Supplément aux Commentaires. — La Saint-Barthélemy. — Mort
de Charles IX. Montluc accompagne Catherine de Médicis à la
rencontre de Henri III. — Il est fait maréchal de France. —
Son retour en Guyenne. — Siége de Gensac. Retraite
définitive de Montluc.
[1571] Je pensais avoir mis fin à mes écritures et à ma vie tout
ensemble, ne pensant pas jamais que Dieu me fît la grâce de monter à
cheval pour porter les armes ; mais il ne l'a pas ainsi voulu. Toute la
France jouit quelque temps de la paix et du repos ; moi seul, affligé de
maladies et de ma grande blessure, étais le plus souvent dans le lit ;
toutefois, peu à peu je recouvrai santé, étant plus aise d'être déchargé
du gouvernement, que si ce pesant faix me fût demeuré sur les épaules :
M. le marquis de Villars, qui en est chargé, s'en acquittera comme un
vieux chevalier et grand capitaine doit faire.
Or, je disais toujours en moi-même, entendant les nouvelles de la cour,
car encore y avais-je quelque ami, qu'on faisait trop de caresses aux
huguenots, et connaissais bien qu'il y aurait du bruit au logis. Le roi,
par ses lettres que j'ai encore, parlant à mes amis, témoignait toujours
qu'il n'avait nul mécontentement de moi, qu'il désirait me faire
paraître combien il m'aimait, mais que mon indisposition était cause
qu'il avait envoyé M. le marquis de Villars en ma place ; je le crus
ainsi, car il faut croire ce que les rois veulent, autrement on les
offense. Or, quoique je ne fusse lieutenant du roi, si est-ce que toute
la noblesse et tous les trois états de la Guyenne me portaient toujours
beaucoup d'honneur et me visitaient : ce n'était pas sans discourir
qu'est-ce que ce temps deviendrait, car il me semblait que les huguenots
étaient devenus fort insolents, et parlaient presque aussi haut qu'aux
premiers troubles. Si j'eusse été aussi sain et aussi jeune que j'étais
lors, je les eusse fait taire, pour le moins en la Gascogne où j'étais.
[1572] Quelque année étant ainsi passée, la nouvelle survint de ce qui
était advenu à la journée de Saint-Barthélemy à Paris, où M. l'amiral
fut si mal avisé de s'aller enfourner pour montrer qu'il gouvernait
tout. Je m'étonne qu'un si avisé et sage homme pour le monde fit une si
lourde faute : il la paya bien cher, car il lui coûta la vie et à
plusieurs autres. Il avait aussi mis ce royaume en un grand trouble, car
je sais bien que tout ne venait pas de M. le prince de Condé, ni la
moitié : ledit sieur prince ne m'en communiqua que trop à Poissy ; je
crois que si je lui eusse prêté l'oreille, il m'eût tiré le fond du
sac ; je le dis à la reine, mais elle me commanda de me taire : elle ne
pensait pas lors que les choses allassent comme elles ont fait. Je sais
bien et tout le monde aussi, qu'elle a été accusée d'être cause des
premiers remuements qui advinrent aux premiers troubles, et M. le prince
lui fit ce tort d'envoyer ses lettres en Allemagne, et les montrer et
faire imprimer partout : cela n'avança pas ses affaires. Étant ladite
dame à Toulouse, elle me fit cet honneur de me parler plus de trois
heures sur ce sujet, et me dit beaucoup de choses que je me garderai
bien d'écrire ; tant y a qu'il est bien aisé de reprendre et trouver en
faute ceux qui ont le maniement des affaires du monde, et même si grand
comme elle a eu, ayant sur ses bras le roi et messieurs ses frères si
jeunes, et étant tous les princes bandés l'un contre l'autre, les uns
avancés, puis reculés, et après, ce beau manteau de religion qui a servi
aux uns et aux autres pour exécuter leurs vengeances et nous faire
entre-manger. Je vous prie, quelle apparence y avait-il qu'elle eût
intelligence avec ledit seigneur prince ? ce qu'elle a fait depuis a
bien montré le contraire ; mais je laisse cela, car peut-être je n'en
parle que trop, et retournerai à mon propos.
