Tous répétèrent dans leur langue: «Allons au pré des porchers!»

Toute la bande se mit en branle en agitant des armes. Seul, Athanase, qui

venait le dernier, affectait un grand recueillement.

--A quelle comédie, allons-nous? se demandait Rouletabille.

Ivana suivait les événements, avec une trompeuse indifférence.

Vladimir répétait:

--Vous allez voir que ça va être rigolo!

La Candeur tirait prudemment son cheval par la bride, car on passait par

des chemins peu ordinaires pour arriver au «pré des porchers». Enfin on

l'atteignit, ce fameux pré. Il était assez éloigné du village et dans un

endroit sauvage et lugubre, dominé par des collines abruptes. Un torrent

faisait entendre sa méchante musique entre une double rangée d'arbres qui,

penchés au-dessus de la rivière, l'un vers l'autre, avaient l'air, de se

raconter des histoires épouvantables qui les faisaient frissonner. Un pont

était là que tous traversèrent en silence et l'on s'arrêta sur l'autre

rive, sous les arbres.

--Nous camperons ici, dit Athanase à Rouletabille. C'est là que j'ai

affaire.

--Quelle affaire et pourquoi tous ces gens-là nous ont-ils accompagnés?...

--C'est parce qu'ils veulent nous offrir à souper et se réjouir avec nous

de la bonne besogne qui se prépare.

Et il se tourna vers les autres et cria avec exaltation et dans la langue

bulgare:

--Regardez, voilà les femmes qui arrivent avec les agneaux, et les

porchers avec les porcs... Mais voici le maître du pré des porchers, le

nommé Dotchov lui-même, qui est, ma foi, comme vous voyez, un vieillard

très respectable. Encore un qui a vu la guerre de l'Indépendance et qui a

connu mon brave homme de père. Dotchov est accompagné de son bon ami Ivan

le Charron. Ils ont combattu autrefois ensemble, se préparent à de

nouvelles batailles et peuvent se réjouir de compagnie avec nous. Avancez,

avancez, vieillards respectables!...

Vladimir, en traduisant les discours bulgares d'Athanase, ne pouvait

s'empêcher de répéter à Rouletabille:

--Qu'est-ce qu'il prépare? Ça ne va pas être ordinaire, cette affaire-là!

Le plus fou me paraît Athanase... Regardez, regardez comme il est aimable

avec ce vieux Dotchov, qu'il met au centre, à la place d'honneur et

cependant il le regarde avec des yeux qui tuent.

Pendant ce temps, on avait allumé les feux et les agneaux étaient préparés

à la heidouk, c'est-à-dire avec leur peau, tout entiers, dans les trous

chauffés comme un four de boulanger. Et les femmes venues du village,

commençaient de danser le choro, au son de la gaïda.

--Tu vois, mon vieux camarade, comme nous sommes gais, disait Ivan le

Charron au vieillard Dotchov, lequel, assis à la turque, au centre de la

bande, semblait présider à la fête.

--Pourquoi ne tue-t-on point mes cochons? fit Dotchov; je les ai fait

amener par mes porchers pour qu'ils engraissent la fête.

--C'est Athanase qui ne veut pas, répondit Ivan le Charron. Je lui en ai

demandé la raison; il m'a répondu qu'il ne les trouvait pas encore assez

gras pour une fête pareille!...

--Mais de quelle fête, au fond, s'agit-il donc? demanda encore Dotchov!

--Demande-le à Athanase! demande-le à Athanase!...

Athanase, appelé, répliqua:

--On te le dira au _raki_. Mais avant tu nous raconteras une histoire du

temps où tu fabriquais avec mon père des canons en bois de cerisier!

--Oui, oui, fit Dotchov! Ah! nous en avons fait de toutes sortes avec ton

père. On fabriquait des canons avec ce qu'on pouvait et on allait chanter

dans les villages: «_Lève-toi, lève-loi, héros du Balkan!_» Ton père

chantait bien...

--Et ma mère aimait la soupe aux choux! Mais les cochons préféraient les

oreilles de mon père!

