Tous les prisonniers quittent l'Amba pour Islamgee.--Notre réception
par Théodoros.--Il harangue ses troupes et relâche quelques-uns
des prisonniers.--Il nous informe de la marche des Anglais.--Le
massacre.--Nous sommes renvoyés à Magdala.--Effets de la bataille de
Fahla.--MM. Prideaux et Flad sont envoyés pour négocier.--Les captifs
relâchés.--Ils l'échappent belle.--Leur arrivée an camp britannique.
Dans la soirée du 7 avril, nous apprîmes indirectement que, dans la
matinée du lendemain, tous les prisonniers devaient être appelés
devant Sa Majesté, qui, en ce moment, campait an pied de Selassié, et
qui, selon toute probabilité, ne retournerait pas à l'Amba. A la chute
du jour, un envoyé arriva de la part de Théodoros, nous ordonnant de
descendre et de prendre avec nous nos tentes, et tout ce dont
nous pourrions avoir besoin. Selon l'usage, dans de semblables
circonstances, nous revêtîmes nos uniformes, et nous partîmes pour
le camp de l'empereur, accompagnés des premiers prisonniers. En
approchant de Selassié, nous aperçûmes Théodoros entouré de plusieurs
officiers et de soldats se tenant près de leurs fusils, et causant
avec quelques-uns des ouvriers européens. Il nous salua poliment et
nous pria de nous avancer et de nous tenir près de lui. M. Cameron
était très-incommodé par le soleil; il pouvait à peine se tenir
debout, et nous craignions à chaque instant qu'il ne se laissât
tomber. En le voyant si fatigué, Théodoros nous demanda ce qu'il
avait. Nous lui répondîmes qu'il se trouvait mal, et qu'il voulût bien
l'autoriser à s'asseoir, ce qu'il accorda immédiatement. Théodoros
salua ensuite les autres prisonniers et leur demanda comment ils se
trouvaient; puis, apercevant le révérend M. Stern, il lui dit en
souriant: «Okokab (étoile), pourquoi vous êtes-vous tressé les
cheveux?»[27] Avant qu'il pût répondre, Samuel dit à l'empereur:
«Majesté, ils ne sont pas tressés, ils tombent naturellement sur ses
épaules.»
L'empereur ensuite se retira un peu en arrière de la foule, et nous
dit à nous trois et à M. Cameron de le suivre. Il s'assit sur une
grande pierre et nous invita aussi à nous asseoir, puis il nous dit:
«Je vous ai envoyé prendre, parce que je désirais m'occuper de votre
sûreté. Lorsque vos concitoyens seront là et qu'ils feront feu, je
vous mettrai en lieu sûr; et si vous veniez à être aussi en danger, je
vous ferais changer de nouveau.» Il nous demanda si nos tentes étaient
arrivées, et sur notre réponse négative, il ordonna aussitôt que l'on
dressât l'une des siennes en flanelle rouge. Il demeura avec nous
environ une demi-heure, causant sur divers sujets; il nous raconta
l'anecdote de Damoclès, nous questionna sur nos lois, cita les
Ecritures, en un mot, sauta d'un sujet à un autre, parlant de
toute espèce de choses parfaitement étrangères à ce qui, an fond,
l'inquiétait le plus. Il faisait tous ses efforts pour paraître calme
et aimable, mais nous découvrîmes bientôt qu'il était travaillé par de
grandes préoccupations. En janvier 1866, lorsqu'il nous avait reçus
à Zagé, nous avions été frappés de la simplicité de sa mise,
qui ressemblait, sous bien des rapports, à celle de ses soldats
ordinaires; depuis quelque temps, il avait cependant adopté des
vêtements plus fastueux, mais rien ne peut être comparé à l'habit
d'arlequin qu'il portait ce jour-là.
Après nous avoir renvoyés, il remonta la colline sur laquelle étaient
établies nos tentes, et pendant deux heures, à environ cinquante
mètres plus loin, entouré de son armée, il bavarda à coeur joie. Il
discourut d'abord sur ses premiers exploits, sur ce qu'il comptait
faire lorsqu'il rencontrerait les hommes blancs, employant constamment
des termes de dédain vis-à-vis de ses ennemis qui s'avançaient.
S'adressant aux soldats qu'il envoyait dans un poste avancé à Arogié,
il leur dit: qu'à l'approche des hommes blancs, ils devaient attendre
jusqu'à ce que ceux-ci eussent tiré, et, avant que l'ennemi eût eu le
temps de recharger, ils devaient leur tomber dessus avec leurs épées;
puis, leur montrant les vêtements somptueux qu'il avait mis dans cette
occasion, il ajouta: «Votre valeur aura sa récompense; vous vous
enrichirez de dépouilles, dont les riches vêtements que je porte
ne peuvent vous donner qu'une faible idée.» Lorsqu'il eut fini sa
harangue, il renvoya ses troupes et fit appeler M. Rassam. Il lui dit
de ne pas faire attention à tout ce qu'il avait pu dire; que cela ne
signifiait rien; mais qu'il était obligé de parler ainsi publiquement
afin d'encourager ses soldats. Il monta ensuite sur sa mule et grimpa
au sommet du Selassié, pour examiner la route du Dalanta au Bechelo et
s'assurer des mouvements de l'armée anglaise.
