurs les journalistes l’accusent de n’avoir pas fait de

corrections, il prendra la liberté de leur envoyer les épreuves,

noircies par un minutieux labeur, de ce livre régénéré; car on prétend

qu’il y a parmi ces messieurs plus d’un Thomas l’incrédule.

Du reste, le lecteur bénévole pourra remarquer qu’on a rectifié

plusieurs dates, ajouté quelques notes historiques, surtout enrichi un

ou deux chapitres d’épigraphes nouvelles; en un mot, il trouvera à

chaque page des changements dont l’importance extrême a été mesurée

sur celle même de l’ouvrage.

Un impertinent conseiller désirait qu’il mît au bas des feuillets la

traduction de toutes les phrases latines que le docte Spiagudry sème

dans cet ouvrage, pour l’intelligence--ajoutait ce quidam--de ceux de

messieurs les maçons, chaudronniers ou perruquiers qui rédigent

certains journaux où pourrait être jugé par hasard _Han d’Islande_. On

pense avec quelle indignation l’auteur a reçu cet insidieux avis. Il a

instamment prié le mauvais plaisant d’apprendre que tous les

journalistes, indistinctement, sont des soleils d’urbanité, de savoir

et de bonne foi, et de ne pas lui faire l’injure de croire qu’il fût

du nombre de ces citoyens ingrats, toujours prêts à adresser aux

dictateurs du goût et du génie ce méchant vers d’un vieux poëte:

Tenez-vous dans vos peaux et ne jugez personne;

que pour lui, enfin, il était loin de penser que la _peau du lion_ ne

fût pas la peau véritable de ces populaires seigneurs.

Quelqu’un l’exhortait encore--car il doit tout dire ingénument à ses

lecteurs--à placer son nom sur le titre de ce roman, jusqu’ici enfant

abandonné d’un père inconnu. Il faut avouer qu’outre l’agrément de

voir les sept ou huit caractères romains qui forment ce qu’on appelle

son nom, ressortir en belles lettres noires sur de beau papier blanc,

il y a bien un certain charme à le faire briller isolément sur le dos

de la couverture imprimée, comme si l’ouvrage qu’il revêt, loin d'être

le seul monument du génie de l’auteur, n’était que l’une des colonnes

du temple imposant où doit s’élever un jour son immortalité, qu’un

mince échantillon de son talent caché et de sa gloire inédite. Cela

prouve qu’on a au moins l’intention d'être un jour un écrivain

illustre et considérable. Il a fallu, pour triompher de cette

tentation nouvelle, toute la crainte qu’a éprouvée l’auteur de ne

pouvoir percer la foule de ces noircisseurs de papier, lesquels, même

en rompant l’anonyme, gardent toujours l'_incognito_.

Quant à l’observation que plusieurs amateurs d’oreille délicate lui

ont soumise touchant la rudesse sauvage de ses noms norvégiens, il la

trouve tout à fait fondée; aussi se propose-t-il, dès qu’il sera nommé

membre de la société royale de Stockholm ou de l’académie de Berghen,

d’inviter messieurs les norvégiens à changer de langue, attendu que le

vilain jargon dont ils ont la bizarrerie de se servir, blesse le

tympan de nos parisiennes, et que leurs noms biscornus, aussi raboteux

que leurs rochers, produisent sur la langue sensible qui les prononce

l’effet que ferait sans doute leur huile d’ours et leur pain d’écorce

sur les houppes nerveuses et sensitives de notre palais.

Il lui reste à remercier les huit où dix personnes qui ont eu la bonté

de lire son ouvrage en entier, comme le constate le succès vraiment

prodigieux qu’il a obtenu; il témoigne également toute sa gratitude à

celles de ses jolies lectrices qui, lui assure-t-on, ont bien voulu se

faire d’après son livre un certain idéal de l’auteur de _Han

d’Islande_; il est infiniment flatté qu’elles veuillent bien lui

accorder des cheveux rouges, une barbe crépue et des yeux hagards; il

est confus qu’elles daignent lui faire l’honneur de croire qu’il ne

coupe jamais ses ongles; mais il les supplie à genoux d'être bien

convaincues qu’il ne pousse pas encore la férocité jusqu’à dévorer les

petits enfants vivants; du reste, tous ces faits seront fixés lorsque

sa renommée sera montée jusqu’au niveau de celles des auteurs de

_Lolotte et Fanfan_ ou de _Monsieur Botte_, hommes transcendants,

jumeaux de génie et de goût, _Arcades ambo_; et qu’on placera en tête

de ses œuvres son portrait, _terribiles visu formæ_, et sa

biographie, _domestica facta_. Il allait clore cette trop longue note,

lorsque son libraire, au moment d’envoyer l’ouvrage aux journaux, est

venu lui demander pour eux quelques petits articles de complaisance

sur son propre ouvrage, ajoutant, pour dissiper tous les scrupules de

l’auteur, _que son écriture ne serait pas compromise, et qu’il les

recopierait lui-même_. Ce dernier trait lui a semblé touchant. Comme

il paraît qu’en ce siècle tout lumineux chacun se fait un devoir

d’éclairer son prochain sur ses qualités et perfections personnelles,

chose dont nul n’est mieux instruit que leur propriétaire; comme,

d’ailleurs, cette dernière tentation est assez forte; l’auteur croit,

dans le cas où il y succomberait, devoir prévenir le public de ne

jamais croire qu’à demi tout ce que les journaux lui diront de son

ouvrage.

Avril 1823.

Han d'Islande · 第 4 / 93 题