A FINIBVS TERRÆ AD TE CLAMAVI

_ARGVMENT._--LA VIE DES CAMPS.--S’ADONNER A LA CONTEMPLATION.--LE RETOVR

A LA COMPLEXITÉ.--VERS LA MER.--IL N’Y A PLVS MOYEN D’ÉVITER LE

COMBAT.--CONDITIONS DE LA LVTTE.--ÉLOGE DE LA PAVVRETÉ.--L’ARMÉE DV

SILENCE.

Voici à peu près ce qu’un étranger aurait pu voir du camp des

méharistes: un désordre de petits abris en paille, de tentes basses,

bariolées et rapiécées, où semble grouiller une vie confuse; la tente du

chef ni plus haute ni plus luxueuse que celle des soldats; ici, une

femme bleue allaitant un bébé nu, là, de petits enfants jouant sur des

nattes en paille de palmier; des hommes de toutes races, venus des

quatre coins de l’Afrique; le grouillement d’une banlieue; tout l’espace

habité, resserré sur le faîte d’une petite colline de sable surplombant

à peine l’immense mer des dunes comme une barque basse sur le clapotis

de l’eau illuminée. On est à Zoug. Et voici, au plus lointain horizon,

tous les points donnant l’azimuth et la latitude: au sud les dômes

granitiques de Ben Ameïra et d’Aïcha; au sud-ouest, le piton d’Adekmar

et le Gelb Azfar; au nord, Kneïfissah, comme un rongeur sur la table de

bois blanc; à l’ouest, la chaîne de Zoug, aussi mince et nette que la

sépia sur une toile peinte de la Chine. C’est tout. Hors ces témoins,

prêts à répondre de l’emplacement, rien qui attire le regard, ou qui

l’amuse. Ni formes, ni couleurs. De la lumière sans couleur. Un seul

Personnage compte, et c’est le Ciel. Immense, fait d’une belle matière

d’azur profond, occupant toute la place, il apparaît comme la plus

certaine des choses créées. Parfois, un flocon effilé le traverse de

part en part, sur le plus grand diamètre,--mais bien en vain, car nulle

pluie ne surviendra de toute l’année. La terre, elle, visiblement ne

sert que de support à ce ciel, et, par ce rôle d’esclave qu’elle assume,

elle conduit aussi à la dilatation du cœur, et à la contemplation

silencieuse.

Mais, pendant la sieste, l’homme doit interposer entre la nue et lui

l’épaisseur de la toile de tente. C’est sous une ombre légère que

Maxence attend, dans la grande suspension méridienne, le réveil de la

vie. Et parfois il sursaute: il a entendu le subit vagissement d’un

enfant et la voix de la mère qui le calme. Ce bruit en a éveillé

quelques autres: deux tirailleurs échangent quelques mots rauques. Deux

appels éclatent: «Ali!... Ali!...» puis tout retombe dans le silence, la

tête lourde se penche sur la poitrine, les paupières se ferment pour la

profonde méditation.

Nul nuage, nul obstacle terrestre ne s’oppose à ce qu’on suive la marche

du soleil. L’homme est placé en face du jour, et il n’est pas d’autres

ombres sur la terre que la sienne propre et celle de sa demeure

incertaine. Quand les rayons, devenant obliques, viennent agacer les

yeux, l’on peut sortir et Maxence s’en va parmi les chameaux qui

ruminent dans l’immobile chaleur. Parfois ils allongent le cou vers les

petites tiges métalliques de hâd, seule plante de ce désert,--ou bien

ils aiment mieux ne rien faire et simplement abaisser les longs cils de

leurs yeux paisibles. Le berger aux cheveux annelés s’empresse auprès du

chef.

Maxence revient lentement, car il n’y a pas d’utilité à aller vite. Des

Maures déjà sont accroupis en cercle, au seuil de la tente. Il rentre,

et, les dévisageant d’un regard aigu, il s’asseoit sur la natte. Puis il

les écoute, et il parle avec mesure, selon l’équité et la raison,

rendant à chacun son dû et disant ce qu’il est utile de dire... Un

nouveau soir est descendu. Une nouvelle nuit est venue, la même nuit est

venue, si pure, si sauvage, que toute voix se fait douce devant elle, et

bientôt cède et se résout dans l’universelle attention...