Le lendemain 8, nous vîmes Sa Majesté, mais seulement à distance,
assise sur une pierre au-devant de sa tente, et causant tranquillement
avec ceux qui l'entouraient. Dans l'après-midi, l'empereur monta
encore au sommet du Selassié et nous fit dire qu'il n'avait rien
aperçu; mais que nos compatriotes ne pouvaient être loin, car une
femme était venue l'informer, le soir précédent, qu'on avait aperçu
des mules et des chevaux qu'on abreuvait au bord du Bechelo.
La veille, en quittant l'Amba, nous avions rencontré sur la route tous
les prisonniers descendant en foule, plusieurs d'entre eux avant les
mains et les pieds enchaînés et étant obligés, dans ces conditions,
de parcourir cette descente rapide et irrégulière. Leur aspect eût
inspiré de la pitié aux coeurs les plus durs; plusieurs d'entre
eux n'avaient pour tout vêtement qu'une loque autour des reins, et
ressemblaient à de vrais squelettes vivants et recouverts d'une peau
rendue dégoûtante par la maladie. Chefs, soldats ou mendiants, tous
avaient une expression d'angoisse; ils n'avaient, hélas! que trop
raison de craindre que ce ne fût pas pour un bon motif qu'on les eût
arrachés de leur prison, où ils avaient passé des années de misère;
cependant ce même jour Théodoros donna l'ordre qu'on en relâchât
environ soixante-quinze, tous anciens serviteurs ou officiers
qui avaient été emprisonnés sans cause, pendant une des crises
d'emportement de ce tyran, si communes dans ces derniers temps.
Bientôt après son retour de Selassié, sa clémence étant épuisée,
Théodoros ordonna l'exécution de sept prisonniers, parmi lesquels se
trouvaient la femme et l'enfant de Comfou (le gardien des greniers
qui avait fui en septembre); pauvres êtres innocents sur lesquels le
despote se vengeait de la désertion de leur père et de leur mari! Ils
furent lancés par les _braves Amharas_ et leurs corps roulèrent au
fond du précipice le plus voisin. Théodoros ensuite m'envoya dire
d'aller visiter M.Bardel, dangereusement malade dans une tente
voisine. L'ayant vu et lui ayant laissé mes prescriptions, je visitai
ensuite quelques-uns des Européens et leurs familles; je les trouvai
tous extrêmement inquiets, car nul ne pouvait dire quel serait le
parti qu'adopterait Théodoros.
Dans la matinée du 9, de bonne heure, quelques-uns des ouvriers
européens nous avertirent que Théodoros faisait faire une route pour
transporter une partie de son artillerie à Fahla, sur la pointe qui
commandait le Bechelo; ils ajoutèrent qu'avant de partir, il avait
donné l'ordre de relâcher environ cent prisonniers, surtout des
femmes ou de pauvres gens. Environ vers deux heures de l'après-midi,
l'empereur étant revenu, nous envoya dire par Samuel qu'il avait vu
une quantité de bagages descendant du Dalanta vers le Bechelo, et
quatre éléphants, mais très peu d'hommes. Il avait aussi remarqué,
disait-il, quelques petits animaux blancs, à tête noire, mais il
n'avait pu savoir ce que c'était. Nous ne le savions pas, cependant
nous le conjecturâmes aussitôt et nous répondîmes que probablement
c'étaient des moutons de Barbarie. De nouveau il nous envoya dire:
«Je suis fatigué de regarder si longtemps. Je ne vais plus regarder
pendant quelque temps. Pourquoi êtes-vous des gens si lents?»
Une tempête terrible éclata; elle avait déjà considérablement diminué
lorsque nous vîmes des soldats se dirigeant de tous les côtés vers
le précipice, situé à deux cents mètres à peine de notre tente. Nous
apprîmes bientôt que Sa Majesté, dans un moment de forte colère, avait
quitté sa tente et s'était rendue à la maison des serviteurs de M.
Rassam où l'on avait enfermé les prisonniers de Magdala depuis qu'ils
avaient été amenés à Islamgee.
