Adoncques endementiers[16], comme ceux de Bruges s'appareill

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

L'HISTOIRE

DE FRANCE

RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS.

EXTRAITS

DES CHRONIQUES, DES MÉMOIRES ET DES DOCUMENTS

ORIGINAUX,

AVEC DES SOMMAIRES ET DES RÉSUMÉS CHRONOLOGIQUES,

PAR

L. DUSSIEUX,

PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'ÉCOLE DE SAINT-CYR.

TOME TROISIÈME.

PARIS,

FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET CIE, LIBRAIRES,

IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56.

1861.

Tous droits réservés.

L'HISTOIRE

DE FRANCE

RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS.

TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE).

RÉSUMÉ CHRONOLOGIQUE

DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DE LA PÉRIODE DE L'HISTOIRE DE FRANCE

CONTENUE DANS CE TROISIÈME VOLUME.

1285-1364.

PHILIPPE LE BEL, 1285-1314.

1291. Traité de Tarascon. Fin de la guerre avec l'Aragon. Charles

de Valois renonce à la couronne d'Aragon; la maison d'Anjou

conserve le royaume de Naples, mais cède la Sicile à

l'Aragon.

1292. Rupture avec l'Angleterre; elle commence par des rixes entre

des matelots anglais et normands à la Rochelle, à la suite

desquelles des corsaires anglais pillent la Rochelle.

1293. Édouard Ier est cité devant la cour des pairs; son refus de

comparaître est suivi de la confiscation du duché de Guyenne

et du commencement de la guerre.

_Cinquième guerre avec l'Angleterre, 1293-1303._

1295-1296. Philippe le Bel a pour allié le roi d'Écosse Jean

Baillol, qui occupe Édouard Ier en Angleterre. Pendant ce

temps Philippe le Bel fait la conquête de la Guyenne.

1298. Trêve de Montreuil. Les deux rois resteront maîtres de ce

qu'ils possèdent en Guyenne jusqu'à la paix.--Édouard (II),

fils du roi d'Angleterre, épouse Isabelle, fille de Philippe

le Bel.--De ce mariage viennent les prétentions des rois

d'Angleterre à la couronne de France.

1303. Traité de Paris. La Guyenne est rendue tout entière aux

Anglais.

_Lutte de Philippe le Bel contre Boniface VIII._

1296. Boniface VIII, qui a pris Grégoire VII pour modèle et veut

soumettre toutes les couronnes à la tiare, somme les deux

rois de France et d'Angleterre de faire la paix.--Philippe

le Bel continue la guerre et établit un impôt sur le

clergé. Boniface VIII lance la bulle _Clericis laicos_, par

laquelle il défend aux ecclésiastiques de payer aucun impôt

aux laïques.--Philippe le Bel riposte en défendant

qu'aucunes sommes d'argent ne sortent de ses États; ce qui

privait la papauté des revenus qu'elle tirait de la France.

1297. La lutte finit pour un moment. Le pape canonise Louis IX.

1301. Les démêlés entre le pape et le roi de France recommencent à

propos de quelques empiétements de Philippe le Bel sur les

droits de l'Église.--Le pape envoie auprès du roi, comme

légat, Bernard de Saisset, évêque de Pamiers, qui traite

Philippe le Bel avec hauteur et conspire contre le roi en

voulant faire soulever le Languedoc contre la domination

française.--Philippe le Bel fait arrêter le légat et le fait

juger par le parlement.--Le pape défend au roi de faire

juger le légat et lance la bulle _Ausculta fili_, dans

laquelle il dénonce et flétrit justement tous les abus et

toutes les iniquités du gouvernement de Philippe le Bel.

1302. Le roi fait brûler publiquement la bulle du pape. Il

assemble les premiers états généraux, et maintient

l'indépendance du temporel contre le pouvoir spirituel,

pendant que le pape publie la fameuse décrétale _Unam

sanctam_, qui proclame la soumission de la puissance

temporelle à l'autorité spirituelle.

1303. Philippe le Bel lance un acte d'accusation contre le pape,

qu'il appelle _Maleface_, dans lequel il l'accuse de

plusieurs crimes.--Le pape est attaqué, pris et souffleté

dans Anagni, par Guillaume de Nogaret, aidé de Sciarra

Colonna, chef des Gibelins.--Boniface VIII est délivré par

le peuple d'Anagni, et meurt.--Benoît XI est élu et meurt en

1304.

1305. Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, est élu pape par

l'influence de Philippe le Bel; il prend le nom de Clément

V, et réside à Avignon.

_Guerre de Flandre, 1297-1305._

1297. Le comte de Flandre, Guy, allié du roi d'Angleterre, est

vaincu à Furnes par les Français, et la Flandre est réunie

à la France en 1299.--Jacques de Châtillon en est nommé

gouverneur.--Les exactions et la tyrannie des Français

soulèvent les Flamands.

1302. Les Français sont massacrés à Bruges et battus à Courtray.

Robert comte d'Artois est tué dans cette bataille.--La

bataille de Courtray est la première grande victoire gagnée

sur la chevalerie par des milices et des troupes de pied.

1303. La flotte de Philippe le Bel, composée de vaisseaux génois,

gagne la bataille de Zirickzée.

1304. Philippe le Bel gagne la bataille de Mons-en-Puelle.

1305. Philippe le Bel signe la paix avec les Flamands; il rend la

Flandre au fils du comte Guy, et garde seulement la Flandre

française (Lille).

1306. Révolte des Parisiens occasionnée par l'altération

continuelle des monnaies et par les exactions de tous

genres.

1307. Arrestation des Templiers. Ils sont jugés par l'inquisition;

54 sont brûlés.

1311. L'ordre est détruit par le concile de Vienne.

1314. Le grand maître et les dignitaires de l'ordre sont brûlés à

Paris.--Soulèvement général contre Philippe le Bel,

occasionné par ses violences de toutes espèces.

LOUIS X, 1314-1316.

1315. Le supplice d'Enguerrand de Marigny, premier ministre de

Philippe le Bel, et les concessions faites à la noblesse

apaisent le soulèvement occasionné par la tyrannie de

Philippe le Bel.

1316. Affranchissement des serfs du domaine royal.

PHILIPPE V, 1316-1322.

1316. Les états généraux proclament Philippe V, frère de Louis X,

et excluent du trône la fille de Louis X, parce que «les

lys ne filent pas».--Première application de la loi

salique.

CHARLES IV, 1322-1328.

PHILIPPE VI, 1328-1350.