Toute chose est simple et bien en place. La vie profonde a rejailli du

bourgeon primitif. Toutes les branches mortes, toutes les feuilles

jaunies sont tombées, et il ne reste plus que la grande poussée

intérieure de la sève, et le travail mystérieux de l’éclosion. Goûte, ô

exilé, la joie d’être vrai! Le monde occidental n’est plus. Les

mensonges, les vains discours, les sophismes sont pour toi comme s’ils

n’avaient jamais été. Te voici seul dans la douce pensée de la nuit, et

demain, dans le matin frugal, tu seras un homme aux prises avec la

terre, un homme primitif sur la planète primitive, un homme libre dans

l’espace libre. Car tu es délivré de tout ce que les hommes ont élevé de

leurs mains contre Dieu et tu ne vois plus rien, jusqu’au plus lointain

horizon, que l’œuvre même de la Création!

Tout est simple et visible. Et pourtant ce n’est pas un retour à la

simplicité que veut dire Maxence. L’âme, livrée à elle seule, découvre

des trésors qu’elle ne soupçonnait pas et c’est dans l’élémentaire que

se posent les problèmes, avec l’équation de la substantielle vérité.

L’homme ne reçoit nul soutien de l’art ou de la nature. Donc il aperçoit

mieux la complexe constitution de lui-même. L’esprit le presse de toutes

parts, et tous les désirs insatisfaits, que la servitude du corps avait

fait taire, rejaillissent dans le fond obscur de la conscience. Ainsi

Maxence considère-t-il le champ de bataille intérieur et la défection de

tout le visible. Il est seul dans la rose des vents, mais, s’il est

seul, c’est encore en compagnie de lui-même, en compagnie de sa misère

qu’il connaît bien et du «pourquoi» se dressant à chaque pas avec le

«comment». Tout ici le proclame: une certaine simplicité du corps est en

raison inverse de la simplicité de l’esprit, et plus rudes deviennent

les mœurs, plus fine et plus ailée se fait l’intelligence, s’efforçant

sur les choses difficiles, et sur cela même qui paraissait simple dans

l’armature occidentale. D’où: ce qui est important dans le monde

civilisé, c’est de vivre.

Mais ici ce qui est important, c’est de penser. Et le jeune homme qui,

dans son pays, n’a jamais entendu parler que d’un monde sans Dieu, s’il

reste auprès des siens, il suivra cette route facile où on l’a engagé,

mais s’il vient dans les thébaïdes d’Afrique, rendu à lui-même, il

remettra tout en question, il demandera le contrôle et la vérification.

Maxence, malgré les aspects toujours changeants de la vie nomade, ne

pouvait détacher sa pensée de cet unique point où il sentait que sa

destinée était en jeu. Vers la fin d’avril, laissant le camp sous la

garde d’un sergent, il partit avec quelques méhara dans la direction de

l’ouest. Il voulait atteindre en ligne droite le petit poste de

Port-Étienne, sur les bords de l’Atlantique, à quatre-vingts lieues de

Zoug. Les longues heures à chameau, devant le déroulement monotone de

l’espace vierge, les haltes dans le silence infini des hommes et des

choses, les veilles solitaires sous les étoiles, ou la longue patience

des routes nocturnes, tout devait ramener Maxence à cette lutte ardente,

à ce corps à corps de l’homme avec lui-même, dans l’azur de l’espace

intérieur.

Mais si, d’aventure, la loi du silence est transgressée, c’est pour

qu’une parole plus profonde monte aux lèvres de cette demeure qui est

dans l’âme inquiète celle de Dieu. Un matin, le jour après qu’ils eurent

franchi le désert Tiris, Maxence et ses compagnons se réveillèrent au

puits de Bou Gouffa. Minute impérissable! C’était au milieu d’une lande

qu’ils reposaient, et des touffes de plantes y poussaient à l’envi, dont

le vert pâle était celui des bruyères du pays de Galles. Une rosée

abondante couvrait le sol, car déjà l’influence de la mer amollissante

se faisait sentir. Vers l’est, les sombres dentelures de l’Adrar

Souttouf apparaissaient, couronnées de brumes légères. L’air était

allégé, décanté dans les laboratoires du matin, et il apportait, en

brises tièdes, des parfums de terres mouillées. Quelques gouttes de

pluie tombèrent dans le silence. Maxence, debout vers l’Orient, saluait

la naissance du monde. Alors Sidia, un Maure de l’escorte, s’approcha de

lui, et, faisant un grand geste du bras droit vers l’horizon:

--Dieu est grand! dit-il.