Ainsi que je l'ai déjà raconté, le même jour Théodoros avait fait
mettre en liberté un grand nombre de prisonniers. Ceux qui restaient,
croyant pouvoir compter sur les bonnes dispositions de l'empereur, se
mirent à demander à grand cris le pain et l'eau, dont ils avaient été
privés depuis deux jours, les gens qui les servaient étant partis et
ne s'étant plus montrés depuis leur départ de Magdala. Aux cris de:
«Abiet, Abiet,»[28] Théodoros, qui se reposait en se permettant
d'abondantes libations, ayant demandé à ceux qui l'entouraient ce que
c'était, on lui répondit que les prisonniers demandaient du pain et de
l'eau. Théodoros alors saisissant son sabre, et ordonnant à ses hommes
de le suivre s'écria: «Je leur apprendrai à demander de la nourriture,
lorsque mes fidèles soldats meurent de faim!» Arrivé au lieu où
étaient enfermés les prisonniers, ivre et aveuglé de colère, il
ordonna aux gardes de les lui amener. Il coupa en morceaux les deux
premiers avec son sabre; le troisième était un jeune enfant: sa main
s'arrêta un instant, mais cela ne sauva pas la vie de la pauvre
créature, il fut jeté vivant au fond du précipice par les ordres de
Théodoros. Il parut en quelque sorte un peu calmé après les deux
premières exécutions, et il y eut un certain ordre dans celles qui
suivirent. A chaque prisonnier qui lui était amené il s'enquérait de
son nom, de son pays et de _son crime_. Le plus grand nombre furent
jugés coupables et précipités dans l'abîme; là se tenaient des
mousquetaires qui avaient été envoyés tout exprès pour achever ceux
qui donnaient encore quelques signes de vie, car il y en avait
toujours quelques-uns qui échappaient à la mort malgré leur terrible
chute; environ trois cent sept victimes furent mises à mort, et
quatre-vingt-onze réservées pour une autre fois! Ces derniers, chose
étrange, étaient tous des officiers importants, dont la plupart
s'étaient battus contre l'empereur, et qui, tous, Sa Majesté le savait
bien, étaient ses ennemis mortels.
La crainte qui nous avait saisis est facile à comprendre; nous
pouvions voir la ligne épaisse de soldats qui se tenait derrière
l'empereur, et dont les décharges d'armes à feu se comptaient au
nombre de deux cents, et nous nous demandions avec angoisse combien
grand était le nombre des victimes! Un chef s'approcha avec intérêt de
nous et nous supplia de rester bien tranquilles dans nos tentes, car
c'eût été peut-être dangereux pour eux, que Théodoros se fût souvenu
des Européens dans de telles dispositions. Vers le soir, l'empereur
s'en retourna, suivi par une grande foule. Toutefois, il ne parla
point de nous; aussi, an bout d'un certain temps, n'entendant aucun
bruit, une douce confiance sur notre sort commença à renaître, à la
pensée que nous étions sauvés encore pour cette fois.
Nous n'avons jamais douté que, lorsque Théodoros nous fit venir avec
tous les autres prisonniers, son intention ne fût de nous mettre tous
à mort. Sa clémence apparente n'était qu'un voile pour masquer ses
intentions, et faire naître des espérances de liberté dans les coeurs
mêmes de ceux dont il avait résolu le supplice.
Le 10, de bonne heure, Sa Majesté nous fît ordonner de nous tenir
prêts pour retourner à Magdala. Peu d'instants après, un autre message
nous fut envoyé pour nous dire: «Quelle est cette femme qui envoie ses
soldats pour combattre contre un roi? N'envoyez plus de dépêches à vos
concitoyens, car si l'un de vos serviteurs est surpris en mission,
l'alliance d'amitié entre vous et moi sera rompue.» Nous avions
dépêché, quelques jours auparavant, an général Merewether, un jeune
garçon, pour le prier d'envoyer une lettre à Théodoros, qui, dans
plusieurs circonstances, avait témoigné son étonnement de ne recevoir
aucune communication de l'armée. À peine avions-nous reçu le premier
message, que ce jeune homme arriva porteur d'une lettre du général
en chef pour l'empereur. Cette lettre était parfaite, telle que nous
l'avions désirée; ferme et polie, elle ne contenait ni menaces ni
promesses, si ce n'est que Théodoros serait traité honorablement s'il
remettait les prisonniers sains et saufs entre ses mains. Aussitôt,
nous envoyâmes Samuel pour avertir l'empereur qu'une lettre de M. R.
Napier était arrivée, qui lui était destinée: «Ce n'est pas l'usage,
dit-il; je sais ce que j'ai à faire.» Toutefois, an bout de quelques
instants, il fit venir secrètement Samuel et lui en demanda le
contenu; et comme celui-ci l'avait traduite, il lui en indiqua les
principaux points. Sa Majesté écouta attentivement, mais ne fit aucune
remarque. Une mule des écuries impériales fut envoyée à M. Rassam, et
l'on fit dire au lieutenant Prideaux, au capitaine Cameron et à moi
de nous servir de nos propres mules, tandis que cette faveur était
refusée aux autres prisonniers. A notre retour à Magdala, nous fûmes
salués par nos serviteurs et les quelques amis que nous avions sur
la montagne, comme des gens qui sortent de leurs tombes. Nous fîmes
apporter nos tentes, nos lits, etc., et nous attendîmes avec crainte
les nouveaux caprices de ce despote inconstant.
