CHAPITRE VII

Réflexions générales — Conclusion.

Voilà, mes compagnons qui lirez ma vie, la fin des guerres où je me suis

trouvé depuis cinquante cinq ans que j'ai commandé pour le service de

nos rois. J'en ai rapporté sur moi sept arquebusades pour m'en faire

ressouvenir, et plusieurs autres blessures, n'ayant membre en tout mon

corps où je n'aie été blessé, si ce n'est le bras droit. Il m'en reste

l'honneur et la réputation que j'ai acquise par toute la chrétienté, car

mon nom est connu partout : j'estime plus cela que toutes les richesses

du monde, et, avec l'aide de Dieu qui m'a assisté, je m'enterrerai avec

cette heureuse réputation. Ce m'est un merveilleux contentement quand

j'y pense, et lorsqu'il me souvient comme je suis parvenu de degré en

degré, ayant échappé tant de dangers pour jouir de si peu de repos qu'il

me reste en ce monde en ma maison, afin d'avoir loisir de demander

pardon à Dieu des offenses que j'ai commises. Oh ! que si sa miséricorde

n'est grande, qu'il 'y a de danger pour ceux qui portent les armes, et

surtout qui commandent ! car la nécessité de la guerre nous force, en

dépit de nous-mêmes, à faire mille maux, et faire non plus d'état de la

vie des hommes que d'un poulet ; et puis les plaintes du peuple qu'il

faut manger en dépit qu'on en ait ; les veuves et orphelins que nous

faisons tous les jours nous donnent toutes les malédictions dont ils se

peuvent aviser, et à force de prier Dieu et implorer l'aide des saints,

quelqu'une nous en demeure sur la tête : mais certes les rois en

pâtiront encore plus que nous, car ils nous le font faire, comme je dis

au roi l'entretenant à Toulouse, et n'y a mal duquel ils ne soient

cause, car puisqu'ils veulent faire la guerre, il faut payer pour le

moins ceux qui s'en vont mourir pour eux, afin qu'ils ne puissent faire

tant de maux qu'ils font. Moi donc bienheureux, qui ai le loisir de

songer aux péchés que j'ai commis, ou plutôt que la guerre m'a fait

commettre, car de mon naturel je n'étais pas adonné à faire mal, et

surtout ai toujours été ennemi du vice, de l'ordure et vilenie, ennemi

capital de la trahison et déloyauté. Je sais bien que la colère m'a fait

faire et dire beaucoup de choses, dont j'en dis mon _mea culpa ;_ mais

il n'est pas temps de les réparer : une en ai-je sur le cœur par-dessus

toutes les autres. Si je n'en eusse ainsi usé, on m'eût baillé des

nasardes, et le moindre consul de village m'eût fermé la porte au nez,

si je n'eusse toujours eu le canon à ma queue, car chacun voulait faire

le maître. Dieu sait si j'étais pour l'endurer ; enfin cela est fait.

J'avais la main aussi prompte que la parole. J'eusse voulu, si j'eusse

pu, ne porter jamais de fer au côté, mais mon naturel était tout autre :

aussi porté-je en ma devise : Deo duce, _ferro comite_. Une chose

puis-je dire avec la vérité, que jamais lieutenant du roi n'eut plus de

pitié de la ruine du peuple que moi, quelque part que je me sois trouvé.

Mais il est impossible de faire ces charges sans faire du mal, si ce

n'est que le roi ait ses coffres pleins d'or pour payer les armes ;

encore y aura-t-il assez à faire. Je ne sais si après moi on fera mieux,

mais je ne le pense pas. Tous les catholiques de la Guyenne porteront

témoignage si je n'ai pas épargné le peuple ; car les huguenots, je les

récuse ; je leur ai fait trop de mal, et je n'en ai pas fait assez, ni

tant que j'eusse voulu, il n'a pas tenu à moi. Je ne me soucie s'ils

disent mal de moi, car ils en disent autant ou ont plus dit de leurs

rois.

