DEUXIÈME PARTIE

I

«DÉJA, LES CHAMPS SONT BLANCS POVR LA MOISSON.»

_ARGVMENT._--MAXENCE RECONNAIT CET AVTRE CENTVRION QVI VIT LE SAVVEVR

SVR LA CROIX ET QVI CRVT.--LVI, IL N’A QVE LE CIEL A REGARDER, MAIS

C’EST LE CIEL D’AFRIQVE, LE CIEL DV REJAILLISSEMENT INTÉRIEVR.--IL NE

MANQVE A MAXENCE QVE LA GRACE.--LE COMBAT DANS LA NVIT.--LE HÉROS

DÉVISAGE LA MORT.--MAIS LE JOVR RAMÈNE L’ACTION DE GRACES.--GRANDEVR ET

SERVITVDE DE L’AME CHRÉTIENNE FIGVRÉE PAR LE SOLDAT.

Le sable est l’élément primitif et cette matière même qui, à l’origine,

fut séparée d’avec les eaux. On a peine à croire qu’il vienne de la

désagrégation des rocs, mais au contraire les nappes qu’il forme sont à

peine distinctes de la substance fluide d’une nébuleuse. Il est le

mouvement, antérieur à la fixité, le pur mouvement originel, et

l’impondérable où n’a pu s’accrocher la vie. Que de fois Maxence, devant

la morne étendue, se trouva reporté à ces vastes tableaux de la Genèse,

alors que le temps lui-même venait d’être créé, avec le premier jour et

la première nuit! Que de fois il se vit transporté à ces heures, qui

furent les premières, pour la constitution de cette chose nouvelle: le

présent joint au passé! Que de fois il fut pris de vertige devant ce

noyau en ignition de la planète, que pourtant il dominait de toute la

hauteur de la pensée humaine!...--«L’Esprit de Dieu était porté sur les

eaux.» Si l’on essaie de se représenter la troisième Personne planant

sur les eaux qu’animent de grands remous paisibles, tandis que les

armées innombrables des Anges viennent d’apparaître dans le Ciel, on

sera sur cette plus haute plate-forme de la rêverie humaine, comme le

voyageur penché sur le pur espace et sur la forme impénétrable du

Désert... L’esprit de Dieu est porté sur les sables.

Mais le plus souvent, surtout aux heures clémentes du matin, et quand il

a devant lui la perspective d’une longue journée de route, Maxence se

limite à la chose humaine et il attache son regard sur le cercle vivant

inscrit dans le cercle de l’horizon, et circonscrit autour de lui. Il

connaît ses hommes et ils le connaissent. Ils sont liés par la vie

allant de l’un à l’autre. Il est leur chef et ils sont ses hommes. Et à

eux tous, ils sont un petit système complet, un système de gravitation

morale, roulant dans l’immensité sans rivage, et de toutes parts, battu

par l’ouragan des sables. Maxence commande et ils obéissent. Et il est

tel que le Centurion, ayant la centurie derrière lui, et disant à l’un:

Va-t’en, et il s’en va, et à l’autre: Viens, et il vient.--Le voici

semblable à ces humbles officiers des cohortes romaines qui apparaissent

de loin en loin dans l’Évangile, afin que la préférence de Dieu soit

manifeste. Et ce fut l’un d’eux qu’admira le Seigneur JÉSUS, le jour

même qu’il entra dans Capharnaüm, car il n’avait point trouvé une telle

foi en Israël. O reconnaissance lointaine! Douce et pénétrante

salutation! Un soldat a été proclamé le premier dans l’ordre chrétien,

et un autre est au pied de la croix, qui se découvre devant la Face

misérable, et qui dit: «Cet homme était vraiment le fils de Dieu!» Et un

autre encore s’appelle Corneille qui était centenier dans une cohorte de

la légion nommée l’Italienne et celui-là fut le premier parmi les

Gentils qui reçut le Saint-Esprit avec la Parole de JÉSUS-CHRIST. Voici

maintenant Maxence, qui est aussi un soldat entre beaucoup, un soldat

semblable à ces soldats, car les soldats de tous les temps sont

semblables, et tous ils sont rentrés dans l’amitié du Seigneur, un

honnête soldat qui ne demande qu’à savoir et à obéir, et qui attend,

dans la soumission véritable, l’ordre du général.