Tout le monde fut fort étonné d'entendre ce qui était advenu à Paris, et
les huguenots encore plus, qui ne trouvaient assez de terre pour fuir,
gagnant la plupart le pays de Béarn ; les autres se firent catholiques,
ou pour le moins en firent semblant : je ne leur fis point de mal de mon
côté, mais partout on les accoutrait fort mal. Je pensai alors que
l'armée qui était devant La Rochelle était là pour une autre besogne que
pour aller en Portugal, et connus bien l'enclouure ; mais je ne pouvais
imaginer pourquoi on eût seulement blessé M. l'amiral au commencement,
si on avait le dessein que je vis depuis ; car si le lendemain tous les
huguenots se fussent résolus avec les grands qui leur étaient alliés ou
les soutenaient, il leur était aisé de se retirer de Paris et se mettre
en sûreté : or ils furent éblouis, et Dieu leur ferma les yeux. Je ne
veux pas ici dire ni me mêler d'écrire si cette procédure fut bien ou
mal faite, car il y a assez à dire et de bien et de mal, et puis cela ne
porterait nul profit : ceux qui viendront après nous en parleront mieux
à propos et sans crainte ; car les écrivains d'aujourd'hui n'osent
écrire qu'à demi : de moi j'aime mieux me taire.
Encore que je fusse alors seulement maître de ma maison, si est-ce que
la reine me fit cet honneur de m'en écrire, et me mander qu'on avait
découvert une grande conspiration contre le roi et son État, et que cela
avait été cause de ce qui était advenu. Je sais bien ce que j'en crus :
il fait mauvais offenser son maître. Le roi n'oublia jamais quand M.
l'amiral lui fit faire la traite de Meaux à Paris plus vite que le pas.
Nous perdons l'entendement au bon du coup, et ne songeons que les rois
ont encore plus de cœur que nous, et qu'ils oublient plutôt les services
que les offenses. Or, laissons cela ; il en sera assez parlé par
d'autres qui s'en sauront mieux démêler que moi.
Tout le soin du roi et de la reine fut lors à enlever La Rochelle, seul
refuge des huguenots. Dieu sait si j'en mandai à la reine mon avis. Au
voyage de Bayonne, et depuis en Saintonge, je lui avais fait l'ouverture
de s'en rendre maîtresse sans bruit et sans rien rompre ; et à l'haleine
de M. de Jarnac, auquel je m'en découvris un peu, et non pas trop, je
crois qu'il n'y eût pas eu grand doute. Ellecraignait toujours de faire
réveiller la guerre ; mais pour un si bon morceau il ne fallait craindre
de rompre le jeûne : cela eût été fait, on eût eu beau crier. Il y avait
assez de moyen d'apaiser alors les gens ; car qu'eussent-ils su dire, si
le roi voulait faire une citadelle dans sa ville ? Il n'est plus temps
de s'en repentir. Cette ville a donné le moyen aux huguenots de
renouveler les guerres, et leur en donnera encore plus, si le roi ne la
leur ôte, pourquoi faire il ne doit rien oublier ; car par le moyen de
cette ville ils manient et entretiennent les intelligences qu'ils ont en
Angleterre et en Allemagne, et font sur mer de grandes prises avec
lesquelles ils font la guerre. Ils tiennent aussi les îles, d'où sort
grand argent, à cause du sel. La reine me pardonnera, s'il lui plaît ;
elle fit là une grande faute, et encore une autre depuis, de n'avoir
voulu envoyer des moyens lors qu'on nous commanda de l'assiéger, car, en
ce temps-là, elle n'était en l'état qu'elle est, et je crois que je lui
eusse fait grande peur.
