III

Il ne suffit pas, pour qu’un livre soit beau, d’une beauté supérieure,

qu’il ait cette force du fait. Il est nécessaire que le fait ait une

valeur. Il en a toujours une quand, à travers lui, nous atteignons le

fond d’un cœur humain. Jamais je n’ai compris plus clairement qu’en

lisant ce _Voyage du Centurion_ le prix de cette franchise courageuse

qui vous dit: «Je suis ainsi.» Par une loi qui déconcerte au premier

abord, plus nous sommes nous-mêmes avec intensité, plus les autres se

retrouvent en nous. La gamme des mentalités n’est, en effet, pas très

étendue, et dès que l’on entre dans la psychologie profonde, ce n’est

plus la variété que l’on rencontre, c’est l’unité, c’est l’identité.

Suivons l’analyste du _Voyage_ dans ce travail de creusement moral

auquel il s’abandonne. Il s’est reconnu soldat, et il se reconnaît

maintenant, dès qu’il se heurte au milieu dans lequel il doit agir,

soldat français. Au départ pour le désert il se disait bien: «C’est la

France qui m’a donné, à moi, humble lieutenant, cette immense contrée

comme un parc où je puisse m’ébattre et bondir, aller et venir, selon

mon caprice et comme au hasard de mon bon plaisir.» Et aussitôt il

ajoutait: «Mais lui, Maxence, n’avait envers sa patrie aucune

reconnaissance...» Cri étrange et qui serait blasphématoire, si,

justement, ce _Voyage du Centurion_ n’était pas aussi une découverte de

la France. Comme beaucoup de jeunes gens de sa génération, Maxence n’a

vu, à son entrée dans la vie, qu’un coin très étroit de son pays et que

des mœurs très momentanées. Il a pris Paris pour la France, et pas même,

mais, dans Paris, quelques coteries où l’apparent raffinement d’esprit

dissimule mal l’indigence foncière. Partout il a senti le faux semblant,

l’imposture, le vide. Et voici qu’en Mauritanie, au bord de cet empire

colonial conquis par ses camarades, l’officier a l’évidence de la valeur

de sa race. Il éprouve qu’il fait partie d’un grand peuple. Il éprouve

aussi qu’il a devant lui un peuple différent. Différent? mais par quoi?

Par sa religion. Pour la première fois Maxence se rend compte qu’encore

aujourd’hui, la France, en présence de l’Afrique, c’est l’Église en

présence de l’Islam, la Croix dressée en face du Croissant. «Qu’importe

que Maxence soit triste ou mauvais? Il est l’envoyé de la puissance

occidentale. _Rien n’y peut faire, ce sont vingt siècles de chrétienté

qui le séparent des Maures._ Cette puissance dont il porte le signe,

c’est celle qui a repris les sables de l’Islam et c’est celle qui traîne

l’immense Croix sur ses épaules. _Elle est la puissance de Chrétienté._»

Apercevez-vous comme, en poussant à fond l’analyse de son métier de

soldat, le songeur découvre en lui le chrétien et aussi par quelle

nécessité intime les deux romans, celui de la bataille et celui de la

prière, se rejoignent, s’unissent. Souvenez-vous maintenant des récits

que nous font ceux qui reviennent, en ce mois de novembre 1915, de la

ligne de feu, et de la solennité, du recueillement de ces messes dites

dans les tranchées. Le Centurion du _Voyage_ n’a fait que démêler en lui

plus tôt le _Croisé_ préfiguré dans tout ceux qui portent l’uniforme de

France. Chez les uns, il apparaît conscient comme chez lui. Les autres

ignoreront jusqu’à la fin ce caractère mystique de leur propre action.

Le _Croisé_ est vivant dans tous. Il explique pourquoi la guerre

comprise à l’allemande nous cause une horreur qui nous révolte dans nos

fibres les plus secrètes. C’est que nous sommes les soldats de la

chrétienté, et que nous avons devant nous les soldats d’Odin.