1328. Les états généraux donnent la couronne à Philippe VI, fils

de Charles de Valois, second fils de Philippe III, à

l'exclusion de Charles le Mauvais, roi de Navarre, et

d'Édouard III, roi d'Angleterre, qui descendent de Philippe

le Bel, mais par les femmes.--Seconde application de la loi

salique.

1328. Les Flamands, révoltés contre leur comte Louis de Nevers,

sont vaincus à Cassel par Philippe VI, qui rétablit le comte

Louis.

1329. Édouard III, roi d'Angleterre, fait hommage à Philippe VI, à

Amiens, pour ses fiefs du Ponthieu et de la Guyenne; il

reconnaît ainsi la loi salique.

1330-1332. Procès de Robert d'Artois.--Robert II, comte d'Artois,

tué à la bataille de Courtray, avait eu pour successeur sa

fille cadette Mahaud, à qui le parlement, en 1297, avait

adjugé l'Artois. Robert II avait eu aussi d'un premier

mariage un fils appelé Philippe, duquel était né Robert

d'Artois (petit-fils de Robert II), qui disputa en 1330 le

comté d'Artois à sa tante Mahaud, et le revendiqua devant le

parlement. Robert produisit de faux actes et fit empoisonner

la comtesse Mahaud. Assigné par le parlement, Robert se

sauva en Angleterre, fut condamné à mort, et excita dès lors

Édouard III à faire la guerre contre la France.

_Sixième guerre avec l'Angleterre_, appelée _la guerre de cent ans,

1337-1453_.

_Première partie de la guerre de cent ans, 1337-1360._

1337. Édouard III déclare la guerre à Philippe VI et s'allie avec

les Flamands.

1339. Édouard III, sur le conseil de J. Artevelt, prend le titre

et les armes de roi de France.--Les rois d'Angleterre

renonceront au titre de roi de France en 1802, à la paix

d'Amiens; mais ils conserveront encore les armes de la

maison royale de France dans leur écusson.

1340. Bataille de l'Écluse. La flotte de Philippe VI est

détruite.--La mer est aux Anglais, et le passage

d'Angleterre en France leur est assuré.

_Guerre de Bretagne, 1341-1365._

1341. Mort de Jean III, duc de Bretagne. Sa succession est

disputée entre Jean comte de Montfort, son frère

consanguin, et Charles de Blois, mari de Jeanne sa

nièce.--Édouard III soutient le comte de Montfort; Philippe

VI soutient Charles de Blois.

1342. Siége d'Hennebon, défendu par Jeanne de Montfort.

1345. Le dauphin de Vienne, Humbert V, cède le Dauphiné à la

France.--Les Gantois massacrent Artevelt.--La Flandre est

perdue pour les Anglais, qui font les plus grands efforts

pour s'assurer de la Bretagne et avoir ainsi en France même

une base d'opérations.

1346. Bataille de Crécy.--Édouard III débarque en Normandie;

poursuivi par Philippe VI, il bat en retraite, passe la

Somme et se retranche à Crécy après une marche de

quarante-cinq jours. Les fautes de Philippe VI lui font

perdre la bataille.--Les Anglais ont quelques canons à

Crécy; c'est le premier emploi de l'artillerie dans une

grande bataille.--On constate l'existence de canons dès 1326

à Florence, et en 1338 en France. En 1346, l'artillerie de

Philippe VI était employée au siége d'Aiguillon.

1347. Prise de Calais par Édouard III.

JEAN LE BON, 1350-1364.

1350. Combat des Trente. Victoire de Beaumanoir.

1354. Le connétable de la Cerda, favori du roi, est assassiné par

Charles le Mauvais.

1355. Ravages des Anglais dans le Languedoc.--La noblesse exige

une solde pour faire la guerre.--Dès lors nécessité de

nouveaux impôts et de convoquer les états généraux pour

consentir ces impôts.

Convocation des états généraux. Ils réforment et s'attribuent

l'administration des finances, en proie aux désordres et aux

dilapidations de toutes sortes. Sous l'influence d'Étienne

Marcel, prévôt des marchands de Paris, les états généraux

décident que les impôts seront levés sur toutes les classes

de la société; qu'eux seuls ont le droit de voter les

impôts; que le roi ne peut faire la guerre ni la paix, ni

publier aucune loi sans leur consentement.--Le gouvernement

représentatif était fondé en France, par cette déclaration,

de même qu'en Angleterre, où il s'établissait à cette

époque. Mais ces premiers essais de gouvernement

représentatif ne durent que jusqu'en 1358.

1356. Le roi Jean arrête et emprisonne Charles le Mauvais.

Bataille de Poitiers. Le roi est prisonnier.--La France est

épuisée par les rançons qu'elle paye pour la délivrance des

chevaliers pris à Poitiers.--Le mécontentement est général

contre la noblesse, qui s'est fait battre par une poignée

d'archers anglais et gascons, et qui en dix ans a perdu deux

batailles désastreuses.

Convocation des états généraux.--Luttes entre le Dauphin et

Étienne Marcel.

1357. Le Dauphin prend le titre de régent.--Étienne-Marcel et

Charles le Mauvais, délivré de prison, enlèvent tout pouvoir

au régent.

1358. Toute-puissance d'Étienne Marcel; il se propose de donner la

couronne à Charles le Mauvais.

Pendant ce temps, les paysans, écrasés par la guerre, dépouillés

et foulés par leurs seigneurs, qui ont besoin d'argent pour

les rançons de Poitiers, se soulèvent en masse et se livrent

à d'atroces représailles. Cette révolte ou _jacquerie_ est

terminée par le massacre en masse des paysans révoltés.

Étienne-Marcel est tué à Paris.--Le Dauphin redevient le maître.

1359. Paix de Pontoise entre le Dauphin et Charles le Mauvais.

Traité de Londres signé entre Jean et Édouard III; il est

rejeté par le Dauphin et par les états généraux.

1360. Invasion d'Édouard III; il arrive devant Paris; le Dauphin

refuse de lui livrer bataille. La paix est signée à

Bretigny. Le roi d'Angleterre possédera en toute

souveraineté et sans aucune condition d'hommage: Calais, le

Ponthieu et l'Aquitaine, comprenant le Poitou, l'Aunis, la

Saintonge, l'Angoumois, le Périgord, le Limousin, le Quercy,

le Rouergue, la Guyenne ou Bordelais, et la suzeraineté de

toute la noblesse d'Aquitaine et de Gascogne.--Le roi payera

une rançon d'au moins 250 millions de francs.

1362. Les Malandrins, Tard-Venus, Routiers, soldats licenciés

après la paix de Bretigny, se forment en grandes compagnies

ou armées, et ravagent la France à outrance. En 1362 elles

gagnent la bataille de Brignais sur le duc de Bourbon.

