IX

L’Esprit souffle où il veut. L’Esprit souffla sur nous, un soir. C’était

un esprit de révolte et de risque.

L’amazone, dont l’image me poursuivait encore, nous avait-elle

ensorcelés? Je ne sais. Mais, depuis cette rencontre, Lortal n’était

plus le même.

Que se passa-t-il en nous? D’où vint l’appel qui traversa la cour, ce

soir d’hiver, flagellé de vent et de pluie, où le monde semblait nu,

hostile et glacé? Mais d’où viennent ces voix qui nous éveillent à tout

âge, au cœur de la nuit, et qui sifflent à nos oreilles, avec l’aigre

rumeur de la bise: «Dehors, il pleut. Dehors, il fait froid. Pourtant il

faut partir. Allons, debout! En route!» La plupart se retournent sur

l’oreiller; quelques-uns se lèvent, sans savoir pourquoi, sans discuter

l’ordre. Ils vont à la destinée qui les attend dans l’ombre, sur le

seuil. A peine ont-ils franchi le seuil qu’une main obscure étreint leur

poignet. Ils partent. Certains ne reviennent plus. Alors les amis se

demandent: «Tiens, pourquoi nous a-t-il quittés? Il avait une belle

situation, une femme, des enfants. Quelle folie!» Personne ne comprend.

Les rides s’effacent sur l’eau.

Que de fois, depuis l’époque déjà lointaine de ces souvenirs, j’ai

entendu l’appel! Que de fois j’ai senti le frôlement de l’Esprit

nocturne! Parfois j’ai résisté. J’ai cédé parfois aussi, renonçant au

calme labeur, à l’amour heureux, à l’amitié fidèle. Pourquoi? Pour

suivre un fantôme, pour courir après l’aventure. L’aventure ne démasque

jamais son visage. Mais ceux qui, comme moi, ont obéi à sa voix

impérieuse et déchirante, connaissent cette ivresse, la plus profonde,

la plus amère de toutes: l’abandon.

Ce fut ainsi qu’un soir d’hiver, l’aventure, la grande décevante, posa

sa main sur l’épaule des collégiens. La nuit tombait. La récréation du

soir touchait à sa fin. Les arbres noirs découpaient leurs rameaux sur

un ciel livide qui s’obscurcissait lentement. Lortal était près de moi.

Ses yeux brillaient. Il les fixa sur les miens, comme pour sonder le

fond de mon cœur, pour éprouver si j’étais un homme, un compagnon.

--Si nous filions d’ici, me dit-il. J’ai une idée. Je m’ennuie. C’est

Mirepuy qui surveille ce soir à la place de Testard, qui est souffrant.

Il ne s’apercevra de rien. On rentrera pour dîner.

Une bouffée d’orgueil me monte au cerveau. Lortal a pensé à moi! Le

suivre, cela s’imposait. Je ne lui demandai pas où nous irions. Partir.

Avec lui, aveuglément. Ne l’avais-je pas toujours souhaité!

--Si tu veux, ai-je murmuré.

La cloche sonne. La division se rassemble, immobile. Nous sommes dans un

angle obscur de la cour. Près de nous, l’allée en pente qui conduit à la

terrasse des professeurs. L’accès est libre.

--Ne bouge pas, dit Lortal.

On va s’apercevoir de notre absence. Tant pis! Une angoisse délicieuse

s’empare de mon être. Joie de désobéir pour mon ami, d’entrer en révolte

contre le monde, pour lui.

Les fenêtres de l’étude s’éclairent. Les derniers pas grincent, là-bas,

sur le gravier. La lourde porte roule. Nos places seront vides.

--En route, souffle Lortal.

C’est lui le chef, le capitaine. Il se glisse le long des murs. Je le

suis. Nous étouffons nos pas, courbés comme des Indiens dans la jungle.

Les arbres égouttent l’eau de leurs branches. Nous voici sur la

terrasse. Si quelque maître nous apercevait! Des massifs de fusain nous

dissimulent.

Un pas. Nous sommes perdus.

Lortal s’accroupit derrière les arbustes. Je l’imite. Une ombre passe à

dix mètres de nous. C’est l’abbé Poncebique, un rouleau de musique sous

le bras. Il n’est pas dangereux, celui-là!

Pas un instant je ne me demande quelle est l’idée de Lortal, où il me

guide, vers quelle escapade. L’aventure est belle, parce qu’elle est

l’aventure; non parce qu’elle mène quelque part.