[1573] Voilà tout le monde à La Rochelle ; je fus appelé au festin comme
les autres, et, comme je veux que Dieu m'aide, quand je pris ma
résolution de m'y en aller, je fis état d'y mourir, et que ce serait là
mon tombeau. Étant arrivé, je fus étonné d'y voir tant de gens de
diverses humeurs, qui eussent été bien marris qu'elle eût été prise. Ce
siége fut grand, long et beau, mais à bien assailli mieux défendu. Je ne
veux pas m'amuser à écrire ce qui fut fait là, car je n'étais que comme
un particulier, et ne veux médire de personne. Monsieur, qui a depuis
été roi, lequel commandait à ce siége, sait bien que, m'ayant fait cet
honneur de m'en parler et savoir mon avis, je lui en dis franchement ce
que j'en savais. Par ce siége, tous ceux que nous étions lors, et ceux
qui viendront après, pourront juger qu'il faut toujours prendre les
places de telle conséquence, ou par famine les bloquant, ou avec le
temps pied à pied. Il s'y fit une grande faute de hasarder tant d'hommes
aux assauts, et encore plus d'avoir fait si mauvais guet, afin que
secours de poudre n’entrât comme il fit par la mer ; mais pour en dire
mon avis comme les autres, quelque chose qu'ils eussent su faire, ils
étaient à nous, et n'eussent su s'en dédire, je dis la corde au col, car
le secours que le comte de Montgommery leur menait, s'était retiré ;
nous étions sur le point de venir aux mains avec eux, tout leur
défaillait. Mais en même temps, mon frère, M. de Valence, était en
Pologne pour faire élire Monsieur pour leur roi, comme il fit : je crois
que cette gloire lui en est due, mais cela aussi fut cause que chacun
pensa à entrer en capitulation, laquelle enfin se fit. Les députés de
Pologne le vinrent saluer là pour leur roi. Or, toute la troupe s'en
retourna pour s'apprêter et se trouver à la fête de cette nouvelle
couronne, après avoir laissé plusieurs morts en ce siége, et les
Rochelois maîtres de leur ville. Il semblait, aux propos que monseigneur
tint à son départ, qu'il n'était pas fort content de ce nouveau
royaume : mais pensé-je que c'était grand honneur, et pour lui et pour
nous, qu'un royaume si éloigné vînt chercher un roi dans le nôtre. M. de
Valence, mon frère, y acquit beaucoup d'honneur : ses harangues sont
belles, lesquelles il mettra, comme je pense, dans son histoire.
Pendant ces malheureuses guerres et ce siége, où je perdis plusieurs de
mes parents, M. l'amiral de Villars, qui était lieutenant du roi en
Guyenne, fit ce qu'il put à mon avis : aussi n'y avait-il pas beaucoup à
faire, car les huguenots étaient écartés comme perdreaux ; mais ayant
pris cœur par la longueur de ce siége, ils firent quelques entreprises.
Je perdis, pour mon dernier malheur, mon fils Fabien, seigneur de
Montesquieu, lequel, voulant forcer une barricade à Nogarol, fut blessé
d'une arquebusade de laquelle il mourut. Encore qu'il fût mon fils, je
puis dire qu'il était bien né et valeureux. Cela m'accabla d'ennui ;
mais Dieu me donna le courage de le porter, non pas comme je devais,
mais comme je pus.
Cependant que tous les triomphes se faisaient en France pour le départ
du nouveau roi de Pologne, je demeurai chez moi accompagné d'ennuis et
tristesses, visité de mes amis et de la noblesse. Le roi fit un nouveau
remuement fort dommageable à la Guyenne : ceux qui viendront après nous,
se feront sages par les fautes d'autrui : c'est qu'il départit le
gouvernement en deux, ayant donné ce qui est deçà la Garonne et du côté
de Gascogne à M. de La Valette, et ce qui est delà, à M. de Losse. Ce
fut une grande erreur au conseil du roi, et à la reine principalement,
car encore elle en voulait faire trois parts, pour en donner une à M. de
Gramont. C'est un grand cas que tant de sages têtes ne prissent garde
quel mal avait apporté à la Guyenne le pouvoir qui fut donné à M.
Damville, pour le peu d'intelligence qu'il y avait entre nous, comme
j'ai écrit en mon livre, et que, puisque les forces de tout le
gouvernement général unies avaient assez à faire à rendre le roi obéi,
qu'en pouvait-on espérer de les voir séparées et en diverses mains ?
