Nous sommes comptés par le nouveau gouverneur et obligés de dormir
tous dans la même hutte.--Seconde visite de Théodoros à l'Amba.--Il
fait appeler M. Rassam et donne l'ordre que M. Prideaux et moi soyons
délivrés de nos chaînes--L'opération décrite.--Notre réception
par l'empereur.--On nous envoie visiter le _Sébastopol_ arrivé à
Islamgee.--Conversation avec Sa Majesté.--Les prisonniers encore
enchaînés sont délivrés de leurs fers.--Théodoros ne peut voler ses
propres bestiaux.
Le 28 mars, nous tous, à l'exception de M. Rassam, fumes appelés et
placés en ligne pour être comptés par le nouveau ras; pais, environ
vers les dix heures du soir, comme nous étions à nous déshabiller,
Samuel vint nous informer qu'il avait reçu des ordres pour nous
entasser tous, excepté H. Rassam, dans une même hutte pour cette nuit;
toutefois comme aucune d'elles n'était assez spacieuse, il avait
obtenu que nous en eussions deux. M. Cameron, M. Rosenthal et
M. Kerans furent placés ensemble et quatre misérables de triste
apparence, tenant toute la nuit des chandelles allumées, furent postés
de chaque côté de la porte pour prévenir toute évasion. Samuel et deux
chefs dormirent dans la même chambre que M. Rassam et j'ai toujours
soupçonné que Samuel cette fois était là plutôt comme prisonnier que
comme gardien.
Nous dormîmes fort peu, nous nous attendions à un changement
quelconque dans la matinée. Dix ou quinze soldats, les plus grands
scélérats du camp, avaient été ajoutés à notre garde de jour, et nous
fûmes encore plus inquiets lorsque, dans la matinée du lendemain,
nous apprîmes que Théodoros avait fait savoir qu'il viendrait dans le
courant de la journée pour passer en revue la garnison.
Environ vers trois heures de l'après-midi quelques-uns de nos
domestiques se précipitèrent dans notre tente pour nous dire que
Théodoros venait d'arriver à l'Amba et qu'il paraissait un peu ivre.
Un instant après M. Flad arriva porteur d'un message pour M. Rassam de
la part de l'empereur, l'informant que si Sa Majesté avait le temps
en sortant de l'église elle le ferait appeler. Une tente en flanelle
rouge, emblème de la royauté, fut dressée aussitôt et des tapis furent
étendus tout autour. Mais lorsque Théodoros sortit de l'église il
était dans une grande colère; il saisit un prêtre par la barbe et lui
dit: «Vous dites que je veux changer de religion; avant que personne
puisse m'engager à le faire, je me couperai la gorge.» Il jeta ensuite
son épée sur le sol avec violence, gesticula, insulta l'évêque, en un
mot se conduisit tout à fait comme un homme ivre ou un fou. Il appela
M. Meyer qui se tenait à quelque distance, et lui commanda d'aller
auprès de M. Rassam pour lui dire de sa part: «Vos troupes arrivent.
Je vous ferai mettre dans les fers à cause de cela. Je n'ai pas obtenu
ce que je voulais. Tenez auprès de moi avec le même vêtement que vous
portiez auparavant.
Nous étions tous très-craintifs an sujet de cette entrevue, Théodoros
étant dans de très-mauvaises dispositions; toutefois tout se passa
bien. Aussitôt que M. Rassam s'approcha de la tente impériale,
Théodoros alla à sa rencontre, lui toucha la main et le pria de
s'asseoir. Il lui dit alors: «Je ne vous dirai pas que je n'ai pu
apporter mon trône puisque vous savez qu'il est à Magdala, mais par
égard pour mon amie la reine d'Angleterre que vous représentez auprès
de moi, je désire être assis sur le même tapis que vous.» Au bout d'un
instant il dit à M. Rassam: «Ces deux personnes qui sont venues avec
vous ne sont ni mes amis ni mes ennemis, mais si vous voulez répondre
d'elles, je ferai ouvrir leurs chaînes.» M. Rassam se leva et lui dit:
«Non-seulement je réponds de ces personnes; mais si elles faisaient
quelque chose qui déplût a Votre Majesté, ne dites pas, c'est M. Blanc
ou M. Prideaux qui l'a fait, mais dites que c'est moi.» Théodoros
alors dit à M. Rassam d'envoyer deux personnes pour donner l'ordre
qu'on nous délivrât de nos chaînes, et comme Sa Majesté insista, M.