«O mon Dieu! disait ce dernier venu, comme le lieutenant de Capharnaüm,

son aîné--dites seulement une parole et mon âme sera guérie!» Mais cette

parole, et ce signe véritable, et cette réponse authentique, il les

exigeait, et, comme le chef de guerre rassemble les matériaux de

l’expédition avant le départ, il ne voulait rien entreprendre avant que

les armes de la vérité ne fussent prêtes. «Je le sais, disait-il encore,

il est des hommes qui prétendent aimer le vrai. Mais si une vérité vient

de Dieu, ils la rejettent et se voilent la face comme des hypocrites et

pharisiens. Ils veulent bien tout peser et tout contrôler, hormis ce qui

dépasse l’apparence et la confabulation humaine. Ils admettent la

vérité, à condition qu’elle rentre dans les cadres qu’ils lui ont

préparés. Ceux-là verraient à Lourdes les mourants se redresser et les

boiteux marcher droit, qu’ils diraient: Non, encore, dans leur malice

infernale. Et ils mettraient leur bras dans la plaie ouverte qui est au

flanc du sauveur, comme fit Thomas Didyme, qu’ils diraient encore: «Je

ne crois pas!» Oh! non, je ne suis pas comme ces hommes vraiment

maudits. Il est vrai, mon cœur est fermé à Vous, ô mon Dieu, il est

tardif et obstiné, il est lent à Vous accueillir. Mais montrez-moi

seulement les plaies de Vos Mains et de Vos Pieds, et je dirai comme

Votre Apôtre: «Mon Seigneur et mon Dieu! Je ne résisterai pas à la

vérité, quand même elle viendrait de Vous, et si Vous avez dit: Cela

est, je ne dirai pas: Cela n’est pas, si cela est.»

Ainsi pensait Maxence vers la seconde année de ses voyages sahariens,

sentant s’agrandir en lui sa capacité intérieure et le cercle de la

possibilité spirituelle. Comme il était dans la plaine rocheuse du

Tijirit, une pluie tomba, et ce soir-là, un ciel de merveille

l’accueillit au sortir de sa tente. Il était peint de couleurs

inaccoutumées, et sa teinte translucide était faite de vert d’eau très

pâle, dans des profondeurs liquides. Elle rappelait aussi certaines

roses délicates que Maxence avait vues en Chine, ou bien certains fonds

de mer, dans les golfes de Bretagne. Vers le zénith, le tableau se

fondait en rose, insensiblement, tandis que vers l’horizon, quelques

nuages s’allongeaient, légers, et proches de l’éther glacé. Le soleil

venait de disparaître, et des rayons divergents, semblables à de vastes

plissements, partaient du point où il était tombé. Mais ces rayons

n’étaient pas faits de lumière. Ils n’étaient que des traînées obliques

d’un rose vert, un peu plus pâle que le reste du ciel. A ce moment, la

plaine parut au voyageur d’une immensité prodigieuse. La chaîne de

Tahament, vers laquelle il marchait depuis trois jours, était d’un gris

très pâle et pourtant elle faisait une vive découpure sur l’infinie

profondeur du couchant. Rien, hors d’elle, dans la plaine, n’attirait le

regard, sinon une faible ligne argentée,--et c’était un de ces lacs

éphémères de l’hivernage qui, après quelques jours, disparaissent,

parfois pour plusieurs années.

De grandes choses peuvent assurément se faire par ce ciel-là. Son

silence et sa profondeur pressent Maxence, et le projettent hors de

lui-même, dans cette région qui n’est plus donnée par le témoignage du

corps, et qui s’étend au delà du cercle étroit de l’égoïsme. Je sens

qu’il y a, dit-il, par delà les dernières lumières de l’horizon, toutes

les âmes des apôtres, des vierges et des martyrs, avec l’innombrable

armée des témoins et des confesseurs. Tous me font violence, m’enlèvent

par la force vers le ciel supérieur, et je veux, je veux de tout mon

cœur leur pureté, je veux leur humilité et leur pitié, je veux la

chasteté qui les ceint, et la piété qui les couronne, je veux leur grâce

et leur force. Je ne m’arrêterai pas, je m’avancerai vers la plus haute

humanité, vers ce grand peuple qui est là-bas, derrière le dernier étage

de l’horizon, entraîné dans le sillage immense du souffle divin.