Mais avant que je mette fin à ce mien écrit, lequel mon nom fera voir à

plusieurs, je les supplierai de ne me penser si ingrat que je ne

reconnaisse, après Dieu, tenir de mes princes et de mes maîtres tout ce

que j'ai, je dis biens et honneurs, surtout de mon bon maître le roi

Henri, que Dieu absolve. Que si parfois dans mon livre j'ai dit que les

plaies sont les récompenses de mes services, ce n'est pas pour leur

reprocher mon sang. Celui de mes enfants qui sont morts pour leur

service est bien employé : Dieu me les avait donnés, et ils me les ont

pris ; j'en ai perdu trois à leur service : Marc-Antoine mon aîné,

Bertrand, auquel par chaffre[10] je donnai le nom de Peyrot, qui est un

mot de notre Gascogne, parce que ce nom-là de Bertrand me déplaisait, et

Fabien, seigneur de Montesquieu. Dieu m'en a redonné trois autres, car

j'ai du second, Blaise, et du dernier, Adrien et Blaise. Dieu les

veuille conserver pour faire service à leurs rois et à leur patrie, sans

faire honte au nom qu'ils portent ! et qu'ils étudient bien mon livre et

se mirent dedans ma vie, tâchant à surmonter leur aïeul, s'ils peuvent.

Sire, souvenez-vous d'eux, s'il vous plaît ; je laisse parmi leurs

papiers la lettre que vous m'écrivîtes de Villers-Cotterets, le

troisième de décembre 1570, où il y a ces mots : _Tenez-vous tout assuré

que j'aurai souvenance à jamais de vos longs et grands services,

desquels si vous ne pouvez recevoir la récompense condigne, vos enfants

achèveront d'en cueillir le fruit, joint qu'ils sont tels, et m'ont jà

si bien servi, que d'eux-mêmes ils ont mérité que l'on fasse pour eux ce

que je serai bien aise de faire quand l'occasion se présentera. Sire,

voilà votre promesse, un roi ne doit rien dire ni promettre qu'il ne le

veuille tenir._

Je n'use donc de reproches à l'endroit de mes maîtres ; il me doit

suffire, encore que je ne sois pas riche, qu'un pauvre cadet de Gascogne

soit parvenu aux plus hautes dignités de ce royaume : j'en vois

plusieurs aujourd'hui qui entrent en reproche contre Leurs Majestés, et

le plus souvent ceux qui n'ont rien fait se plaignent le plus ; aux

autres il est un peu pardonnable. Tout ce que nous avons, grands et

petits, nous le tenons de nos rois : tant de grands princes, seigneurs,

capitaines et soldats, qui vivent et qui sont morts, doivent au roi

l'honneur qu'ils ont reçu, car leur nom vit encore pour les charges

qu'ils ont eues des rois. Ils se sont, non-seulement enterrés en ce

grand honneur, mais encore ils ont honoré ce qui est descendu d'eux : il

s'en parlera, tant que les écritures dureront au monde. J'en ai couché

un bon nombre dans mon livre : j'ai vu des soldats, fils de laboureurs,

qui ont vécu et se sont enterrés en réputation d'être enfants de grands

seigneurs, par leur valeur et le compte que les rois et leurs

lieutenants faisaient d'eux. Quand mon fils Marc-Antoine fut porté mort

à Rome, le pape, tous les cardinaux, le sénat et le peuple romain, lui

firent autant d'honneur que s'il eût été un prince du sang. Qui fut

cause de cela ? sa valeur et ma bonne renommée, et mon roi qui m'avait

fait tel. Le nom de Marc-Antoine se trouve encore parmi les écrits des

Romains. Quand je commençai d'entrer aux armes, sortant de page de la

maison de Lorraine, on ne nous parlait d'autre chose que du grand

Gonzalve, appelé le grand capitaine. Quel honneur fut-ce à lui, qui

durera éternellement, d'être couronné de tant de victoires ! J'ai ouï

conter qu'étant le roi Louis et le roi Ferdinand ensemble, je ne sais où

c'était, car ils avaient assigné lieu pour s'entrevoir, étant ces deux

grands princes en table, le nôtre pria le roi d'Espagne qu'il trouvât

bon que Gonzalve dînât à leur table, ce qu'il fit, pendant que de plus

grands seigneurs que lui étaient debout. Le roi son maître et sa valeur

l'avaient fait tel. Voilà l'honneur qu'il reçut du roi de France,

lequel, pour récompense de ce qu'il lui avait fait perdre le royaume de

Naples, lui mit une grosse chaîne d'or au col. J'ai ouï dire à M. de

Lautrec qu'il ne prit jamais tant de plaisir à voir homme que celui-là.