Sa voix tremblait un peu... Il n’y eut pas d’autres paroles de dites ce

matin-là.

* * * * *

On repartit. Un nouveau désert s’ouvrit alors, l’Aguerguer, c’est-à-dire

un immense développement de cailloux blancs et de sable blanc, parsemé

de dômes de sable étincelants. Et parfois on s’arrêtait, parce que

quelques pieds d’usid desséché avaient réussi à se fixer dans le grand

mouvement des sables. Les dromadaires pouvaient manger...--«O pays de

clarté, disait Maxence, pays faits à l’intention du soleil, solitudes de

loin en loin troublées par le passage de quelque medjbour ou la fuite de

quelque campement... quelle figure faisons-nous parmi toi? Nous nous

retournons, nous constatons notre présence, et presque, nous demandons

pardon d’être là...»

Cependant, à mesure que ces hommes se rapprochaient de l’océan,

grandissait en eux l’exaltation d’une certaine allégresse. Il n’était

pas rare qu’ils chantassent et quant à Maxence, il poussait avec plus de

fièvre sa fine monture, lui caressant les flancs de son bâton noueux.

Bientôt, le pays se fit semblable à ces terrains de démolitions que l’on

voit aux faubourgs des villes, terrains vagues, chargés de gravats

blancs, hachés de fossés et d’excavations. Dans les aires de sables, au

pied des soulèvements calcaires, des gazelles fuyaient, en détournant la

tête vers les voyageurs étonnés...

Puis, un soir, Maxence se trouva sur le bord de quelque chose qui

ressemblait au fond d’un lac desséché. Le guide s’était arrêté, surpris.

Il revint sur ses pas. Maxence sentait en lui le froid d’une nuit

marine, et la pénétration jusqu’aux os de la grande inquiétude d’une

navigation transie. Il s’orienta, montra du geste la nuit, où l’on

s’enfonça en un dernier effort crispé. Mais la marche était incertaine.

Il fallut s’arrêter, attendre que le jour nouveau fixât l’itinéraire.

Le lendemain, peu de temps après le départ, le guide apercevait à

l’horizon de ce lac entrevu la veille, une ligne sombre. C’était la mer!

Maxence prit le trot, réveillé par les odeurs salines qui déjà

affluaient du fond du golfe. Une heure après, les contours vagues d’une

grève immense se dessinaient. Tout au fond, la mer scintillait. Elle

semblait s’étaler en des formes qu’on ne comprenait pas. La ligne du

rivage, mal dessinée, elle-même achevait de donner à ce spectacle

l’aspect de la confusion.

Enfin les hommes du fond des terres arrivèrent à ce point précis où la

nappe liquide, dans la dernière vague expirante, prend contact avec

l’élément minéral, et à l’extrémité même du continent. Alors, s’étant

arrêtés, ils mirent le pied dans l’eau, afin de constater la réalité de

cette chose immensément vivante devant eux. Au contraire des tristesses

molles de la lagune, c’était la joie achevée d’un golfe aux lignes pures

qui les accueillait, et la courbe harmonieuse de ce rivage remplissait

tous les cœurs de paix heureuse. Maxence ne disait rien, ne ressentant

au dedans de lui qu’une immense libération du passé. Il était comme un

homme ayant beaucoup pleuré, et qui sent une brusque détente, après le

naufrage de tout dans le débordement des larmes.

Si loin qu’il aille en lui, il ne découvre en lui que le sentiment de la

sécurité et l’assurance d’une félicité sans trouble. Le désert est

derrière lui, mais il en a détourné son regard, comme si jamais plus il

ne devait y vivre, et dans la joie du beau spectacle nouveau, il se

donne à l’Atlantique retrouvée. Voici la satisfaction profonde du flot

remplissant exactement la coupe. Quelle est l’âme dolente que la vague

océane ne libérera pas, portée par le rythme de la respiration marine?

Maxence, lui, les pieds sur la terre ferme, pose son regard candide sur

le gouffre. Et parfois il épie le marsouin bondissant au-dessus de

l’écume,--ou bien il suit le vol des immenses cormorans fonçant du fond

du ciel sur l’arête aiguë de la lame...

