Il faut bien remarquer que la forme attribuée dans tous les manuscrits

au vase où le sang du Sauveur avait été recueilli répondait à celle

d'un calice, et que le mot graal, grael, greal ou greaux répondait

dans ce sens à celui de plat ou large assiette. Aussi Helinand a-t-il

soin de dire: _de catino illo, vel paropside;_ puis: _Gradalis dicitur

gallice scutella lata et aliquantulum profunda in qua pretiosæ dapes

cum suo jure divitibus solent apponi._ Comment admettre alors que

l'idée soit venue d'elle-même à nos romanciers de désigner comme un

plat, ou large assiette, le vase, apparemment fermé, que portait

Joseph? il faut présumer une méprise et la confusion de deux sens

distincts. D'un côté, l'histoire de la relique était écrite dans le

_graduel_, ou _lectionnaire_ des Gallois. De l'autre, le mot vulgaire

répondant au _gradualis_ latin était aussi _greal_, _graal_, ou

_grael_. On parla longtemps du graal ou livre liturgique des Gallois,

comme renfermant de précieux et mystérieux récits, entre autres celui

du calice de Joseph d'Arimathie, et l'on finit par donner à ce calice,

apporté en Angleterre, le nom de _graal_, parce qu'on en trouvait la

légende dans le _gradale_ ou _graduale_ gallois. Le secret que les

clercs gallois faisaient de ce livre liturgique et la curiosité qu'il

éveillait trouvent également leur justification dans la crainte de la

désapprobation du clergé orthodoxe, et dans l'espoir d'y trouver la

révélation des destinées de la race bretonne.

Le grael ou graduel est le recueil des leçons et des répons chantés

devant les degrés, _gradus_, de l'autel. Bède, en son traité _de

Remedio peccatorum_, énumère les livres d'Église: _Psalterium,

lectionarium, antiphonarium, missalem, gradalicantum_, etc. Dans une

charte de l'an 1335, en faveur de la chapelle de Blainville: «Je, sire

de Blainville, ai garnies les dites chapelles d'un messel, et d'un

_grael_ pour les deux chapelles.»--«GRADALE, GRADUALE, id est

_responsum_ vel _responsorium_: quia in gradibus canitur. _Versus

gradales._»--Et Amalaire, au onzième siècle: «Notandum est volumen,

quod nos vocamus antiphonarium, tria habere nomina apud Romanos. Quod

dicimus _graduale_, illi vocant cantatorium, et adhuc _juxta morem

antiquum_ apud illos, in aliquibus ecclesiis uno volumine

continetur.»(Du Cange.) On appelait l'office du jour le grael ou

graal, en opposition à l'office nocturne. Aussi voyons-nous dans

Robert de Boron que Joseph donne rendez-vous à ses compagnons chaque

jour à heure de tierce, et les avertit d'appeler cet office le service

de graal. Le sens des vers est rendu plus clairement par l'ancienne

traduction: «Et ce non de graal abeli à Joseph; et ensi venoient à

tierce, et disoient qu'il alloient au service du graal. Et des lors en

çà fu donnée à ceste histoire le nom de Graal.»(Manuscrit Didot.) Mais

les romanciers, poëtes et prosateurs, ne sachant plus l'origine

véritable du mot, ont voulu l'expliquer et nous en apprendre plus

qu'ils n'en savaient. Qui maintenant ne reconnaît dans le premier sens

du mot _graal_, l'office du jour, le diurnal? Un glossaire

latin-français du douzième siècle porte: GRADALE, _greel, livre à

chanter la messe_. Dans le _Catholicon armoricum_, grasal, grael, un

livre à chanter: _latinè gradale_. En voilà bien assez pour justifier

notre explication du _Graal_.

Le sens de plat, saucière, en latin _catinus_, donné à ce mot, est

également ancien, et sans doute formé de cratera, _cratella_, comme

de _patera_ vint _petella_, _paelle_. pelle; de _crassus_, gras et

gros, etc. Mais, je le répète, il est à peu près impossible que le

calice fermé dans lequel Joseph était censé conserver le sang divin

ait d'abord reçu le nom de plat, écuelle ou graal. Ceux auxquels on

raconta des premiers la légende du sang conservé demandèrent d'où elle

était tirée: Du _Graal_, leur répondit-on, que l'on conserve à

Salisbury, ou à Glastonbury.--Alors le vase qu'on eût hésité à appeler

calice fut nommé _Graal_. Et quand il fallut donner l'explication du

mot on imagina qu'il avait été adopté parce que le vase _agréait_, et

venait au gré de ceux qui participaient à ses vertus.

ERRATA.

P. 22, _lig._ 11. Banchefleur, _lis._ Blanchefleur.

P. 29, _note_. Perrie, _lis._ Parrie.

P. 33, _lig._ 21. Shap, _lis._ Sharp.

P. 33, _lig._ 28. soeur d'Hengist, _lis._ fille d'Hengist.

P. 38. «Le _Brut y Brennined_ est reconnu par les antiquaires bretons

comme la traduction de Geoffroy de Monmouth.» Je regrette d'être

obligé d'excepter de ce nombre mon ingénieux et savant ami, M. de la

Villemarqué, qui persiste à soutenir toutes les assertions de W. Owen.

[Notes au lecteur de ce fichier numérique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été

corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.

Les corrections présentes dans l'errata ont été appliquées dans le

texte.

Dans la note 11, "Every think in fact seem" a été remplacé par "Every

thing in fact seem".

Note 101, Colchester se trouve en fait dans l'Essex.

Les pages 128 et 308 sont suivies de planches illustrées.]

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Les Romans de la Table Ronde (1 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 19 / 19 段