Vers midi, la garnison entière de l'Amba reçut l'ordre de prendre les
armes et de partir pour le camp de l'empereur. Quelques hommes âgés et
les gardiens ordinaires des prisonniers seulement, demeurèrent sur la
montagne. Entre trois et quatre heures de l'après-midi, un terrible
ouragan se déchaîna sur l'Amba. Il nous semblait de temps en temps que
nous distinguions, an milieu des roulements du tonnerre, des coups de
fusil éloignés et quelques autres plus sourds, mais plus rapprochés.
Parfois, nous nous croyions bien sûrs d'avoir entendu le bruit de
quelque décharge, mais nous riions de cette pensée, et nous nous
moquions de ce que les roulements prolongés du tonnerre pussent agir
de telle sorte sur notre imagination surexcitée, an point de nous
faire prendre le bruit de l'orage pour la musique tant désirée d'une
attaque de notre armée. Un peu après quatre heures, l'orage diminua,
et alors la méprise ne fut plus possible; le son dur et prolongé des
fusils, et le bruit aigu de petites armes, nous arrivaient pleinement
et distinctement. Mais qu'est-ce que c'était? Nul d'entre nous ne le
savait. Deux fois, pendant l'heure qui suivit, le joyeux _elelta_
retentit d'Islamgee à l'Amba, où il fut répété par les familles des
soldats. les doutes alors s'évanouirent; évidemment, le roi s'amusait
seulement à _parader_: aucun combat ne pouvait avoir eu lieu, et
l'_elelta_ n'eût point retenti si Théodoros s'était aventuré à la
rencontre des troupes britanniques.
Nous étions profondément endormis, tout à fuit ignorants de la
glorieuse bataille qui venait d'être remportée à quelques milles de
notre prison, lorsque nous fûmes éveillés par un domestique, qui nous
dit de nous habiller promptement et de nous rendre à la demeure de M.
Rassam, où des messagers venaient d'arriver de la part de Théodoros.
Nous trouvâmes, en entrant dans la chambre de M. Eassam, MM. Waldmeier
et Flad, accompagnés de plusieurs officiers de l'empereur, venus pour
porter la dépêche. Ce fut là que nous entendîmes parler, pour la
première fois, de la bataille de _Fahla_, et que nous apprîmes, en
même temps, que nous étions hors de danger: le despote humilié ayant
reconnu la grandeur du pouvoir qu'il avait méprisé pendant des
années. La dépêche impériale était ainsi conçue: «Je croyais que vos
compatriotes, qui viennent d'arriver, n'étaient que des femmes; mais
maintenant, je vois que ce sont des hommes. J'ai été vaincu par
l'avant-garde seulement. Tons mes mousquetaires sont morts. Faites-moi
faire la paix, avec votre peuple.»
M. Rassam lui fit dire aussitôt qu'il était venu en Abyssinie
pour unir les deux peuples par un traité de paix, et qu'après ces
événements, il désirait plus que jamais arriver à cet heureux
résultat. Il proposa d'envoyer an camp britannique le lieutenant
Prideaux comme son représentant à lui, et M. Flad, ou tout autre
Européen qui attrait sa confiance, comme représentant de Sa Majesté;
ils pourraient aussi être accompagnés de l'un de ses chefs supérieurs;
mais il ajoutait que si Sa Majesté voulait remettre immédiatement tous
ses prisonniers entre les mains du commandant en chef, cette démarche
deviendrait tout à fait inutile. Les deux Européens et les autres
délégués restèrent quelques instants pour se restaurer et se
rafraîchir; ils nous apprirent que Sa Majesté avait pris une batterie
d'artillerie pour du bagage, et que, voyant seulement quelques hommes
à Arégu, elle avait cédé à l'importunité des chefs, et leur avait
permis d'aller où bon leur semblait. Un canon ayant fait feu, les
Abyssiniens, poussés par la perspective d'un grand butin, avaient
descendu précipitamment la colline. Sa Majesté commandait
l'artillerie, qui était servie par les ouvriers européens, sous la
direction d'un cophte, autrefois domestique de l'évêque, et de Ly
Eugeddad Wark, fils d'un juif converti du Bengale. A la première
décharge, la plus grosse pièce, _le Théodoros_, avait éclaté, les
Abyssiniens ayant par mégarde mis deux boulets pour la charger. A la
tombée de la nuit, l'empereur avait envoyé des hommes pour rapatrier
son armée, mais de nombreux messagers furent expédiés sans résultat;
à la fin de la journée, quelques restes de l'armée furent aperçus se
glissant lentement le long de la pente escarpée, et, pour la première
fois, Théodoros entendit le récit de son désastre. Fitaurari[29]
Gabrié, son ami, qu'il aimait depuis longtemps, le plus brave des
braves, était couché sur le champ de bataille; il s'informa de tous
ses autres officiers, et la seule réponse qu'on lui fit, fut: «Mort!