--Évidemment! évidemment! acquiesça Dotchov, troublé, à cause de la façon

forcenée dont cet Athanase avait dit cela... évidemment, c'est grand

dommage que les cochons aient mangé les oreilles de ton père!... Mais tu

ne devrais pas me regarder comme ça. Tu sais bien que je ne pouvais rien

faire pour les en empêcher!... Et puis, après tout, reprit Dotchov, en

secouant sa noble tête de vieillard, et en levant les bras au ciel, je ne

sais pas pourquoi on me reparle de cette affaire-là!... Elle m'a assez

empêché de dormir!... et pourquoi Ivan le Charron m'a entraîné

jusqu'ici!... et pourquoi vous m'asseyez en face du pont du pré des

porchers!... Tout ça n'est pas gai pour quelqu'un qui a souffert ce que

j'ai souffert!... Vous pourriez bien me laisser mourir tranquille sans me

rappeler tout ça!... J'ai eu assez de chagrin de la mort de ton père!

Demande à Ivan le Charron! j'en ai pleuré pendant des jours et des jours

et j'en ai dit aux bachi-bouzouks!... Allons, soyons raisonnables et

mangeons!...

--Nous allons manger, répondit Athanase, mais nous attendons encore un

convive.

--Qui?

--Regarde là-bas, celui qui s'avance vers le pont...

--C'est un vieux mendiant qui n'est pas du pays, je ne le connais pas...

--Si... si... tu le connais... mais il revient de si loin... de si loin...

Heureusement que je l'ai trouvé sur ma route, sans quoi il n'eût point

retrouvé son chemin... et je l'ai invité pour ce soir, persuadé que nulle

rencontre ne te serait aussi agréable, vieux Dotchov!...

--Sur la sainte Vierge, je ne le reconnais pas... Dis-lui qu'il approche.

Alors Athanase s'en va chercher le mendiant et le ramène par la main,

jusqu'au vieux pont du pré aux porchers. Certainement, au fond des prisons

d'Anatolie, le mendiant avait pensé ne plus le revoir, ce pont mémorable,

fait de deux planches et d'une traverse pourrie. Par la main, Athanase

amène donc le vieillard en haillons devant l'aimable et vénéré Dotchov,

qui cligne des yeux:

--Non, non, je ne le reconnais pas!

--Tu ne reconnais pas le bon Cyrille, célèbre pour ses malheurs?

Dotchov, à ces mots, se leva terriblement pâle; cependant il eut la force

de serrer sur son coeur le loqueteux avec la joie d'un père retrouvant son

enfant.

--Dieu soit loué, Cyrille, je te retrouve. On te croyait mort! Et je t'ai

pleuré longtemps, fidèle compagnon de ma jeunesse!...

Dotchov se rassied, car ses vieilles jambes n'ont plus la force de le

supporter après une émotion semblable!

--Mais parle! parle! dit-il à Cyrille. Raconte-nous ton histoire. Tu as

donc échappé, toi aussi, aux bachi-bouzouks? Je croyais qu'ils t'avaient

fusillé, ce jour maudit...

--Est-ce le moment de parler? demanda Cyrille, à Athanase.

--Après le mouton... dit Athanase.

Alors Athanase fait servir le mouton. Le pope Goïo s'est tranché un

morceau avec le cimeterre du sultan, et le dévore après un rapide signe de

croix orthodoxe. Dotchov a fait une place près de lui à Cyrille, célèbre

pour ses malheurs. Et, en dépeçant la viande odoriférante, avec leurs

doigts, ils se renvoient vingt anecdotes du temps qu'ils couraient les

grands bois du Balkan et de l'Istrandja pour échapper aux

bachi-bouzouks.

Enfin, il y eut une distribution de raki; les filles qui dansaient le

choro s'arrêtèrent et le gaïda se tut.

--Voilà le moment! Voilà le moment! disait Vladimir en poussant

Rouletabille au premier plan...

Rouletabille s'étonnait:

--Ces Bulgares paraissent tout à fait chez eux. Où sont les autorités

turques du village? Ils ne les craignent donc pas?

--Non, répliqua hâtivement Vladimir, les autorités sont mortes. Ils ont

tué hier le kouet, et cinq zaptiés. Ils sont maintenant chez eux, entre

eux, et tous prêts, hommes, femmes, enfants, à prendre la montagne. Ce

soir, avant de quitter le village, ils doivent le brûler pour ne pas

laisser cette besogne aux Turcs... du moins c'est ce que j'ai compris, car

j'ai voulu savoir pourquoi ils étaient si gais... Mais écoutez!...