O le bel exemple pour ceux qui veulent parvenir par les armes ! Quand je

retournai la seconde fois en Italie, passant par les rues de Rome, tout

le monde accourait aux fenêtres pour voir celui qui avait défendu

Sienne : je prisais plus cela que tout le bien du monde. Je pourrais

bien écrire ici des exemples de nos Français qui sont sortis de bas

lieu, qui par les armes sont parvenus à de grands grades ; mais pour ne

faire tort à leurs maisons, je m'en tais : ce sont les bienfaits des

rois qui ont récompensé leurs services.

Reconnaissons donc que nous ne serions rien sans eux. Si nous les

servons, c'est obéir aux commandements de Dieu, sans tâcher d'avoir des

récompenses par reproches et importunités ; et le tort n'est pas à nos

rois si quelqu'un est mal reconnu, mais à ceux qui sont près d'eux, qui

ne leur font connaître ceux qui les servent bien ou mal, car il y en a

assez des uns et des autres, afin que ces bien faits ne soient bien

employés. Il n'y a rien qui fasse tant de mal au cœur des bons, que

quand le roi fait bien à ceux qui le servent mal : c'est ce qui m'a le

plus fâché. J'en ai vu souvent qui disaient : « Le roi ou la reine ont

fait ceci, ont fait cela pour un tel, et pourquoi n'en feront-ils autant

pour moi ? le roi a remis et pardonné une telle faute à un tel, et

pourquoi ne me pardonnera-t-il à moi ? » Je sais bien que Leurs Majestés

ont souvent dit : « On ne fera plus de ces fautes, pour ce coup il faut

fermer les yeux ; » mais le lendemain c'était à recommencer. C'était le

conte de Marc de Bresse. Il ne faut pas pourtant se dépiter contre son

maître. L'honneur de tels gens demeure en petit lieu, puisqu'ils

estiment plus les biens que leur renommée et réputation, et qu'ils sont

si prompts à se dépiter. Et encore, comme j'ai dit, ce sont des gens qui

ne tirèrent jamais trois coups d'épée, et se vantent cependant d'avoir

souffert beaucoup de peine et de travaux. Que si on les dépouillait tout

nus, l'on verrait de beaux personnages qui n'auraient pas une seule

plaie sur le corps. Tels gens, s'ils ont guère porté les armes, sont

bien heureux, car le jour de la résurrection, s'ils vont en paradis, ils

y porteront tout leur sang, sans en avoir répandu une seule goutte sur

la terre.

J'en ai ouï d'autres et de toutes manières de gens, qui se plaignent, et

jusqu'aux moindres, qui ont servi le roi, quatre, cinq et six ans, et

néanmoins n'ont pu acquérir que 3 ou 4,000 livres de rente : les voilà

bien gâtés. Je ne parle pas des gens de guerre seulement, mais de tous

les autres états dont le roi se sert. J'ai ouï dire à mon père, qui

était vieux, et autres plus anciens que lui, qu'il se disait à la cour

et par toute la France, du temps du roi Louis XI :

Châtillon, Bourdillon, Galliot et Bonneval, Gouvernent le sang royal.

J'oserais dire que tous ces quatre seigneurs, qui ont gouverné deux

rois, n'acquirent jamais tous ensemble 10,000 livres de rente. Je l'ai

dit autrefois à M. le maréchal de Bourdillon, lequel me répondit que

tant s'en faut que son prédécesseur eût acquis 3,000 livres de rente,

qu'il en avait vendu 1,500, et les avait laissés pauvres. Que l'on

demande à M. l'amiral qu'il montre ce que son prédécesseur, qui

gouvernait tout, a acquis, je gagerai qu'il n'en saurait montrer 2,000

livres de rente. Quant à Galliot, il a vécu grand âge après les autres ;