Bassam nomma M. Flad et Samuel.
Nos serviteurs ayant entendu cet ordre coururent au-devant de M. Flad
pour nous annoncer l'heureuse nouvelle. A l'arrivée de M. Flad et de
Samuel on nous conduisit dans la demeure de M. Rassam où M. Flad nous
fit de la part de Sa Majesté la communication suivante: «Vous n'êtes
ni mes amis ni mes ennemis. Je ne sais qui vous êtes. Je vous ai
chargés de chaînes parce que j'en avais fait autant à M. Rassam;
maintenant je vous délivre de ces chaînes parce que ce dernier veut
bien répondre de vous. Si vous prenez la fuite ce sera une honte pour
vous et pour moi.»
Après cela on nous fît asseoir; un coin de fer fut enfoncé à l'endroit
où les anneaux se rejoignaient, et lorsque l'espace intermédiaire fut
jugé suffisant, trois ou quatre anneaux de fortes courroies de cuir
furent passées an dedans du fer et l'on nous fit placer l'une de nos
jambes sur une grande pierre apportée là tout exprès. De chaque côté
un grand bâton fut fixé dans les boucles de cuir et cinq ou six hommes
se mirent à marteler de toute leur force se servant de la pierre comme
point d'appui. Les courroies tirant les anneaux de fer, petit à petit
les chaînons s'ouvrirent jusqu'à ce que l'espace fut assez grand pour
passer le pied.
La même opération se fit sur l'autre jambe, Il fallut environ une
demi-heure pour ouvrir mes chaînes et un peu plus de temps pour ouvrir
celles de M. Prideaux. Bien que très-heureux à la perspective d'avoir
le libre usage de nos membres, toutefois l'opération qu'il nous avait
fallu souffrir avait été rude. Comme nous étions en faveur, les
soldats firent bien tout ce qu'ils purent pour ne pas nous blesser,
cependant la douleur était parfois intolérable, car de temps en temps
le point d'appui manquant et les anneaux glissant sur la cheville, la
pression était si forte qu'il nous semblait que notre jambe fût mise
en pièces.
Nous nous mîmes aussitôt à marcher. Nos jambes nous paraissaient aussi
légères que des plumes, mais nous ne savions plus les guider, nous
vacillions comme un homme ivre; si nous venions à rencontrer une
petite pierre nous levions involontairement le pied à une hauteur
ridicule. Pendant plusieurs jours nos membres furent endoloris et le
plus léger exercice était suivi d'une grande fatigue.
Théodoros ayant témoigné le désir que nous lui fussions présentés en
uniforme, nous nous habillâmes aussitôt que nous fûmes libres. Comme
j'avais été le premier débarrassé de mes fers, j'étais prêt lorsque
M. Prideaux entra; mais il était à peine délivré, et il prenait ses
vêtements pour s'habiller, que messages sur messages furent envoyés
par Théodoros pour nous faire hâter.
Connaissant l'humeur changeante de leur maître, tous les chefs
présents, Samuel, les gardes, interpellaient continuellement M.
Prideaux par un: «Hâtez-vous, hâtez-vous!» Agité, et depuis des mois
ayant perdu l'habitude des vêtements civilisés, et de plus, incapable
de diriger promptement ses pieds, dans sa précipitation il déchira
ses pantalons d'uniforme en deux endroits. Mais personne ne voulant
attendre plus longtemps nous dûmes partir. Heureusement que nous
avions quelques épingles sous la main; et que le chapeau faisant
office d'écran, l'accident fut caché, sinon réparé. A notre arrivée
dans la tente impériale, Sa Majesté, après nous avoir cordialement
salués, nous dit.
«Je vous ai enchaînés parce que votre peuple croyait que je n'étais
pas un roi puissant; maintenant que vos maîtres vont arriver je vous
ai relâchés pour leur montrer que je n'ai pas peur. Ne craignez rien;
Christ m'est témoin et Dieu sait, que je n'ai rien dans mon coeur
contre vous trois. Vous êtes venus dans mon pays connaissant la
conduite du consul Cameron. Ne craignez pas, il ne vous arrivera rien.
Asseyez-vous.»