Ainsi son cœur était-il aspiré vers la perfection, et vers ce point,

objet de toutes ses recherches, qui est la conjonction du beau avec le

vrai. Le beau, il l’apercevait déjà, et par là, il s’approchait de la

connaissance de Dieu. N’est-il pas chrétien en quelque manière cet

homme-là, qui désire un certain rejaillissement de l’âme en lui, qui a

soif de la vertu surnaturelle, qui désire de vivre avec les anges, et

non plus avec les bêtes, qui a la volonté de s’élever, de se

spiritualiser sans cesse, et dont le cœur est si vaste qu’il déborde les

limites de la terre? N’est-il pas digne, en quelque manière, de la

nourriture catholique, celui qui a cette angoisse d’être meilleur, celui

qui a ce goût, de s’organiser dans l’absolu, celui qui a cette finesse

de dire: «La morale des hommes, c’est bien, mais la morale de Dieu,

c’est mieux...»? Et n’appartient-il pas déjà au ciel, celui qui en a le

désir et la mystérieuse préférence?

«Mais c’est peu, s’écrie Maxence. Je suis ici, où les misérables

discussions sont mortes, et en cet endroit de l’espace où les voix

aigres des docteurs dans le temple ne parviennent plus. Je suis ici,

tendant mon cou vers le soir incomparable, tandis que les hommes de

mensonge, penchés sur la glose et la leçon, se réjouissent là-bas, à

cause de la subtilité de Satan qui est en eux. Rien ne m’arrive plus de

la mauvaise querelle, ni cet éclat de rire de celui qui, du coin de la

porte, se réjouit du bon tour qu’il a joué, ni cette clameur du juge

infâme qui a tué Dieu avec la lettre. Tout cela est mort, comme le cri

de l’oiseau des grèves ne dépasse pas, dans la nuit profonde, la dixième

vague. Tout ce bruit s’est noyé dans ce silence. Tout ce bruit mortel

s’est résorbé dans le silence immortel. Toutes ces voix périssables se

sont tues, devant le silence de l’Esprit. Que dis-je? Tandis que je suis

seul et lointain, le fait éclate immensément de toutes parts. Les

évangélistes ont parlé, le témoignage a été porté, et la quadruple

affirmation est si forte et si nue qu’elle suffit, et donne à tout,

réponse. L’Église de Pierre la perpétue, portant elle-même par

l’accomplissement de sa promesse le gage de sa vérité. Et parfois des

signes formidables font trembler le monde. Les morts ressuscitent sous

le baiser des saints, et dans une piscine, plus précieuse encore que

celle de Bethsaïda, les ulcères horribles sont guéris et les écailles

tombent des yeux aveugles, pour la confusion des faux savants. De toutes

parts, le fait surgit, avec l’appareil de la certitude et l’indubitable

constatation. Le monde est troublé jusque dans sa profondeur. Les

méchants sont pris de tremblement et les hommes véridiques courbent la

tête, parce qu’ils ont reconnu la présence de Dieu.

Mais moi, je n’ai pas besoin de ces signes et de ces prodiges, parce que

je suis ici et que je considère ce monde, et mon âme au milieu de ce

monde. Ce miracle me suffit, d’être là, et de me connaître moi-même

comme inconnaissable. Ce miracle me suffit, que j’aie une âme au milieu

de ce monde, et si profonde que je reste tremblant au-dessus d’elle,

comme l’oiseau immobile, les deux ailes déployées, au-dessus de l’abîme.

Il ne m’a pas été donné de contempler la terre secouée par la face du

Seigneur, je n’ai pas vu les rivières remonter vers leur source, ni les

montagnes sauter comme des béliers. L’ordre de la nature n’a point été

suspendu devant mes yeux. Mais j’ai assisté à ce miracle, de l’ordre de

la nature se perpétuant. J’ai vu Dieu laissant toute chose en sa place,

selon l’ordonnance primitive. J’ai vu le monde prodigieux, et rien ne

manque à l’ensemble. Tout est plein jusqu’au bord, et pourtant il n’y a

rien de trop. La matière remplit exactement la forme, et mon âme,

c’est-à-dire ce que je sens en moi de non mortel, est à la capacité de

ce monde. O merveille! J’ai contemplé le système des choses invisibles,

manifestées visiblement, et l’adaptation de la chose à l’intelligence!»

