OÙ ROULETABILLE RETROUVE IVANA ET ÉCHANGE AVEC ELLE QUELQUES EXPLICATIONS
NÉCESSAIRES
Quelques jours plus tard, Rouletabille était bien ému en soulevant le
marteau de cuivre d'une vieille porte dans une de ces antiques ruelles qui
avoisinent la place de Top-Hané.
Les fenêtres de cette demeure à l'aspect des plus rébarbatifs étaient
garnies de barreaux de fer et de double quadrillage de bois, tels qu'on en
voit aux plus sombres hôtels de Galata ou de Stamboul, de l'autre côté de
la Corne d'Or. Les moucharabiés des maisons modernes qui grimpent les
pentes de Péra ont une allure plus coquette, plus fraîche, presque
engageante et semblent en passant prêtes à jouer avec le mystère dont
elles ont la garde.
Rouletabille, après un coup d'oeil jeté sur cette forteresse dont la ligne
sombre ressortait sur la blancheur de la neige récemment tombée, frappa
trois coups et attendit.
Dieu! que cette petite ruelle était triste et déserte, et silencieuse,
sous son manteau blanc! Les hivers sont durs et glacés à Constantinople.
Rouletabille, qui n'avait pas pris le temps d'acheter une fourrure,
frissonnait.
Enfin la porte s'ouvrit et un grand diable de cavas, doré sur toutes les
coutures, attendit que le jeune homme se nommât. Il lui fit deux fois
répéter son nom, après quoi Rouletabille fut prié d'entrer.
Le reporter donna l'ordre au cocher de la calèche qui l'avait amené de
l'attendre et pénétra dans cette maison préhistorique.
Le cavas l'introduisit aussitôt dans un salon, le pria de s'asseoir sur le
divan qui faisait le tour de la pièce et disparut.
Deux minutes plus tard, un grand nègre arriva, portant sur un plateau
d'argent des tasses de café et des petits compotiers de cristal pleins de
confitures de roses.
Il disparut à son tour.
Cinq minutes encore s'écoulèrent et un vieillard à turban vert, un tout à
fait vieux courbé par les ans et dont la barbe blanche semblait balayer le
tapis, fit son entrée.
Il salua fort gravement Rouletabille et s'assit, s'occupant tout de suite
de la dînette; ce faisant, il ne cessait de parler avec une douce
volubilité, sur un ton fort enfantin; seulement, comme il parlait turc et
que Rouletabille ne le comprenait pas, Rouletabille ne lui répondait pas.
Rouletabille goûtait à ces petites sucreries avec impatience et à chaque
instant regardait du côté de la porte par laquelle le vieillard était
entré; mais ce fut une autre porte qui s'ouvrit: un énorme eunuque,
soulevant une tapisserie, laissait passer un fantôme noir.
Quel événement prodigieux se passait-il donc pour que ce fantôme noir, qui
était une femme, franchît les portes du sélamlik réservé exclusivement aux
hommes, surtout dans les antiques demeures comme celle-ci, habitées par de
vieux Turcs à turban vert?
Il était impossible de voir quoi que ce fût des traits de cette femme;
elle devait avoir triple voile sous son _tchartchaf_ funèbre dont toutes
les grandes dames turques s'emmitouflent maintenant pour sortir et qui ne
laisse point, comme le _yalmack_ des anciens temps, la possibilité de
découvrir au moins le front et la splendeur du regard.
Il est vrai que, le plus souvent, sous ce tchartchaf, nos modernes Turques
sont vêtues à la dernière mode de Paris et avec une élégance qui vient en
droite ligne de la rue de la Paix.
--Canendé hanoum? prononça Rouletabille en s'inclinant trois fois, car il
était devant une princesse qui s'était enfermée dans ce coin désert pour
se consoler de n'avoir point donné d'enfants à l'ex-sultan et pleurer dans
le particulier un régime disparu.