Lorsque nous fûmes assis, il commanda qu'on nous servît du tej, et se
mit à causer avec M. Rassam. Entre autres choses il lui dit: «Je suis
comme une femme en travail d'enfantement, je ne sais si ce sera un
avortement, une fille ou un garçon; j'espère que ce sera un garçon.
Quelques hommes meurent, quand ils sont jeunes, d'autres à la fleur de
leur âge, d'autres dans la vieillesse, quelques-uns sont prématurément
retranchés; quant à ma fin, Dieu seul la connaît.» Il présenta ensuite
son fils à M. Rassam. Il lui demanda si nous avions des tapis, si
notre demeure était confortable: M. Rassam lui ayant répondu que grâce
à sa protection nous avions tout ce que nous désirions, et que Sa
Majesté serait contente si elle voyait la gentille habitation que
nous occupions. Théodoros levant les yeux an ciel lui dit: «Mon
ami, croyez-moi, mon coeur vous aime; demandez-moi tout ce que vous
voudrez, même ma propre chair, et je vous le donnerai.»
Sa Majesté pendant tout le temps de l'entrevue, fut très-polie;
Théodoros nous parut enchanté des réponses de M. Rassam et rit à
coeur joie plus d'une fois. Lorsque nous le quittâmes il nous fit
accompagner à nos tentes par son fils et quelques-uns des Européens.
J'ai entendu dire par deux des Européens qui étaient présents,
qu'avant, comme pendant notre entrevue, Théodoros s'était montré plus
cordial et plus doux que jamais. Tandis qu'on nous ôtait nos fers, il
eut une conversation avec M. Rassam. Entre autres choses il lui dit:
«M. Stern m'avait blessé, mais il faudrait qu'il arrivât bien des
choses avant que je le blessasse, lui.» Il lui dit encore: «Je me
battrai; vous pourrez voir mon corps étendu sans vie et vous direz
alors: Voilà un homme méchant qui m'a déshonoré moi et les miens, et
peut-être que vous ne m'ensevelirez pas.»
Après qu'il nous eut quittés, Théodoros passa en revue ses troupes et
leur parla de nous: «Quoi qu'il arrive, je ne tuerai pas ces trois-lâ;
ce sont des délégués; mais parmi ceux qui arrivent, et aussi parmi
ceux qui sont ici, j'ai des ennemis; ceux-là je les tuerai s'ils
m'insultent.» Comme il passait la porte pour retourner à son camp, il
appela le ras et lui dit: «M. Rassam et ses compagnons ne sont pas
prisonniers; ils peuvent s'amuser et courir; surveillez-les des yeux
seulement.»
Cette nuit-là nous n'eûmes aucun garde dans l'intérieur de notre
chambre, ils dormirent dehors. Nous n'abusâmes point de la permission
de nous promener dans tout l'Amba, nous restâmes tranquillement dans
notre enceinte.
En arrivant à son camp, Théodoros rassembla ses gens et leur dit:
«Vous avez appris que les hommes blancs venaient pour me battre; ce
n'est point un faux bruit, c'est la vérité.» Un soldat étant sorti des
rangs, s'écria: «Il n'en sera pas ainsi, mon roi, nous les battrons.»
Théodoros regarda cet homme et lui dit: «Vous êtes fou! vous ne savez
ce que vous dites. Ces gens out de grands canons, des éléphants, des
fusils, des mousquets sans nombre. Nous ne pouvons nous battre contre
eux. Vous croyez que nos mousquets sont bons: s'il en était ainsi, ils
ne nous les vendraient pas. J'aurais pu mettre à mort M. Rassam, parce
qu'il a appelé ses soldats contre moi. Je ne lui ai fait aucun tort:
il est vrai que je l'ai chargé de chaînes, mais c'est votre faute à
vous, gens de Magdala, vous auriez dû me donner de meilleurs conseils.
Je pourrais le tuer, mais ce n'est qu'un homme; et puis ceux, qui
arrivent me prendraient mes enfants, ma femme, mes trésors et me
tueraient ainsi que vous.»
Le lendemain matin, 30, un message fut envoyé aux ouvriers européens
demandant qu'ils vinssent travailler pour l'empereur, attendu qu'il
y avait encore bien des rochers à franchir. En partant pour aller
travailler on leur enleva les chaînes des pieds, ou les enchaîna deux
à deux par les mains, et ils furent conduits ainsi an camp. Une tente
fut dressée pour eux, et à leur arrivée on leur donna du tej, de la
viande et du pain, de la part de Sa Majesté.
