C’est un de ces retours inattendus que raconte _le Voyage du Centurion_,
le bouillonnement, à nouveau, dans une intelligence et une sensibilité,
d’une source qui paraissait tarie. _L’Appel des Armes_ nous avait dit la
vocation militaire et dans quel moule psychologique prend son relief, si
l’on peut s’exprimer ainsi, ce type humain d’une frappe très spéciale
qu’est le soldat. _Le Voyage du Centurion_ nous dit l’éveil du croyant
dans ce soldat, et comment la religion de la consigne mène ce fervent de
la discipline à toutes les disciplines. Mais d’abord, pourquoi le
_Centurion_? Par rappel de l’épisode de l’Évangile que j’ai déjà cité.
Pourquoi _le Voyage_? Parce que ce livre est réellement le récit d’un
voyage, le journal, étapes par étapes, d’une expédition en Mauritanie.
Le lieutenant Maxence se met en marche pour le désert avec une troupe
dont l’évocation fait les premières lignes du livre: «... Il dépassa
successivement l’arrière-garde qui était un petit groupe compact de
méharistes noirs, puis la cohue des domestiques, cuisiniers et
marmitons, puis les mitrailleuses oscillant sur l’arête aiguë des dos de
mulets, puis le lourd convoi des chameaux porteurs de caisses, puis les
cavaliers, de grands nègres écrasant les petits chevaux du fleuve, les
méharistes maures drapés dans de larges gandourahs, puis, enfin,
l’avant-garde, au milieu de laquelle Maxence distingua son interprète,
un Toucouleur admirablement vêtu de soies brodées. Et devant, il y avait
la terre, la terre scintillante, givrée de soleil, la terre sans grâce
et sans honneur où errent, sous des tentes en poils de chameau, les plus
misérables des hommes...» J’ai tenu à citer ce _quadro_ comme un
échantillon de la manière de l’écrivain, de son coloris si pittoresque
et si vrai. On comprendra tout de suite l’originalité singulière du
roman, si j’ajoute que ce _Voyage_ est aussi le pèlerinage d’une pensée,
la randonnée à travers ses propres idées d’un esprit à la recherche
d’une certitude, d’une conscience en quête d’une règle surnaturelle,
d’un cœur en tourment de Dieu et de l’Église. Vous tournez quelques
pages, et vous rencontrez, écrites de cette même plume de soldat
impressionniste, des phrases comme celles-ci: «Pourquoi donc, si Maxence
est un soldat de fidélité, pourquoi tant d’abandons qu’il a consentis?
Tant de reniements dont il est coupable? Pourquoi, s’il déteste le
progrès, rejette-t-il Rome, qui est la pierre de toute fidélité? Et s’il
regarde l’épée immuable avec amour, pourquoi donc détourne-t-il ses yeux
de l’immuable croix?...»
Il y a donc dans ce roman, et ce raccourci schématique suffit à le
montrer, deux romans parallèles: celui de l’officier en marche sur un
sol ennemi, qui scrute l’espace, scrute ses hommes, campe ici, ailleurs
se bat, qui veille, interroge, commande, tend sa volonté à l’action, et
il y a le roman du négateur qui souffre dans la foi absente comme il
souffrirait dans un membre mutilé. Il a quitté la France et Paris pour
_servir_, mais aussi pour échapper à une atmosphère d’anarchie
intellectuelle et sentimentale où il étouffait. Il est venu demander à
l’Afrique un emploi utile de ses trente ans, mais aussi une réparation,
un rétablissement de sa vie intérieure, par le danger, par la solitude,
par le contact quotidien avec une nature vierge et des hommes primitifs.
Étant soldat, il agit, et quelle action, celle qui implique la
responsabilité la plus poignante, puisqu’il représente la Patrie! Et ce
chef d’une patrouille dans le désert réfléchit, de la réflexion la plus
individuelle, la plus solitaire, la plus semblable à l’oraison mentale
par le reploiement, la retenue et la garde des sens. Les maîtres de la
spiritualité reviennent sans cesse sur ce point. Un saint Bonaventure
donne à la méditation religieuse pour première loi la rupture avec le
monde extérieur: _Sensuum revocatio ab exterioribus_, et un saint Nil:
«_Non poteris orare terrenis negotiis et curis implicatus._ Tu ne
pourras pas prier, embarrassé des affaires et des soucis de la terre.»
Il semble donc que le Centurion de ce _Voyage_ doive apparaître comme un
paradoxe impossible, comme la fantaisie d’un artiste littéraire hanté
par le désir de juxtaposer des contradictoires. Entre parenthèses, ces
mosaïques sont quelquefois des chefs-d’œuvre, ainsi les _Misérables_, de
Hugo. On sent tout de même de pareils livres factices par un point. Ici
rien d’artificiel. Tout est exact et juste. Vous lisez quelques pages de
ce livre, et vous êtes pris aussitôt par cet accent de la réalité sentie
qui ne s’imite pas. Nous qui avons connu Ernest Psichari, nous savons
que Maxence, c’est lui-même, que cette expédition d’Afrique, il l’a
réellement faite, que ces crises d’âme, il les a traversées. Nous
ignorerions tout de sa personne que nous dirions encore de ce récit
qu’il est vrai. Il emporte avec lui cette crédibilité totale, absolue,
qui est la première vertu du roman. Sans elle, les plus beaux miracles
de style et de composition sont non advenus. Rappelez-vous _Salammbô_.
Avec elle, toutes les insuffisances de facture sont oubliées.
Rappelez-vous _les Trois Mousquetaires_. C’est écrit à la va-vite,
inventé au rebours de l’histoire. Le lecteur ne peut pas ne pas y
croire, et à cause de cela, c’est un grand roman, tandis que _Salammbô_
n’est que le plus magnifique exemple de rhétorique de la langue.
A quoi tient-elle, cette crédibilité, qui fait qu’à l’heure présente
nous disons couramment: un Don Quichotte, un Robinson et un d’Artagnan,
quelque différence qu’il y ait entre le génie d’un Cervantès ou d’un
Daniel de Foë et la facilité hâtive de l’improvisateur Dumas? A la
vraisemblance? Non, puisque _les Trois Mousquetaires_, précisément,
abondent en aventures de cape et d’épée qui touchent au fantastique. A
la logique? Pas davantage. Je citerais telle nouvelle de Mérimée dont la
trame est serrée d’une manière merveilleuse; cette logique même donne la
sensation du «simili», du fabriqué. Pour qu’il y ait crédibilité, il
faut, semble-t-il, que l’auteur soit par-dessus tout de bonne foi, qu’il
croie à l’histoire qu’il raconte, avec une spontanéité, une naïveté
complètes. C’était le cas de Dumas pour ses bretteurs, le cas de Balzac
pour ses usuriers et ses duchesses, le cas de Walter Scott pour ses
Jacobites et ses sorcières. C’est le cas de Psichari pour son Centurion
et ses Africains. C’est son cas, en particulier, pour les angoisses et
les joies, les remords et les résolutions qu’il lui prête. Il ne se
demande pas si vous en douterez. Il ne cherche pas à vous justifier
l’anomalie vivante que peut représenter une pareille dualité: des
préoccupations d’un service en campagne et des méditations à la Pascal
alternant dans une même tête. Il n’a pas à résoudre l’objection. Elle ne
surgit pas devant ses yeux. Ce personnage est son double. Pourquoi
discuterait-il sa réalité? Et il ne la discute pas. Il vous la montre et
vous la voyez avez lui, comme lui. Elle s’impose comme un fait. Ce
serait le comble de l’art si ce n’était la simplicité même de la nature.