1363. Jean donne en apanage à son fils Philippe le Hardi le duché

de Bourgogne.

1364. Le duc d'Anjou, laissé par le roi Jean en Angleterre comme

otage, s'enfuit; le roi retourne à Londres prendre la place

de son fils et y meurt.

LISTE CHRONOLOGIQUE

DES ROIS DE FRANCE ET D'ANGLETERRE QUI ONT RÉGNÉ PENDANT CETTE

PÉRIODE.

ROIS DE FRANCE.

_Suite des Capétiens directs._

Philippe IV, dit le Bel 1285-1314

Louis X, dit le Hutin 1314-1316

Philippe V, dit le Long 1316-1322

Charles IV, dit le Bel 1322-1328

_Maison de Valois._

Philippe VI 1328-1350

Jean le Bon 1350-1364

ROIS D'ANGLETERRE.

Édouard I, 1272-1307.

Édouard II, 1307-1327.

Édouard III, 1327-1377.

LES GRANDS FAITS

DE

L'HISTOIRE DE FRANCE

RACONTÉS PAR LES CONTEMPORAINS.

COMMENCEMENT DE LA LUTTE DE PHILIPPE LE BEL ET DU PAPE BONIFACE.

Coment l'évesque de Pamiés fu mis en prison.

1301.

Et aussi en icest an, le premier évesque de Pamiés[1], qui du roy de

France paroles contumelieuses[2] et plaines de blasme et de diffame en

moult de lieux avoit semé, et pluseurs, si comme l'en disoit, avoit

fait esmouvoir contre sa majesté, pour ce fu appellé à la court le

roy, et jusques à tant que il se fust espurgié, sous le nom de

l'archevesque de Nerbonne, de sa volenté, fu en sa garde détenu. Et

jasoit que[3] contre cel évesque les amis du roy de France fussent

griefment esmeus, toutesvoies le roy de sa bénignité ne souffri pas

icelui évesque en aucune chose estre molesté né[4] malmis, sachant et

entendant de grant courage estre injurié en la souveraine poesté et

le souffrir, né en seurquetout le prince estre blescié, aucun estre

blescié, glorieux[5]. Et en icest an ensement[6], au moys de février,

l'archédiacre de Nerbonne envoié de par le pape Boniface, vint en

France dénonçant de par ice pape au roy de France qu'il rendist icelui

évesque sans delay; et luy monstra les lettres ès quelles le pape de

Rome mandoit au roy de France que il vouloit qu'il sceut, tant ès

temporelles choses comme ès spirituelles, estre soumis en la

jurisdiction du pape de Rome, et ensement au roy dist, si comme ès

lettres estoit contenu, que des églyses des ore mais en avant[7] né

des provendes vacans en son royaume, jasoit ce qu'il eust la garde de

eux, les usufruits, les profis ou les rentes à luy, ne préist né

présumast détenir, et que tout ce gardast le roy aux successeurs des

mors; et, avec tout ce, rappelloit celui souverain pape de Rome toutes

les faveurs, graces et indulgences lesquelles pour l'aide du royaume

de France au roy avoit ottroié, pour la raison de la guerre, en

dénéant luy que aucune collacion de provendes ou de bénéfices ne

entreprist à lui usurper, tenir et poursuir[8]; laquelle chose des ore

en avant sé faisoit, le pape tout ce vain et faux tenoit, et luy et

ceux qui à ce seroient consentans, hérites les réputoit. Et lors

icelui archédiacre devant dit, message du pape Boniface, semont[9]

tous les prélas du royaume de France, avecques aucuns abbés et

maistres en théologie et de droit canon et civil, à venir à Rome ès

kalendes de novembre prochain venant, personelment pour eux devant le

pape comparoir. Et en icest an ensement, au moys de janvier, l'éclipse

de la lune du tout en tout horriblement fu faicte. Et après ce,

Phelippe roy de France rendi au message le pape l'évesque de Pamiés,

et leur commenda que hastivement de son royaume départissent. Et après

ce, en la mi-caresme ensuivant, icelui roy de France Phelippe le Biau

assembla à Paris tous les barons et chevaliers nobles, tous les

prélas, les frères Meneurs, les maistres et le clergié de tout le

royaume de France, auxquels il commanda que il déissent et

demandassent vraiement et privéement[10] aux personnes ecclésiastiques

de qui il tenoient leur temporel ecclésiastique, et aux barons et

chevaliers de qui leur fiés appelloient né disoient à tenir: car

adecertes[11] la magesté royale doubtoit, pour ce que le pape luy

avoit mandé tant des temporels comme des espirituels à luy estre

sousmis, que ne voulsist le pape de Rome dire que le royaume de France

fust tenu de l'églyse de Rome. Et comme tous les prélas et

ecclésiastiques déissent avoir tenu du royaume de France, lors le roy

leur en rendi graces, et promist que son corps et toutes les choses

qu'il avoit exposeroit et mettroit, pour la liberté et franchise du

royaume en toute manière garder. Les barons et les chevaliers, par la

bouche du noble conte d'Artois, après ce respondirent, disans que de

toutes leur forces estoient près et appareilliés pour la couronne de

France, encontre tous adversaires, estriver[12] et deffendre. Et ainsi

quant celui concile fu deslié et finé, fist lors crier la magesté

royale que or né argent né quelconque marchandise du royaume de

France ne fussent transportés; et cil qui contre ce feroit tout

perdroit, et toutes-voies à tout le moins en grant amende ou en grant

paine de corps seroit puni. Et dès lors en avant fist le roy les

issues et les pas et les contrées du royaume de France très-sagement

garder.

[1] Bernard de Saisset, évêque de Pamiers.

[2] Offensantes.

[3] _Jaçoit que_ ou _jasois que_, quoique.

[4] Ni.--_Sé_, pour si; _finé_, pour fini.

[5] C'est-à-dire: Sachant et comprenant que c'était le fait d'un

grand cœur de souffrir des injures, quand on était

tout-puissant; et que surtout il était glorieux à un prince de ne

laisser blesser nul autre que lui-même. (_Note de M. Paulin

Pâris._)

[6] Pareillement, en même temps, ensemble.

[7] _Des ore mais en avant_, désormais, dorénavant, à l'avenir.

[8] Poursuivre.

[9] _Semondre_, commander.

[10] Secrètement, en particulier.

[11] _Adecertes_, _acertes_, certainement, assurément.

[12] Combattre.

_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._

BATAILLE DE COURTRAY.

De l'occision de Bruges et de la fuite Jacques de Saint-Pol.

1302.