écoutez!... c'est maintenant que l'affaire d'Athanase commence!... Oh!

regardez Athanase!...

En effet, debout derrière le pope, Athanase, qui regardait le vieillard

Dotchov, était épouvantable à voir. Ah! c'était une belle tête d'animal

qui a faim et qui surveille sa proie!

On faisait cercle autour de Cyrille qui allait raconter une histoire de la

guerre de l'Indépendance et qui s'essuyait la moustache et se libérait la

bouche.

--D'abord, commença-t-il, tu te rappelles, Dotchov, qu'un orage

épouvantable s'était élevé la nuit dans la montagne et que le vent s'était

engouffré dans la masure où Ivan le Charron et le père d'Athanase et moi

nous nous étions réfugiés pour fuir les bachi-bouzouks après la dispersion

des comitadjis. Ce vent s'était si bien engouffré par le trou qui donnait

issue à la fumée que le foyer fut renversé, bouleversé et que le feu prit

à la masure. Il fallut l'évacuer et passer la nuit sous la pluie et la

grêle. Puis trois bergers vinrent nous trouver sous un bouleau et, après

nous avoir nourris et réchauffés, nous engagèrent à gagner un autre chalet

où nous trouverions l'hospitalité. Nous avons suivi le lit du torrent, tu

te rappelles, et l'eau glacée nous faisait frissonner... tu te

rappelles... tu te rappelles?

--Comme si c'était hier, fit l'autre vieillard en hochant la tête et en

frissonnant comme s'il était encore dans l'eau... c'est là que je suis

tombé dans un trou à truites et que j'ai failli me noyer...

--Justement, mais on n'a pas toujours pu suivre le lit du torrent; et

alors l'empreinte de nos pas nous a dénoncés aux bachi-bouzouks... cela

très clairement.

--Très clairement! c'est ce que j'ai toujours dit...

--Plus loin, on a fait la rencontre d'un ours.

--Ah! oui, l'ours... je vois l'ours.

--Il cherchait des oeufs de fourmi et il était étonné de nous voir.

--Je me rappelle... tout à fait étonné...

--Ah! ah! s'écria Ivan le Charron, en se rapprochant... l'ours!... je lui

ai jeté un bâton dans les jambes et il a été bien attrapé... On ne pouvait

pas tirer dessus, tu penses!...

--Enfin on a fini par arriver au chalet... Le berger Neia nous avait

accompagnés... Rappelle-toi... rappelle-toi, Dotchov...

--Oui, oui! Neia! le berger Neia! nous en avons souvent parlé avec Ivan.

Pauvre Neia!

--On peut le plaindre... En arrivant au chalet, Neia s'était enfoncé une

épine dans le pied; ça, il faut s'en souvenir.

--Oui, oui...

--Même qu'il nous a dit qu'il n'avait pas de chance... que les Turcs lui

avaient donné plus de vingt-cinq fois la bastonnade, qu'ils l'avaient fait

agenouiller cinq fois, pour lui couper la tête... et qu'ils l'avaient

dépouillé quinze fois de tout ce qu'il possédait... Mais il était surtout

tourmenté d'être allé si peu à l'église... et le père d'Athanase lui dit

alors: «Console-toi, Neia, après une telle vie tu pourras passer aisément

saint et martyr!» Et il répondit: «Surtout avec mon épine dans le pied!»

Or tu te rappelles ce qui est arrivé à cause de cette épine?

--Ma foi, non, Cyrille...

--Eh bien! il faut t'en souvenir... C'est à cause d'elle que Neia n'a pu

aller aux provisions au village et qui est-ce qui s'est risqué du côté du

village? c'est toi, Dotchov!

--Bien sûr! Il fallait bien que quelqu'un se dévouât...

--Sûr, ça ne pouvait être le père d'Athanase dont la tète avait été mise à

prix: 10.000 piastres!...

--Oh! je me rappelle, j'ai rapporté du lait, du pain et du tabac!