mort! mort!» Abattu, vaincu enfin, Théodoros, sans prononcer une
parole, revint à sa tente, n'ayant d'autre pensée que d'en appeler à
l'amitié de ses captifs et à la générosité de ses ennemis.
En retournant à la tente de l'empereur, MM. Flad et Waldmeier le
firent avertir par l'un des eunuques qui les avaient accompagnés
dans leur expédition. Il paraît que, tout le temps de leur absence,
Théodoros n'avait fait que boire; il sortit de sa tente très-agité et
demanda aux Européens: «Que voulez-vous?» Ils lui répondirent que,
d'après ses ordres, ils avaient parlé à son ami M. Rassam, et que ce
dernier avait conseillé d'envoyer M. Prideaux, etc., etc. L'empereur
leur coupa la parole et, d'un ton de colère, s'écria: «Mêlez-vous
de vos propres affaires et allez à vos tentes!» Les deux Européens
attendaient toujours, espérant que Sa Majesté reprendrait son calme;
mais l'empereur voyant qu'ils ne bougeaient pas, entra dans une
violente colère et, d'une voix éclatante, leur ordonna de se retirer
tout de suite.
Environ vers quatre heures de l'après-midi, l'empereur fit appeler
MM. Flad et Waldmeier. Dès qu'ils furent en sa présence, il leur dit:
«Entendez-vous ces gémissements? Il n'y a pas un soldat qui n'ait
perdu quelque frère ou quelque ami. Que sera-ce quand l'armée anglaise
tout entière sera arrivée? Que dois-je faire? Donnez-moi un conseil.»
M. Waldmeier lui répondit: «Majesté, faites la paix.--Et vous,
Monsieur Flad, que me dites-vous?--Majesté, répondit M. Flad, vous
devez accepter la proposition de M. Rassam.» Théodoros demeura
quelques minutes enseveli dans de profondes réflexions, la tête cachée
entre les mains, puis il ajouta: «Très-bien; retournez à Magdala, et
dites à M. Bassam que je compte sur son amitié pour me faire conclure
la paix avec ses concitoyens. J'agirai selon ses conseils.» M. Flad
nous apporta ces paroles, tandis que M. Waldmeier restait auprès de
l'empereur.
Lorsque le lieutenant Prideaux et M. Flad arrivèrent à Islamgee, ils
furent conduits auprès de l'empereur, qu'ils trouvèrent assis hors de
sa tente sur une pierre, et vêtu comme à l'ordinaire. Il les reçut
très-gracieusement, et ordonna aussitôt qu'on sellat une de ses plus
belles mules pour M. Prideaux. Remarquant qu'ils étaient fatigués de
leur course rapide, il leur fit apporter une corne de tej pour les
rafraîchir pendant leur route. Puis il les renvoya porteurs des
paroles suivantes: «J'avais pensé, avant ces derniers événements, que
j'étais un souverain puissant et fort; mais j'ai découvert à présent
que vous êtes plus forts; maintenant, faisons la paix.» Ils partirent
donc accompagnés de Dejatch Alamé, gendre de l'empereur, et se
dirigèrent vers Arogié, où était le camp britannique. Ils y arrivèrent
après avoir galopé pendant deux heures, et furent chaudement
accueillis et salués par tous. Ils s'arrêtèrent fort peu de temps au
camp et s'en retournèrent avec une lettre de Sir Robert Napier, qui
s'exprimait dans des termes conciliants, mais avec autorité; il
assurait Théodoros que, s'il se soumettait aux désirs de la reine
d'Angleterre et renvoyait tous les prisonniers européens au camp
britannique, il serait traité honorablement, lui et sa famille.
Sir Robert Napier reçut Dejatch Alamé avec beaucoup de courtoisie
(ce qui fut immédiatement communiqué à l'empereur par un messager
spécial). Il le fit entrer dans sa tente et lui parla ouvertement. Il
lui dit que, non-seulement tous les Européens devaient être envoyés
immédiatement au camp, mais que l'empereur devait venir lui-même
reconnaître ses torts vis-à-vis de la reine d'Angleterre. Il ajouta
que, si Sa Majesté acceptait ces conditions, elle serait traitée avec
tous les lui, honneurs dus à son rang, mais que, si un seul Européen
venait à être maltraité entre ses mains, il ne devait s'attendre à
aucune pitié, et que Sir Robert Napier, ne partirait pas sans que le
dernier meurtrier fût puni, devrait-il demeurer cinq ans dans le pays,
devrait-il aller le chercher sur le sein de sa mère. Il montra ensuite
à Alamé quelques-uns des _jouets_ qu'il avait apportés avec lui, et
lui en expliqua les effets.
