SUITE DU DRAME SOUS L'EAU ET DANS LA NUIT

Rouletabille pense qu'il va mourir... étouffé au milieu de cette nuit et

au fond de cette eau...

Ah! qu'il voudrait retrouver un mur!... seulement une pierre pour le

soutenir!... pour le rattacher à quelque chose! Il lui semble qu'il serait

moins perdu! C'est horrible d'être ainsi dans le néant liquide et noir...

Ses jambes se dérobent sous lui, il sent qu'il va tomber, s'allonger...

pour toujours!

Il va mourir... dans ce tombeau plein de millions!... qu'il a violé!... et

qui le garde!

Si ses oreilles lui font entendre d'étranges sons, ses yeux, à cette

minute suprême, comme il arrive parfois dans la nuit des paupières closes,

lui font voir tout à coup de sinistres lueurs... des cercles de lumière

qui dansent la danse des millions... la danse des trésors

d'Abdul-Hamid...

Rêve magnifique au seuil de la mort...

Avant qu'il ne rende le dernier souffle, les trésors qu'il est venu

chercher là, au fond de la terre et de l'eau, ont la coquetterie macabre

de briller pour lui une fois encore... oui... Il y a là-bas des

rayonnements de joyaux...

Ainsi, ce petit cercle de lumière lactée ne peut être que l'un de ces

diadèmes qu'il a osé toucher tout à l'heure et qui vient danser autour de

lui, comme s'il était sur le front d'une reine invisible qui danserait et

qui serait naine!...

Car le cercle de lumière s'avance à une petite hauteur.

Et voilà que la vision s'agrandit... Ce diadème est vaste maintenant comme

une grande roue dont le moyeu serait occupé par un cabochon d'un éclat

insoutenable...

Soudain ce cabochon cesse de briller.

Ce n'est plus un diadème qu'il voit, ni un front lumineux sur la tête

d'une naine... mais une ombre immense d'homme entouré d'un cercle de

clarté glauque.

D'abord Rouletabille croit que c'est son ombre à lui, son reflet, car

l'ombre a sa forme à lui; et sa tête est coiffée de ce casque, de cette

énorme sphère de cuivre qui repose sur les épaules du scaphandrier.

Et l'autre tient aussi à la main un pic, comme le pic de Rouletabille...

Cependant Rouletabille ne remue pas, et l'ombre et la lumière remuent!...

Rouletabille, qui s'est redressé, reste droit... et l'ombre se penche...

Les bras de Rouletabille restent collés au corps et les bras de l'ombre

s'étendent en un geste de surprise ou d'effroi...

Et devant l'ombre, dans la muraille, il y a des reflets merveilleux!...

Et voilà soudain que Rouletabille renaît, respire, pense, se rend compte,

se souvient:

--Gaulow!...

Il a devant lui Gaulow, qui vient de découvrir les trésors d'Abdul

Hamid!...

Mais alors c'est le salut! c'est le salut si Gaulow ne le voit pas!...

Puisqu'il lui est impossible, à lui Rouletabille de retrouver le chemin du

jardin d'hiver dans cet aquatique labyrinthe, il suivra Gaulow et sortira

avec lui par le Bosphore, puisque Gaulow est venu par le Bosphore!

Et Rouletabille bénit sa chance qui, tout à l'heure, sur le ponton, l'a

retenu au moment où il avait été tenté, autant et peut-être plus que La

Candeur, de se ruer sur Gaulow et de le supprimer dans le moment que

celui-ci leur était apparu, embarrassé dans ses vêtements de scaphandrier!

Maintenant, c'est Gaulow qui le sauve!

Cependant Rouletabille continue de penser que si la présence de Gaulow le

sauve, lui, elle ne fait pas les affaires d'Ivana... Gaulow connaît

maintenant l'emplacement des trésors, et voilà la rançon d'Ivana bien

compromise...

Alors, tout de suite, cette conclusion apparut dans toute sa netteté à

l'esprit du reporter: «Il faut que Gaulow, sans s'en douter, me sauve...

et qu'il disparaisse!».

Avec de grandes précautions, Rouletabille s'éloigna du centre de

lumière... et il attendit...

L'homme s'était jeté à genoux devant l'un de ces trésors merveilleux et

puisait là-dedans à pleines mains. Il remplissait de pierres précieuses un

sac qu'il avait apporté avec lui.

Quand ce sac fut plein, il se releva, il prit sa pioche et après avoir

repoussé les dalles de marbre, comme s'il craignait la visite importune de

quelque curieux au fond de ce coffre-fort sous-marin, il se dirigea du

côté opposé à celui par où était venu Rouletabille.

Le reporter, derrière lui, s'avança. Il faisait un pas chaque fois que

l'autre en faisait un et avait grand soin de conserver ses distances.

Soudain, dans la clarté lactée qui entourait Gaulow devant lui,

Rouletabille aperçut le profil d'une porte de bronze telle qu'il en avait

trouvé une à la sortie de la pièce d'eau.

Il ne douta plus qu'ils ne fussent arrivés au Bosphore, d'autant que

Gaulow, s'avançant sur cette porte, fit un geste comme pour la faire

rouler.