--Et tu étais gai et tu t'es mis à chanter en fumant ton chibouk parce que,

disais-tu, le danger était passé et que tu apportais d'heureuses

nouvelles: les bachi-bouzouks avaient abandonné la montagne et la route

était libre vers le Nord-Ouest. Et puis la Serbie entrait en campagne et

la Russie arrivait. Enfin! nous avions tout pour nous!... Seulement, il

fallait aller rejoindre les combattants. Le lendemain, nous sommes partis

d'un pas allègre; nous laissions le berger derrière nous, sans nous douter

de rien.

--Oui, c'est Neia qui nous a trahis, je l'ai tué de ma propre main, fit

Dotchov, à la première occasion.

--On doit, en effet, tuer les traîtres, Dotchov... On se mit donc en

marche. En tête, comme toujours, venait le père d'Athanase qui était un

fier homme, puis Ivan le Charron, puis moi, Cyrille, toi, Dotchov. Tu

marchais le dernier, mais c'est toi qui nous disais par où il fallait

passer, et c'est ainsi que nous arrivâmes devant le pré aux porchers, dont

nous étions séparés par le torrent... Alors, tu as crié à Athanase, père

de l'Athanase que voici:

--Il faut aller de l'autre côté si nous ne voulons plus rencontrer de

bachi-bouzouks! Il faut traverser la passerelle! Est-ce vrai?... Cette

passerelle-là du pré aux porchers! Est-ce vrai, Dotchov?

--Mais bien sûr que c'est vrai!... Ivan est là pour le dire aussi bien que

toi... je n'ai jamais donné que de bons conseils...

--La passerelle paraissait neuve, elle était composée de deux poutres et

d'une traverse; nous nous y engageâmes; mais elle céda tout de suite sous

nos pas, et toi, qui étais le dernier, tu pus facilement t'en tirer, car

tu t'es sauvé aussitôt, d'une façon effrénée, derrière un gros tronc

d'arbre qui gisait à quelque distance.

--Certainement, je me sauvais parce qu'on tirait des coups de fusil...

Est-ce vrai?...

--C'est vrai... nous n'avions pas plus tôt mis le pied sur cette

passerelle que plus de vingt coups de fusil partaient d'un bois voisin...

Le commandement de feu avait été donné en langue turque. Les

bachi-bouzouks nous avaient heureusement ratés. Ivan parvint à s'enfuir;

moi, j'avais glissé dans les eaux froides; les balles sifflaient toujours.

Qu'était devenu Athanase? Je ne pouvais m'en rendre compte. Je parvins

cependant à sortir de l'eau, à me jeter dans un taillis. Jamais de ma vie

je n'avais eu si peur. Je me croyais sauvé. Je fis mes prières. Ce n'est

que vingt-quatre heures plus tard que les bachi-bouzouks m'ont remis la

main dessus. Que faisais-tu pendant ce temps-là, Dotchov, que

faisais-tu?...

--Moi, je m'étais terré comme un lapin, répondit sans trouble apparent le

vieillard, dans un trou de grotte où je me trouvais aussi bien que dans un

cabaret valaque, mais d'où, hélas! j'ai assisté à la mort du pauvre

Athanase. Ce sera le plus grand chagrin de ma vie...

--Raconte, Dotchov, comment Athanase est mort...

--Il est mort comme je vais vous dire, et cela sur saint Georges et les

saints, ce fut tel que voilà: Athanase, qui était tombé dans le torrent,

réussit lui aussi à en sortir sans être vu des bachi-bouzouks et il grimpa

devant moi dans un grand hêtre...

Tous ceux qui étaient là montrèrent le hêtre sur l'autre rive, en disant:

--Ce hêtre-là... ce hêtre-là!...

--Comme vous voyez, reprit le bon Dotchov, l'arbre est très haut! Bien

caché, Athanase pouvait attendre le moment propice à sa fuite. Les

bachi-bouzouks, furieux, battaient le pré aux porchers, la campagne, les

bois, le ravin... Le malheur voulut que l'un d'eux revînt avec son chien

et ce chien alla tout de suite à l'arbre. Le chien se mit à aboyer. Les

bachi-bouzouks levèrent la tête et aperçurent Athanase. Ils se mirent à

tirer dessus comme sur une corneille et bientôt Athanase bascula et vint

s'écraser au pied de l'arbre. Le malheur voulut encore que l'un des

porchers vint à passer avec deux porcs. Les bachi-bouzouks coupèrent les

oreilles d'Athanase et en donnèrent une à dévorer à chaque porc... puis,

comme la nuit venait, ils s'en allèrent après avoir dépouillé le cadavre.