* * * * *

Que manquait-il donc à Maxence? Quelle force l’arrêtait au seuil des

joyeuses demeures de l’absolu, et quelle était cette angoisse

mystérieuse qui se mêlait à l’ivresse exultante de la conquête du monde?

C’est que sa voix était seule dans le désert. C’est que ce Dieu qu’il

appelait n’était pas venu. C’est qu’il sentait que rien de ce qui était

en lui n’était le ciel. Dans l’angélique dialogue qui s’était institué,

sur ce coin perdu de la terre, entre une âme et son créateur, la voix

principale n’avait pas encore parlé. Les mots de la libération n’avaient

pas retenti, et Maxence sentait bien qu’il n’avancerait plus, si le

maître ne venait à lui et ne lui disait: «Lève-toi et marche!»

Considérons pourtant cet homme, en plein désert, avec son travail humain

et l’accomplissement de sa mission sur la terre. Il a la charge

d’imposer la France partout où il passe. A chaque jour de sa vie, il

engage le nom français. Toute défaillance lui est interdite. Il a le

devoir de vaincre, il a l’obligation de réussir. Ce n’est pas un rêveur,

c’est un homme de réalités. Il est l’artisan de la souveraineté

française. Cette tâche lui a été mesurée, d’être avec les hommes, pour

la paix ou pour la guerre, afin que les bons rentrent dans son amitié et

que les mauvais soient châtiés. Toute la trame de sa vie tend à lui

donner une magnifique idée de l’effort humain.

* * * * *

Maxence est depuis quelques jours dans le Tassarat, quand il apprend par

ses goumiers que le campement de Sidina ben Aïllal, récemment soumis à

Atar, est proche, et ces gens n’ont pas encore payé leur amende de

guerre. Le jeune Français s’élance, et trente Maures, pris parmi les

meilleurs, suivent ses traces... Voici le campement du chef, vingt-trois

tentes misérables, que la plaine n’a pu dissimuler... Vingt-trois

tentes? Qu’importe à Maxence? Il a derrière lui tout un peuple. Tandis

qu’il prélève sur les troupeaux de la tribu le nombre d’animaux qui est

dû à la France, le vieux cheikh le regarde d’un air sombre et il

contient difficilement sa fureur. Pourtant, quand l’opération est

achevée, il se ressaisit, il discute, il implore, il proteste même de

son désir de vivre en bonne intelligence avec les vainqueurs. On cause

longtemps sous la tente. Sidina semble s’adoucir. Et comme l’eau manque

dans la région, on décide que tout le monde partira le lendemain, les

Français vers l’ouest et Sidina vers l’est. La nuit se passe, Maxence va

lever le camp.

Mais qu’est-ce à dire? Les Maures ont déjà décampé, et il n’y a nulle

trace vers l’est. Sidina est parti vers le nord. «Tenons-nous sur nos

gardes, se dit Maxence. Ce vieux prépare un mauvais coup.» On repart, la

marche est lente à cause de la fatigue des chameaux. Vers le soir, on

s’arrête au puits de Bir Igni. Nul souffle humain. La terre est

immensément abandonnée... «Mes amis, dit Maxence, je crois que nous

serons attaqués cette nuit. Tenez-vous prêts, et surtout, que personne

ne tire sans mon ordre... A tout à l’heure.» Un vent froid s’est levé.

Maxence se promène de long en large. Il pense au bruit de l’Europe, au

son des cloches sur les villages, à la chanson d’un pauvre qui passe,

aux échos d’une forge que l’on ne voit pas.

Et soudain il s’arrête, car il a perçu, au fond de l’ombre froide, toute

la douce musique de la patrie. Puis, brusquement: «Oh! que je voudrais

tuer ce chien-là!» Il suppute la direction de l’attaque, mais ces

combats de nuit sont traîtres: il ne les aime pas. La promenade reprend,

monotone, interminable. A mesure que l’heure approche, il sent mieux

l’immense présence de la mort, et il se considère avec gravité en face

d’elle. «N’est-ce donc rien, dit-il, que de mourir? N’est-ce donc rien

que ceci, qui n’est pas en moi le corps périssable, soit fixé pour

l’éternité dans l’arrêt instantané de la vie? Je ne sais, mais on

voudrait, à cette heure, que l’âme fût claire et sans tache. On voudrait

dépouiller toute la misère humaine, et que la laideur du péché fût

effacée. Voici devant moi, le champ de la Mort, et il est beau comme la

Terre de la Promesse. Voici l’ange tenant le Livre, la nuit est tout

illuminée sous son aile, nous sommes dans le reflet de l’éternité.