Arrivé à ce stade de sa réflexion, l’auteur du _Voyage du Centurion_

aurait pu s’arrêter. Le point de vue national est une variété du

_pragmatisme_. On sait que ce mot,--qui vient du grec πραγματικος,

relatif aux affaires, aux faits,--sert à désigner aujourd’hui une

apologétique uniquement fondée sur l’utilité. Il est certain, en effet,

que la vérité n’a pas pour mesure l’utilité; il n’est pas moins certain

que l’utilité reste une présomption de vérité, en sorte que le

pragmatisme, erroné en tant que philosophie définitive, est très

légitime en tant que méthode et que commencement d’enquête. Il n’est que

la mise en œuvre du précepte sur les faux prophètes: «Un arbre mauvais

ne peut porter de bons fruits. Vous les reconnaîtrez à leurs fruits.»

C’est une première étape à laquelle une âme sincèrement religieuse ne

peut pas se tenir. L’action ne lui suffit pas. Ou plutôt l’action, pour

elle, n’est qu’un symbole d’une réalité spirituelle que cette âme a

besoin d’atteindre. Ernest Psichari dit cela nettement. Son Maxence

s’affirme bien que «devant l’Arabe, il est un Franc, tenant sa certitude

de sa race à tout jamais consacrée... Et que serait sa fierté devant le

Maure, sinon une fierté catholique?» Mais son historien, son frère,

ajoute aussitôt: «Il reste au fond de lui un sombre tourment. Que les

faibles se nourrissent des plus nobles rêves. _Lui, il veut la vérité

avec violence._ Il est saisi par la noble ivresse de l’intelligence, et

cette fièvre de l’esprit le travaille d’aller à la véritable raison, à

cette espérance très sereine de la raison bien assise. Il demande

d’abord que Jésus-Christ soit vraiment le verbe de Dieu, que l’Église

soit, de toute certitude, la gardienne infaillible de la vérité...»

Ici, je ne peux que renvoyer le lecteur au texte lui-même. Les pages où

Ernest Psichari raconte le dialogue de son Maxence, de lui-même, avec

Dieu dans le désert, rappellent par leur éloquence et leur pathétique le

célèbre _Mystère de Jésus_. Elles sont, à mon jugement, parmi les plus

belles dont puisse s’enorgueillir notre littérature mystique. N’y

cherchez pas plus de raisonnements abstraits, de dialectique, d’exégèse

que dans le quatrième livre de l’_Imitation_. La vérité que cherche

Maxence n’est pas une vérité d’école. Elle ne s’apprend ni dans les

bibliothèques ni dans les laboratoires. C’est une vérité vivante, qu’il

faut sentir en même temps qu’on la comprend. C’est un rapport de l’Ame

et de l’éternelle Pensée, de l’éternel Amour, de l’éternelle Puissance.

Je me suis expliqué, en lisant ce magnifique finale, qu’Ernest Psichari

m’ait écrit dans une lettre qu’il m’adressait de sa garnison de

Cherbourg, dans l’hiver de 1914, et pendant qu’il achevait le

_Centurion_: «C’est un tremblement que d’écrire en présence de la Très

Sainte Trinité.» Mot bien étrange d’un jeune romancier à son aîné. Mot

révélateur et qui permet de comprendre ce que ce petit-fils de Renan

demandait à l’art littéraire: un apostolat de sensibilité sublime, un

pain de vie à distribuer aux cœurs, de quoi susciter la vertu du

Sacrifice sanglant, à la veille d’une crise qu’il pressentait tragique.

Ce livre posthume est comme le testament de cette grande âme. J’aurai,

je crois, rendu à son auteur le témoignage qu’il eût le mieux aimé quand

j’aurai conclu simplement que le _Voyage du Centurion_ s’accorde à la

mort de celui qui l’a écrit. Ce sont deux actes de foi qui se

ressemblent, qui s’appelaient l’un l’autre. Le héros chrétien nous eût

défendu de le pleurer, «comme ceux qui n’ont pas d’espérance». Comment

lui obéir et ne pas les laisser couler, ces impuissantes larmes devant

cette noble promesse brisée?

Le Voyage du Centurion · 第 7 / 30 题