Le lendemain matin, la petite troupe continua de s'enfoncer vers le
Sud-Est.
--Il me semble que nous nous éloignons bien de l'armée, dit Rouletabille.
--Je vous ai donné ma parole que nous la retrouverons à temps, répliqua
Athanase.
--Et Gaulow! lui cria la voix gutturale d'Ivana.
--Nous le retrouverons aussi, Ivana!... mes cavaliers m'ont quitté pour
faire de la bonne besogne... Quand ils auront des nouvelles sûres de
Kara-Sélim, ils me les feront savoir... tranquillisez-vous!...
Elle cingla sa bête et prit de l'avance, sans répondre.
Athanase marchait tantôt très en avant de la bande et tantôt en arrière.
Il paraissait encore plus sombre et préoccupé qu'à l'ordinaire.
Soudain l'attention de Rouletabille fut attirée par une figure qu'il
n'avait pas encore vue. Ce nouveau personnage avait dû rejoindre les
muletiers à la première heure du jour. C'était un vieillard qui frappait
par un certain air de majesté, bien qu'il fût habillé de haillons et qu'il
marchât la tête basse et comme plongé dans un rêve...
Rouletabille se rapprocha d'Athanase:
--Qui est-ce? demanda-t-il.
--C'est le bonhomme Cyrille, célèbre pour ses malheurs.
--Il a l'air, en effet, très malheureux, dit Rouletabille.
--Non, maintenant, la joie l'habite... Il a pu s'échapper des prisons
d'Anatolie, et est revenu dans le pays qu'il n'avait point revu depuis la
guerre de l'Indépendance.
--Et pourquoi vient-il avec nous?
--Parce que, répliqua d'une façon assez mystérieuse Athanase... parce
qu'il y a des raisons pour qu'il vienne avec moi...
Mais il ne s'attarda pas à l'effet produit par ces dernières
paroles et continua:
--Voilà un homme!... On peut le dire: un homme qui a vu le monde dans sa
jeunesse, qui a vécu en Bessarabie, à Odessa, à Galatz, à Bucarest, enfin
à l'étranger et qui est revenu dans sa patrie quand il a eu compris pour
quoi l'homme est né, c'est-à-dire pour la liberté. Il a travaillé jadis
avec Levisky à l'organisation d'un comité révolutionnaire et, pour être
libre dans ses actions, il a tué sa femme qui s'opposait à ses
manifestations patriotiques. Enfin, il a connu mon père, qui, lui aussi,
était un de ces hommes...
--Vous devriez le faire monter sur une de nos mules...
--Non, les mules sont déjà trop chargées, et puis, du reste, nous voici
arrivés...
--Où?...
Athanase répondit singulièrement:
--Dans un endroit qui vous intéressera... vous pourrez faire ensuite un
bel article... N'êtes-vous pas venu chez nous pour cela?...
Et, comme on débouchait dans une clairière, au bord d'une sombre forêt de
pins, un geste d'Athanase arrêta les muletiers...
Et voici ce que vit Rouletabille:
Le bonhomme Cyrille était tombé à genoux, à l'aspect d'un village, que
l'on apercevait, en contre-bas, à travers les branches. Avec quelle
émotion il semblait revoir, après tant d'années de prisons turques, cet
amas de pauvres masures aux soubassements de pierre jaunâtre, aux
clayonnages enduits de chaux, aux toits en terrasse! Un peu plus loin, il
y avait un misérable pont de bois jeté au travers du torrent. Soudain, il
s'arracha à cette contemplation et se leva, en apercevant un vieillard
courbé par les ans comme lui-même et qui gravissait péniblement la côte un
fusil sur l'épaule.
--Ivan! s'écria-t-il.
A cette voix, l'autre s'approcha avec précaution. Il ne reconnaissait
point cette figure, mais Cyrille se nomma et les deux vieillards tombèrent
dans les bras l'un de l'autre.
--Celui-là, fit Athanase, est Ivan, le charron, qui a connu aussi mon
père.
Et il donna des détails sur Ivan avec une grande volubilité et une
jubilation évidente.
La caractéristique d'Athanase, que commençait à démêler Rouletabille,
était dans cette opposition continuelle d'une sournoiserie qui lui venait
de son long métier d'espion et d'une franchise soudaine où se
manifestaient avec éclat ses sentiments jusqu'alors les plus cachés.