Cela met de la division et de la jalousie parmi eux, laquelle enfin
amène l'inimitié, et tout aux dépens du roi et de son peuple. Les effets
s'en suivirent peu après, car M. de Losse entreprit le siége de Clairac,
lequel ne m'avait jamais osé fermer la porte, où M. de La Valette aussi
fut, mais pour voir seulement ce qui s'y faisait. Enfin il ne s'y fit
rien qui vaille la peine de l'écrire, aussi il ne touche à moi. Je le
dis seulement pour avertir le roi que, pour être bien servi, il ne doit
désunir le gouvernement, mais le laisser tout entier : son royaume est
assez grand pour contenter l'ambition de ceux qui demandent des
honneurs. Sa Majesté m'excusera, s'il lui plaît ; ils doivent attendre à
leur rang ; il y en aura assez pour tous.
[1574] Quelque temps après nous entendions tant de choses, qu'il me
semblait voir les entreprises d'Amboise renouvelées, car on disait
merveilles, et des plus grands, que je n'eusse jamais pensé, si ce qu'on
disait est vrai, comme je m'en remets. Peu après survint la nouvelle de
la maladie du roi, de tant d'emprisonnements qui se faisaient à la
cour ; ce qui me fit estimer bienheureux d'en être loin, car on se
trouve souvent engagé là où on ne pense pas. Après tout cela vint la
nouvelle de la mort du roi, qui fut à la vérité un grand dommage, car
j'oserais dire que s'il eût vécu, il eût fait de grandes choses, et aux
dépens de ses voisins eût jeté la guerre de son royaume ; et si le roi
de Pologne eût voulu s'entendre avec lui, et mettre sus les grandes
forces qu'il pouvait tirer de son royaume, tout leur eût obéi, et
l'empire eût été remis en la maison de France. Sa mort nous étonna fort,
à cause des grandes entreprises qu'il y avait, disait-on, au royaume. Je
crois que la reine ne se trouva jamais si empêchée depuis la mort du roi
son mari, mon bon maître.
Sa Majesté me fit cet honneur de m'écrire, et me prier l'assister en une
si grande affliction, pour sauver l'État, attendant la venue du roi.
Encore que je fusse accablé d'années et incommodité de maladies, si
est-ce que, pour m'ôter l'ennui que je portais de la mort de mon fils
Fabien, et lui témoigner le désir que j'avais de lui garder la parole
que je lui donnai à Orléans, je m'en allai à Paris trouver Sa Majesté,
et l'accompagnai à Lyon, où j'eus le plaisir de l'entretenir là tout à
mon aise de plusieurs choses dont depuis j'en ai vu faire les
approches : elle fera beaucoup si elle y peut apporter des remèdes. Le
roi arrivant, à son entrée on lui fit faire une erreur, car, au lieu
qu'il devait assoupir le tout et nous donner la paix, qui était chose
bien aisée lors, on le fit résoudre à la guerre, et encore pis, on lui
fit accroire qu'entrant au Dauphiné, tout se rendrait à lui, et
néanmoins la moindre place lui fit tête. Je n'ai affaire de déduire
toutes ces choses. A son arrivée il me fit fort bon accueil, et n'en
faisait pas trop à tout le monde : je le trouvai tout changé. Là furent
tenus quelques conseils, mais il y en avait de privés et de secrets. Or
Sa Majesté, se ressouvenant des services que j'avais faits au roi son
aïeul, père et frères, l'ayant ouï dire et vu une partie, me voulut
honorer de l'état de maréchal de France, me faisant riche d'honneur
puisqu'il ne le pouvait faire de biens ; et m'ayant fait appeler et fait
mettre à genoux devant lui, après avoir fait le serment, me mit le bâton
de maréchal de France en la main. Je lui dis en le remerciant que je
n'avais autre regret en ce monde, si ce n'est d'avoir dix bons ans dans
le ventre, pour lui faire paraître comme je désirais en cette honorable
charge lui faire service et à sa couronne. Ayant reçu ses commandements
et de la reine, je m'en revins en Gascogne pour faire les apprêts pour
la guerre, car tout tendait là. Mais je connus bien à la longueur de mon
voyage que je devais plutôt songer à ma mort qu'à la donner aux autres,
car je n'étais plus capable de porter les grandes corvées, ni de prendre
grande peine ; et puis je vis bien qu'il adviendrait de même entre les
nouveaux lieutenants du roi et moi, que m'était advenu avec M. le
maréchal Damville.