An retour de Prideaux et de ses compagnons an camp de Théodoros, ils
trouvèrent ce dernier assis sur le pic de Selassié, surveillant le
camp britannique, et rien moins que de bonne humeur. Ils furent
rejoints, à leur arrivée, par M. Waldmeier, et ils se dirigèrent tous
ensemble vers Sa Majesté, pour lui présenter la lettre de Sir Robert
Napier. On la lui traduisit deux fois; à la fin de la seconde lecture,
l'empereur demanda d'un ton décidé: «Que veulent-ils dire par être
traité avec tous les honneurs? Est-ce que les Anglais entendent que je
me soumette à mes ennemis, ou qu'ils me rendront les honneurs dus à
un prisonnier?» M. Prideaux répondit que le commandant en chef ne lui
avait rien dit, que toutes ses conditions étaient contenues dans
la lettre, et que l'armée anglaise était entrée dans la contrée
uniquement pour délivrer leurs concitoyens: cette mission une fois
remplie, ils s'en retourneraient chez eux. Cette réponse ne lui plut
pas du tout. Evidemment, ses mauvais instincts reprenaient le dessus;
mais se maîtrisant,il pria ces messieurs de se retirer à quelques pas,
et il dicta une lettre à son secrétaire. Cette lettre, commencée avant
l'arrivée de Prideaux, n'était qu'une page incohérente, non scellée,
et dans laquelle il déclarait, entre autres choses, qu'il ne s'était
jamais soumis à aucun homme, et qu'il n'était pas prêt à le faire.
Il mit avec sa lettre celle qu'il venait de recevoir de Sir Robert
Napier, la remit aux mains de M. Prideaux, et lui ordonna de
s'éloigner au plus tôt, ne voulant pas même lui permettre de prendre
un verre d'eau, sous prétexte qu'il n'avait pas de temps à perdre.
Deux heures de course à cheval ramenèrent encore MM. Prideaux et Flad
au camp britannique. Sir Robert Napier, malgré tout le regret qu'il
en éprouvait, après les avoir laissés reposer quelques instants, les
renvoya à Théodoros. C'était bien la vraie manière d'en user avec lui;
la fermeté seule pouvait nous sauver. Nous avions assez de preuves
que l'espèce d'adoration dont on l'avait entouré, était la cause que
toutes nos démarches n'avaient abouti qu'à une correspondance absurde
et sans aucun résultat. Il ne pouvait être donné aucune réponse à la
folle communication que Théodoros avait envoyée; une dépêche verbale,
en tout conforme an premier message du commandant en chef, était tout
ce qu'il y avait à faire.
Nous étions toujours au pouvoir de Théodoros; nous n'étions pas encore
libres; cependant, bientôt notre sort devait être décidé: nous ne
pouvions rien, et nous étions prêts à nous soumettre d'aussi bonne
grâce que possible à ce qui pouvait nous arriver d'un instant à
l'autre. M. Flad ayant laissé sa femme et ses enfants à Islamgee, il
ne pouvait faire autrement que de revenir; mais pour M. Prideaux, le
cas était différent: il était revenu, cependant, comme un honnête
homme et un compagnon dévoué, prêt à sacrifier sa vie en s'efforçant
de nous sauver, et en allant volontairement au-devant d'une mort
presque certaine, pour obéir à son devoir. Aucun des braves soldats
qui out vaillamment sacrifié leur vie an service de la reine Victoria
n'est allé plus noblement au-devant delà mort. Heureusement, comme
ils approchaient de Selassié, ils rencontrèrent M. Meyer, ouvrier
européen, qui leur apprit l'heureux événement auquel nous devions
tous notre liberté et notre départ pour le camp. Ils firent faire
volte-face à leurs montures avec beaucoup de joie, et allèrent
apporter la bonne nouvelle à nos compatriotes inquiets.
Mais il nous fallait cependant retourner encore à Magdala. Nous
demeurâmes tout le jour dans une grande préoccupation, ne sachant,
pour le moment, quelle conduite Théodoros adopterait à notre égard.
