La rentrée de Pâques était moins triste que les autres. C’était le
dernier trimestre qui commençait, trimestre des beaux jours et des
récréations du soir. Trimestre aussi des examens! Tous les candidats
étaient autorisés, à partir de mai, à porter leurs livres au dehors et à
étudier en se promenant sous les charmilles de la terrasse. Distinction
enviée! Nous échappions ainsi à ces corvées qu’étaient les heures de
récréation. Les charmes formaient une voûte épaisse de verdure que
traversaient de minces rais de soleil. Des taches d’or pâle dansaient
sur nos Hérodote et nos Virgile. Le Supérieur venait parfois se joindre
à nous et citait de l’Horace. L’abbé Mirepuy conversait avec les
philosophes. Ceux-ci se tenaient dans une charmille qu’ils considéraient
comme réservée à leurs doctes entretiens et que nous appelions par
moquerie le «jardin d’Académus». Ainsi il s’établissait entre nous, à
cette époque de l’année, une intimité studieuse jusqu’alors inconnue.
Gerboux, pourtant notre professeur, n’y prenait aucune part et demeurait
dans la cour en compagnie de son fidèle Testard. On le voyait aussi
quelquefois, à l’extrémité de la terrasse, en compagnie de l’élégant
grand vicaire. M. Doublemaze lui faisait de fréquentes visites, pour le
plus vif agacement de l’abbé Fourmeliès.
Lortal et moi arpentions souvent l’allée plantée d’une herbe folle, nos
livres sous le bras et ne les ouvrant que rarement.
J’étais débarrassé de Salayrac, qui préférait jouer au bouchon avec
quelques gaillards de sa trempe. Lortal ne poussait pas son goût des
mauvaises fréquentations jusqu’à partager leurs jeux. Je profitais de
ces minutes heureuses avec une extrême avidité.
A cette époque, mon ami me donna à lire un livre qui m’émut
singulièrement. C’est _Dominique_ que je veux dire. Les adolescents ne
peuvent lire un roman sans y introduire leur vie ou celle des gens qui
les touchent. C’est pourquoi, d’ailleurs, ils sont des lecteurs si
passionnés et même--avec les femmes--les seuls vrais lecteurs que
trouvent aujourd’hui les poètes et les conteurs. J’emportais _Dominique_
avec moi en classe et en récréation. Il arrive souvent que le souvenir
d’un ouvrage aimé demeure en vous, résumé en quelques images. Pour moi,
_Dominique_ c’est un domaine voisin de la mer, des dunes que balaie le
vent salin et parfumées d’immortelles, une allée de trembles où passe un
cavalier. Je fis une double application du contenu sentimental de ce
livre à Lortal et à moi-même. J’aimais à me représenter mon ami tantôt
sous les traits d’Olivier, tantôt sous ceux de Dominique. Mais Lortal
souriait de mon enthousiasme.
--N’aimes-tu pas Dominique? lui demandai-je un jour.
Il eut ce rire bref qui m’exaspérait.
--C’est tout bonnement un imbécile et un pleutre que ton Dominique. Il
n’avait qu’à enlever Madeleine!
--Mais Madeleine ne l’aurait plus aimé?
--Enfant! Madeleine s’est toujours dit: «Au fond, si Dominique avait été
véritablement épris!...» La vérité, la voilà. Dominique n’est qu’un
bourgeois, naturellement destiné à faire un père de famille et à devenir
maire de sa commune. Madeleine n’a pas eu de chance. Elle méritait
mieux!
--Moi, je trouve très beau cet homme qui renonce et qui feint d’être
heureux dans sa solitude.
--Le pire, c’est qu’il l’est, heureux! C’est sa punition. Moi j’aurais
crevé d’ennui dans mon domaine solitaire, avec ma vertueuse épouse et
mes vieux serviteurs! J’aurais plutôt volé, assassiné, que de prendre du
ventre, d’avoir mon banc à l’église et de digérer, après mes repas, les
souvenirs de mes dix-huit ans. C’eût été plus propre!
Une baguette à la main, Lortal fauche des pavots. Le vent roule une
corolle empourprée.
Lortal ne m’avait rien raconté de ses vacances, sinon qu’il avait fait
quelques promenades à cheval avec Mathilde, les Miromps de Rochebuque
ayant une écurie bien montée, et que Miromps s’était montré avec lui
d’une hypocrite amabilité. Il me parla assez longuement de Miromps
(Césaire-Auguste), fondateur de la dynastie et qu’il désignait par ses
deux prénoms, ce qui donnait au personnage une bouffonne allure
impériale.
--Césaire-Auguste était le troisième fils d’un rétameur ambulant. Sa
famille--le diable sait qui était sa mère--installait ses feux aux
alentours des villages. Césaire-Auguste n’a pas toujours connu la
prospérité. Loin de là! Il tirait par la bride un roussin efflanqué qui
tirait à son tour une carriole où s’entassaient la forge portative et le
matériel domestique. Les villageois lui lançaient des pierres, s’il
arrêtait son équipage un peu trop près des maisons. On lâchait les
chiens quand la famille se répandait dans les cours des fermes, criant:
«On répare les chaudrons, les casseroles!». C’est ainsi que
Césaire-Auguste apprit la fraternité. Il mit la leçon à profit. Las de
coucher à la belle étoile, le ventre vide le plus souvent, de recevoir
par contre avec une généreuse abondance taloches et coups de sabots, ce
jeune homme, né sous le signe de la fortune, quitta sa famille pour
chercher aventure. Si je voulais énumérer les métiers divers que
pratiqua Césaire-Auguste, je risquerais fort d’épuiser mon vocabulaire.
Il n’y a pas de mots pour désigner les opérations qui le portèrent à un
rang élevé parmi les flibustiers de son temps et qui le porteront
encore, s’il poursuit sa carrière, à un rang élevé dans l’État. Grâce à
la justice immanente, après la vache enragée, Césaire-Auguste connut de
meilleurs morceaux. Il avait de bonnes dents, ayant eu le temps de les
aiguiser jusqu’à dix-huit ans. Il s’en servit pour manger d’abord, pour
mordre ensuite. Courtier maritime à Marseille et prêteur à la petite
semaine, il réalisa de gros bénéfices dans l’importation des chevaux
argentins. Telle est l’origine de sa fortune actuelle. Il a
cinquante-cinq ans environ. On le dit plusieurs fois millionnaire. Mais
il bluffe. Il veut mener grand train et il a acheté une particule. Il
n’a pas acheté qu’un nom, du reste...
--Que veux-tu dire?
--Pauvre Mathilde! Pouvait-elle faire autrement d’ailleurs? Orpheline,
pas de rentes, réduite à vivre auprès de mon oncle Joachim, un panier
percé! Elle a dit que Miromps lui plaisait, par son énergie, parce
qu’elle devinait en lui un homme de fer. Par la suite, elle s’est
aperçue qu’il était surtout un homme d’argent. Mais cela même a ses
avantages. Et tout s’oublie! Et tout est également nauséabond, dans la
vie...
Lortal cingle l’herbe avec rage. Mais pourquoi insulte-t-il ainsi
l’amazone? Pourquoi cette fureur de salir ce qui, sans doute, est la
chose la plus secrète et la plus précieuse de sa vie? Quel démon habite
en toi, mon ami, pour que tu t’acharnes contre toi-même?