Lortal se relève et me fait signe. Nous atteignons le mur du verger, à

hauteur d’homme. D’un rétablissement, le capitaine s’est installé sur la

crête.

Le verger s’étale à flanc de coteau. Il descend vers le faubourg dont

les feux vacillent à nos pieds, trouant un lac de poix. Là-bas, c’est la

ville, la gare dans son halo de brume rouge, le halètement des trains,

les hoquets de fumée blanche, le pleur rouge du dernier fanal.

--Doucement, doucement, fait Lortal.

Voici la maison du jardinier. Une fenêtre est éclairée. Un pan de rideau

laisse entrevoir le disque éblouissant d’une casserole, un pot de

géranium aux fleurs noir d’encre, le rideau d’une alcôve en percaline

rose. Lortal s’appuie sur la fenêtre. Un chien aboie. Il faut fuir. La

porte de l’enclos est fermée.

Où donc est le bon élève que je fus? Et qui le reconnaîtrait dans ce

maraudeur? Mais les versions, les thèmes et les prix d’excellence ne

m’ont jamais rien donné de comparable à ce que j’éprouve, ce soir. Être

docile, studieux, le favori de Testard: piètres joies! La nausée me

vient de songer à mes bonnes notes. Qu’est-ce que la vanité du cuistre à

côté de l’orgueil de l’homme qui ne se soumet pas, de l’homme qui

risque? Et quel «satisfecit» vaudrait pour moi cette fièvre de se

glisser dans le jardin noyé d’ombre, vers cette fenêtre éclairée où

veille peut-être un ennemi, vers cette porte dérobée derrière laquelle

s’ouvre le monde? O Danger, je vois près de moi ton visage si pâle, tes

lèvres serrées et tes yeux se confondent avec la nuit. Tu poses sur mon

épaule ta main qui ne tremble pas.

--Ouvre la porte, en douceur, chuchote Lortal. Je vais faire le guet.

Il s’adosse au mur de la maison, l’oreille près de la fenêtre. Pas un

bruit. Une traînée de vent. Une goutte de pluie sur ma main. L’horloge

du collège sonne un quart. Quelle heure? Je l’ignore. Il n’y a plus de

temps. Ma vie a été coupée en deux.

Le loquet grince. La porte résiste. Le bois est gonflé. Je tire

violemment. Un tonnerre. Le chien hurle. Vacarme de chaînes. Je bondis.

Lortal me suit. Nous nous jetons dans le fossé.

--Encore un de ces sacrés voyous, grogne une voix au-dessus de nos

têtes.

Des jurons. Un bruit de verrous. Nous sommes dehors et pour de bon,

toutes portes closes.

Lortal et moi, maintenant, deux vagabonds! Comme il est facile de tout

quitter! Voilà une autre découverte de cette soirée mémorable.

Nos pas clapotent entre les murs de pierre sèche qui bordent le

raidillon. Un vieux réverbère à potence balance sa lanterne: un rayon

jaune vient lécher la figure de mon ami. Lortal sifflote entre ses dents

un air qui lui est familier:

Je m’appelle Clara,

Clara la Bordelaise...

C’est le chant de la liberté. Je pense à ces paroles souvent lues:

«Celui qui ne quitte pas son père et sa mère, ses frères et ses sœurs et

même sa propre vie, ne peut être mon disciple.»

Le raidillon aboutit à un carrefour. D’un côté, un fantôme de route qui

se perd dans un chaos de brume. Deux peupliers frissonnants marquent la

frontière de l’invisible. De l’autre côté, une rue de faubourg, de

petits jardins, quelques étables d’où sortent des grognements de porcs,

d’humbles maisons tassées sous leurs coiffes d’ardoise.

Je vois nos deux places vides, à l’étude. Le Supérieur doit être

prévenu. On va nous faire rechercher. Mais je ne suis pas inquiet. Le

capitaine est là.

--As-tu de l’argent? demande Lortal.

--Douze francs.

--C’est maigre.

Que médite-t-il? Il s’est arrêté un instant. Il s’oriente.

Je songe. Si on ne rentrait pas du tout. On pourrait prendre le train

pour Bordeaux. Là-bas on se débrouillerait. Je connais un capitaine au

long cours. Nous partirions pour des îles inconnues, en emportant une

pacotille.

Si Lortal avait eu la même idée que moi! Nous nous dirigeons vers la

gare dont le halo nous guide. Une grue de fer agriffe le ciel roux. Le

sentier hérissé de mâchefer craque sous nos pas. Le sémaphore joue à

l’éclipse avec son astre rouge et son astre bleu. Un hurlement déchire

la toile sombre de la nuit. Un train s’abat en sifflant sur le silence,

s’engouffre dans l’inconnu, égrenant son collier d’or. Il éblouit et

passe. Un marais de gluantes ténèbres se referme autour de nous.