Canendé hanoum, qui parlait le français comme toute femme de qualité en
Turquie, lui présenta son oncle, le vieux Turc au turban vert, un ancien
général de division qui avait acquis de la gloire à Plevna. Le général,
d'un signe, pria le jeune homme de s'asseoir.
Rouletabille tendit un pli cacheté à la princesse. Elle y jeta simplement
les yeux et dit:
--Oui, je sais. Kasbeck m'a prévenue, mais je l'attends.
Rouletabille, à ces mots, se troubla légèrement, mais surmontant vite son
émotion, reprit:
--Ne vous dit-il point, dans cette lettre, que s'il n'est pas là à cinq
heures, vous ne devez plus l'attendre?...
--Oui, oui, parfaitement, monsieur: nous sommes d'accord, mais il n'est
que quatre heures!...
Sur quoi elle se mit à parler au jeune homme de tout autre chose... Elle
l'entretint surtout de la guerre et de l'échec que les Bulgares venaient
de remporter dans leur attaque des lignes de Tchataldja. Elle en montrait
une grande joie et considérait ce premier succès comme le présage d'une
définitive revanche.
Rouletabille, qui connaissait les amitiés et les opinions de son hôtesse,
assura que tant de catastrophes ne se seraient point produites si
Abdul-Hamid était resté sur le trône.
--Il y reviendra! fit-elle.
Et elle se leva, lui tendant avec une grande noblesse sa main à baiser.
--Pardon, madame, Mlle Vilitchkov a bien reçu une lettre, celle que je lui
ai fait parvenir par Kasbeck?...
--Mais certainement, lui répondit Canendé hanoum. Ah! dites-moi, vous
restez encore longtemps à Constantinople?
--Ah! madame, on dit que c'est la fin de la guerre, _nous_ quitterons
Constantinople le plus tôt possible!... répondit-il avec
élan.
--Bien... bien...
La nouvelle de ce départ paraissait enchanter la princesse. Elle lui
adressa un petit coup de tête sous ses voiles noirs et s'en alla par la
même porte, le laissant à nouveau seul avec le vieux Turc à turban qui se
remit à le combler de confitures, de pâtisserie et de café en ne cessant
de bavarder comme une pie.
Enfin le turban vert se leva à son tour, le salua et le laissa seul.
Rouletabille regarda sa montre. Il était quatre heures et demie. Sans
doute trouvait-il que l'heure marchait lentement à son gré, car il ne put
retenir un mouvement d'impatience. Il poussa un soupir, replaça la montre
dans sa poche et leva la tête. Mais il chancela de joie: _Ivana était
devant lui!_
Une Ivana élégamment vêtue, à la dernière mode de Paris, une Ivana prête à
sortir, avec son manteau de fourrure et sa toque, sans «feradje», sans
yasmack», sans «tchartchaf», une Ivana évadée de toutes les turqueries et
qui n'avait plus de l'Orientale que ses grands yeux de flamme, qui
fixaient Rouletabille, sous sa voilette.
--Ah! mon petit Zo, mon petit Zo! _Tu as donc compris?... Tu as donc
compris?..._ Quelle joie pour moi que ta lettre!
Ils avaient eu un si joli mouvement pour se jeter dans les bras l'un de
l'autre! Et puis ils se continrent, parce que, subitement, il leur
semblait avoir entendu tousser et parce qu'ils craignaient de voir
apparaître le vieux Turc au turban vert, ou quelque affreux fantôme
noir...
Certainement ils étaient encore surveillés, il y avait encore quelque part
des yeux qui étaient chargés d'épier leur moindre geste. Cependant,
Rouletabille se jeta sur les mains de sa bien-aimée et les mangea de
baisers, et Ivana ne cessait de répéter:
--Oh! petit Zo, petit Zo! _Tu as compris? Tu as compris?..._
Elle était très pâle, sous la voilette, et Rouletabille vit qu'elle
défaillait. Elle murmura:
--Sortons d'ici! Oh! sortons d'ici au plus vite!...