Nous ne nous flattions pas plus qu'il ne fallait de la bonne réception
que venait de nous faire l'empereur; sachant comme il changeait
subitement de dessein, et que souvent même il témoignait une grande
amitié, tout en avant an fond l'intention de maltraiter et de mettre
à mort ses pauvres dupes. Cependant nous étions assez heureux et nous
avions assez de courage, sachant que la fin était proche; nous avions
tout remis entre les mains de Dieu, et nous espérions que tout irait
bien.
Le 1er avril nous apprîmes que la veille Théodoros s'était enivré et
avait beaucoup bavardé. Vers dix heures du matin un grand nombre de
soldats arrivèrent en toute hâte du camp. (Ces mouvements brusques des
soldats nous déplaisaient toujours.) Mais an lieu de se diriger vers
notre enceinte, ainsi que nous l'avions craint, ils allèrent dans
la direction des magasins, et bientôt après nous les vîmes passer
revenant sur leurs pas et portant les canons que Théodoros avait
sur la montagne, la poudre, les balles, etc. Nous supposâmes que
l'empereur avait décidé de défendre Sélassié, ou qu'il avait envoyé
prendre ses armes parce qu'il avait l'intention, c'était l'opinion
générale, de faire un grand déploiement de forces.
Le 2 au matin, quelques chefs furent envoyés par l'empereur pour nous
informer que Sa Majesté nous ordonnait de partir immédiatement pour
Islamgee. D'après ce que nous connaissions de l'humeur changeante de
Théodoros, nous ne savions ce qui nous attendait, si ce serait une
bonne réception, un emprisonnement ou pis encore; mais comme nous n'y
pouvions rien, nous nous habillâmes, et, accompagnés des chefs, nous
quittâmes nos huttes, peut-être pour ne plus les revoir, et nous
descendîmes an camp situé an pied de la montagne. C'était pour la
première fois, excepté le jour où l'on nous délivra de nos chaînes,
que nous sortions de notre enceinte. Nous n'avions qu'une idée
imparfaite de l'Amba, et nous fûmes étonnés de le trouver si grand.
L'espace compris entre les portes était plus vaste, le passage sur
la pente de l'Amba était plus abrupt et plus large que nous ne nous
l'étions imaginé d'après nos souvenirs de vingt et un mois.
Nous trouvâmes Théodoros assis sur un monceau de pierres, à environ
vingt mètres au-dessous d'Islamgee, à côté de la route que l'on venait
de terminer et sur laquelle on allait traîner les canons, les mortiers
et les fourgons. Du lieu qu'il s'était choisi il pouvait voir toute
la route jusqu'an pied d'Islamgee où tous ses gens travaillaient avec
ardeur à attacher de longues courroies de cuir aux fourgons, et,
sous la direction des Européens, arrangeaient tout pour l'ascension.
L'empereur était vêtu très-simplement, la seule différence qu'il y eût
dans ses vêtements entre lui et ses officiers placés à dix mètres plus
loin, consistait dans la soie avec laquelle était brodé son shama;
il tenait une épée dans sa main et deux pistolets pendaient à sa
ceinture. Il nous accueillit cordialement et nous fit asseoir derrière
lui. Il nous donnait là une grande preuve de confiance, qu'il n'aurait
certainement pas accordée à son plus cher ami abyssinien; car nous
n'aurions en qu'à lui donner soudainement une poussée et il eût roulé
an fond du précipice.
La route qui avait été faite pour monter la côte d'Islamgee était
large mais très-rapide, et la pente moyenne était d'un mètre sur
trois; à mi-chemin elle tournait à angle droit, et nous avions de
sérieuses craintes pour ce bout de route à cause des lourds fourgons
qu'il fallait y faire passer. À notre arrivée l'empereur nous parla
peu étant très-occupé à regarder les fourgons au bas de la côte; mais
dès que le plus lourd mortier fut en vue, il nous le montra et demanda
à M. Rassam ce qu'il en pensait. Nous admirâmes tons la lourde pièce,
et M. Rassam, après avoir complimenté Sa Majesté sur ce travail
important, ajouta que sous peu nos concitoyens auraient le plaisir de
l'admirer comme nous. Samuel qui était notre interprète en ce moment,
devint tout pâle, mais comme l'empereur comprenait un peu l'arabe, il
fut obligé de traduire exactement la pensée de M. Rassam, bien que
cela le contrariât Théodoros sourit et envoya Samuel dire à M.