Je soignai plusieurs des blessés, et je vis plusieurs des soldats
qui avaient pris part an combat de ce funeste jour. Ils étaient tous
abattus et déclaraient qu'ils ne se battraient pas de nouveau: «Quelle
est, disaient-ils, la façon de se battre de vos concitoyens? Lorsque
nous sommes en guerre avec des gens de nos pays, chacun a son tour;
avec vous, c'est toujours votre tour. Aussi ne voyez-vous que morts et
blessés parmi nous, tandis que, chez vous, nous ne voyons personne de
tué, et puis pas un soldat ne prend jamais la fuite.» Les aboyeurs
(canons) les épouvantaient beaucoup, et si la description qu'ils en
faisaient était exacte, c'étaient, en vérité, de puissantes armes.
Au bout de peu de temps, Théodoros, ayant reçu une réponse de Sir
Robert Napier, et ayant envoyé MM. Flad et Prideaux pour la seconde
fois, appela auprès de lui ses principaux officiers et quelques
ouvriers européens, et tint une espèce de conseil; mais il s'échauffa
tellement et il finit par être si exalté et si fou, qu'à grand'peine
put-on l'empêcher de se suicider. Ses officiers le blâmèrent de sa
faiblesse et lui proposèrent de nous mettre immédiatement à mort, ou
de nous enfermer dans une tente an milieu du camp, et de nous y
brûler vivants à l'approche de nos soldats. Sa Majesté ne fit aucune
attention à ces conseils; il renvoya ses officiers et commanda à MM.
Meyer et Saalmüller, deux ouvriers européens, de se tenir prêts à nous
accompagner an camp anglais. En même temps, il envoya deux de ses
principaux chefs, Bitwaddad Hassenié et Ras-Bissawur, auprès de
nous pour nous dire: «Partez immédiatement pour aller trouver vos
concitoyens; vous enverrez prendre vos effets demain.»
Ce message nous inspira beaucoup de crainte. Les deux chefs étaient
tristes et abattus, et Samuel était si agité, qu'il ne sut nous donner
l'explication de cette subite décision. Nous appelâmes nos serviteurs
pour nous faire un petit paquet de quelques-unes de nos hardes, et ils
nous souhaitèrent le bonjour avec des larmes dans les yeux. Le moins
affecté de nos gardes paraissait encore triste et mélancolique;
l'impression générale, tant des officiers que la nôtre, était que nous
étions conduits, non au camp britannique, mais à une mort certaine. Il
n'eût servi à rien de se lamenter et de se plaindre; aussi nous nous
habillâmes, heureux encore de voir finir notre captivité, quelle que
dût en être la fin. Nous saluâmes nos serviteurs, et nous partîmes
pour l'Amba sous bonne escorte. Pendant que nous nous habillions,
Samuel et les chefs eurent un petit entretien où ils décidèrent que,
Théodoros étant tout à fait fou de colère, ils ne négligeraient rien
pour retarder notre entrevue, afin de donner le temps de se refroidir
à cette colère qui l'aveuglait. A cet effet, ils devaient envoyer un
soldat en avant-garde et porteur d'un message de notre part, pour
demander à Sa Majesté la faveur d'une dernière entrevue, déclarant que
nous ne saurions le quitter sans l'avoir saluée auparavant.
Arrivés au pied de l'Amba, nous trouvâmes les mules que l'empereur
nous avait envoyées, selon sa coutume, et nous fîmes seller les nôtres
par les ouvriers européens. Le lieu paraissait désert, et, jusqu'à la
tente impériale, nous ne rencontrâmes que quelques soldats; mais en
avançant, nous aperçûmes les hauteurs du Selassié et du Fahla, toutes
couvertes des misérables restes de l'armée de Théodoros.
A environ cent mètres de la tente impériale, nous rencontrâmes le
soldat envoyé par les officiers et par Samuel, pour demander une
dernière entrevue, qui revenait vers nous. Il nous dit que le roi
n'était pas dans sa tente, mais entre Fahla et Selassié, et qu'il ne
recevrait que son ami bien-aimé, M. Rassam. Des ordres alors furent
donnés par les officiers qui nous servaient d'escorte, de conduire
M. Rassam par une route, et d'en faire prendre une autre aux autres
prisonniers. Nous devions suivre un petit sentier du côté de Selassié,
et M. Rassam devait passer par un chemin, à cinquante mètres environ
plus loin. Nous avancions ainsi depuis quelques minutes, lorsque
nous reçûmes l'ordre de nous arrêter. Les soldats nous apprirent que
l'empereur, allant au-devant de M. Rassam, nous devions attendre
jusqu'à ce que l'entrevue eût eu lieu.
Au bout de quelques instants, on nous invita à avancer, l'empereur
ayant quitté M. Rassam, et ce dernier étant déjà en route.