Courte trêve! Brève diversion à ces heures pesantes où l’homme, perdu au

plus profond de la terre, est le prisonnier de son horizon scellé!

Encore une fois, un Maure,--le même Sidia,--devait ramener Maxence à

l’objet de son intérieure négociation, et le mot tomba comme l’allumette

sur la meule, un jour d’été.

A Port-Étienne, le jeune officier aimait à quitter le poste et à venir,

avec quelques-uns de ses compagnons, sur la plage étroite qui s’enfonce

vers le sud comme un coin entre deux masses d’azur. Là, des barques de

pêche se balançaient mollement, et plus loin une grande carène gisait, à

moitié recouverte par le flot. Maxence s’amusait à suivre des yeux les

pêcheurs espagnols des Canaries qui halaient sur le sable de lourds

filets chargés de poissons. Il était comme dans l’immense repos d’un

rêve étoilé de soleils. Seuls, les cris gutturaux des pêcheurs

rythmaient le silence... «A la! A la! A la riva!» Mais lui se taisait,

ne pensant à rien, et il ne restait dans tout son être que cette

sensation persistante: le balancement égal et monotone du chameau avec

la détente mesurée des quatre membres, l’un après l’autre, sur le

sable...

Ce jour-là, en revenant vers le poste, Maxence admirait, au-dessus des

gravats desséchés de la presqu’île, les quatre grands pylônes de la

télégraphie sans fil. Il se considérait, Français, hautement possesseur

de ce sol, et, au delà, par ces mâtures métalliques recueillant les

nouvelles du monde, il prenait mesure de toute la terre. Et, dans

l’enivrement de cette incomparable royauté: «Venez...», dit-il aux

Maures. Des étincelles remplissaient l’espace d’une petite pièce vitrée

où l’on apercevait la confusion ordonnée des fils dans des tremblements

de cuivre. Sous un hangar voisin, un moteur battait le sol, et le bruit

sourd parti de là se mêlait aux détonations formidables de la lumière.

«Voyez, disait Maxence aux soldats, quelle est la folie des Maures qui

veulent résister aux Français. Est-il, à travers le monde, une puissance

comparable à la nôtre?...»

Et c’est alors que fut dite--d’une voix douce et lointaine--la

conclusion:

«Oui, vous autres, Français, vous avez le royaume de la terre, mais

nous, les Maures, nous avons le royaume du ciel...»

Maxence regarde Sidia, la souffrance aiguë le saisit, un «oh!» s’étouffe

sur ses lèvres. Mais à quoi bon répondre, et que répondre? Il n’est pas

autre chose en lui que l’explosion silencieuse de la tristesse... O

Maxence! cette parole ne s’effacera plus et ce regard hautain ne cessera

pas de peser sur toi, qui baisses les yeux et qui te tais. En vain tu

balbutieras: «Ce n’est pas vrai...» Où que tu ailles désormais sur la

terre des vivants, la voix intérieure te répondra: «Oui, le royaume de

la terre est à toi. Toute la science humaine est à toi. Toute la pensée

humaine est là, dans le creux de ta main et il n’est point de système

que tu n’aies pesé, point de cité dont tu n’aies fait le tour. Tout ce

qui peut être mesuré dans la nature a été mesuré par toi. Tout ce qui

peut être réduit sous la puissance de l’homme, tu l’as fait tien et tu

lui as imposé la marque de la servitude. Mais le royaume céleste qui ne

se pèse ni ne se mesure, ce royaume-là ne t’appartient pas. La cité de

Dieu, qui n’est pas faite avec des pierres, mais avec les mérites de

tous les saints, cette Jérusalem du ciel t’est fermée. Tu es limité dans

la proportion humaine, et de l’homme à l’homme, tu sais tout. Mais de

l’homme à Dieu, de l’ordre visible à l’invisible, du naturel au

surnaturel, de l’accident visible à la substance invisible, c’est à

peine si tu as posé la mystérieuse équation, et le terme connu à côté de

l’inconnu...»