--Nous ne pouvons pas sortir avant cinq heures, ma pauvre chérie... Je
vous en conjure, soyez calme jusque-là... Venez, asseyez-vous là près de
moi, nous parlerons tout bas, nous nous dirons des choses que nul
n'entendra, nous sommes enfin comme deux vrais amoureux qui se font des
confidences; là, donnez-moi vos mains...
--C'est que je voudrais être déjà si loin de tout cela, mon petit Zo!...
si loin!...
--Nous partirons, Ivana, encore un peu de patience...
--Mais pourquoi attendre cinq heures?
--C'est l'heure fixée par Kasbeck... Il a fait dire à Canendé hanoum qu'il
serait là à cinq heures...
--Comme vous avez l'air troublé en disant cela, petit Zo!... Mon Dieu! y
aurait-il quelque chose de changé?...
--Non! non! rien! rassurez-vous!... A cinq heures nous partirons!
--Ah! si tu savais, petit Zo!... (car tantôt elle lui parlait avec une
étrange solennité et tantôt avec une délicieuse gaminerie)... si tu savais
comme les jours m'ont paru longs! longs! Depuis que j'ai reçu ta lettre
par l'entremise de Kasbeck... je ne savais où tu étais, ni
pourquoi--puisque tu disais que tout était arrangé,--tu ne venais pas me
chercher tout de suite...
--D'abord, répondit Rouletabille, nous ignorions que tu étais chez Canendé
hanoum... nous avons toujours pensé et, jusqu'au dernier moment, Kasbeck
nous a dit que tu étais à Beylerbey et que tu avais débarqué du _Loreleï_
en même temps qu'Abdul-Hamid.
--Il a menti. Le lendemain de l'arrivée du _Loreleï_, deux femmes sont
venues me prendre à bord et m'ont conduite ici où Canendé hanoum était
chargée de m'éduquer, comprends-tu, petit Zo, chargée de faire de moi une
odalisque digne d'être présentée à l'ancien sultan!...
--Oh! Ivana!...
--Ce qu'il y avait de terrible, vois-tu, c'est que ces femmes ne sont
point méchantes du tout... elles étaient au contraire très gentilles,
pleines d'attentions, prenant un soin de moi de tous les instants, me
comblant d'horribles parfums et voulant m'apprendre à danser... C'était
charmant et épouvantable...
--Ah! si j'avais su que tu étais là!... on t'aurait délivrée tout de
suite... on aurait bien trouvé le moyen, va!... mais Kasbeck me
mentait!... Et dire que nous avions passé notre temps à le surveiller, le
suivant partout, tandis que toi, tu arrivais ici avec ces femmes, ombres
anonymes toutes trois... fantômes noirs... chez Canendé hanoum... Vladimir
t'a certainement vue descendre de voiture ici, avec tes compagnes!... Mais
comment se serait-il douté que c'était toi, sous tes voiles noirs, alors
que Kasbeck ne t'accompagnait même pas?... Enfin, tout est bien fini
maintenant! ne pensons plus qu'à notre bonheur, ma petite Ivana!
--Kasbeck t'a donné tous les papiers du tiroir secret? tous intacts,
n'est-ce pas?
--Oui, tous... Il a fallu vérifier, tu penses! Cela a demandé du temps...
Et puis, de son côté, Kasbeck voulait prendre ses précautions avec les
trésors... avant de te donner à moi... Cela se comprend... Cet eunuque est
un extraordinaire commerçant!
--Ils le sont tous, petit Zo!... Et quel commerce!...
Elle poussa encore un soupir:
--Ah! quand allons-nous partir?
--Écoute, Ivana, sais-tu ce que j'ai pensé?... J'ai pensé que puisque la
guerre allait être finie, comme je te l'ai écrit--on parle déjà
d'armistice depuis l'affaire de Tchataldja--j'ai pensé que nous pourrions
bien partir pour Paris...
--Oh! oui, petit Zo!... oui!... oui!... Paris!...
Elle tremblait de bonheur en évoquant Paris, l'école, la faculté,
l'hôpital, où elle retrouverait ses camarades et ses travaux.