Et en icest an ensement, à Bruges un chastel en Flandres, par les

exactions non deues qu'il appellent maletoute, les gens du pays, par

le gardien de Flandres, Jacques de Saint-Pol chevalier, contre le

commandement du roy et la coustume de ce pays, estoient contrains et

grevés. Et comme ne peust la clameur du peuple souventes fois estre

oïe envers le roy de France, pour le très haut linage du devant dit

Jacques, si en advint que le menu peuple s'esmut pour celle cause

envers les grans et esleva, dont il y ot grant plenté[13] de sanc

espandu; et tant de povres gens comme de riches furent occis les uns

des autres. Desquiels aspretés et mouvemens fais, sé il peust estre

fait apaisier, comme Phelippe le Biau roy de France, eust destiné et

envoié nobles hommes mil et plus, appareilliés de toutes armes, avec

Jacques de Saint-Pol; et fussent de ceux de Bruges, à grant révérence,

dedens la ville paisiblement introduis; et disoient les Flamens de

Bruges eux vouloir de toutes choses au commandement du roy de France

pour bonne volenté et courage obéir: hélas! en icelle nuit du jour

ensuivant que nos François estoient venus, comme il se reposassent et

dormissent seurement, et ceux qui leur armes avoient ostées, furent

tous traîtreusement occis. Car adecertes, si comme l'en dit, ceux de

Bruges, en ce soir, avoient entendu Jacques de Saint-Pol de Flandres

soi avoir vanté que l'endemain il devoit pluseurs de eux faire pendre

au gibet. Pour ceci ainsi comme tous desespérés de très-grant paour,

presumèrent et entrepristrent à faire telle desloyale felonnie: et

toutes fois s'en eschapa le dit Jacques, par qui celle rage estoit

esmeue, avec pou[14] de compaignie, céléement et occultement, fuiant

hors de la ville. Et lors ainsi ceux de Bruges reprenant l'esprit du

rebellement, la gent d'un port de mer prochain (que l'en appelle Dam)

à eux tantost s'accordèrent, et de maintenant degastèrent et

chacièrent d'avec eux les gens du roy vilainement qui députés estoient

et establis à la garde du port. Et lors après ce fait, les Flamens de

Bruges, et aucuns autres Flamens, Guy de Namur, fils Guy conte de

Flandres, qui en France tenoit prison, appellèrent pour venir en leur

aide, et icelui comme deffendeur et seigneur receurent; lequel

enforcié de grant multitude de soudoiers Alemens et Tyois[15] venans à

eux, les encouragea à eux plus fort rebeller; et en toutes les

manières qu'il pot les esmut et atisa et donna conseil à eux

esmouvoir.

[13] Beaucoup.

[14] Peu.

[15] Allemands et Allemands.

De la bataille de Courtray.

Adoncques endementiers[16], comme ceux de Bruges s'appareilloient à

deffendre, querans de toutes pars aides et soudoiers, Robert noble

conte d'Artois fu envoié du roy de France avec moult grant chevalerie

des francs hommes et grant multitude de gent à pié, et vint en

Flandres, et entre Bruges et Courtray tendirent paveillons et

trés[17]; car adecertes il ne pooient passer, pour l'yaue du fleuve

près d'ilec courant, sur laquelle yaue les Flamens avoient rompu un

pont. Et lors endementiers comme les François entendissent à

appareillier le pont, ceux de Bruges, souventes fois à bataille

ordenée encontre courans à l'euvre, si comme il pooient,

destourbans[18] tous les jours, les François appelloient à bataille;

et lors, voulsissent ou non, le pont après ce rappareillié, à un

mercredi septiesme jour du mois de juillet, de l'accort de l'une

partie et de l'autre, venir à bataille deussent. Ceux de Bruges, si

comme l'en dit, estudians et cuidans mourir pour la justice,

libéralité et franchise du pays, premièrement confessèrent leur

péchiés humblement et dévotement, le corps de Nostre-Seigneur

Jhésucrist reçurent, portant avec eux ensement aucunes reliques de

sains, et à glaives, à lances, espées bonnes, haches et

goudendars[19], serréement et espessement ordenés vindrent au champ à

pié par un pou tous. Adoncques les chevaliers françois, qui trop en

leur force se fioient, voiant contre eux iceux Flamens du tout en tout

venir, si les orent en despit, si comme foulons, tisserans et hommes

ouvrans d'aucuns autres mestiers; et lors les devant dis François

chevaliers contredaignans[20], leur gent de pié[21] qui devant eux

estoient et aloient, et qui viguereusement les assailloient et moult

bien se contenoient, firent retraire, et ès Flamens pompeusement et

sans ordre s'embatirent. Lesquiels chevaliers gentils François, ceux

de Bruges, à lances aguës, forment empaignans et deboutans, gettèrent

et abatirent à terre du tout en tout ceux qui à celle empointe furent

à l'encontre. Desquels la ruine tant soudaine voiant le noble conte

d'Artois Robert, qui oncques n'avoit accoustumé à fuir, avec la

compaignie des nobles fors et viguereux, ainsi comme lyon rungent[22]