--Lortal! Il ferait bon partir.

Je ne peux voir son visage. Mais il me prend la main. Sa main est

froide.

--Par ici, je me reconnais!

Voyages, départs... paquebots gémissants sur leurs chaînes...

Où sommes-nous?

Une sorte d’impasse. Une ombre visqueuse stagne entre des murs bas. De

la boue. Derrière une taie rouge, au fond, brûle une lampe. On dirait

d’une lanterne promenée sur l’eau, par des contrebandiers, une nuit sans

lune. Un aboiement. Puis, dans le marécage d’ombre, des voix, des rires.

--Qui est là? râle une gorge éraillée.

Les vitres tintent de rires écarlates. Un piano mécanique claque de

toutes ses dents, déclenche une valse épileptique: «Nous cueillerons des

lilas et des roses.» Dans un rectangle de lumière, une ombre surgit:

--Entrez donc, les enfants!

Toute la lumière derrière elle, je ne peux distinguer son visage, masque

blanc. Une mantille retombe le long des joues. C’est la face même de la

mort.

--Ben quoi! Vous avez peur?

Où m’a-t-il conduit, mon compagnon? Je serre violemment sa main qui se

dérobe.

--Jacques, allons-nous-en!

Nous nous tassons dans l’ombre. Le reflet de la porte, la lueur de la

vitre sous sa taie, prunelle sanglante, ne nous effleurent pas.

Lortal hésite. Je le sens. Je flaire je ne sais quel mystère ignoble

palpitant derrière ce mur. Ces rires, cette femme! Serait-ce la maison

dont parlait Salayrac, la main devant sa bouche? Mon cœur bat. Mes

paumes sont moites. Si l’on entrait, tout de même!...

Il flotte une buée de crime, dans cette impasse.

--Je t’en supplie, Jacques. Jacques, partons...

Lortal me tire en avant.

Encore un rire! Cette fois, c’est un rire d’homme, déchirant, brutal. Un

poing fait sonner des bouteilles. Et puis des voix, des voix rauques,

geignardes, cyniques et usées, des voix comme je n’en ai jamais entendu

et qui semblent monter de l’abîme, rôder autour de moi, comme des

larves.

Le dégoût l’emporte.

Fuir... Lortal court derrière moi.

* * * * *

J’ai couru, couru comme si un démon me pourchassait. Deux bras se sont

abattus autour de mon cou:

--Jacques! Pardon. Mais je ne pouvais pas, je ne pouvais pas. J’ai

honte... Emmène-moi...

Le capitaine me regarde. Il rit. Il ne prononce pas une parole.

Nous marchons. D’informes talus masquent la nuit.

Est-ce tout ce qui restera de l’aventure, cette boue, cette nuit déjà

glacée, cette impasse sordide et ce rire de mon ami, plus cruel que

tout? O Danger, cher Danger, tout ce que tu m’avais promis!...

Une horloge tinte. Je reconnais celle de Saint-Julien. Nous somme

revenus sur nos pas.

Lortal parle. Sa voix sèche commande.

--Maintenant, il faut rentrer. Dépêchons. Inutile de songer à passer par

la porte. Escaladons.

Je me soumets. Je sens bien que j’ai été lâche, que je n’ai pas subi

l’épreuve. Le compagnon me méprise. Ce sera tout à l’heure, de nouveau,

la vie empoisonnée: une punition, de mauvaises notes--pis encore

peut-être!

Lortal m’a fait la courte échelle. Nous avons glissé à travers le

verger. Voici la terrasse. Personne. Silence. Une pluie fine commence.

Une ombre s’est dressée.

--Où allez-vous? D’où venez-vous?

J’ai reconnu la voix de l’abbé Fourmeliès. Ma gorge se serre.

--Suivez-moi, dit sèchement le Supérieur.

Il nous précède par les corridors vaguement éclairés.

L’abbé Poncebique nous croise encore et considère, effaré, notre

accoutrement. De la boue jusqu’aux genoux.

La porte du cabinet s’ouvre. Sur la table de travail, polie comme un

miroir, une lampe arrondit son cône d’or. La pièce est plongée dans une

pénombre où luisent les fers d’anciennes reliures, l’ivoire d’un Christ

au mur. Des braises croulent dans la cheminée.