il a acquis par aventure 3 ou 4,000 livres de rente ou revenu. Quant à

Bonneval, M. de Bonneval, qui est aujourd'hui, et M. de Biron sont

héritiers. Je crois qu'ils ne sauraient pas montrer grandes

acquisitions. O bienheureux rois d'avoir eu de tels serviteurs ! On peut

bien juger qu'ils servaient leurs maîtres pour l'amitié qu'ils leur

portaient, et non pour l'avarice. J'ai ouï dire qu'ils demandaient

plutôt pour les serviteurs du roi que pour eux-mêmes. Ils sont morts

avec honneur, et leurs successeurs ne sont pas nécessiteux. Puisque j'ai

parlé des autres, je veux parler de moi-même : peut-être quelqu'un après

ma mort parlera de moi comme je parle des autres. Je confesse que je

suis très-obligé aux rois que j'ai servis, surtout au roi mon bon

maître, comme j'ai dit souvent. Je ne serais qu'un simple gentilhomme,

si ce n'étaient les moyens qu'ils m'ont donnés pour acquérir la

réputation que j'ai gagnée, que j'estime plus que tout le bien du monde,

ayant immortalisé le nom de Montluc ; et encore que je n'aie acquis

pendant si longtemps que j'ai porté les armes que fort peu de biens, ne

m'a-t-on jamais ouï plaindre des rois nos maîtres, mais bien de ceux qui

étaient près d'eux, lors qu'en ces dernières guerres ils m'ont calomnié,

comme si de rien je pouvais faire tout. Croyez que les plaies que j'ai

reçues m'ont plus donné de réconfort que d'ennui ; je m'assure, quand je

serai mort, qu'à grande peine dira-t-on que j'emporte au jour de la

résurrection en paradis tout le sang, os et veines que j'ai apportés au

monde du ventre de ma mère. Pour le bien, j'en ai assez : il est vrai

que si j'eusse été nourri en l'école du bayle de l'Esperon, j'en eusse

davantage : le conte mérite qu'on le sache et que je le mette ici.

Le roi Louis XII, allant à Bayonne, logea en un petit village nommé

l'Esperon, lequel est plus près, de Bayonne que de Bordeaux. Or, sur le

grand chemin, le bayle avait fait bâtir une très-belle maison : le roi

trouva étrange qu'en un pays si maigre et stérile, et dans des landes et

sables qui ne portaient rien, ce bayle eût fait bâtir une si belle

maison, de quoi il entretint pendant son souper son maréchal des logis,

qui lui fit réponse que le bayle était un riche homme, ce que le roi ne

pouvant croire, vu le misérable pays où la maison était assise, l'envoya

quérir sur l'heure même, et lui dit ces mots : « Venez ça, bayle,

pourquoi n'avez-vous fait bâtir cette maison en quelque endroit où le

pays fût bon et fertile ? » — « Sire, dit le bayle, je suis natif de ce

pays, et le trouve assez bon pour moi. — Êtes-vous si riche, dit le roi,

comme l'on m'a dit ? — « Je ne suis pas pauvre, dit-il, grâce à Dieu,

j'ai de quoi vivre. Le roi dit alors : Comment est-il possible qu'en un

pays si maigre et stérile, tu sois pu devenir si riche ? » — « Cela m'a

été bien aisé, dit le bayle, Sire. — Dites-moi donc comment, dit le roi.