Waldmeier que M. Rassam avait dit vrai. Quelques minutes plus tard Sa
Majesté s'étant levée, nous nous levâmes aussi, et M. Rassam lui dit
par l'intermédiaire de Samuel, que pour réjouir tout à fait son coeur,
il le suppliait d'être assez aimable pour délivrer de leurs fers ses
compagnons restés enchaînés à l'Amba. Pour le coup non-seulement
Samuel pâlit, mais il secoua la tête refusant de parler d'an tel
sujet. M. Rassam alors répéta sa requête et sur un ton de voix plus
élevé, ce qui fit que Théodoros, ayant cherché l'interprète autour
de lui, Samuel fut obligé de remplir son office. Sa Majesté parut
mécontente et même un peu ennuyée; mais au bout d'un instant elle
donna l'ordre à quelques hommes de sa suite, ainsi qu'à Samuel, de
partir pour l'Amba afin de faire délivrer les cinq Européens qui
étaient encore dans les fers.
L'empereur ensuite alla se promener au-dessous de l'angle que formait
la route et dirigea le rude travail occasionné par le transport de si
lourdes masses sur un plan incliné. Il nous envoya de l'autre côté du
chemin, où nous pouvions bien embrasser toute la scène, et ordonna à
plusieurs de ses premiers officiers de nous surveiller. Nul mieux que
Théodoros n'eût pu diriger une si difficile opération; les courroies
de cuir ayant déjà beaucoup servi, cassaient toujours et nous
craignions à chaque instant que quelque accident n'arrivât, et qu'an
dernier moment le lourd mortier _Sébastopol_ ne roulât an fond de
l'abîme. Nous nous représentions alors quelle serait la colère de
Sa Majesté; et notre proximité de sa personne nous faisait prier
intérieurement que rien de semblable n'arrivât. Nous étions bien
placés pour voir l'opération: Théodoros se tenant sur un fragment de
rocher en saillie, penché sur son épée, envoyait à chaque instant son
aide de camp avec des instructions pour ceux qui dirigeaient les cinq
ou six cents hommes attelés aux courroies. Parfois lorsque le bruit
était trop grand ou qu'il avait besoin de donner quelque instruction
générale, il n'avait qu'à élever la main et aussitôt tout bruit
cessait an milieu de cet essaim d'ouvriers, et la voix claire de
Théodoros se faisait seule entendre dans ce profond silence produit
par un seul geste de l'empereur.
Enfin le lourd mortier atteignit le plateau d'Islamgee. Nous nous
bâtâmes de rejoindre Sa Majesté pour la féliciter sur l'achèvement de
sa grande entreprise, Théodoros nous engagea alors à mieux examiner
cette forte pièce. Sautant aussitôt sur le fourgon, nous l'admirâmes
beaucoup, exprimant en même temps à haute voix notre étonnement et
notre plaisir aux spectateurs. Sa Majesté était évidemment enchantée
des éloges que nous donnions à son oeuvre favorite. Il nous engagea à
nous asseoir près de lui sur le bord du plateau d'Islamgee, tandis que
l'on achèverait d'amener les antres canons et les autres fourgons. Le
travail considérable qu'il avait fallu pour traîner le _Sébastopol_ du
poids de seize mille livres, bien que quelques autres canons fussent
encore assez lourds, fit considérer le restant de l'opération comme un
jeu d'enfant, et quoique présente Sa Majesté n'intervint plus.
Nous demeurâmes encore avec l'empereur plusieurs heures à causer
tranquillement et amicalement. Comme le soleil devenait de plus en
plus chaud, Sa Majesté insista pour que nous nous couvrissions la
tête, et au bout de quelques instants M. Bassam ayant demandé la
permission d'ouvrir son parasol, non-seulement il l'y autorisa, mais
voyant que je n'en avais pas il envoya prendre le sien par l'un de ses
serviteurs, l'ouvrit et mêle fit passer. Il nous parla de toutes
les difficultés qu'il avait rencontrées et comment les paysans lui
refusaient absolument leur concours. Il nous dit: «J'ai été obligé
d'ouvrir mes chemins et de traîner mes fourgons pendant le jour, et
de ravager le pays pendant la nuit, mes gens n'ayant rien à manger.»