Rouletabille alors fit un mouvement brusque pour se jeter en avant. Est-ce

que Gaulow allait lui échapper? Est-ce qu'il allait l'enfermer dans ce

tombeau?

Ce mouvement découvrit-il Rouletabille?

Toujours est-il que l'homme cessa soudain de s'occuper de la porte, puis

après quelques instants d'immobilité, fit quelques pas au-devant de

Rouletabille dans le corridor.

L'autre recula.

Mais Gaulow s'avança encore, levant sa pioche.

Rouletabille ne douta plus qu'il ne fût découvert et leva sa pioche à son

tour.

Alors les deux hommes restèrent à nouveau immobiles, se fixant à travers

la grosse lentille de leur casque, le pic levé...

Ils comprenaient que l'un des deux devait rester là, et qu'après avoir

découvert un pareil secret, il y en avait un de trop sur la terre et sous

les eaux!

L'homme, grand et fort, jugea que Rouletabille, petit, mince, d'apparence

chétive sous son énorme casque, serait pour lui une facile proie.

Il s'avança aussi vite que le lui permettait le vêtement dans lequel il se

mouvait.

Rouletabille, lui, recula encore. Il voulait user de ruse et pensait qu'il

avait tout à gagner à sortir du cercle de lumière.

Il s'enfuit, si tant est qu'on puisse appeler fuite cette reculade

difficile dans cette eau qui ne lui avait jamais paru si lourde à remuer.

Et il laissa glisser sa pioche comme si elle lui échappait par mégarde.

L'autre s'en fut aussitôt à cette arme et la ramassa heureux sans doute

d'un événement qui diminuait son adversaire.

Pendant ce temps, profitant de ce que Gaulow se baissait pour ramasser son

pic, Rouletabille s'affalait, s'allongeait contre la muraille, sur le

sol.

Gaulow continua son chemin, le cherchant.

Quand Gaulow passa devant lui, Rouletabille se leva tout doucement et

comme l'homme, arrêté, se demandait où il était passé, il se jeta, par

derrière, sur lui; et lui arracha, des deux mains, les deux tuyaux

d'inspiration et d'expiration!...

D'abord, sous la ruée, l'homme chancela et puis retrouva son aplomb, et

tout à coup porta la main à son casque. Alors Rouletabille assista à

quelque chose d'horrible, à l'étouffement de ce grand corps qui faisait

des gestes désordonnés pour se soulager du poids formidable qui pesait sur

ses épaules... et qui se débattait contre l'étreinte fatale de l'élément.

Il tendit une dernière fois les mains vers Rouletabille et soudain

s'écroula, roula par terre, porta les mains à sa poitrine, eut quelques

sursauts et puis resta allongé.

Il était mort.

Par un miracle, la lanterne électrique qu'il avait à sa ceinture ne

s'était point brisée. Rouletabille alla la lui prendre et, armé de cette

lueur propice, il ramassa le sac aux joyaux, puis, tout de suite, s'en fut

à la porte, ne s'attardant point à contempler sa victime.

La porte obéit facilement à la poussée du reporter, recevant une égale

pression de toutes parts, plus la sienne.

Elle tourna sur ses gonds. Il tourna avec elle et quand elle fut refermée

il était dehors, dans le Bosphore.

Rouletabille se rendit compte des difficultés qu'avait dû surmonter Gaulow

avant de trouver cette porte qui était quasi recouverte d'algues et

encastrée entre deux murs dont l'un s'avançait cachant presque l'autre.

Le reporter sortit de cet impasse et fut sur le lit même du Bosphore. Il

ne perdit point de temps à y rechercher les vestiges des civilisations

disparues. Il chercha le long de la rive une rampe naturelle, ne tarda

point à la trouver... espéra ensuite une échelle, un escalier, et fut

assez heureux pour rencontrer enfin une marche, comme il y en avait tant

dans ces parages, une marche qu'il gravit et qui fut suivie

d'autres.

Et ainsi peu à peu il émergea du niveau du détroit, dévissa non sans

effort sa sphère et respira l'air glacé du dehors avec une joie que nous

nous refusons à décrire.

Il se rendit compte qu'il était tout près des ruines de Tchéragan et alors

il songea à La Candeur qui l'attendait toujours dans le jardin d'hiver et

qui devait être dans de belles transes.

Il se soulagea de son vêtement imperméable, le ramassa, lia ensemble tous

ses ustensiles et le sac et reprit le chemin qu'il avait fait avec La

Candeur.

Cependant au pied du mur qu'il avait à franchir il laissa sous une pierre

tous ses impedimenta.

Enfin, il parvint dans les couloirs de Durdané et, en approchant du jardin

d'hiver, commença d'entendre un clapotis qui n'était pas ordinaire...

Une minute après il était dans les bras de La Candeur, lequel l'avait cru

mort et qui, pour la sixième fois, venait de plonger dans la pièce d'eau à

la recherche de son chef de reportage.

Nous renonçons à décrire la stupéfaction et la joie désordonnée du bon La

Candeur...

--C'est drôle, dit-il à Rouletabille, quand il fut un peu remis de ses

émotions et qu'il eut retrouvé sa voix, c'est toi qui es allé te promener

sous l'eau et c'est moi qui suis mouillé!...

Les etranges noces de Rouletabille · 第 49 / 62 题