Quelque temps après, la cour de parlement de Bordeaux m'écrivit que les
huguenots remuaient besogne sur la rivière de Dordogne, et qu'il fallait
y pourvoir, me priant m'approcher d'eux pour y apporter quelques
remèdes, et que le mal n'allât plus avant. Je vins à La Réole, où MM. le
président Nesmond, qui n'était pas de ma connaissance, de Merville, de
Montferrand et de Gourgues me vinrent trouver, me proposant beaucoup de
choses. Je n'étais pas sans réponses ni excuses apparentes, vu même
qu'on ne m'avait pas tenu ce qu'on m'avait promis ; je leur remontrai ma
vieillesse et mon indisposition. Et m'étant venus trouver au lit lesdits
sieurs de Merville et de Montferrand, je leur fis voir mes plaies et
blessures ; je leur dis aussi le serment que j'avais fait de ne porter
jamais plus les armes : mais enfin je ne les pus dédire, et ils me
firent parjurer. S'en étant retournés pour aller faire les apprêts afin
d'attaquer Gensac, je m'y acheminai. Quelque temps après M. de
Montferrand amena une belle troupe de noblesse de son gouvernement,
comme il en vint aussi d'ailleurs, et bon nombre de gens de pied.
D'abordée nous emportâmes le faubourg et les barricades ; MM. de Duras,
de La Marque et de La Deveze y allèrent en pourpoint, le coutelas au
poing, et donnèrent jusqu'aux portes. Ils n'en étaient pas plus sages,
car les arquebusades y étaient à bon marché : ils le faisaient à l'envi
l'un de l'autre, et pour montrer qu'ils étaient sans peur. Or le malheur
voulut que M. de Montferrand eût une arquebusade au travers du corps, de
laquelle il mourut ; qui fut dommage, car il était gentilhomme de valeur
et fort aimé du pays, qui le trouvera à dire.
Les ennemis, se voyant bouclés en telle sorte, et le canon prêt à jouer,
envoyèrent un grand vilain qu'ils appelaient le capitaine Tonnelier, bon
soldat pourtant, disait-on, lequel capitula et rendit la place, où M. de
Rassan, frère de M. de Duras, fut mis. Or je veux mettre ici une chose
qui m'advint en ce siége, laquelle ne m'était jamais arrivée. Après la
mort de M. de Montferrand, je voulus donner la charge qu'il avait en
l'armée à M. de Duras, parce qu'il me semblait qu'étant seigneur de si
bonne maison comme il est, il serait agréable ; mais tout le monde ne le
trouva pas bon : de quoi sortit une autre chose, c'est qu'on me dit que
la noblesse qui était venue avec tous ces messieurs me trouver, se
plaignait fort de quelques propos que j'avais tenus d'elle, aussi faux
que le diable est faux. Les mots étaient vilains et sales, voilà
pourquoi je ne les coucherai pas dans mon écrit ; tout était si mutiné
qu'ils furent sur le point de monter à cheval et me laisser engagé avec
le canon. Je les envoyai prier tous de me faire ce plaisir de se trouver
de bon matin en la campagne, où j'avais à leur dire quelque chose, ce
qu'ils firent. J'y fus de bon matin aux flambeaux, tant j'avais hâte de
décharger mon cœur. S'étant tous mis en rond, je me mis au milieu d'eux
et leur parlai, le chapeau au poing, en telle sorte :
« Messieurs, il y a longtemps que plusieurs d'entre vous me connaissez,
ayant porté les armes sous moi, tant aux guerres de cette Guyenne qu'aux
guerres étrangères ; d'autres aussi qui sont présents ont ouï parler de
moi, de mes complexions et de mes humeurs ; mais je crois que nul de
tous tant que vous êtes n'a jamais su ni ouï dire que j'aie été d'un
naturel médisant et injurieux. Encore que je ne sois pas sans vice, je
n'ai jamais eu celui-là. Comment donc m'avez-vous fait ce tort de croire
que j'aie été si mal avisé de parler de vous avec tel mépris, comme on
m'a dit qu'il vous a été rapporté, de vous, qui êtes gentilshommes ?