Le Supérieur nous fait face. Nous sommes debout, immobiles. Lortal

lui-même baisse les yeux. Je songe à cette demeure à la taie rouge.

--Qu’avez-vous fait? demande Fourmeliès. On m’a signalé votre absence.

L’abbé Testard s’était déjà plaint de vous. Et vous commettez une

nouvelle faute, et une faute très grave. J’entends tirer tout cela au

clair. D’autant que vous, Demurs, avez toujours été un excellent élève

et que j’ai toujours eu confiance dans votre bon sens. Lortal, vous avez

commis une grave infraction à la discipline. Je tiens à vous écouter.

--Je voudrais vous parler à vous seul, monsieur le Supérieur, répond

Lortal.

--Bien. Demurs, vous m’attendrez ici.

Il ouvre une porte cachée par une portière de tapisserie et je me trouve

dans une cellule de moine, murs blanchis, un lit de sangle, un crucifix,

deux rameaux de buis entrelacés. C’est la chambre à coucher de

Fourmeliès.

Je suis tombé à genoux, brisé de fatigue et d’émotion, le front contre

ce lit étroit et dur, fait d’une planche. Ne serait-ce pas sur une

couche semblable que l’on fait les plus beaux rêves?

La portière se soulève.

Lortal n’est plus là. Le Supérieur est assis à côté de la cheminée, les

mains sur ses genoux, le buste droit. Son regard, si aigu derrière les

besicles, ne quitte pas mon visage.

--Voulez-vous m’expliquer cette escapade insensée? Cette fugue à deux,

sans rime ni raison? Vous savez ce que vous risquez: l’expulsion de

Saint-Julien. Ni plus ni moins. Je vous écoute.

Un sanglot m’arrête.

Des larmes coulent de mes yeux. Je balbutie:

--Je ne sais pas... On est parti, comme ça, pour rien!

Le Supérieur demeure impassible.

--Vous avez beaucoup changé. Vos maîtres se plaignent de vous. Votre

amitié pour Lortal est beaucoup trop exclusive. L’abbé Testard vous a

averti plusieurs fois. C’est trop! Vous êtes orgueilleux. Vous avez osé

traiter avec mépris ce maître dévoué. Maintenant c’est moi qui parle. Il

faudra vous soumettre.

--Je ne peux pas...

--Vous ne pouvez pas?

L’abbé Fourmeliès se dresse. A travers mes cils embués de larmes, il me

paraît gigantesque.

--On peut tout, vous m’entendez, tout ce qu’on veut. On se brise, on se

déchire, mais on peut.

--Pardonnez-moi... Mais Lortal est mon ami, mon meilleur ami. Je

donnerais ma vie pour lui. Quel mal y a-t-il à cela?

--Le mal qui s’attache à toutes les affections désordonnées, aussi pures

qu’elles soient en apparence.

--Ce n’est pas possible, monsieur le Supérieur. Il n’y a pas de mal dans

l’amitié. Ici on ne voit que le mal, le mal partout. Mais alors la vie

elle-même, c’est le mal.

--Peut-être, fit le Supérieur entre les dents.

--Je ne peux pas croire cela, mon Père. Je la désire, la vie; je désire

tout comprendre, tout aimer, tout sentir. Je désire être heureux. Et je

ne suis pas heureux ici!

--Vous ne le serez jamais, mon fils. Vous mettez votre affection dans

des êtres fragiles. Voyez où cela vous conduit! Vous souffrirez bien

plus encore, si vous n’accoutumez pas d’être dur avec vous-même d’abord,

avec les autres s’il le faut. Trop de sensibilité, trop de poésie, trop

d’amitié. Il faut tailler dans le vif. Dieu vous abandonnera, si vous

l’abandonnez pour d’autres...

Le Supérieur songe quelques instants. Cet homme a dû être le meurtrier

de lui-même. Puis sa voix se radoucit. Elle est presque tendre.

--Paul, j’ai confiance dans votre cœur qui est passionné, mais pur, j’en

suis certain. L’abbé Testard a sans doute exagéré. Je lui parlerai.

Il a posé ses deux mains sur mes épaules et plonge ses yeux gris dans

les miens.

--Lortal m’a donné une explication de cette escapade. Je n’en veux pas

savoir davantage. L’aventure d’aujourd’hui est oubliée. Je vous ai cru;

j’ai cru Lortal. Mais gardez-vous de lui! L’ami le plus cher vous

trompera. Il n’y a qu’un ami: Dieu; qu’un bonheur: la mortification de

soi-même. Et tout le reste est mensonge.

Il me conduisit jusqu’à la porte.