N’est-ce donc rien, ô mon Dieu, que cette heure qui est seule, entre

toutes, cette heure qui n’est semblable à aucune autre, car aucune heure

ne la suivra? Oh! comme l’on voudrait être propre, pour cette libération

à tout jamais de la chose terrestre! Me voici pourtant devant toi, ô

Mort, tel que je suis, et sans que je puisse changer un iota à ce qui a

été. Me voici avec toute ma vie, telle que je l’ai vécue, ayant fait

beaucoup de mal et peu de bien. De tout le mal que j’ai commis, j’ai une

sincère contrition, et le peu de bien, je ne m’en prévaux pas, mais je

demande simplement qu’il ne meure pas et qu’il porte des fruits

d’éternité...» Et, ayant trouvé ces paroles en son cœur, il se renferme

en elles, et oublie l’aventure humaine où il se trouve engagé... Tout à

coup, la commotion violente, comme d’une déchirure soudaine de la nuit.

Maxence a bondi près des siens:

«On ne voit rien, ne tirez pas!» La suspension de l’attente silencieuse,

puis le crépitement des coups de feu perçant l’ombre de toutes parts. Le

bruit dessine dans l’invisible la ligne sinueuse de l’enveloppement.

«Seule, la confusion pourrait nous perdre, raisonne Maxence dans un

éclair; si ces enfants terribles restent calmes, je suis sûr de mon

affaire.» Car sa troupe est placée sur un terre-plein, avec la défense

naturelle de rocs amoncelés. L’ennemi se trouble devant l’obscurité qui

ne donne pas réponse. Les coups de feu s’égrènent, puis dans un sursaut,

se resserrent. On sent des larves humaines qui progressent dans la

matière épaisse de la nuit. «Ah! les voici, dit Maxence... Deux

cartouches seulement... Feu!...» L’immense détonation couronne le faîte,

le cercle de la flamme est autour de Maxence, et l’absence de bruit

succède aussitôt à la rafale aiguë de la mousqueterie. «Le jour ne se

lèvera-t-il pas?» pense le chef, dilatant sa pupille sur l’abîme.

Soudain, une clameur, la mêlée épouvantable, des cris de rage!...

L’ennemi s’est glissé par le joint et a pénétré, par le défaut du roc,

jusqu’au camp. Maxence, ivre de colère, se précipite, la pointe du sabre

en avant. Il fonce, il a au bout de son bras la sensation de la graisse

humaine transpercée. Tous les siens, dans l’effort désespéré, frappent

tête baissée, et le sang coule immensément de toutes parts. Enfin le

jour paraît, il envahit la scène: le désert indifférent et le petit

cercle de la passion humaine exaspérée. Partout où était l’ombre

sinistre est le soleil, illuminant le carnage et la folie sinistre des

hommes... Les Maures ont fui. C’est fini. On est comme à la fin d’un

rêve, quand l’homme, après les phantasmes de la nuit, salue les choses

existantes dans le doux rayonnement de la lumière...

* * * * *

Un nouveau soir est venu. On a marché tout le jour, et voici une plaine

blanche, poudrée de clartés, et nul ne sait son nom. Il y a des dunes

faites d’un sable si léger, que nulle herbe n’a pu s’y fixer. Le monde

est dans l’attente de la nuit. Le soleil lui-même s’est tu. Et plus

grand, plus lourd encore est le silence de la fatigue humaine. Maxence

veille, étant celui qui est toujours debout, et que toujours l’on voit

dressé comme un pilier puissant au-dessus de la terre. Alors l’immense

action de grâces s’échappe de sa poitrine: «Je suis content, ô terre, de

me retrouver parmi toi. Qu’il est beau de baigner dans la vie, et d’être

parmi elle, comme la barque, sur un fleuve débordé, lutte contre le

courant, et chante! Qu’il est beau, le ciel, vu du rivage de la terre! O

grâce mystérieuse de la vie, je te bénis; ô source profonde, ô principe

essentiel, je te loue, je t’exalte et je te loue! Je suis, je respire

profondément tout ce sol, j’ai ma place sous le soleil! O miracle! J’ai

la permission formidable d’être un homme!»