Ensuite, Athanase conversa à voix basse avec les deux vieillards qui
saluèrent les voyageurs et disparurent bientôt derrière les troncs noirs
de la forêt desséchée. Athanase attendit quelques minutes, puis il dit aux
jeunes gens:
--Maintenant, suivez-moi en silence et vous n'aurez pas perdu votre temps
si vous avez de vrais coeurs d'homme.
La singularité avec laquelle Athanase s'exprimait, la lumière qui brillait
dans ses yeux et sur son front avaient frappé le reporter.
--Que veut-il dire? Nous ne l'avons jamais vu ainsi... faisait La Candeur,
peu rassuré.
--On dirait un apôtre, dit Rouletabille.
--Moi, je n'aime pas les apôtres, répliqua l'autre.
--Je parie qu'on va voir quelque chose de rigolo, dit Vladimir.
Ivana se taisait.
Ils suivirent Athanase au plus profond de la forêt, en s'éloignant sur la
gauche du village que l'on apercevait encore par instant au bas du
coteau.
Quand ils furent arrivés dans une sorte de ravin, Athanase les fit se
tenir tranquilles, immobiles et muets. Ils n'attendirent pas longtemps.
D'abord se montrèrent une demi-douzaine de chasseurs bulgares qui
paraissaient équipés pour aller tuer le gros animal. Au milieu d'eux, il y
avait un jeune homme aux joues écarlates qui semblait fort timide et entre
les mains de qui on avait mis un drapeau brodé de mots slaves qui
signifiaient: «La liberté ou la mort!!»
L'un des chasseurs, après avoir parlé à Athanase, monta sur un roc et
siffla d'une certaine façon. Tous gardèrent dès lors le plus grand silence,
jusqu'au moment où une sorte de pope parut, sortant d'un buisson.
Athanase s'inclina et tous s'inclinèrent devant le pope qui considéra
quelque temps Rouletabille et sa troupe, et qui finit par sourire en
montrant des dents éclatantes. Ce pope avait à sa ceinture pastorale un
crucifix et deux énormes pistolets et un magnifique cimeterre qui datait
au moins du sultan Selim. Il s'appelait Goïo. Vladimir traduisait à
Rouletabille tous les propos échangés, d'où il résultait qu'une grande
joie s'était déjà répandue dans le village à la nouvelle que les armées
avaient passé la frontière. Entre les comitadjis, il était aussi question
d'un certain Dotchov dont le nom semblait faire bouillir toutes les
cervelles et aussi d'un certain «pré des porchers» dont les termes:
_svinartka lenki_, revenaient à chaque instant dans la conversation comme
un leit-motiv.
La petite troupe grossissait sans cesse; il arrivait des Bulgares de
partout, on aurait dit qu'ils sortaient de terre, qu'ils tombaient des
arbres.
Le pope Goïo s'agitait au milieu d'eux et, pour mieux se faire entendre,
parlait en agitant le crucifix d'une main et l'un de ses pistolets de
l'autre.
Ce brave ecclésiastique avait une façon spéciale de catéchiser les
fidèles. Il demandait au jeune homme qui portait le drapeau et qui était
un néophyte:
--Combien as-tu l'intention de tuer de Turcs? Combien as-tu fabriqué de
cartouches? Si tu en as fait moins de trois cents, tu n'auras pas la
communion. As-tu bien graissé tes armes? préparé des biscuits?
Et comme on riait autour de lui, il déclara en se tournant vers la troupe:
--C'est comme ça que je confesse depuis deux mois!
--Quand nous aurons affranchi la Thrace, nous te ferons exarque! s'écria
Ivan le Charron.
--Il y en a déjà un à Constantinople! répliqua-t-il. Deux soleils ne
peuvent exister en même temps. Mais que le diable emporte celui qui m'a
fait pope!
Là-dessus, il tira de sa poche un morceau d'étoffe blanche qu'il suspendit
à son cou, à quoi on reconnut que c'était un rabat; il prit le sabre du
sultan Selim d'une main, montra le Christ de l'autre, cependant qu'il
avait encore un pistolet sous un bras et expliqua d'une voix tonnante, au
néophyte, la sainteté du serment. Le néophyte jura. Tous jurèrent et
s'écrièrent:
--Enfin le sang versé en Thrace va être vengé!
Après cela Athanase prononça quelques paroles qui obtinrent un gros succès
et il dit:
--Maintenant, allons au pré des porchers!