Toute la contrée, disait-il, était en rébellion. Lorsqu'on parvenait
à s'emparer de quelqu'un de sa suite, immédiatement on le mettait à
mort; en retour quand il faisait quelque prisonnier, il les
brûlait vivants pour venger les siens. Il nous disait cela le plus
tranquillement du monde, comme s'il avait fait la chose la plus juste.
Ensuite il nous demanda le nombre de nos troupes, de nos éléphants, de
nos fusils, etc., etc. M. Rassam lui dit tout ce que nous savions; que
douze mille hommes de troupes avaient débarqué, mais que cinq ou six
mille seulement s'avançaient sur Magdala; et il ajouta: «Mais tout se
passera pacifiquement.» Théodoros lui dit: «Dieu seul le sait: Il y
a quelque temps, lorsque les Français entrèrent dans le pays sous le
règne de ce voleur Agau Négoussié, je marchai promptement contre eux,
mais ils prirent la fuite. Croyez-vous que je ne fusse pas allé à la
rencontre de vos troupes et que je ne leur eusse pas demandé ce qu'ils
venaient faire dans mon pays? Mais comment le puis-je? Vous avez va
toute mon armée et, nous montrant l'Amba, voilà tout mon empire. Mais
je les attendrai ici, et après cela, que la volonté de Dieu soit
faite.»
Il nous parla ensuite de la guerre de Crimée, du dernier différend
survenu entre la Prusse et l'Autriche, des fusils à aiguille, et
nous demanda si les Prussiens avaient fait prisonnier l'empereur
d'Autriche, ou s'ils s'étaient emparés de son pays. M. Rassam lui dit
que les fusils à aiguille, par la promptitude de leurs coups, avaient
décidé la victoire en faveur des Prussiens; que la paix ensuite
ayant été conclue, l'empereur d'Autriche avait dû compter une large
indemnité, et qu'une partie de son territoire avait été annexée à la
Prusse, tandis que ses alliés avaient perdu leurs Etats. Sa Majesté
écouta avec beaucoup d'attention; mais quand on lui dit que seulement
cinq mille hommes approchaient de Magdala, le pli de fierté de ses
lèvres exprima combien il sentait l'humiliation de sa position
actuelle, que si peu d'hommes fussent considérés comme suffisants pour
le vaincre. Il nous parla ensuite de ses anciens griefs contre MM.
Cameron, Stern et Rosenthal. Mais il ajouta: «Vous ne m'avez fait
jamais aucun tort. Je sais que vous êtes de grands hommes dans votre
patrie, et je suis très-fâché de vous avoir maltraités sans cause.»
Lorsque le dernier fourgon eut été mis en place, Théodoros se leva et
nous invita à le suivre; nous marchâmes à quelques mètres derrière
lui, et lorsque Samuel, qui était allé donner des ordres à l'effet de
nous dresser une tente, fut de retour, l'empereur nous fit, par son
intermédiaire, plusieurs questions touchant l'épaisseur de son gros
mortier, la charge qu'il fallait, etc. A toutes ces questions, M.
Rassam répondit qu'il n'était qu'un employé civil, et qu'il ne savait
rien de ces choses. Alors il s'adressa à moi, mais M. Rassam lui ayant
dit encore que je n'avais étudié que la médecine, dès lors il cessa
ses questions, nous conduisit à la tente préparée pour nous, et
nous ayant souhaité une bonne après-midi, il se retira. Un déjeuner
abyssinien nous fut servi; du tef et quelques plats et des gâteaux
européens, que Madame Waldmeier avait préparés d'après les ordres de
l'empereur, nous furent envoyés pour être distribués entre nous. Peu
d'instants plus tard, M. Waldmeier et Samuel furent appelés.
On aurait dit que déjà Théodoros avait trop bu, tant il parlait avec
volubilité, s'informant pourquoi il n'avait reçu aucun avertissement
du débarquement de nos troupes, et si ce n'était pas l'usage qu'un roi
avertît un autre roi lorsqu'il envahissait son pays, etc. Lorsque M.