O Maxence! Cette parole ne s’effacera plus! En vain, tu diras: «Ce n’est

pas vrai. Et de toutes parts, sur le sol chrétien se lèvent des hommes

qui portent témoignage pour moi, et je les reconnais comme les frères

bien-aimés de mon sang. Voici pour te confondre, Sidia, les ascètes

chargés d’œuvres devant Dieu, voici les contemplateurs en qui rien

d’humain ne subsiste plus, et déjà leurs visages ont la couleur des

corps glorieux, voici les explicateurs des mystères, ceux qui, au delà

de l’effet, ont saisi la cause, et nul ne peut les suivre, dans les

limbes de leur pensée, s’il n’a déjà en lui la grâce de l’Esprit; voici

les bénis de Dieu, par qui les miracles de l’amour se sont accomplis;

voici les saints semant les prodiges sous leurs pas, et les Docteurs en

qui la Parole a pénétré jusque dans les jointures et dans les os, et

voici la divine folie des martyrs. Et voici, dans le fond de nos

campagnes, les plus humbles de mes frères, voici les plus obscurs et les

plus courbés. Mais ceux-là même, ils sont dans la possession du ciel,

et, si attachés que soient leurs pas à la terre, encore vivent-ils dans

l’esprit, et entrent-ils dans la participation du divin. Et ce sont eux,

ô Maures, ce sont eux avant tout qui viennent vous confondre et

redresser votre offense...»

En vain ces paroles-là seront dites. Car ces témoins que Maxence

invoque, ils se retournent contre lui, ils portent condamnation contre

lui, et eux-mêmes, plus encore que Sidia, ils le confondent. Eux-mêmes

se dressent en accusateurs, et ils se tiennent devant lui avec le vivant

reproche de leur visage de douleur...

* * * * *

Maxence quitta Port-Étienne avec la conviction qu’il était un très

pauvre homme,--mais riche de cette certitude, il se replongeait dans le

désert avec la sombre ivresse du chercheur d’or, aux plus profondes

forêts de la Guyane. Rien de ce qu’il savait n’était la satisfaction

profonde de l’esprit se retrouvant tout entier, et s’épuisant dans la

plénitude de l’embrasement victorieux. Nul maître n’était pour lui le

maître incontestable. Nulle parole, de toutes celles qu’il avait reçues,

n’était la parole de la vie. Et pourtant, il sentait confusément que ce

serait là, dans le silence des sables éternels, que se dresserait le Bon

Pasteur, tendant à la brebis nouvelle ses mains sanglantes. Les cercles

de feu s’ouvraient, l’un après l’autre, pour le geste de la délivrance,

et déjà, à l’extrémité de la terre altérée, apparaissait le ciel du

rafraîchissement éternel...

Le temps des épreuves n’était pas fini, mais la bénédiction de Dieu

était sur elles. Maxence connut la soif, l’attente amère de la mort, la

sueur de sang, l’immense fatigue semblable à l’agonie, tout--sauf le

désespoir qu’une force mystérieuse lui interdisait. Et parfois la peur

immense se mettait dans la petite troupe, la peur hideuse courant de

proche en proche, claquant comme le vent du nord dans la nuit sans lune.

Alors il fallait que le taciturne trouvât un sourire, avec la douce

parole du père à ses enfants, et il était, devant la masse humaine

serrée derrière lui, comme la petite lampe de l’espérance qui brille au

bout de la plage abandonnée.

Au puits de Bir Guendouze, les vivres étaient à peu près épuisés.

Maxence hâta la marche sur Bou Gouffa. La chaleur était devenue

intolérable. L’air était si pesant que l’on entrait dedans comme un

nageur faisant effort pour fendre une eau morte. Le ciel se chargea

d’une fine poussière jaune, pénétrée de lumière diffuse. Des chameaux

tombèrent morts d’épuisement. Le météore était comparable à une cloche

de cuivre ayant perdu la propriété de la résonance, et s’abattant sur le

monde frappé de stupeur. Maxence craignait de perdre tous ses animaux et

il voulut marcher la nuit. Mais la lune et les étoiles étaient cachées

par la brume, ce qui rendait la direction impossible.

Le troisième jour, on était parti avant l’aube. Lorsqu’elle parut,

Maxence arrêta sa troupe pour la prière du matin. L’immense plaine se

taisait, comme si la respiration du monde eût été suspendue. Bientôt, le

gros disque fuligineux du soleil sortit des brumes de l’horizon, et

déjà, au bas de sa course, il répandait d’immenses nappes de lumière

métallique recouvrant la masse, radiante elle-même, de la terre. On

repartit. Bientôt les premières hauteurs de l’Adrar Souttouf apparurent,

mais toutes proches, car la caractéristique du phénomène était que le

monde avait perdu sa profondeur et tout l’ordre que donne aux choses

l’atmosphère. Enfin, vers midi, Maxence mit pied à terre au puits de Bou

Gouffa, à l’endroit même où, quelques jours avant, un Maure, et non lui,

avait confessé la gloire de Dieu. Le premier bolge était franchi.