Tant s'en faut que je le voulusse faire, que je ne voudrais pas avoir
tenu tel langage de la moindre compagnie de soldats qui soit en cette
armée. J'ai toujours aimé et honoré la noblesse, car, après Dieu, c'est
elle qui m'a fait acquérir l'honneur et la réputation que j'ai acquise.
Vous savez bien, messieurs, que je suis hors de combat, tenant le rang
que je tiens, et ne veux donner des démentis. Bien vous dirai-je qu'il
n'en est rien, et que je n'en ai jamais parlé, et ne le voudrais avoir
fait pour chose du monde. En cet âge et après tant de choses qui sont
passées par devant moi, je dois savoir ce que c'est de vivre au monde,
et se garder d'offenser tant de gens d'honneur et gentilshommes de bonne
maison. Or j'ai su la résolution que vous avez prise de vous retirer
chez vous, de quoi je suis bien marri, et qu'aussi vous n'avez eu
agréable la nomination que j'avais faite de M. de Duras. Je m'en remets
à vous aussi ; puisque la chose va en cette sorte, il n'est plus besoin
d'en nommer : le roi pourvoira quelque autre de la place de feu M. de
Montferrand que je regrette. Pour le moins, messieurs, ne me refusez pas
de me faire ce plaisir d'accompagner le canon en lieu de sûreté. Si vous
ne le voulez faire pour l'amour de moi, qui ai été votre chef et votre
capitaine depuis tant d'années, faites le pour l'affection du service
que vous devez au roi. Quant à moi, je m'en vais retirer aussi chez moi,
car mon âge, mes maladies et mes plaies ne me peuvent plus permettre de
porter les armes ni prendre la peine qui est requise à la guerre. Aimez
moi toujours, je vous prie, et souvenez-vous de moi. »
La remontrance les satisfit et contenta tous ; ils me dirent d'une voix
qu'à la vérité cela les avait fort offensés, leur ayant été rapporté par
un homme qui portait le titre de gentilhomme, mais qu'ils n'en croyaient
rien, et étaient mes serviteurs, m'offrant d'accompagner non-seulement
le canon, mais me suivre là où je les voudrais commander. J'ai voulu
mettre cela par écrit, afin que ceux qui viendront après moi apprennent
comme il se faut comporter en telles occurrences. Je sus depuis que ce
rapporteur était un La Mothe ; si je l'eusse su sur l'heure, je crois
que je lui eusse fait un mauvais parti. Or, le canon ramené, qu'ils
accompagnèrent, nous dîmes adieu. Ayant séjourné quelque temps chez moi,
j'entendais toujours d'étranges nouvelles de la cour et des entreprises
des plus grands. Et quand j'ouïs dire que le roi de Navarre s'en mêlait
et qu'il était parti de la cour sans dire adieu, je jugeai dès lors que
la Guyenne aurait de nouveau beaucoup à pâtir, car étant si grand
prince, jeune, et qui donne espérance d'être quelque jour un grand
capitaine, il gagnerait aisément le cœur de la noblesse et du peuple, et
tiendrait tout le reste en crainte. Comme je veux que Dieu m'aide, mille
malheurs m'allèrent au-devant, de sorte que bien souvent il me prenait
fantaisie de faire retraite, pour n'avoir pas le déplaisir d'ouïr tant
de fâcheuses nouvelles et la ruine de ce pauvre pays. Il me ressouvenait
toujours d'un prieuré assis dans les montagnes, que j'avais vu
autrefois, partie en Espagne, partie en France, nommé Sarrancolin :
j'avais fantaisie de me retirer là en repos ; j'eusse vu la France et
l'Espagne en même temps : et si Dieu me prête vie, encore je ne sais ce
que je ferai.