et esragié, se plonga ès Flamens. Mais pour la multitude des lances

que les Flamens espessement et serréement tenoient, ne le pot le

gentil conte Robert tresforer[23] né trespercier. Et lors adecertes

ceux de Bruges, ainsi comme s'il fussent convertis et mués en tigres,

nulle ame n'espargnièrent, né haut né bas ne deportèrent, mais aux

lances aguës bien ancorées[24] que l'en appelle bouteshaches et

godendars, les chevaliers des chevaux faisoient trébuchier; et ainsi

comme il chéoient comme brebis, les acraventoient sus la terre. Adonc

le bon conte Robert d'Artois, vaillant et enforcié de toutes gens,

jasoit ce qu'il fust navré de moult de plaies, toutes voies se

combati-il forment et viguereusement, mieux voullant gesir mort avec

les nobles hommes qu'il voioit devant luy mourir, que à ce vil et

villain peuple rendre soy vif enchaitivé. Et lors, quant les autres

compaignies qui estoient en l'ost des François, tant à cheval comme à

pié, virent ce, à par un pou deux mille haubers avec le conte de

Saint-Pol et le conte de Bouloigne, et Loys fils Robert de Clermont,

pristrent la fuite très-laide et très-honteuse, laissans le conte

d'Artois avec les autres honnorables et nobles batailleurs, Dieu quel

dommage et quel doleur! ès mains des villains estre détrenchiés mors

et acraventés. Des quiels la fuie non esperée voians les Flamens

adversaires, lors pour ce leur courages enforciés reculèrent, et ceus

qui par un pou vaincus s'en vouloient fuir, requerans et venans aux

tentes des fuians, trestout ravirent et pristrent. Et adecertes ilec

avoit grant copie[25] d'armes et grant appareil batailleur. Par les

quiels les Flamens enrichis et des corps occis, quant il les orent

tous desnués de leur armes et de leur vestemens, et la bataille du

tout en tout vaincue, à grant joie à Bruges s'en revindrent. Et ainsi

à grant doleur tous les corps desnués, et tant de nobles hommes

demourans en la place du champ, comme il ne fust qui les baillast à

sépulture, les corps de eux les bestes des champs, les chiens et les

oysiaux mengièrent; laquelle chose en dérision et escharnissement et

moquerie tourna au roy de France et à tout le lignage des mors en

reproche perpétuel en tous les jours. Et adecertes y gisoient mors et

acraventés[26] moult de nobles hommes, dieux quel dommage! c'est à

savoir: le gentil conte d'Artois Robert, et Godefroy de Breban, son

cousin, avec son fils le seigneur de Virson, Adam le conte de

Aubemarle, Jehan fils au conte de Haynaut, Raoul le seigneur de Nelle,

connestable de France, et Guy son frère, mareschal de l'ost, Regnaut

de Trie, chevalier esmeré[27], le chambellanc de Tancarville, Pierre

Flotte, chevalier, et Jacques de Saint-Pol, chevalier, monseigneur

Jean de Bruillas, maistre de arbalestriers, et jusques au nombre de

deux cents, et moult d'escuiers vaillans et preux. Toutes voies au

tiers jour après ce fait, à ice lieu vint le gardien des frères

Meneurs d'Arras, et recueilli le corps du très-noble conte d'Artois,

desnué de vesteures et navré de trente plaies. Lequel gentil conte

icelui gardien en une chapelle prochaine d'ilecques de femmes de

religion nonains, de petit édifiement, si comme il pot, quant il ot le

service célébré, mist le corps en sépulture. Et vraiement iceste

instance et démollicion et male aventure à François à venir, icelle

comete qui à la fin du moys de septembre devant passé à l'anuitier par

pluseurs jours fu veue par le royaume de France, et l'éclipse au mois

de janvier faite, si comme dient aucuns, le segnifièrent et

demonstrèrent.

[16] Pendant ce temps-là.--Formé de _Inde_ et _interim_.

[17] Tentes.

[18] Troublant, inquiétant.

[19] Sorte de lances.

[20] Ripostant.

[21] L'infanterie française était toujours chargée de commencer

le combat. C'est à cette retraite qu'il fallut s'en prendre de la

perte de la bataille. (_Note de M. Paulin Pâris._)

[22] Rugissant.

[23] Percer.

[24] Terminées en forme d'_ancres_, à peu près comme des

hallebardes.

[25] Abondance.--_Copia_, d'où _copieux_.

[26] Écrasés, brisés.

[27] Éprouvé. _Emeritus_, émérite.

_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._

SUITE DE LA LUTTE DE PHILIPPE LE BEL CONTRE LE PAPE BONIFACE.

Des prélas de France qui envoièrent à court de Rome.

1302.

En ce meisme temps les prélas du royaume de France qui en l'an devant

prochain estoient appellés et semons de venir à court de Rome, si

orent conseil ensemble, et regardèrent qu'il n'i pooient aler, tant

pour la guerre de Flandres comme pour ce que par les maistres du

royaume de France estoit dévée porter or et argent; mais pour ce qu'il

ne peussent estre repris de désobéissance envoièrent pour eux trois

évesques, qui denoncièrent pour eux au pape Boniface la cause de leur

demourance. Et à ce pape ensement envoia le roy de France l'évesque

d'Aucuerre Pierre, et luy pria que pour s'amour il regardast de la

besoigne pour laquelle les dis évesques vouloient assembler jusques à

un temps miex convenable.

Du cardinal Le Moine qui vint en France en message.

Et adecertes en cest an ensement les prélas du royaume de France,

delès le mandement en l'an devant passé, aux kalendes de novembre non

comparans né venans, Boniface riens n'ordena de ce qu'il avoit empensé

à faire: et pour ce que à profit venir ne povoient, si comme devant

avoient segnefié et mandé, lors à eux le pape de Rome Jehan Le Moine,

prestre et cardinal de l'églyse de Rome, en France envoia et destina,

qui à Paris au commencement du mois de quaresme vint. Quant le concile

fu assemblé, il orent secret conseil avec eux, et au pape par lettres

closes ce qu'il avoit oï de eux manda; et tant longuement demoura en

France jusques à tant que sur ces choses le pape luy mandast sa

volenté et son plaisir.

Et en cest an ensement, en Gascoigne, ceux de Bourdiaux qui jusques à

maintenant sous le povoir du roy de France paisiblement et à repos

s'estoient tenus, quant il oïrent son repaire de Flandres sans riens

faire, tous ses gens et les François déboutèrent et chacièrent hors de

Bourdiaux, la seigneurie d'icelle cité à eux, par folle présompcion,

usurpans et prenans. Car adecertes il doubtoient, si comme pluseurs

affermoient, que sé la paix du roy de France et du roy d'Angleterre

estoit du tout en tout faite, que il de maintenant au povoir du roy

d'Angleterre ne fussent sousmis, et que tantost après il ne leur fist

ainsi comme il avoit fait jadis à la cité de Londres. Car l'en dit

luy avoir fait pendre les bourgeois à leur portes.

De l'accusement le pape de Rome.

1303.

En ce temps, les barons et les prélas du royaume de France, par le

commandement du roy, à Paris au concile se assemblèrent[28], et ilec

fu traitié devant tous: c'est assavoir d'aucuns agravemens du royaume

et du roy et des prélas que à eux, si comme l'opinion de moult de gens

estoit veu affirmer, le pape de Rome en prochain entendoit faire[29].

Et fu ensement icelui pape d'aucuns chevaliers devant les prélas et la

royale majesté de moult de crimes blasmé, diffamé et accusé: c'est

assavoir de hérésie, de symonie et d'omicide, et de moult d'autres

vilains mesfais droitement sur luy mis et tous vrais, si comme aucuns

disoient. Et pour ce que à pape et à prélas hérites[30] selon ce que

l'en treuve ès sains canons, ne doit pas estre paiée obédience, fu

ilec du commun conseil de tous appellé jusques à tant que le pape de

ces crimes et de ces cas que l'en luy avoit mis sus s'espurgast, et

qu'il en fust de tout en tout purgié. Et ainsi à la parfin, ce

parlement deslié, l'abbé de Cistiaux seul à eux non assentant avec

indignacion et desdaing de moult tant du roy comme des prélas, s'en

revint à son propre lieu. Et lors le cardinal de Rome Jehan Le Moine,

qui un pou devant ce avoit esté envoié en France, et lors en

pélerinage estoit allé à Saint-Martin-de-Tours, quant il oï nouvelles

du pape, au plus tost qu'il pot issir du royaume de France s'en issi.