— « Parce, Sire, que j'ai toujours plutôt fait mes affaires que celles

de mon maître et de mes voisins. » — « Le diable ne m'emporte, dit le

roi (ainsi était son serment), ta raison est bonne, car en faisant de

cette sorte et te levant matin, tu ne pouvais faillir de devenir

riche. » Oh ! combien d'enfants a laissés ce bayle héritiers de ses

complexions ! je n'ai jamais été de ceux-là. Certes je crois qu'il n'y a

si petit mercadant au monde qui, ayant tant trotté, couru et tracassé

comme j'ai fait, ne se fût enrichi ; et n'y a financier ou receveur,

pour homme de bien qu'il fût, en ce royaume, que s'il lui eût passé tant

d'argent par les mains comme il a fait à moi, qu'il ne fui en fût plus

demeuré. J'ai été sept ou huit fois capitaine des gens de pied, qui

n'est pas petit moyen pour commencer à gagner quelque chose. J'ai vu de

mon temps plusieurs capitaines qui se sont faits riches seulement sur la

paye de leurs soldats. Je n'étais pas si ignorant ni si mal habile, que

je n'eusse su faire le tour du bâton aussi bien qu'eux : il n'y a pas si

grande affaire pour apprendre cela, car avec un bon fourrier et un peu

d'aide, cela était facile. Puis après, j'ai été mestre de camp par trois

fois : Dieu sait si je pouvais trouver force passe-volants, et avoir

intelligence avec les commissaires des vivres ; car je pouvais découvrir

s'il y avait rien à gagner aussitôt ou plus tôt qu'homme de l'armée, car

j'avais assez bon nez. Après j'ai été gouverneur des places : je pouvais

toujours avoir à ma dévotion quatre-vingts ou cent hommes pour les faire

passer, comme MM. les gouverneurs le savent trop bien faire. Ainsi ayant

eu ces charges longtemps, et fait tant de montres comme j'ai fait en ma

vie, avec quelque peu d'épargne, mon Dieu ! quelle montagne d'or

aurais-je ! quand il m'en souvient, je le trouve étrange. Et puis encore

j'ai été lieutenant du roi à Sienne, et une autre fois à Montalsin, où

il y avait bien de quoi faire son profit, comme d'autres qui ont eu

pareilles charges l'ont fait, car il ne fallait sinon que j'eusse

intelligence avec trois ou quatre marchands, lesquels eussent avoué que

les blés que les soldats mangeaient avaient été achetés par eux, et pris

sur leur crédit ; et Dieu sait quel profit on fait à ces magasins. Puis

je pouvais faire des demandes par manière d'emprunt, députant

quelques-uns qui en eussent pris la charge et eussent apporté 100 ou

200,000 francs de dettes. Mais au lieu de cela, Sa Majesté nous devait

cinq payes quand nous sortîmes de Sienne, de quoi je lui en fis quitter

les trois dès que nous fûmes arrivés à Montalsin. Puis à la seconde fois

que j'y fus renvoyé au lieu de M. de Soubise, je demeurai six semaines

par le commandement du roi à Rome auprès du pape et des ambassadeurs et

agents du roi : c'était au temps que le duc d'Albe faisait la guerre à

Sa Sainteté ; toute la côte de la mer s'en allait abandonnée, et

Grossetto n'en pouvait plus, pour n'y avoir un seul grain de blé, non

plus qu'aux autres garnisons. Je trouvai à Rome quelques gentilshommes

siennois, lesquels étaient sortis avec moi de Sienne, qui me mirent en

connaissance avec un banquier, nommé Jule d'Albie, aussi Siennois,

lequel sur ma parole prêta six cents moges de blé, qui sont trois cents

tonneaux à douze muids par tonneau, moyennant que tous les mois je lui

donnerais six cents écus à chaque montre. Je ne pouvais prendre cet

argent que de l'épargne que je faisais sur les montres ; et au lieu de

mettre cela dans mes bouges, je le fis du tout payer, sauf le dernier

pacte, car il n'y eut plus d'argent, ni moyen d'en avoir, de sorte que

nous ne fîmes point montre. Je pouvais bien faire mon profit là-dessus,

car j'en pourvus des places qui en avaient besoin, selon la charge que

j'en eus, et j'épargnai encore la moitié du blé, lequel je prêtai aux

paysans qui mouraient de faim encore plus que les soldats. Ce fut là où

je commençai à être usurier, mais ce fut aux dépens de la conscience du

roi, car pour un muid à la récolte j'en eus deux, car il valait deux

fois plus quand je le prêtai. Ce gain n'entra non plus en ma bourse, car

je le laissai tout au roi. Je séjournai encore en ce pays-là sept mois

sans tirer une seule paye ; et fis vivre mes gens quatre mois, à vingt

onces de pain le jour, du gain que j'avais fait sur les blés, épargnant

tant que je pouvais le bien de mon maître. Je payai, les autres trois

mois, les soldats avec remontrances et bonnetades, comme je faisais

quand j'étais à Sienne : quelque temps après arriva le seigneur don

Francisco, lequel trouva encore des blés aux munitions. Encore fis-je

une pratique avec la duchesse de Castro, femme du duc qui fut tué à

Plaisance, laquelle connaissait M. de Valence, mon frère, du temps qu'il

était au service du pape Paul Farnèse. Le pape Paul Caraffa avait fait

défense de ne laisser sortir hors la Romagne aucuns blés ; mais cette

duchesse par-dessous main permettait que des marchands en fissent

apporter de nuit dans nos terres, et nos marchands les allaient acheter.

Je menai cette pratique bien secrètement, sur laquelle je pouvais gagner

beaucoup ; mais un seul liard n'en vint à mon profit.