--Ne croyez pas que ma sagesse soit triste, ajouta-t-il avec un sourire

qui adoucissait singulièrement son dur visage de solitaire. Elle est la

source de la joie. Allez! mon fils. Que Dieu _reste_ avec vous!

L’abbé Mirepuy surveillait en effet l’étude qui touchait à sa fin. Je

lui remis un billet du Supérieur m’autorisant à rentrer. Lortal était à

sa place. Il me fit un signe de tête qui signifiait: «Tout va bien.»

Je n’ai jamais connu sa conversation avec l’abbé Fourmeliès. Mais je

savais maintenant mon ami capable d’un mensonge et mon cœur s’en

attristait, sans être moins aimant.

X

Alors commença une longue période de calme. Gerboux et Testard cessèrent

de persécuter notre amitié. Ils parurent se désintéresser de notre

perdition et rien ne pouvait nous être plus agréable que cette feinte

indifférence. Testard me marquait une hostilité silencieuse. Il m’arriva

de surprendre, pendant les heures d’étude, le regard qu’il attachait sur

moi à la dérobée. Cet homme souffrait. Mon impression était si vive que

j’éprouvais quelques instants de remords en songeant à ma dureté. Mais

je ne pouvais lui pardonner la tyrannie jalouse qu’il m’avait imposée et

les humiliations que sa protection m’avaient values. Un entretien avec

l’abbé Fourmeliès n’avait sans doute pas été étranger à sa nouvelle

attitude.

Quant à Gerboux, je ne sais pas par quels prodiges d’hypocrisie il avait

pu obtenir l’importante situation qu’il occupait à Saint-Julien. On le

disait en fort bons termes avec l’Évêché, tandis que l’excellent

Fourmeliès n’était pas en odeur de sainteté au Palais épiscopal. Le

grand vicaire Doublemaze venait souvent visiter le professeur de

rhétorique. Nous pouvions voir déambuler sous les tilleuls et les

marronniers de la terrasse leurs silhouettes si différentes: l’une

courtaude, l’autre svelte.

Doublemaze, jeune encore et qui avait fait rapidement son chemin dans

les ordres, portait de fines soutanes, coupées par un autre tailleur que

celui de Gerboux ou de Fourmeliès. Ses mains, qu’il avait longues et

délicates, étaient toujours gantées, l’hiver de peau, l’été de

filoselle. Un col de toile bien empesé tranchait discrètement sur le

drap noir, supportant une amorce de double menton. Le visage était

plein; le nez, droit, un peu rond du bout, aux ailes très mobiles; les

lèvres, épaisses. Quant aux yeux, fort noirs, ils n’eussent pas déparé

la physionomie d’un marchand de tapis levantin. Mais une grande dignité

de manières tempérait ce que les prunelles veloutées pouvaient avoir de

trop caressant, voire d’un peu louche. Il officiait parfois dans les

cérémonies, tenant lieu pour Monseigneur et lorsqu’on n’avait pas sous

la main quelque prélat _in partibus infidelium_ de Babylone ou

d’Héliopolis.

Gerboux était-il un confident? Un émissaire pour certaines missions

délicates? Ce sont choses qu’un collégien ne pouvait connaître. Mais il

était de notoriété publique qu’il avait ses grandes et surtout ses

petites entrées à l’Évêché et que, grâce au grand vicaire, il tenait

l’oreille du prélat, Mgr F... Ce dernier, fraîchement arrivé dans le

diocèse, avait entrepris de combattre les tendances modernistes

signalées chez certains membres de l’enseignement libre et dans une

partie--oh! bien faible--du clergé. Par l’intermédiaire de Gerboux,

Doublemaze pouvait exercer une surveillance attentive sur Saint-Julien,

où les fils de familles bien pensantes venaient puiser leur nourriture

spirituelle. Que cette nourriture fût soigneusement dosée et contrôlée,

cela était d’un intérêt capital pour le diocèse en particulier et

l’Église en général.