Et en cest an ensement Robert fils le conte de Bouloigne et

d'Auvergne, Blanche la fille Robert de Clermont, fils du saint roy de

France Loys, espousa.

[28] Il s'agit dans ce conseil (concile) de la première tenue des

états généraux.

[29] C'est-à-dire: de beaucoup d'injures graves que le pape, si

comme on voyait beaucoup de gens l'affirmer, se proposait de leur

faire prochainement. (_Note de M. Paulin Pâris._)

[30] Hérétiques.

Coment le message de pape Boniface fu mis en la prison le roy.

En icest an ensement un archédiacre de Constance, nommé Nicole de

Bonnefaite, message du pape Boniface et de luy en France envoyé pour

ce que le royaume supposast à entredit, si comme pluseurs

l'estimoient, à Troies, une cité de Champagne, au royaume de France,

fu pris et mis en la prison le roy de France. En cest an ensement

Phelippe fils le conte de Flandres Gui, qui par pluseurs ans avec le

roy de Secile Charles le secont avoit demouré, et de maintenant usant,

si comme l'en disoit, de la pecune pape Boniface et de son aide, avec

grant compaignie de Tyois et d'Alemans soudoiers, environ la

Saint-Jean-Baptiste, appliqua en Flandres; duquel le peuple des

Flamens accréu moult et enorgueilli, la terre du roy de France prist

plus aigrement à envaïr que devant, et lors le chastel de Saint-Omer,

en la conté d'Artois, dès maintenant voullurent asseoir. Et comme non

pas sagement passoient et aloient entour le chastel, des leur en

occistrent ceux du chastel trois mille: de la quelle chose les Flamens

trop iriés et courrouciés, comme il ne pussent ilec profiter pour la

forteresse du lieu, vers Terouanne, une cité du royaume de France,

menèrent leur ost; laquelle au mois de juillet assistrent et

consommèrent par embrasement.

De la mort le pape Boniface.

Et en icest an ensement, quant le pape Boniface entendi les félonnies

et les crimes de luy dis au concile des François, et l'appel qui fu

proposé et fait des prélas, si proposa à faire un concile pour

remédier à ces choses. Et pour ce qu'il ne luy fust fait injure de

pluseurs qu'il avoit courrouciés et meismement des cardinals de la

Colompne qu'il avoit déposés, si se douta et lors s'en ala à la cité

d'Anaigne[31], dont traioit origine[32] et naissance, et sous la garde

de ceux de la cité se reçut, en atraiant à lui par jour les cardinals

dehors les murs, et au vespre revenant, les portes de la cité closes.

Chascun jour pourchaçoit et délibéroit quelle chose seroit mieux à

faire en si grant tourbe de choses: mais comme il cuidast ilec trouver

seur refuge et reconfort, si fu ilec de ses adversaires maintenant

assis. Et quant ceux de la cité virent ce, si mandèrent aux Romains

que il receussent leur pape, aux quiels quant il furent venus, il fu

tantost rendu et pris: et eust été d'un des chevaliers de la Colompne

deux fois parmi le corps féru d'un glaive sé un autre chevalier de

France ne l'eust contresté: mais toutes fois de ce chevalier de la

Colompne en retraiant fu féru au visage, si que il en fu ensanglanté.

Et comme il fu mené à Rome d'un chevalier le roy de France nommé

monseigneur Guillaume de Nogaret, il le suivi humblement et

dévotement, auquiel pape l'en dit lui avoir reprouvé et dit en telle

manière: «O toi chaitif pape, voy et considère et regarde de

monseigneur le roy de France la bonté, qui tant loing de son royaume

te garde par moi et deffent.» Duquiel les paroles ice pape après ce

ramenant à mémoire, comme il fu à Rome establi en son consistoire, la

besoigne du roy de France et de son royaume commist à Mahy-le-Rous,

diacre-cardinal, qui, selon ce qu'il seroit expédient et avenant, de

la devant dite besoigne à sa pleine volenté ordeneroit. Et quant il ot

ce dit, au chastel de Saint-Ange dedens Rome s'en ala et se reçut; et

par le flux de ventre, si comme l'en dit, chéi en frenaisie, si qu'il

mengeoit ses mains; et furent oïes de toutes pars par le chastel les

tonnerres et veues les foudres non acoustumées et non apparans ès

contrées voisines. Celui pape Boniface sans devocion et profession de

foy mourut. Après laquelle chose, fu pape en l'églyse de Rome le cent

quatre-vingt et dix-huitiesme, Benedic l'onziesme, de la nacion de

Lombardie, de l'ordre des frères Prescheurs que l'en appelle Jacobins.

_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._

[31] Anagni.

[32] Il tirait (_extrahebat_).

LA BATAILE DE MONS EN PUELLE.

1304.

De la bataille de Mons en Peure: coment les Flamens furent

desconfis.

En ce meisme an ensuivant Phelippe le Biau, roy de France, tierce fois

après le rebellement de ceux de Flandres, à Mons en Peure au moys

d'aoust assembla contre eux grant ost. Adonc, comme à un jour du moys

dessus dit, de convenance et d'acort fait de l'une partie à

l'autre[33] déussent venir à bataille, ceux de Bruges et les autres

Flamens, dès maintenant leur armes prises, toutes leur charrètes, leur

charios et leur autre appareil bataillereux tout entour eux

espessement et ordenéement mistrent, pour ce que nul ne les peust

trespercier né envaïr sans grant péril. Et lors de toute pars les

François comme il deussent entrer en bataille, je ne sai par quel

parlement, eux ainsi avironnés, sans bataille et sans aucun assaut

jusques vers vespres se tindrent. Et adecertes pluseurs cuidoient,

pour les messages d'une part et d'autre entrevenans, que paix fust du

tout faicte et fermée; et pour ce se départirent et espandirent çà et

là en aucune manière, non cuidans en ce jour plus avoir bataille. Lors

les Flamens ce apercevans soudainement s'esmurent, et vindrent jusques

aux tentes du roy; et fu le roy si près pris que à paines pot-il estre

armé à point; et ainsois que il peust estre monté sur son cheval,

pot-il véoir occire devant luy messire Hue de Bouville, chevalier, et

deux bourgeois de Paris, Pierre et Jaques Gencien, les quiels pour le

bien qui estoit en eux estoient prochains du roy; mais quant il fu

monté, très-fier et très-hardi semblant monstra à ses anemis.

[33] D'un commun accord.