--C'est à Paris que nous nous marierons! fit Rouletabille.
--Mais le général Stanislawoff ne voudra pas! Il tiendra à ce que la
cérémonie ait lieu à Sofia.
--Le général fera ce que je voudrai! déclara le reporter, il n'a rien à me
refuser!
--Bien! bien! Oh! certes, Paris, oui... je préfère! fit-elle en se
blottissant contre lui.
--Tu comprends, nous avons besoin l'un et l'autre d'oublier bien des
choses... Il faut mettre un peu d'Occident entre notre bonheur et le
passé... En France, ma chérie, nous nous retrouverons tout à fait, oui, il
me semble qu'il n'y a qu'en France que nous pourrons nous aimer
normalement, sans heurt, sans aventure, après un honnête mariage dans une
honnête mairie.
--Tu as raison, tu as raison, petit Zo!...
Et elle se pressa contre lui; elle cherchait un refuge où elle pensait
bien que nul autre ne viendrait plus la chercher jamais... ni Kasbeck pour
son abominable commerce, puisqu'il était maintenant payé et comment!... ni
Gaulow, ni Athanase, puisque ces deux-là étaient morts!...
--Mon Dieu! tu es bien sûr alors qu'il est mort?
--Qui? Athanase?... Oui, oui, oh! il est bien mort, le pauvre garçon!
--Tu as raison de le plaindre, petit. Il m'aimait beaucoup.
--Diable! s'il t'aimait!...
--Il m'était dévoué...
--Sans doute, mais ne sois point triste de sa mort, fit Rouletabille en
hochant la tête, car évidemment, s'il avait vécu, le pauvre garçon eût
beaucoup souffert.
--S'il eût souffert!... surtout maintenant que je ne lui dois plus rien,
_du moment que c'est toi qui as tué Gaulow!..._ Ah! petit Zo! petit Zo!...
quand j'ai lu ce que tu m'écrivais là... que Gaulow n'était pas mort de la
main d'Athanase, là-bas, sur cette affreuse petite place, dans ce terrible
petit village de l'Istrandja... et qu'il avait pu s'échapper... et que
c'était toi qui l'avais tué au fond de la chambre des trésors!... vois-tu,
petit Zo, j'ai pleuré et j'ai prié le bon Dieu comme lorsque j'étais toute
petite... c'était si affreux pour moi de me donner à cet Athanase qui m'a
toujours fait un peu peur, que je n'aimais pas, que je n'ai jamais aimé...
Et cependant, je n'aurais pu me refuser, petit Zo: _je lui avais juré,
autrefois, que je serais sa femme le jour où il m'apporterait la tête de
Gaulow!_ et je croyais qu'il avait tué Gaulow!... je n'avais plus qu'à
mourir le jour où j'ai cru cela!... et j'étais bien décidée à mourir... et
je me serais tuée certainement à Stara-Zagora où je craignais qu'Athanase
ne vînt me relancer, avec la tête de Gaulow, si le général-major ne
m'avait reparlé du coffret byzantin et de ce qu'il contenait... alors j'ai
compris que ma vie, désormais sacrifiée, pourrait encore servir à quelque
chose... mais, petit Zo! ce que je souffrais de te voir souffrir!...
--Pourquoi ne t'es-tu pas confiée à moi?
--Ni à toi, ni à personne! J'avais une honte affreuse de moi!... C'était
si horrible ce que j'avais fait!... Il y a des choses qu'une femme comme
moi n'avoue pas aux autres parce qu'elle a honte de se les avouer à
elle-même..._ Pouvais-je te dire que je souhaitais la perte de ce loyal
soldat qu'était Athanase et le salut de cet ennemi de mon pays, de cet
assassin de mes parents qu'était Gaulow?_... et qu'entre eux deux je
n'avais pas hésité? Et qu'avec fourberie et traîtrise j'avais prêté mes
mains à l'évasion du misérable dans le moment qu'apercevant au loin
poindre les armées bulgares, j'avais redouté l'arrivée d'Athanase venant
réclamer le prix de sa conquête!... Pouvais-je te dire que lorsque Gaulow
se disposait à user pour fuir des moyens que je lui procurais...
