Malgré son grand âge, Mohammed, qui jouit d’une excellente santé,
accepta de me servir de guide et promit de me conduire à Sahab et à
l’arbre athilé.
Rentré à Araouan le 12 décembre, je trouvai Mohammed prêt à partir et
Sheikh Arouata décidé à nous accompagner. Nous nous mîmes en route, et,
le 21 décembre, nous étions à Sahab.
Le lieu dit Sahab se trouve sur la route d’Araouan à Tombouctou, à 30
milles au nord de cette ville. C’est une vaste dépression, où le sable,
mélangé d’argile, conserve quelque humidité après l’hivernage. Dans le
lointain, le massif de Tadrant élève ses pics rocheux au-dessus des
plaines environnantes.
Des fouilles furent immédiatement entreprises au pied de l’athilé. Le
22, dans la matinée, un des travailleurs mit à découvert à 1 m. 25 de
profondeur et à 0 m. 50 du pied de l’arbre, différents ossements :
morceaux de crâne, sections de vertèbres, etc... Puis, peu après, dans
un rayon de quelques mètres, l’emplacement d’un foyer, des débris de
caisses, un morceau d’alun et un morceau de chaussette cachou.
Nous regagnâmes Tombouctou et, accompagné des différentes personnes
ayant assisté aux fouilles, je me présentai devant le lieutenant Marc,
commandant le cercle de Tombouctou, à qui je fis une déclaration
officielle du résultat de mes recherches.
Les ossements recueillis furent soumis à l’examen de M. le médecin-major
de première classe Lefèvre, des troupes coloniales ; mais par suite des
moyens rudimentaires dont on disposait, cet examen ne fut que
superficiel. Le docteur constata qu’on se trouvait en présence des
restes de deux individus : un adulte présentant les caractères d’un
Européen, et un adolescent. Un des crânes portait une large trace de
sang prouvant qu’il s’agissait d’un homme décédé de mort violente.
Mohammed ould Moktar me confirma que, des deux serviteurs qui
accompagnaient Laing au moment de sa mort, l’un avait été blessé et
ramené à Tombouctou. L’autre avait eu le sort de son maître.
Les ossements furent séparés et mis en bière.
Aussitôt que fut connue à Tombouctou la nouvelle de l’exhumation des
restes du major Laing, toute retenue cessa de la part des indigènes. Il
me devint possible de terminer mon enquête et de reconstituer toutes les
circonstances du drame. C’est ainsi que j’ai pu connaître la part exacte
prise par Ahmadou Labeida dans un crime dont il fut l’exécuteur, mais
dont Tombouctou toute entière fut complice. Comme je l’ai dit plus haut,
aux yeux des musulmans, le prix du sang peut toujours être réclamé aux
descendants d’un meurtrier, et chacun croyait les Européens décidés à
venger sur Ould Mehemed le meurtre commis par son grand-père. Les
Tombouctiens n’osaient attirer un châtiment sur un coupable puissant,
dont tous d’ailleurs se sentaient complices. Lui étant mis hors de
cause, tout devint facile et les langues se délièrent.
Le récit que je donne ci-dessus est le résumé de longues conversations,
toutes concordantes, que j’ai eues à Araouan et à Tombouctou. Aucun
doute ne peut plus subsister aujourd’hui sur les circonstances qui ont
entouré la mort de Laing et la destruction de ses papiers.
[Illustration : PLANCHE XIII