Je marchais en tête de notre troupe, lorsque je fus tout stupéfait,
après avoir fait quelques pas, de me trouver, au détour du chemin,
face à face avec Théodoros. Je m'aperçus aussitôt qu'il était fort eu
colère. Derrière lui se tenaient une vingtaine d'hommes, tous armés
de mousquets. L'endroit où il s'était arrêté formait une petite
plate-forme si étroite, que j'aurais pu le toucher en passant. D'un
côté de la plate-forme, s'ouvrait un profond abîme, et à l'autre
extrémité, le roc s'élevait taillé à pic comme une haute muraille:
évidemment, il n'aurait pu choisir un lieu plus propice, s'il eût
nourri contre nous de sinistres projets.
Il n'avait pu m'apercevoir le premier, ayant la tête tournée de
l'autre côté: il parlait à voix basse au soldat le plus rapproché de
lui et étendait la main pour s'emparer de son mousquet. J'étais, en ce
moment, prêt à tout, et je ne doutai pas on instant que notre dernière
heure ne fût venue.
Théodoros, la main toujours sur son mousquet, se retourna; il
m'aperçut aussitôt, me contempla deux on trois minutes, me tendit la
main, et, d'une voix basse et triste, me demanda comment je me portais
et me souhaita le bonjour.
Le lendemain, le principal officier me dit qu'à l'instant de notre
rencontre, Théodoros était indécis s'il nous mettrait à mort. Il avait
permis à M. Rassam de partir, à cause de son amitié personnelle pour
loi, et quant à nous, nous avions la vie sauve grâce à ce que les yeux
de Sa Majesté s'étaient d'abord arrêtés sur moi, duquel il n'avait
jamais eu à se plaindre, mais que les choses eussent tourné autrement
si sa colère avait été éveillée par la vue de ceux qu'il haïssait.
Quelques minutes plus tard, nous rejoignîmes M. Rassam, et nous
marchâmes aussi vite que nous le permit le pas de nos mules. M. Rassam
me raconta ce que Théodoros lui avait dit: «Il se fait nuit: vous
feriez peut-être mieux d'attendre ici jusqu'à demain.» M. Rassam lui
avait répondu: «Comme voudra Votre Majesté.--Ne tergiversez jamais;
allez.» L'empereur et M. Rassam se serrèrent tous deux la main,
regrettant l'un et l'autre leur séparation, et M. Rassam ayant promis
de revenir le lendemain de bonne heure.
Nous avions déjà atteint les postes avancés du camp impérial, lorsque
quelques soldats nous crièrent de nous arrêter. Théodoros aurait-il
encore changé d'idée? Si près de la liberté, la mort ou la captivité
devaient-elles être notre partage? Telles furent les pensées qui
assaillirent notre esprit; mais notre doute fut de courte durée, car
nous aperçûmes, courant vers nous, l'un des serviteurs de l'empereur
portant le sabre de M. Prideaux ainsi que le mien, dont Sa Majesté
s'était emparée à Debra-Tabor, il y avait vingt et un mois. Nous les
renvoyâmes à l'empereur, en le remerciant, et nous achevâmes notre
voyage.
Nous nous doutions fort peu alors combien nous l'avions échappé belle.
Il parait qu'après notre départ, Théodoros s'étant assis sur une
pierre, la tête entre les mains, s'était mis à pleurer. Ras-Engeddah
lui dit alors: «Etes-vous une femme pour pleurer? Rappelez ces hommes
blancs, mettez-les tous à mort, et enfuyez-vous ensuite, ou bien
combattez et mourez.» Théodoros lui répondit brusquement par ces
paroles: «Tous n'êtes qu'un âne! N'en ai-je pas mis assez à mort
ces deux derniers jours? Pourquoi voulez-vous que je tue ces hommes
blancs, et que je couvre de sang toute l'Abyssinie?»
Bien que très-loin déjà du camp impérial, et en vue presque de nos
sentinelles, nous ne pouvions croire que nous ne fussions pas victimes
de quelque illusion. Involontairement, nous nous retournions toujours,
craignant à chaque instant que Théodoros, regrettant sa clémence, ne
nous eût fait suivre pour nous faire arrêter avant que nous eussions
atteint le camp anglais. Mais Dieu, qui nous avait déjà délivrés une
fois dans ce jour, comme par miracle, nous protégea jusqu'à la fin;
nous arrivâmes enfin, et nous pénétrâmes dans les rangs de l'armée
britannique, le coeur joyeux et plein de reconnaissance. Nous
entendîmes alors le son si doux à nos oreilles des voix anglaises, les
témoignages affectueux de nos chers compatriotes, et nous pressâmes
les mains de ces chers amis, qui avaient travaillé avec tant de zèle à
notre délivrance.
Notes:
[27] Les soldats seuls se tressent les cheveux; les paysans et les
prêtres se rasent la tête une fois par mois.
[28] Abiet, maître, seigneur; expression habituelle employée par les
mendiants pour demander l'aumône.
[29] Fitaurari, le commandant de l'avant-garde.