Or les pensées de ces hommes qui étaient là se taisant et se recueillant

en eux-mêmes, n’étaient pas complexes et diverses, mais au contraire

leurs esprits étaient tendus vers le but qu’ils poursuivaient dans

l’espace, comme des cordes prêtes à se rompre. Le soir même, l’on

repartit pour franchir l’Adrar Souttouf. Vers dix heures, Maxence se

trouvait entre deux parois de pierres qui devaient être l’entrée dans le

massif. Les chameaux n’avançaient plus qu’avec peine. Le fond des monts

apparut, derrière les décombres du couloir, et parfois, aux épines d’un

arbre suspendu aux flancs des rocs, le burnous du jeune chef se

déchirait. On était perdu dans les rocs de l’Adrar Souttouf, là où sans

doute aucun être humain n’avait encore passé, dans les solitudes

sauvages que trouble seul, de loin en loin, le passage d’un mouflon

solitaire. Cette pensée, un peu grisante, arrachait Maxence à son souci

et détournait son regard de la voûte obstinément fixée. Pourtant une

échappée apparut sur la droite: c’était une pente très raide, mais

sablonneuse. Au bas se trouvait un fond d’oued étroitement resserré

entre des rochers abrupts. Il y avait là assez de sable pour que tout le

monde pût reposer. Alors on s’arrêta, et Maxence, debout et frissonnant

sous les étoiles invisibles, considéra autour de lui le deuxième cercle.

* * * * *

Mais le troisième cercle fut le Tiris, avec la faim, l’extrême pauvreté,

l’immense abandon. Maxence s’éloignait de la terre. Sa vie ralentie

n’avait plus qu’une faible pulsation. Et déjà plus rien d’humain ne

restait en lui, qui s’avançait dans le rêve sans fin de la lumière

surnaturelle. Parfois, se ressaisissant, il disait, les poings sous le

menton: «Voyons, où en sommes-nous?... Réfléchissons...» Mais les poings

retombaient, et la voix intérieure disait: «Plus tard... Maintenant,

laissons agir le silence, qui est le maître...» Et vraiment qu’étaient

les épreuves et tous les cercles de la douleur, en regard de ce bien

immense qu’il possédait?... Malheur à ceux qui n’ont pas connu le

silence! Le silence est un peu de ciel qui descend vers l’homme. Il

vient de si loin qu’on ne sait pas, il vient des grands espaces

interstellaires, des parages sans remous de la lune froide. Il vient de

derrière les espaces, de par delà les temps,--d’avant que furent les

mondes et de là où les mondes ne sont plus. Que le silence est beau!...

C’est une grande plaine d’Afrique, où l’aigre vent tournoie. C’est

l’océan Indien, la nuit, sous les étoiles... Maxence les connaissait

bien, ces vastes espaces semblables aux fleuves sans bords du Paradis.

Et cette grande descente, au fil du temps, quand d’abord le silence clôt

les lèvres, et puis pénètre jusqu’à la division de l’âme, dans les

régions inaccessibles où Dieu repose en nous. Et quand il sortait de

cette retraite, comme le solitaire quitte sa cabane pour admirer

l’ouvrage de la création, déjà c’était pour dire: «Tout Vous confirme, ô

Père céleste. Il n’est point une heure qui ne soit votre preuve, il

n’est point une heure, si sombre qu’elle soit, où Vous ne soyez présent,

il n’est point une épreuve qui ne soit une preuve de Vous. Que je meure

de soif dans ce désert, et je dirai encore que ce jour est béni--car je

Vous ai vu présent dans votre justice comme je Vous ai vu présent dans

votre miséricorde, et je n’ai pas préoccupation des apparences, qui sont

la soif et la faim et la fatigue, mais de Vous, qui êtes la réalité. O

mon Dieu, aidez-moi à marcher sur la route où Vous-même m’avez engagé,

vous souvenant de la Parole de votre Fils qui a dit: «_Ce n’est pas vous

qui M’avez choisi, mais c’est Moi qui vous ai choisi._»

Le Voyage du Centurion · 第 20 / 30 题