Je pouvais apporter au roi pour 2 ou 300,000 fr. de dettes, aussi bien

qu'a fait le seigneur Jourdain de Corsègue, et autres que je ne veux

nommer, lesquels ont été bien payés. Je n'étais pas garni de si peu

d'entendement ni de moyens, que je ne l'eusse su faire aussi bien

qu'eux. J'ai été lieutenant du roi en ce pays de Guyenne ; j'ai fort

couru le monde, mais je crois qu'il n'y a rien qui égale ce pays, soit

en richesses, commodités et vivres. Ayant une telle charge, je pouvais

bien avoir intelligence avec le receveur de la province (ces gens ne

demandent pas mieux), et emplir bien mes coffres, car tant sur les

montres et garnisons, qu'attelages d'artillerie, je pouvais faire un

grand gain. Combien d'impositions pouvais-je faire sur le pays ! car le

roi m'en avait baillé le pouvoir, lesquelles fussent tournées à mon

profit ; car, encore que Sa Majesté entendît que ce fût pour son

service, si j'eusse voulu, j'eusse bien su faire le change, de sorte que

la plupart fût demeuré entre mes mains. Je pouvais, si j'eusse voulu,

avoir un nomme de paille, pour aller par les villes et villages dire à

l'oreille aux principaux qu'il me fallait donner de l'argent pour être

soulagés, ou qu'autrement je les ferais ruiner et manger jusqu'aux os

aux gens de guerre, car nous ne laissons mal à faire. Je pouvais aussi

faire dire aux huguenots qui demeuraient en leurs maisons sous

l'autorité d'un édit, que, s'ils ne crachaient au bassin, je les ferais

tous ruiner. Combien m'en eussent-ils donné pour être assurés de leurs

vies et biens ! car ils ne se fiaient guère en moi, sachant comme je les

avais accommodés. Mais au lieu d'user de tous ces artifices pour me

faire riche, je laissais prendre le tout aux capitaines et gens d'armes,

et gens faisant service au roi qui me le demandaient, n'en ayant que peu

ou point tourné à mon profit, et encore ce que j'eus de Clairac, je le

pris avec permission du roi. Or que les autres se contentent, je suis

content. Que si Dieu me faisait la grâce de guérir de cette grande

arquebusade que j'ai au visage, je pense encore que, si la guerre

recommençait jamais, que je serais homme pour monter à cheval. Je crois

qu'elle n'en est pas loin, car, tant qu'il y aura deux religions, la

France sera en division et en trouble : il ne se peut faire autrement,

et le pis est que c'est chose qui ne peut pas finir de longtemps. Les

autres querelles se pacifient aisément, mais celle de la religion a

longue suite, et, encore que les gens de guerre ne soient pas fort

religieux, ils prennent parti, et étant engagés ils suivent puis après.

Aux termes que je vois les affaires, je ne crois pas que nous soyons au

bout ; pour le moins ai-je ce contentement en moi-même de m'y être

opposé autant que j'ai pu, et fait mon devoir. Plût à Dieu que tous ceux

qui ont eu les forces en main, n'eussent non plus connivé que moi ! Il

faut laisser faire Dieu : après qu'il nous aura assez fouettés, il

mettra les verges au feu.