Médiocre en tout, Gerboux n’excellait que dans les petites besognes de

délation. Il fournissait en catimini des rapports, dont le fiel était

distillé avec un soin tout ecclésiastique, sur ses confrères et sur son

supérieur. L’abbé Fourmeliès y était accusé d’une excessive indulgence

envers les tendances de M. Mirepuy, le professeur de philosophie,

théologien trop fort en exégèse. L’abbé Bourienne qui enseignait les

humanités était suspect de quiétisme. L’abbé Grosbois, mathématicien

distingué, avait été vu plusieurs fois, devisant le long du canal, en

compagnie d’un professeur du lycée. Enfin M. Mourette était un jeune

prêtre, à peine échappé d’une phalange de lévites avides de cures riches

en messes et de repas au château: les visites, trop fréquentes, qu’il

rendait à noble dame la marquise de Trelissac, pouvaient provoquer des

médisances et scandaliser quelques âmes férues de moralité. Ces

rapports, évidemment inspirés par la charité chrétienne, furent connus

plus tard par l’indiscrétion d’un jeune secrétaire de l’Évêché, lequel

briguait pour lui seul les faveurs de M. Doublemaze. Gerboux dut alors

quitter Saint-Julien et fut pourvu d’une prébende nourricière, quelque

part en Périgord, par les soins reconnaissants du grand vicaire. Mais

c’est anticiper sur les événements.

Toujours est-il que Gerboux était redouté et méprisé de ses confrères.

Le mépris des prêtres ne se manifeste pas par de grands airs et il

fallait quelque habitude des mœurs ecclésiastiques pour distinguer au

coin de ces lèvres rasées le pli du dédain ou le frémissement de la

colère. La plupart se contentaient de l’éviter dans la mesure du

possible. Testard était son seul ami. L’abbé Fourmeliès, qui en savait

long sur le personnage, était obligé de le tolérer. Sur indication venue

de haut lieu, il avait dû confier à Gerboux la direction des premiers

communiants.

Mais la tâche principale de l’abbé Gerboux était de dépister et de

traquer les «amitiés particulières».

Ah! les amitiés particulières! Elles se multipliaient à Saint-Julien,

malgré la vigilance des maîtres, comme elles se multiplieront toujours

dans les collèges où l’enfant, privé de sa famille, sans contact avec la

vie, déverse sur ses proches le flot d’une tendresse trop longtemps

contenue. Souvent innocents et quelquefois coupables, des liens se

nouaient entre les grands et les petits. On correspondait. Des billets

d’une sentimentalité niaise, parfois touchante, s’échangeaient par des

intermédiaires discrets. C’était une bonne aubaine pour Gerboux, lorsque

grâce à quelque mouchardage de congréganiste, il parvenait à surprendre

un petit carré de papier furtivement glissé dans une poche. Il le lisait

en public, avec des intonations choisies, pour la plus grande confusion

des coupables et le rire servile de la masse. C’était pitié que de voir

étalées _ante porcos_ ces pauvres effusions de cœurs adolescents!

Le plus souvent, il ne s’agissait que d’attachements platoniques, de

dévouements juvéniles, de prétendues communions de pensée. Parfois

aussi, il y avait d’un côté, chez le grand, le besoin de protéger; chez

le plus jeune, le besoin féminin de se soumettre. Quelques-unes de ces

liaisons prenaient le ton de relations amoureuses. Certaines révélaient

la précoce bassesse des caractères. Ainsi chacun savait que le petit

Lauvray extorquait des cadeaux incessants à Mauriol, un «philo» qui ne

lui refusait rien; on parlait même d’une montre.

Dans ces liaisons, on s’accordait des faveurs qui trompaient une puberté

naissante, éveillaient les sens, faussaient des organismes en pleine

croissance. Il couve, dans les internats de jeunes gens, une

fermentation qui n’aboutit pas toujours au vice, mais qui y prédispose

fortement. D’ailleurs, l’éducation religieuse, l’entraînement mystique,

l’amour divin qui trouve pour s’exprimer des paroles si profanes et

d’une si directe sensualité, l’ombre des chapelles, les tourbillons de

l’encens, l’odeur langoureuse des cierges et des lis: tout cela ne

hâtait-il pas l’éveil de forces qu’une discipline rigoureuse tâchait en

même temps à refouler? Tout nous invite à l’amour et l’amour est sans

cesse proscrit. Quelques-uns trouvent en Dieu le dérivatif de leur

puberté; d’autres le cherchent dans l’amitié, et quelques-uns dans le

vice. De véritables passions naissaient, aussi farouches que celles des

hommes mûrs. On racontait qu’un jour Vindrac avait menacé Mauriceau, un

petit brun de quatrième, de le tuer par jalousie. Et nul de nous

n’ignorait la raison de ce désespoir qui rongeait le gros Bormian:

_ardebat Alexim_.