«Moi, je me glissai jusqu'à la dépouille de mon ami et l'enterrai comme je

pus en creusant la terre avec ma baïonnette. Ainsi est mort Athanase, père

de l'Athanase que voici!

--Dotchov, Dotchov, fit la voix grave et profonde du mendiant Cyrille.

Tout cela est tout à fait exact, car moi aussi j'ai vu comment les choses

se sont passées!

--Où étais-tu donc? demanda Dotchov, inquiet.

--_J'étais dans l'arbre, avec Athanase!_

Dotchov se dressa à demi sur ses coussins, comme s'il était soulevé par

une force intérieure qui le poussait vers Cyrille, dont il ne pouvait plus

détourner le regard. Ses lèvres tremblantes essayèrent de laisser glisser

quelques paroles, mais ceux qui l'entouraient n'entendirent qu'un souffle

rauque pareil à celui qui précède le râle de la mort.

Au même moment, le pope qui était derrière Dotchov pesa sur ses épaules et

le fit retomber à sa place; puis, mettant une main sur la tête du

lamentable vieillard, il prononça:

--Nous sommes dans la main de la mort! La mort est comme le pêcheur qui,

ayant pris un poisson dans son filet, le laisse quelque temps encore dans

l'eau! Le poisson nage toujours, mais il est dans le filet et le pêcheur

le saisira quand il lui plaira.

--Continue, Cyrille, fit la voix glacée d'Athanase fils.

--Oui, j'étais dans l'arbre avant qu'Athanase s'y fût lui-même réfugié,

continua Cyrille. J'avais réussi, comme lui, à me cacher dans les branches

du hêtre, mais, personne n'en sut rien et quand Athanase fut tombé, on me

laissa bien tranquille et je pus voir et entendre sans danger. Or voici ce

que je vis et entendis:

«Dotchov sortit de sa cachette et rejoignit les bachi-bouzouks qui

l'appelaient. Dotchov reprocha aux bachi-bouzouks d'avoir donné à manger

les oreilles d'Athanase, père d'Athanase, aux cochons du pré des porchers.

Les autres rirent et lui demandèrent:

«--_Dis-nous, vieux drôle, quand tu leur as dit de prendre le chemin de la

passerelle, les giaours du comité n'ont rien soupçonné?_»

Et Dotchov a répondu:

«--_Rien du tout, ils étaient si contents qu'ils m'auraient suivi au bout

du monde!_»

A ces paroles de Cyrille, la foule qui entourait Dotchov fit entendre des

paroles de mort et Dotchov, voyant que tout était perdu, se mit à genoux

et se cacha la tête dans les mains.

Le pope dit:

--Toute la montagne a des yeux et des oreilles pour les traîtres, mais les

traîtres n'auront plus ni yeux ni oreilles!

--De mon hêtre à la passerelle maudite, fit Cyrille, il y a à peine cent

pas. J'entendais tout ce qui se disait. Ils se félicitaient d'avoir fait

construire cette passerelle pour attirer l'_apôtre_ dans le piège où il

devait succomber. Dotchov est un traître qui nous a livrés sans vergogne à

nos plus cruels ennemis, les ennemis des comités. Je suis revenu du fond

des prisons d'Anatolie pour vous dire cela à tous et le lui dire, à lui.

Dotchov, prie l'âme de saint Georges de te pardonner!

Dotchov retira alors ses mains de son visage et Rouletabille put voir

qu'il était inondé des larmes du repentir.

--Georges, pardonne-moi, pria Dotchov, j'ai péché. Prie Dieu pour mon âme

noire.

Et en disant ces mots il baisait la croix que lui tendait le pope et

frappait la terre de son front. Il ne tremblait plus; sa figure s'était

éclairée.

--Pendant des années sans nombre, j'ai été un homme perdu; je ne pouvais

plus dormir. Maintenant, il me semble que je me suis confessé et que j'ai

communié. Battez-moi si vous voulez et tuez-moi; je l'ai mérité...