Adonc le roy ainsi noblement soy contenant, François ce aprenans qui

jà ainsi comme d'une paour se vouloient dessambler et départir, pour

le roy secourre isnelement se hastèrent, et du tout en tout à la

bataille s'abandonnèrent, et crièrent ensamble: _Le roy se combat! le

roy se combat!_ et ainsi la bataille constraingnant et de toutes pars

croissant, Charles conte de Valois, Loys conte d'Evreux, frères

Phelippe le roy de France, Gui conte de Sainct-Pol, Jehan conte de

Dammartin, nobles chevaliers et autres grans maistres, pluseurs

contes, ducs et barons et chevaliers, avec les autres nobles

compaignies à pié et à cheval, ès Flamens lors isnelement se

plungièrent et embatirent, et vers le roy se traistrent. Lors adonc

iceux nobles, estant avec leur noble et forte compaignie à pié et à

cheval, la bataille entre eux merveilleuse, forte et aspre fu faicte;

mais les Flamens du tout en tout furent rués jus et acraventés, et de

eux fu faicte grant occision et mortalité, et si grant abatéis, qu'il

ne porent plus arrester. Mais la fuite commencièrent très-laide et

très-honteuse, délaissans charrètes et charios et tout leur appareil

bataillereux. Et adecertes, pour voir, sé la nuit oscure venant n'eust

la bataille empeschiée, pou de si grant nombre de Flamens en fust

eschapé que mors du tout en tout ne fussent. Et ainsi, la bataille

parfaicte et fenie, notre roy Phelippe, noble batailleur, à torches de

cire alumées, de la bataille s'en revint aux tentes avec sa noble

chevalerie. Et ainsi comme il fut dit pour voir, sé cil roy de France

Phelippe le Biau ne se fust contenu si noblement ou si vertueusement,

ou sé en aucune manière il eust montré la queue de son cheval aux

Flamens pour soy en retourner, tout l'ost des François eust ramené

ainsi comme à néant ou, par aventure, desconfit. Adecertes en celle

bataille des Flamens fu occis un noble chevalier et le chief ot copé

Guillaume de Juilliers, noble chevalier, et luy copa Jehan de

Dammartin, et pluseurs autres grans Flamens, et de menu peuple grent

multitude y furent occis, à par un pou jusques à trente six mille. Et

aussi en celle bataille, le conte d'Aucuerre, noble chevalier

françois, par la très-grant chaleur qui ilec estoit, fu estaint de

soif. Et ainsi Phelippe le Biau, roy de France, en l'an de son règne

dix-huit, à Mons en Peure en Flandres, usant de l'aide de Dieu, de ces

Flamens, sans grant péril, de luy meisme loable victoire en rapporta;

et à Paris environ la Sainct-Denis, à grant joie et inestimable

revint.

Et en cest an, au moys de décembre, les os de Robert jadis conte

d'Artois, lequel avoit esté tué en Flandres, furent aportés à

Pontoise, et en l'églyse de Maubuisson près Pontoise furent enterrés.

Et en ce meisme an, après Noël, l'en commença à traictier en parlement

à Paris de la paix des Flamens, mais il n'i ot rien consommé né

parfait.

_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par M.

Paulin Pâris.

RÉVOLTE DES PARISIENS,

1306.

Coment le commun de Paris s'esmut.

Et adcertes en cest an meisme à Paris, pour les louages des maisons

des bourgeois de Paris qui vouloient prendre du peuple bonne monnoie

et forte, qui alo étoit appelée[34], grant dissencion et descort mut

et esleva. Et lors s'esmurent pluseurs du menu peuple, si comme

espoir[35] foulons et tisserans, taverniers et pluseurs autres

ouvriers d'autres mestiers; et firent aliance ensemble, et alèrent et

coururent sus un bourgeois de Paris appelé Estienne Barbète[36],

duquel conseil, si comme il estoit dit les louages des dites maisons

etoient pris à la bonne et forte monnoie, pour laquelle chose le

peuple estoit esmeu et grevé. Et lors le premier jeudi devant la

Tiphaine envaïrent et assaillirent un manoir du devant dit bourgeois

Estienne, qui estoit nommé la Courtilles Barbète, et par feu mis le

dégastèrent et destruirent; et les arbres du jardin du tout en tout

corrompirent, froissièrent et débrissièrent. Et après eux départans, à

tout grant multitude d'alans à fust et à bastons, revindrent en la rue

Saint-Martin et rompirent l'ostel du devant dit bourgeois, et

entrèrent ens efforciement, et tantost les toniaux de vin qui au

celier estoient froissièrent, et le vin espandirent par places; et

aucuns d'eux d'icelui vin tant burent qu'il furent enyvrés. Et après

ce, les biens meubles de la dite maison, c'est asavoir coutes,

coissins, coffres, huches, et autres biens froissièrent et débrisans

par la rue en la boue les espandirent, et aux coutiaux ouvrirent les

coutes, et les orilliers traiant contre le vent despitement getèrent,

et la maison en aucuns lieux descouvrirent, et moult d'autres dommages

y firent. Et ice fait, d'ilec se partirent et retournèrent traiant

vers le Temple au manoir des Templiers, où le roy de France estoit

lors avec aucuns de ses barons, et ilec le roy assistrent si[37] que

nul n'osoit seurement entrer né issir hors du Temple; et les viandes

que l'en aportoit pour le roy getèrent en la boue, laquelle chose leur

tourna au dernier à honte et à dommage et à destruiment de corps.

Après ce, par le prévost de Paris, si comme l'en dist, et par aucuns

barons, par soueves paroles et blandissements apaisiés, à leur maisons

paisiblement retournèrent; des quiex par le commandement le roy

pluseurs, le jour ensuivant, furent pris et mis en diverses prisons.

Et en la vigile de la Tiphaine, par le commandement du roy,

espéciaument pour sa viande que il luy avoient espandue et gettée en

la boue, et pour le fait du dit Estienne, vingt-huit hommes, aux

quatre entrées de Paris, c'est assavoir: à l'orme[38] par devers

Saint-Denis faisant entrée, furent sept pendus; et sept devers la

porte Saint-Antoine faisant entrée, et six à l'entrée devers le Roule

vers les quinze vint aveugles faisant entrée, et huit en la partie de

Nostre-Dame-des-Champs faisant entrée, furent pendus. Les quiex, un

pou après ce, des ormes remués et ostés, en gibés nouviaux fais, en

chacune partie et entrée, de rechief furent tous pendus et mors;

laquelle chose envers le menu peuple de Paris chei en grant doleur.