Bien qu’avide d’amitié, ces mœurs m’écœuraient. Mon attachement pour

Lortal m’en aurait complètement détourné, si j’y avais éprouvé quelque

penchant. Ces histoires-là sentaient par trop le collège pour que

Lortal, déjà mûri par la vie, y pût prendre goût. En outre, chez

Lortal--et par suite chez moi--la naissante sensualité s’échappait par

la voie de l’imagination. Lortal vivait par l’esprit une existence hors

de ces murs et, sans qu’il m’eût fait de confidences, je devinais que le

rêve était la partie la plus réelle de sa vie. Avec lui, je méprisais

les simulacres de tendresse et les médiocres intrigues où se plaisaient

tant de nos camarades. Nos causeries où revenaient les noms de Mathilde

et de Nourmahal, nos héroïnes, nos projets, nos souvenirs--souvent

imaginaires--suffisaient à mes instincts d’évasion. Je dois à Lortal

d’avoir élevé autour de mon adolescence une muraille de rêve

protectrice.

Toutefois, c’est une susceptibilité excessive qui me fit repousser les

timides avances de Charles Jouvelin. Le fils de Nourmahal m’avait

témoigné très vite une affection qui me gênait un peu, tant elle me

semblait exclusive. Frêle et sensible à l’extrême, cet enfant était peu

fait pour l’internat. Sa mère n’avait pourtant pas reculé devant une

séparation, sous le pieux prétexte de la première communion. En réalité,

un fils de onze ans est bien embarrassant pour une jolie femme. Charles

lui en voulait-il de cet abandon? Au parloir, la mère et l’enfant se

témoignaient une tendresse mutuelle. Mais Charles embrassait sa belle

dame de maman avec plus de fureur que d’amour et comme le dépit de

quelqu’un qui n’a pas eu sa part.

Privé de l’amour maternel, l’enfant s’était rejeté vers mon amitié.

Pendant les premiers mois de l’année, il profita de toutes les occasions

pour me parler, se promener avec moi. Les rapports entre grands et

petits étant rigoureusement limités, Charles obtint de sa mère qu’elle

sollicitât pour nous l’autorisation de nous rencontrer pendant les

récréations. Les camarades plaisantaient cette camaraderie. La

disproportion de nos âges m’humiliait. Ma mauvaise humeur me rendit

brutal et Charles, tristement, s’éloigna de moi, peu à peu.

Gerboux, qui dirigeait les premiers communiants, ne manqua pas de

remarquer le petit Jouvelin et résolut de conquérir cette âme. Il y

réussit sans doute, car Charles ne me témoigna plus que de

l’indifférence.

Un jour de mars, pendant l’étude du soir, l’abbé Testard m’appela d’un

signe à sa chaire:

--M. le Supérieur vous demande.

Je pensais que Fourmeliès voulait me réclamer quelques livres prêtés.

Nous avions ce soir-là une version de Lucain et j’abandonnai à regret ma

traduction. Je frappai à la porte du cabinet. Fourmeliès était accoudé à

sa table, un couteau d’ivoire tranchant la joue parcheminée.

--Mon enfant, me dit le Supérieur, votre jeune camarade Charles

Jouvelin--je sais les relations qui existent entre votre famille et la

sienne--est malade, je dois dire dangereusement. Il y a tant de force en

un jeune corps qui veut vivre que l’on ne saurait désespérer. Mais la

fièvre est forte, les poumons, très congestionnés...

--Sa mère est auprès de lui? demandai-je.

--Certes. Mais cet enfant vous réclame sans cesse. Il délire. Votre nom

ne quitte pas ses lèvres. Sa mère en éprouve quelque peine, car elle

voit bien que sa présence ne suffit pas à le calmer.

L’abbé Fourmeliès me regardait, relevant la tête. Le cône d’or de la

lampe n’éclairait plus qu’une longue main sèche où des veines se

nouaient, verdâtres.

Je ne savais que dire.

--Charles Jouvelin, reprit le Supérieur, semble vous porter une grande

affection.

--Je crois, murmurai-je, qu’il est fort malheureux au collège.

--Je ne doute pas, continua le Supérieur sans m’entendre, je ne doute

pas que vous n’ayez été pour lui de bon conseil. Il faut maintenant

aller le voir. Il vous appelle; il vous attend; il nous en voudrait à

tous, et peut-être même à sa mère, s’il ne vous voyait à son chevet. Il

y a quelque chose de bien étrange dans cette petite âme, ajouta le

prêtre sur un ton de confidence qui me flatta et m’émut. Nous

approfondirons cela une autre fois. Pour le moment, l’essentiel est de

le soulager. Allez, mon enfant. La sœur infirmière vous conduira.