Or, seigneurs et capitaines qui me ferez cet honneur de lire ma vie, n'y

apportez nul mal talent ; croyez que j'ai dit le vrai sans dérober

l'honneur d'autrui. Je sais bien qu'il en y aura qui mettront en dispute

mon écrit, pour voir si j'aurai touché quelque mensonge, par ce qu'ils

trouveront que jamais Dieu n'a accompagné plus la fortune d'un homme,

pour les charges qu'il a eues, que la mienne ; je les puis assurer que

j'ai laissé infinies particularités à écrire, car je n'avais jamais rien

écrit ni pensé à faire des livres : j'étais incapable de cela ; mais

pendant ma dernière blessure et mes maladies, j'ai dicté ce que je vous

en laisse, afin que mon nom ne se perde, ni de tant de vaillants hommes

que j'ai vus bien faire ; car les historiens n'écrivent qu'à l'honneur

des rois et des princes. Combien de braves soldats et gentilshommes

ai-je nommés ici dedans, desquels ces gens ne parlent du tout, non plus

que s'ils n'eussent jamais été ! Celui qui a écrit la bataille de

Cerisole, encore qu'il me nomme, en parle toutefois en passant : certes

me puis-je vanter que j'eus bonne part en la victoire, aussi bien qu'à

Boulogne et Thionville, et ces écrivains n'en disent rien, non plus que

de la valeur d'un grand nombre de vos pères et parents que vous

trouverez ici. Or ne trouvez pas étrange si j'ai été si heureux comme

j'ai écrit, car je ne me suis jamais proposé que ma charge ; et j'ai

reconnu que tout venait de Dieu, auquel je remettais tout, quoique les

huguenots m'aient estimé un athéiste : ils sont mes ennemis, il ne les

faut pas croire. Encore que j'aie eu des imperfections et des vices, et

ne sois pas saint non plus que les autres (ils en ont leur part,

quoiqu'ils fassent les mortifiés), si est-ce que j'ai toujours mis mon

espérance en Dieu, reconnaissant qu'il fallait que de lui vînt mon heur

ou mon malheur, lui attribuant toutes les bonnes fortunes qu'il me

donnait à la guerre. Je ne me suis jamais trouvé en faction quelconque

que je ne l'aie appelé à mon aide, et n'ai passé jour de ma vie sans

l'avoir prié et demandé pardon. Et plusieurs fois je puis dire avec la

vérité que je me suis trouvé, en voyant les ennemis, en telle peur que

je sentais le cœur et les membres s'affaiblir et trembler (ne faisons

pas les braves, l'appréhension de la mort vient devant les yeux) ; mais

comme j'avais fait mon oraison à Dieu, je sentais mes forces revenir.

Elle était ainsi, l'ayant dès mon entrée aux armes apprise en ces mots :

« Mon Dieu qui m'as créé, je te supplie, garde-moi l'entendement, afin

qu'aujourd'hui je ne le perde, car tu le m'as donné, et je ne le tiens

que de toi. Que si tu as aujourd'hui déterminé ma mort, fais que je

meure en réputation d'un homme de bien, laquelle je recherche avec tant

de périls.

Je ne te demande point la vie, car je veux tout ce qu'il te plaît : ta

volonté soit faite, je remets le tout à ta divine bonté. » Puis ayant

dit mes petites prières latines, je promets et atteste, devant Dieu et

les hommes, que je sentais tout à coup venir une chaleur au cœur et aux

membres, de sorte que je ne l'avais pas achevée que je ne me sentisse

tout autre que quand je l'avais commencée : je ne sentais plus de peur,

de façon que l'entendement me revenait, et avec une grande promptitude

et jugement je connaissais tout ce qu'il me fallait faire, sans l'avoir

jamais perdu en combat que je me sois trouvé.

Combien y en a-t-il de morts qui pourraient, s'ils étaient en vie,

témoigner si jamais ils m'ont vu effrayé ni perdre l'entendement à la

guerre, soit en assaut, rencontre ou bataille ! MM. de Lautrec, de

Lescun, de Barbezieux, de Montpezat, de Termes, du Biez, de Strozzi, de

Bourdillon, de Brissac, d'Enghien, de Boutières, de Guise, en pourraient

bien dire la vérité, car ils m'ont tous commandé, et m'ont vu en mille

et mille périls sans peur ni étonnement ; que s'ils pouvaient retourner

en vie, ils seraient bons témoins de ce que je dis. Encore ne sont pas

morts tous ceux qui m'ont commandé, car, combien que je sois plus vieux

capitaine qu'eux, il était raisonnable que je leur obéisse : M. le duc

d'Aumale, MM. les maréchaux de Cossé et de Vieilleville sont de ce

nombre. Je vous supplie, mes bons seigneurs, si mon livre tombe entre

vos mains, de faire jugement si ce que je dis est vrai ou faux, car vous

en avez vu une partie, et je crois qu'après ma mort vous voudrez voir ce

que j'ai écrit. Il y en a d'autres aussi qui me peuvent démentir, comme

le sieur Ludovic de Birague et M. le président de Birague, lequel

n'abandonna guère ce brave maréchal de Brissac. Plusieurs autres vivent

qui ont été mes compagnons d'armes, et plusieurs aussi qui ont marché

sous moi, tous lesquels peuvent être fidèles témoins de ce que j'ai dit,

et si, quand il a été question de faire une exécution, j'ai jamais

trouvé rien impossible ; mais au contraire, ce qu'on tenait impossible,

je le trouvais possible, je l'entreprenais et en venais à bout, ayant

toujours cette ferme confiance en Dieu qu'il ne m'abandonnerait point,

et m'ouvrirait toujours l'esprit pour connaître ce qui était besoin pour

venir au bout de mon entreprise. Je n'en ai trouvé jamais aucune

impossible, si ce n'est celle de Thionville : il en faut donner

l'honneur à M. de Guise seul ; il y eut là plus de l'heur que de la

raison, quoique ledit sieur de Guise assurât toujours de l'emporter,

comme il fit.