[34] _Qui alors estoit appelée._ Ainsi portent tous les manuscrits,

excepté le no 218 du Sup. fr., où on lit: _Qui alo estoit appelée._

Et je crois que c'est la seule bonne. _Alo_ pour _aloi_, monnoie

d'_aloi_. Il faut savoir que Philippe le Bel avoit depuis onze ans

laissé déprécier les monnoies, et permis à ceux qui en

affermoient l'entreprise d'en altérer le titre. L'abus devint si

grand, qu'il fallut songer à y remédier: il fit donc rétablir

l'ancien titre de la monnoie publique, qu'il appella d'_aloi_, mais

sans retirer de la circulation la monnoie altérée. Dès lors on

conçoit que les créanciers voulussent tous être payés en forte

monnoie, et que les débiteurs réclamassent le droit d'acquitter

en mauvaises pièces les obligations qu'ils avoient contractées

sous l'influence de ces mauvaises pièces. De là la querelle.

(_Note de M. Paulin Pâris._)

[35] _Espoir_, vraisemblablement.

[36] Dans la Vieille-Rue-du-Temple.

[37] Assiégèrent, bloquèrent tellement que.

[38] De cet usage de pendre aux ormes qui ombrageaient l'entrée

des portes ne peut-on pas tirer l'origine du proverbe:

_Attendez-moi sous l'orme?_ Pour moi, je n'en fais aucun doute.

(_Note de M. Paulin Pâris._)

_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._

LES TEMPLIERS.

1306-1310.

Des Templiers qui furent pris par tout le royaume de France.

En cest an ensement, tous les Templiers du royaume de France, du

commandement de celui meisme roy de France Phelippe le Bel, et de

l'ottroi et assentement du souverain évesque pape Climent, le jour

d'un vendredi après la feste Saint-Denis, ainsi comme sus le mouvement

d'une heure, soupçonnés de détestables et horribles et diffamables

crimes, furent pris par tout le royaume de France, et en diverses

prisons mis et emprisonnés.

L'an de grace mil trois cent et sept dessus dit ensuivant, le roy de

France Phelippe se parti environ la Penthecouste pour aler à Poitiers

parler au pape et aux cardinals: et là furent moult de choses ordenées

par le pape et par le roy, et especiaument de la prise des Templiers.

Et manda le pape aux maistres de l'Ospital et du Temple, qui

souverains estoient en la terre d'Oultre-mer, expressement, qu'il se

comparussent personnellement à certain temps à Poitiers devant luy.

Lequiel mandement le maistre du Temple accompli; mais le maistre de

l'Ospital fu empeschié en l'isle de Rodes des Sarrasins, si ne pot

venir au terme qui luy estoit mandé; mais il envoia certains messages

pour luy excuser. Si avint assez tost après que la dite isle de Rodes

fu recouvrée, et adonc le maistre de l'Ospital vint à Poitiers parler

au pape.

De la condampnacion des Templiers.

1310.

En l'an de Nostre-Seigneur mil trois cent et dix, pluseurs Templiers,

à Paris vers le moulin Saint-Antoine, comme à Senlis, après les

conciles provinciaux sur ces choses ilec célébrées et faites, furent

ars, et les chars et les os en poudre ramenés: des quiels Templiers

dessus dis cinquante-quatre, le mardi après la feste de la

Saint-Nicolas en may, vers le dit moulin à vent, si comme il est

dessusdit, furent ars. Mais iceux, tant eussent à souffrir de douleur,

oncques en leur destruction ne vouldrent aucune chose recognoistre.

Pour la quielle chose leur ames, si comme on disoit, en porent avoir

perpétuel dampnement, car il mistrent le menu peuple en très grant

erreur. Et pour voir après ce ensuivant, la veille de l'Ascencion

Nostre-Seigneur Jhésucrist, les autres Templiers en ce lieu meisme

furent ars et les chars et les os ramenés en poudre; des quiels l'un

estoit l'aumosnier du roy de France, qui tant de honneur avoit en ce

monde; mais oncques de ses forfais n'ot aucune recognoissance. Et le

lundi ensuivant, fu arse, au lieu devant dit[39], une béguine

clergesse qui estoit appellée Marguerite la Porete, qui avoit

trespassée et transcendée l'escripture divine et ès articles de la foy

avoit erré, et du sacrement de l'autel avoit dit paroles contraires et

préjudiciables; et, pour ce, des maistres expers de théologie avoit

esté condampnée.

[39] A la place de Grève.

Les cas et forfais pour quoy les Templiers furent pris et condampnés à

morir et encontre eux aprouvés, si comme l'en dit, et d'aucuns en

prison recogneus, ensuivent ci-après:

Le premier article du forfait est tel: Car en Dieu ne créoient pas

fermement, et quant il faisoient un nouvel Templier, si n'estoit-il de

nulluy sceu coment il le sacroient, mais bien estoit veu que il luy

donnoient les draps[40].

[40] L'habit.

Le secont article: Car quant icelui nouvel Templier avoit vestu les

draps de l'ordre, tantost estoit mené en une chambre oscure; adecertes

le nouvel Templier renioit Dieu par sa male aventure, et aloit et

passoit par-dessus la croix, et en sa douce figure crachoit.

Le tiers article est tel: Après ce, il aloient tantost aourer une

fausse ydole. Adecertes icelle ydole estoit un viel pel[41] d'homme

embasmée et de toile polie[42], et certes ilec le Templier nouveau

mettoit sa très vile foy et créance, et en luy très-fermement croioit:

et en icelle avoit ès fosses des ieux escharboucles reluisans ainsi

comme la clarté du ciel; et pour voir, toute leur foy estoit en

icelle, et estoit leur dieu souverain, et chascun en icelle s'affioit

et meismement de bon cuer. Et en celle pel avoit barbe au visage; et

pour certain ilec convenoit le nouvel Templier faire hommage ainsi

comme à Dieu, et tout ce estoit pour despit de Nostre-Seigneur

Jhésucrist, Nostre Sauveur.

[41] Une vieille peau d'homme.

[42] C'étoit sans doute une momie égyptienne recueillie par les

Templiers, et qu'on les accusa d'adorer. (_Note de M. Paulin

Pâris._)

Le quart: Car il cognurent ensement la traïson que saint Loys ot ès

parties d'Oultre-mer, quant il fu pris et mis en prison. Acre, une

cité d'Oultre-mer, traïsrent-il aussi par leur grant mesprison.

Le quint article est tel: Que si le peuple crestien en ce temps fust

prochainement alé ès parties d'Oultre-mer, il avoient fait telles

convenances et telle ordenance au soudan de Babiloine, qu'il leur

avoient par leur mauvaistié appertement les crestiens vendus.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 1 / 36 段