A pas feutrés sur le linoléum du couloir, la sœur me mena jusqu’à la

chambrette d’isolement. Une lampe voilée mêlait sa lueur à celle d’un

feu de bûches et dans la pénombre des murs, des rideaux et des draps--un

remous de grisaille--un mince visage enflammé, deux yeux éclatants de

fièvre.

--Le voilà!

C’est une voix rauque, inconnue. Encore une voix d’enfant, mais

éraillée, vieillie.

--Oui, le voilà, tu vas être sage, maintenant!

Celle-ci, une voix d’homme. Dans les plis des rideaux, une silhouette

sombre. Je reconnais les favoris du docteur Milondré. Il tient entre ses

doigts le poignet de Charles. Au chevet du lit, une femme assise, les

mains croisées sur le drap. Une bague luit. Elle découvre son front; un

reflet d’or émeut l’ombre. C’est Nourmahal. Elle ne fait pas attention à

moi.

--Quelle température, docteur?

--39°8, encore. Mais du moment que cela reste stationnaire!... Enfin la

présence de son camarade va le calmer sans doute. Le voilà enfin cet ami

si cher!

Le docteur ironise. Mais la voix rauque insiste.

--Viens près de moi!

Mme Jouvelin se lève et s’écarte du lit.

--Charles vous a voulu près de lui. Il vous aime beaucoup, vraiment!

Vous avez une influence sur lui!

Je m’incline. Dois-je sentir quelque amertume dans ces paroles?

Nourmahal est debout, pareille, dans cette fade blancheur d’hôpital, à

une tige fleurie de feu.

Elle accompagne le docteur.

--Dites-moi bien la vérité, je vous en prie...

Milondré la rassure de sa voix coupante, métallique. Même en parlant à

une mère, il ne perd pas cet accent de cynisme qui pue la charogne et la

salle de garde. Nourmahal est humble et douce; elle pose sa main sur le

bras du bellâtre.

--Pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt? dit la voix rauque.

Je me penche sur le lit. Le visage de Charles brûle.

--Mais je ne savais rien. Depuis quand es-tu malade?

--Trois jours. On a cru que j’allais mourir. Je vais peut-être mourir

encore maintenant. Mais toi, tu ne savais rien. On ne t’avait rien dit.

--Rien... Sans cela...

--Pourtant je ne voulais pas mourir sans t’avoir vu.

Sur ma main se crispe une petite main, si chaude.

--Je t’ai appelé, appelé. Je savais bien qu’on ne voulait pas te laisser

venir. Le docteur disait: «C’est un enfantillage!...» Maman ne disait

pas non. Mais au fond elle était pour le docteur...

--Ne parle pas trop! Ne te fatigue pas.

--Laisse. Ça ne fait rien. J’ai besoin de te voir... J’ai eu peur, si

peur, tout le temps.

Un gémissement traverse le silence.

--Mon petit, qu’y a-t-il? Qu’y a-t-il? Mais non, ne parle pas,

repose-toi. Et surtout n’aie plus peur. Nous sommes là, près de toi,

tous.

En vérité, nous sommes tous deux seuls. Mme Jouvelin est sortie avec

Milondré.

--Oui... tu es là... toi... enfin!

--Repose-toi. Dors, pour me faire plaisir.

Les yeux ne se ferment pas. Encore la voix rauque:

--L’enfer!... dis... tu sais ce que c’est, toi, Paul?...

Angoisse. Silence. Une bûche s’écroule. Un éclair de sang illumine la

chambre.

Des ongles s’enfoncent dans mes paumes.

--Non, je ne veux pas... je ne veux pas. J’ai peur. Hou, hou, hou!

Assis sur son lit, les yeux exorbités, convulsé par le délire, l’enfant

hurle.

Son hurlement emplit la chambre, les couloirs et le vaste collège

silencieux. Gerboux doit l’entendre à travers les murs.

--Un chien... Un chien noir avec des yeux rouges. Je le vois... Oh! je

ne veux pas... Hou!

Une image affole son cerveau halluciné. La terreur le possède jusqu’aux

moelles. Une main l’étrangle. L’enfant se bat avec la mort--avec

l’horreur!

--Oh! je ne veux pas mourir... J’ai peur...

Mme Jouvelin rentre précipitamment, suivie de la sœur. On me repousse.

--Allez-vous-en! Allez-vous-en!

Charles ne me voit plus. J’ai arraché ma main de sa paume brûlante et

convulsée. Je me sauve, poursuivi par cette panique d’éternité:

--Maman! Maman! Je ne veux pas, je ne veux pas être damné!...

L'inquiète adolescence · 第 18 / 37 题