Waldmeier et Samuel revinrent, ils avaient l'air très-alarmés, comme
s'il était rare de voir Théodoros plein d'affabilité le matin, et puis
le soir, lorsqu'il avait bu, maltraitant ceux qu'il avait caressés
quelques instants auparavant! Samuel et M. Waldmaier furent de nouveau
appelés. Théodoros alors accusa beaucoup Samuel, lui disant qu'il
avait plusieurs griefs contre lui, mais qu'il laissait ce compte à
régler pour un autre jour; puis il lui ordonna de nous ramener dans le
fort, donna ses ordres pour que nous eussions trois mules, et ajouta
que le nouveau commandant de l'Amba, ainsi que l'ancien, devaient nous
escorter. Il dit à M. Waldmeier: «Dites à M. Rassam qu'un petit feu de
la grosseur d'un pois, s'il n'est pris à temps, peut causer une grande
catastrophe. C'est à M. Rassam à l'éteindre avant qu'il ne prenne de
l'extension.» Nous fûmes bien aise de retourner sains et saufs dans
notre ancienne prison, et heureux de voir nos compagnons libres de
leurs fers, l'air content et pleins d'espérance.
Le lendemain matin, M. Rassam fit demander à l'empereur qu'il voulût
bien lui accorder la permission d'informer le commandant en chef de
l'armée britannique, des bonnes dispositions de Sa Majesté vis-à-vis
des Européens en son pouvoir; mais Théodoros répondit qu'il ne
désirait pas qu'on lui écrivît, attendu qu'il n'avait pas délivré les
captifs de leurs fers par un sentiment de crainte, mais simplement par
pure amitié pour M. Rassam.
Comme Théodoros, en maintes circonstances, avait exprimé son
étonnement de n'avoir reçu aucune communication du commandant en
chef, nous pensâmes qu'il serait bon de prier Sir Robert Napier, par
l'intermédiaire de nos amis, d'envoyer one lettre polie à l'empereur,
pour l'informer du motif de l'expédition. Nous fîmes savoir à Sir
Napier que la lettre qu'il avait adressée à Théodoros avant le
débarquement avait été gardée par M. Rassam; et que, plus tard,
l'_ultimatum_ envoyé par lord Stanley, dénonçant notre intervention
armée, était tombé encore entre les mains de M. Rassam, et qu'an lieu
de remettre cette pièce à l'empereur, notre ami l'avait anéantie.
Les cinq Européens, savoir: M. Staiger et ses amis, furent chargés de
faire des boulets pour les canons de Sa Majesté; mais comme aucun des
Européens ne voulut répondre d'eux, tous les soirs, ils avaient les
mains enchaînées, et, le jour suivant, on enlevait leurs fers pour le
travail. Dans la soirée du 16, Théodoros envoya demander à M. Rassam
s'il voulait répondre d'eux. Ce dernier refusa, disant qu'il ne
pouvait en répondre tant qu'ils travailleraient pour Sa Majesté, et
qu'ils résideraient ainsi loin de lui. Cependant, M. Flad et un autre
Européen ayant consenti à répondre d'eux, leurs mains ne firent plus
enchaînées, et les captifs furent simplement gardés la nuit dans leurs
tentes.
Les approvisionnements commençant à diminuer, pendant quelques jours
il fut question d'une expédition dans le voisinage. Le Dahonte fut
considéré comme le lien le plus propice. Toutefois, Théodoros ne
voulant pas exposer sa petite armée à une défaite, ne s'aventura
pas si loin; mais un matin, le 4 avril, il vola ses propres gens,
c'est-à-dire qu'il ravagea les quelques villages situés au pied de
l'Amba, et tenta inutilement de saccager le village de Watat, où
étaient gardés ses bestiaux. Théodoros rencontra plus de résistance
qu'il ne s'y serait attendu de la part des paysans gallas; il eut
plusieurs soldats tués, et le butin qu'il remporta fut insignifiant.
Les soldats qui gardaient la montagne étaient plus découragés que
jamais; ayant peu l'idée des grands événements qui se préparaient, ils
voyaient venir avec consternation la perspective de mourir de faim
sur leur rocher si l'empereur s'éloignait. De temps en temps, nous
recevions de petits billets de M. Munzinger, qui nous arrivaient
cousus dans les pantalons usés de quelque paysan; ainsi, nous savions
que nos libérateurs approchaient, et nous attendions le jour peu
éloigné où notre sort se déciderait. Nous souffrions beaucoup plus de
cette incertitude constante sur ce qui pouvait nous arriver à chaque
instant, que nous n'eussions souffert de la certitude de mourir.