pouvais-je te dire que notre katerdjibaschi était accouru et avait payé de
sa vie une lutte avec le bandit?... Non! Non! je gardais toute cette honte
pour moi et je ne t'en aurais jamais parlé si tu ne l'avais devinée! Enfin,
pourquoi t'aurais-je avoué ces affreuses choses, après avoir cru voir
succomber Gaulow sous les coups d'Athanase? Est-ce que tout n'était pas
fini pour moi? Est-ce que mes explications eussent pu empêcher
l'inévitable? Pourquoi me déshonorer à tes yeux comme je l'étais, comme je
le suis encore aux miens? Si je te disais qu'encore à cette minute où je
t'avoue tout cela, j'ai honte de moi, j'ai honte, petit Zo!
--Comme tu m'aimais! soupira Rouletabille, en se prosternant sur les mains
d'Ivana.
--Et tu en as douté!
--Pardonne-moi, Ivana!... Pardonne-moi... Oui, c'est moi qui suis un
misérable de ne pas t'avoir devinée plus tôt, mon ange chéri!... Mais je
vois bien que l'amour est ainsi fait qu'il se plaît à nous aveugler dans
le moment que nous aurions le plus besoin de voir clair!... Certes, si
j'avais été en tiers dans cette aventure, si j'avais été à la place de La
Candeur par exemple, ou de Vladimir, je t'aurais devinée tout de suite...
Mais j'aimais et j'étais jaloux!... C'est dire que j'étais devenu, à cause
de cette horrible jalousie, qui était une insulte à notre amour, le plus
stupide des hommes!... Et c'est l'amour qui se vengeait ainsi de ce que je
ne t'eusse point dès l'abord mise au-dessus de tout soupçon, en dépit de
l'apparence accusatrice de tes actes ou de tes gestes, ou de ta mine, ou
de ta parole! J'aurais dû me dire tout de suite--ce que je ne me suis dit
que lorsque j'eus reçu ta lettre d'adieu à Stara-Zagora: Elle m'aime!...
Elle m'aime par-dessus tout!... Eh bien! essayons d'expliquer avec cela
l'inexplicable! Et tout de suite j'aurais compris, _en rapportant tout à
cet amour_, que c'était à cause de ton amour que tu te faisais un instant
la complice de l'abominable Gaulow! J'aurais compris ce que j'ai compris à
Stara-Zagora, dans cette nuit de douleur et de larmes qui a suivi ton
départ, _j'aurais compris que puisque tu poursuivais Gaulow, après l'avoir
fait fuir, et cela dans le dessein de le tuer, tu ne voulais point tenir
Gaulow de la main d'Athanase!_... Explication logique et la seule possible
de ta conduite à toi, Ivana, et aussi de celle d'Athanase, _qui s'occupait
de s'assurer de Gaulow avant de te sauver, Ivana!_ C'était donc que tu
t'étais promise à lui s'il te vengeait de Gaulow; et seulement à cette
condition-là!... Voilà ce qui m'est apparu à Stara-Zagora!... Voilà
pourquoi, après avoir compris cela, je fus pris d'un désespoir sans borne,
car croyant Gaulow mort de la main d'Athanase, comme tu le croyais
toi-même, je croyais mort notre amour!... Aussi tu devines ensuite ma joie,
joie que je n'ai pu te décrire dans ma lettre, quand j'ai appris qu'il
était vivant!... Il était donc possible de le reprendre à Athanase, de lui
rendre une liberté nécessaire pour que nous puissions ensuite le reprendre
nous-mêmes et _exercer une vengeance qui nous aurait enfin délivrés sans
qu'Athanase ait à en réclamer le prix!_... Alors je fis comme toi!... Le
crime que tu avais accompli vis-à-vis d'Athanase en faisant échapper
Gaulow une première fois, je l'ai accompli, moi, une seconde!... Et mes
amis et moi nous avons recommencé derrière Gaulow, sauvé par mes soins,
cette poursuite jusqu'à la mort... Malheureusement, il nous échappait et
c'était Athanase qui mourait!...