Mes compagnons, combien de choses grandes ferez-vous si vous mettez

toute votre confiance en Dieu, et si vous proposez toujours l'honneur

devant les yeux, discourant en vous-mêmes que si vos jours doivent finir

sur la brèche, vous avez beau demeurer dans le fossé. _Un bel_ morir,

dit l'Italien, tutta la vita onora. C'est mourir en bête, de ne laisser

nulle mémoire après soi. Ne tâchez jamais à dérober l'honneur d'autrui,

ni à vous proposer l'avarice ou ambition, car vous verrez lors le tout

tomber en malheur et infortune ; je ne dis pas ceci pour faire le

prêcheur, mais pour la vérité. Combien y en a-t-il au monde qui ont eu

le bruit d'être fort vaillants, même qui sont en vie, que je ne veux

nommer ! néanmoins ils ont été fort malheureux en leurs entreprises :

croyez que cela venait de Dieu ; et encore qu'ils l'appelassent à leur

aide, leur zèle n'était pas bon, voilà pourquoi Dieu leur était

contraire. Il faut, si vous voulez qu'il soit à votre secours, que vous

dépouilliez toute ambition, avarice et haine, et soyez pleins de la

loyauté et fidélité que nous devons à notre prince ; et encore que sa

querelle ne soit juste, il ne laissera pas pourtant de nous assister,

car ce n'est pas à nous de demander à notre roi si sa querelle est bonne

ou mauvaise, mais seulement d'obéir. Que si vous n'êtes reconnus des

services que vous avez faits, vous ne vous en fâcherez pas, parce que

votre intention n'aura pas été de combattre pour ambition ni grandeur,

ni pour convoitise des richesses, mais pour la fidélité que Dieu nous a

commandé de porter à notre roi. Vous vous réjouirez d'être estimés et

aimés de tout le monde, qui est la plus belle richesse et acquisition

que tout homme d'honneur doit désirer, car les richesses et grands états

périront avec le corps, et la bonne renommée vivra à jamais avec l'âme.

A présent je me vois tirant à la mort, dans le lit, je me sens

grandement soulagé ; en dépit d'elle, mon nom vivra, non-seulement en la

Gascogne, mais parmi les étrangers.

Or c'est ici la fin de mon livre et de ma vie : que si Dieu me la

continue plus longuement, quelque autre écrira le reste, si je me trouve

en lieu où je fasse quelque chose digne de moi, ce que je n'espère pas,

me sentant si incommodé que je ne pense pouvoir jamais plus porter les

armes. J'ai cette obligation à cette méchante arquebusade qui m'a percé

et froissé le visage, d'avoir été cause que j'ai dicté ces Commentaires,

lesquels, comme je pense, dureront après moi. Je prie ceux qui les

liront de ne les prendre point comme écrits de la main d'un historien,

mais d'un vieux soldat, et encore gascon, qui a écrit sa vie à la

vérité, et en guerrier : tous ceux qui porteront les armes y prendront

exemple, et reconnaîtront que de Dieu seul procède l'heur et le malheur

des hommes. Et parce que nous devons avoir recours à lui seul,

supplions-le de nous aider et conseiller en nos tribulations, car ce

monde n'est autre chose, et dont les grands ont aussi bien leur part que

les petits : en cela se manifeste sa grandeur, vu qu'il n'y a roi ni

prince qui en soit exempt, et qui n'ait ordinairement besoin de lui et

de son secours.

Ne dédaignez, vous qui désirez suivre le train des armes, au lieu de

lire des Amadis ou Lancelots, d'employer quelque heure à me connaître

dedans ce livre ; vous apprendrez à vous connaître vous-mêmes, et à vous

former pour être soldats et capitaines, car il faut savoir obéir pour

savoir après bien commander. Ceci n'est pas pour. les courtisans ou gens

qui ont les mains polies, ni pour ceux qui aiment le repos ; c'est pour

ceux qui par le chemin de la vertu, aux dépens de leur vie, veulent

éterniser leur nom, comme en dépit de l'envie j'espère que j'aurai fait

celui de Montluc.

Ici avait mis fin le seigneur de Montluc à son livre ; mais depuis,

l'échantillon qui s'ensuit s'est trouvé.

[10] Par plaisanterie.

Commentaires de Montluc, tome 4/4 · 第 12 / 15 题