Alors, Athanase fit un signe et les porchers amenèrent les deux cochons

qui avaient besoin d'être engraissés.

--Si tu veux mon sabre, dit le pope à Athanase, prends-le, moi je tiendrai

la tête de cet homme pendant que tu lui couperas les oreilles...

--Je n'ai point besoin de ton sabre, révérend père, répondit Athanase. Les

porcs mangeront les oreilles de Dotchov «vivantes»!

--Très bien, fils, je comprends, répliqua le pope. Ça n'est pas mal ce que

tu as trouvé là!

Mais Dotchov aussi avait compris et il poussait des cris désespérés, se

frappant la poitrine, disant qu'il avait mérité la mort, mais pas un

supplice pareil.

--Jamais, affirmait-il sur saint Georges et sainte Sophie, jamais il

n'aurait livré les fugitifs si les bachi-bouzouks ne l'avaient supplicié

lui-même, passé les pieds au feu, ce qui lui avait fait accepter et

promettre tout, mais la mort dans l'âme! La confession, ajoutait-il, a

délivré mon âme du poids du péché... j'ai le droit de mourir en paix!

Il eut beau dire et se débattre, Ivan le Charron d'un côté et Cyrille le

Mendiant de l'autre l'entreprirent si bien qu'un des cochons que l'on

avait approché put lui saisir une oreille et, avec un effroyable

grognement, tirer cette oreille à lui après avoir refermé l'étau de son

horrible mâchoire. Dotchov hurlait comme on doit hurler en enfer et

Athanase, impassible, regardait.

Quant à Rouletabille et à La Candeur, ils s'étaient enfuis avec épouvante

de cette scène de sauvagerie; mais ils furent presque immédiatement

arrêtés dans leur retraite par des clameurs inattendues.

La nuit était venue depuis longtemps et ils virent des ombres qui

couraient follement à la lueur des feux, autour du torrent. Ils comprirent

que, grâce aux ténèbres, Dotchov, dans un suprême effort, avait échappé à

ses bourreaux et était allé, comme les _comités_ de jadis, chercher un

refuge du côté du ravin.

Alors ils se rapprochèrent pour voir ce qu'il allait advenir du malheureux

vieillard.

Dotchov semblait avoir pris de l'avance, et, au plus loin du camp, presque

au fin fond de la nuit, les Bulgares s'appelaient avec des cris, se

donnaient des indications rapides, haletantes, entremêlées de coups de feu

qui faisaient briller les eaux du torrent.

A la lueur d'un de ces coups de fusil, Rouletabille reconnut Vladimir qui

paraissait l'un des plus acharnés poursuivants, aux côtés d'Athanase.

--Ah! il est plus Bulgare qu'eux! jeta Rouletabille avec horreur.

--Quand je te dis, Rouletabille! que nous ne comprendrons jamais ces

gens-là et que nous ferions mieux de rentrer à Paris, bien sûr!...

Tout à coup, il parut que les Bulgares avaient retrouvé la piste de

Dotchov... Le camp se vida; hommes, femmes, enfants, tous se précipitèrent

dans la direction du village et toujours en tirant en l'air des coups de

fusil et de revolver comme pour une fête joyeuse.

Il était vrai qu'ils avaient retrouvé Dotchov presque à l'entrée du

village où il avait sa maison, dans laquelle il courut se barricader en

appelant à l'aide ses serviteurs.

Vain et dernier effort. Athanase pénétra lui-même dans la maison d'où les

serviteurs avaient fui, et, à la lueur d'un grand feu allumé sur la place,

les reporters purent le voir traîner le vieillard sanglant à une fenêtre;

Dotchov, dont le visage n'était plus qu'un horrible mélange de chair et de

sang, leva encore les bras au ciel, demandant grâce, mais Athanase lui fit

sauter le crâne avec un gros revolver, puis il jeta par la fenêtre le

cadavre à la foule qui le déchiqueta. [Nous devons à la vérité de dire que

les comités ne sont pas toujours aussi impitoyables dans leur vengeance et

que, dans une circonstance presque semblable, Zacharie Stoïanov, qui

devait devenir président de la Sobranié, pardonna au repentir de son

ancien compagnon.]

Les etranges noces de Rouletabille · 第 10 / 62 题