--Ceci est affreux! exprima Ivana en frissonnant. Il est mort... Il ne
faut pas nous réjouir de cette mort-là! cela nous porterait malheur...
Dis-moi bien comment il est mort!...
--Eh! Ivana, je te l'ai déjà expliqué dans ma lettre... répondit
Rouletabille en mentant ici, avec un grand sang-froid. Il est tombé devant
nous dans un parti de Turcs qui l'a criblé de balles... Les Turcs, nous
voyant, se sont enfuis, et nous sommes arrivés pour constater la mort de
notre ami...
--C'est cela qui est épouvantable, dit Ivana... Il est mort certainement
en courant derrière son prisonnier et c'est nous qui sommes responsables
de sa mort!
--Je ne le pense point! exprima encore Rouletabille avec une effronterie
grandissante, et je voudrais bien te rassurer tout à fait sur ce point.
Athanase ne devait pas savoir que son prisonnier se fût enfui. Il revenait
au camp quand il a été surpris par les Turcs. Voilà la vérité! Il est tout
à fait superflu de te créer d'inutiles remords!... Et puis, entre nous,
bien qu'il soit ton cousin, je te dirai que cet Athanase ne mérite point,
en vérité, d'être pleuré. C'était un brave soldat, oui!... mais qui
songeait surtout à ce que tu lui avais promis!... Toi-même, Ivana, ta
personne ne lui était précieuse qu'autant qu'il pouvait espérer te
revendiquer!
--Comment cela, mon ami?...
--Oh! il eût préféré te savoir morte plutôt que vivante en dehors de
lui!... Ainsi, à la Karakoulé, tous ses actes prouvent qu'il pensait moins
à ton salut qu'à lui-même, c'est-à-dire qu'à son succès en t'apportant
Gaulow!... Avant de s'occuper de toi, il s'occupe de Gaulow!... Il ne
pénètre dans le harem que pour frapper Gaulow, que pour emporter Gaulow,
que pour mettre en sûreté Gaulow... et puis il revient pour te sauver!...
après... mais trop tard parce que j'avais passé là avant
lui!...
--Mais c'est vrai, petit Zo, c'est absolument exact ce que tu racontes
là!...
--Comment si c'est vrai! c'est-à-dire que maintenant, quand je l'examine
de près, je trouve sa conduite abominable...
--Certes! elle n'était pas généreuse!... accorda Ivana.
--Pas généreuse! Dis donc que ce joli monsieur te faisait chanter tout
simplement avec ta promesse inconsidérée...
--Oh! Zo!... Ne parle pas ainsi de ce malheureux garçon!
--Pourquoi pas, je te prie?... Est-ce que tu l'aimais?... Est-ce que tu
lui avais dit que tu l'aimais?...
--Ça, jamais!
--Et il savait bien que tu ne l'aimais pas!...
--Il pouvait s'en douter...
--S'en douter?... Il était parfaitement sûr que nous nous aimions tous les
deux!... et c'est pour cela qu'il avait hâte avant tout de jeter cette
tête entre nous deux!... Il savait bien que tu n'étais pas une femme à
revenir sur ta parole, et il voulait, au prix de cette tête, t'avoir
malgré toi! c'est-à-dire malgré ton amour pour un autre!... Aussi je ne te
cacherai pas plus longtemps mon opinion: ton Athanase, il me dégoûte!...
Cette déclaration sembla produire un excellent effet sur l'esprit d'Ivana.
--Mon Dieu!... puisque nous ne sommes pour rien dans sa mort, fit-elle, ce
que tu me dis là, petit Zo, me console un peu de l'avoir trompé et de lui
avoir soustrait un prisonnier qui lui était plus précieux que moi-même!...