A qui parle donc ce Maxence, ce grand abandonné? Il parle à son Père, à

son Dieu qu’il ne connaît pas, et lui-même, il ne cesse pas d’être le

lutteur qui a sa place marquée dans la mêlée. Il parle à son Père, mais

il sait ce que peut son bras. Sa place n’est pas parmi les pacifiques,

mais au contraire il a l’audace et toute la mâle vertu de la jeunesse.

Il est celui qui forcera le ciel, il est ce violent qui ravira de haute

main l’éternité. Il est celui à qui tout est permis. Ne s’est-il donc

pas affronté avec la mort? Tous ses soirs ne sont-ils pas des soirs de

bataille?

Mais il parle à son Père, il sait qu’il a un maître, et que ce maître

peut tout, et que lui ne peut rien. Adorable contradiction! L’effort de

cette âme est vain, s’il n’y a pas la soumission, mais qu’est-ce qu’une

soumission qui ne laisserait pas de place à l’effort? Maxence entrevoit

que le plus haut état de la conscience humaine est là, dans cet accord

suprême de l’effort avec la soumission, de la liberté avec la servitude,

et que cet accord ne se fait nulle part ailleurs qu’en JÉSUS-CHRIST. En

effet, on peut avoir le désir d’élargir sa vie morale en dehors de Dieu.

Ainsi les stoïciens, les huguenots. Mais alors vient l’orgueil qui gâte

tout, et qui est mensonge. Car nous savons bien au dedans de nous que

cette voix sonne faux et que cette pourpre de l’orgueilleux est le

vêtement de la plus affreuse misère. Au lieu qu’en JÉSUS-CHRIST, l’homme

désire monter infiniment haut, tout en se sachant infiniment bas. Et

cela est vrai, puisque nous sommes dans la liberté, autant que dans la

servitude: «La misère se concluant de la grandeur, dit Pascal, est la

grandeur de la misère.» Et: «Malgré la vue de toutes nos misères qui

nous touchent, qui nous prennent à la gorge, nous avons un instinct que

nous ne pouvons réprimer, qui nous élève.» Et encore: «La grandeur de

l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable.» Ainsi nos misères

ne cessent de nous toucher, elles sont présentes, il suffit d’ouvrir les

yeux. Mais en même temps, un instinct est en nous, qui nous avertit de

notre dignité et de la place privilégiée que nous tenons dans le monde.

Car, jusqu’au plus profond de notre corps, il y a la nature, et il y a

la grâce.

O la douce, la pénétrante lumière! Qu’il est heureux, l’inquiet soldat,

quand il aperçoit ce bel équilibre de la raison chrétienne, cette mesure

suprême où tout a été pesé, cette tranquille harmonie où toute chose en

nous a été envisagée selon la juste évaluation et la règle exacte! Tout

est lié désormais en lui, et hors de lui. Il se connaît et il connaît

Dieu. Il s’est taillé sa part dans l’héritage de la Croix, et ce champ

où il se promène, il est sa possession dans l’éternité.

* * * * *

Le centurion de César, s’il commande à ses hommes, il obéit à César. Et

certes la puissance est en lui de commander, et d’inventer ce qui est

utile dans le moment opportun, et il a la signature dans la portion

humaine où il a été délégué. Mais en même temps, il est le serviteur

sous les yeux du maître, et l’esclave de la plus étroite dépendance. Or

Maxence est exactement ce centurion de César, connaissant la puissance

de sa parole sur les hommes, et l’immense impuissance de la servitude.

Qu’il considère pourtant, non plus le centurion de César, mais le

centurion du CHRIST JÉSUS, et il reconnaîtra non pas un autre homme,

mais le même exactement. Car le Maître lui a donné la volonté puissante

et le cep de vigne de la domination sur la matière, et il l’a envoyé

pour combattre avec les armes de l’esprit intérieur. Mais en même temps

sa main n’a pas cessé d’être au-dessus de lui pour la bénédiction des

travaux de la terre. Il s’est manifesté dans sa puissance, afin que

l’homme connût sa place, et il a fait sentir sa douce présence dans les

batailles amères de la vie. Mais entre tous les hommes, c’est le soldat

qu’il a choisi, afin que la grandeur et la servitude du soldat fussent

la figuration, sur la terre, de la grandeur et de la servitude du

chrétien.

Le Voyage du Centurion · 第 21 / 30 题